Le fil Inflexions

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20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°29 | Résister

Patrick Clervoy

L’entrée en dissidence

Deux hommes qui ne se ressemblent pas, deux officiers généraux face à la complexité algérienne des années 1960, deux actes de rupture à des temps distincts. Chacune de ces destinées est singulière d’abord en raison des personnalités différentes, ensuite des enjeux distincts dans lesquels les hommes furent pris. À bien observer cependant, l’entrée en dissidence de ces deux militaires peut indiquer quelque chose de commun dans leur trajectoire.

  • La recherche du point de rupture

Les figures que nous avons choisies sont deux militaires français qui ont marqué la guerre d’Algérie. Leur engagement était, pour les deux, une vocation familiale. Ils se sont distingués tôt dans leur parcours, dès les combats de la Seconde Guerre mondiale. Ils ont terminé leur carrière au grade d’officier général. Ils ont reçu les plus prestigieuses décorations en récompense des services rendus à la patrie. Ils s’appellent, par ordre de naissance, André Zeller et Jacques Pâris de Bollardière. Malgré leur réussite, ils ont chacun, à un moment donné de leur parcours, pour des raisons et dans des circonstances bien différentes, pris un chemin de dissidence. Sous le même uniforme, bien qu’ayant des personnalités opposées, ils ont en commun d’avoir dit non. Non au fait de rester dans le rang. Non à un ordre. Non à la discipline. Non à un devoir de discrétion. Certes, il peut y avoir autant de raisons de résister et de modes de résistance qu’il y a d’hommes, mais il est intéressant d’aller chercher un dénominateur psychologique commun dans leur action, s’il y en a un. Que s’est-il passé d’identique lorsqu’ils ont franchi ce point de rupture ? Il ne s’agit pas d’une étude historique ; il ne s’agit pas d’un jugement sur eux, chacun se fera le sien ; il s’agit d’une réflexion psychologique à partir de deux portraits que rien, au départ, n’invitait à comparer.

  • André Zeller : non à l’abandon des populations auxquelles était faite la promesse de les protéger toujours

En 1964, André Zeller, qui fut deux fois chef d’état-major de l’armée1, est ainsi présenté par un journaliste alors qu’il est détenu à la prison de Tulle : « Aspirant […] âgé de dix-huit ans à l’époque [de la Première Guerre mondiale], qui a atteint ensuite les plus hauts grades de l’armée française et exercé les plus hautes fonctions. […] Dès l’adolescence, il avait fait le sacrifice de sa vie et il ne cessa, dès lors, de donner à son pays les plus grandes preuves de son amour et de son abnégation. Il est l’un des rares hommes à avoir tout sacrifié, y compris les intérêts de ses enfants, pour rester dans la ligne de son idéal. Il n’hésita pas, en effet, à démissionner de fonctions que peu d’hommes à sa place auraient quittées, pour demeurer fidèle à lui-même et à ceux dont il était alors le loyal compagnon2. »

Que s’était-il passé entre le 15 avril 1955, date à laquelle le ministre de la Défense lui formulait son intention de le nommer chef d’état-major de l’armée, et 1961, où il fut reclus dans les geôles de la République ?

Il eut d’abord comme mission de préparer l’armée aux enjeux du présent et de l’avenir. Le présent, c’était, après la chute de Dien Bien Phu, défendre l’Algérie ; l’avenir, c’était l’intégration dans l’otan face à la menace des pays de l’Est. Dans son témoignage sur ces six années3, il recense chaque fois qu’une autorité engage la France avec le serment de défendre l’Algérie. Il y en eut presque chaque jour : « Les départements algériens […] sont français de manière irrévocable » (Pierre Mendès-France)4, « La République comprend la métropole, l’Algérie et les départements d’outre-mer » (François Mitterrand)5, « Tout l’honneur de la France […] nous impose, sans équivoque et sans réticence, de garder l’Algérie à la France et dans la France. […] Menacée, l’Algérie sera défendue » (Edgar Faure)6.

André Zeller reste un an à ce poste avant de démissionner pour protester contre les réductions d’effectifs. Il est affecté à l’otan, ce qui l’éloigne de la gestion des questions algériennes et le concentre sur les enjeux militaires Est-Ouest. Il n’y reste que quelques mois. Fin décembre 1957, il est promu au grade de général d’armée et placé dans le cadre de réserve. À ce même moment, l’armée gagnait la bataille d’Alger…

En mai 1958, le gouvernement chancelle et le général de Gaulle revient au pouvoir. Le nouveau président marque sans réserve son soutien à l’action de l’armée en Algérie. Il fait rappeler le général André Zeller au poste de chef d’état-major de l’armée, poste qu’il reprend durant quatorze mois. Au moment de son second départ, dans l’ordre du jour à l’armée de terre, il déclare : « Appelé par le général de Gaulle, le 1er juillet 1958, à l’honneur de reprendre les fonctions de chef d’état-major de l’armée, je quitte mon poste au moment où nos objectifs essentiels sont proches sans avoir été atteints. La volonté, le courage et l’esprit de sacrifice de nos forces d’Algérie sont le meilleur garant de notre victoire. Le succès total, qui doit consacrer définitivement l’Algérie terre française, est en vue. […] Je salue vos drapeaux et vos étendards. J’adresse une pensée recueillie à ceux qui sont tombés pour que la patrie reste intacte et indivisible. »

Durant les douze mois qui suivent, les tensions à Alger, à Paris, et entre Alger et Paris s’amplifient. Toutes les promesses sont faites, laissant les populations dans la plus grande ambiguïté. Le 11 avril 1960, en préparation des élections cantonales, Michel Debré, en visite à Alger, déclare : « On n’enlèvera pas aux Français qui veulent vivre en citoyens français le droit de vivre librement en Algérie. » Le 5 septembre, au cours d’une conférence de presse, le général de Gaulle insiste sur « l’Algérie algérienne » tout en étant clair sur les malheurs que cela représenterait : « La seule question qui se pose, qui se posera, à mon sens, c’est de savoir si cette Algérie-là sera algérienne contre la France par sécession, par rupture avec la France ou en association, en union amicale avec elle. Encore une fois, je ne préjuge pas la réponse. Mais le bon sens, lui, en préjuge. Et il a déjà, lui, le bon sens, décidé pour ce qui me concerne. […] Alors, la rupture, pour le cas incroyable où elle serait, un jour, décidée, la rupture précipiterait l’Algérie dans un abîme de massacres, de misère et de désordre. »

Mais six mois plus tard, le malheur prochain de la population européenne d’Algérie paraît scellé. Le 11 avril 1961, devant un parterre de six cents journalistes venus du monde entier, le président de la République déclare : « Dans le monde actuel et à l’époque où nous sommes, la France n’a aucun intérêt à maintenir sous sa loi et sous sa dépendance une Algérie qui choisit un autre destin. Et la France n’aurait pas intérêt à porter à bout de bras l’existence des populations dans une Algérie qui serait devenue maîtresse d’elle-même et qui n’offrirait rien en échange de ce qu’elle aurait à demander. Alors on dit : “Mais ces territoires dont la France se retirerait, ils tomberont aussitôt dans la misère et le chaos, en attendant le communisme.” C’est en effet, sans doute, ce qui leur arriverait, mais alors, nous n’aurions plus aucun devoir à leur égard sinon de les plaindre. »

André Zeller raconte sa réaction face à cette déclaration d’abandon : « Mes convictions, les engagements contractés dans mes anciennes fonctions, mes amitiés d’Algérie se conjuguaient pour m’interdire de rester inerte en face d’une crise qui concernait l’ensemble des Français7. »

Ce fut l’insurrection. Le putsch, dans lequel il s’engagea par fidélité à la parole donnée, n’eut d’existence que quelques jours, après quoi il se rendit aux autorités loyalistes et accepta son destin. De nombreux officiers généraux, qui semblaient avoir promis de suivre l’initiative des généraux putschistes, manquèrent de courage. André Zeller tint la liste nominative des vingt et un qui officiaient en Algérie au moment de l’insurrection ; sur leur attitude, il commente : l’un « s’est rallié le premier jour, puis s’est progressivement évanoui » ; trois « ne se sont pas manifestés pendant trois jours », deux « sont partis en permission en temps utile », un autre encore « est tombé malade d’émotion le 22 avril au matin »8.

Tous les généraux restés loyalistes ne condamnèrent pas l’insurrection. Le général Henri de Pouilly, qui commandait le corps d’armée d’Oran au moment du putsch et avait choisi de ne pas rejoindre le mouvement de refus, déclara lors du procès du général Raoul Salan : « Monsieur le président, j’ai choisi une direction tout à fait différente de celle du général Salan ; j’ai choisi la discipline ; mais choisissant la discipline, j’ai également choisi de partager avec mes concitoyens et la nation française la honte d’un abandon. Pour ceux qui n’ont pas pu supporter cette honte, peut-être l’histoire dira-t-elle que leur crime est moins grand que le nôtre. » L’abandon de l’Algérie fit des dizaines de milliers de morts parmi les harkis et les colons ; huit cent mille rapatriés trouvèrent refuge en métropole après avoir tout perdu.

André Zeller fut condamné à quinze ans de détention. Il n’exprima jamais le moindre regret. Dans son Journal d’un prisonnier, au deuxième anniversaire du putsch, il écrit : « Je n’aurai plus de reproches à me faire puisque, à la dernière extrémité, avant que l’irréparable se produisît en Algérie, j’avais payé de ma personne. […] C’était une partie incertaine, difficile, presque écrasante d’incertitude. Mais il fallait l’entreprendre9. » Après cinq années de détention, il note dans son journal : « L’association France-Algérie était possible en 1958, […] nos succès militaires la rendaient de plus en plus réalisable. […] Pour ma part, le poids de ma vie se porte sur les quinze mois, de juillet 1958 à octobre 1959, où, chargé de former, équiper, instruire l’armée de terre pour la mission officielle de conservation de l’Algérie, j’ai rempli ouvertement cette mission, définissant à tous, et sans arrêt, ce but à atteindre, cet idéal à respecter. Pouvais-je ensuite, sans me déjuger, sans rougir auprès de mes anciens officiers, sans me couvrir de honte envers les troupes dirigées sur l’Algérie, accepter dans l’indifférence des mesures qui rendaient inutiles ces efforts et ces sacrifices10 ? »

En 1966, après cinq années derrière des barreaux, il est libéré. Il est amnistié en 1968. Douze ans après l’échec du putsch, à la fin de « l’examen de conscience » que fut la rédaction de ses mémoires, il n’a ni regret ni haine : « Si les amitiés contractées il y a douze ans sont définitives, les aversions ont pratiquement disparu et je ne condamne plus en bloc, sans examen ni rémission, tous ceux qui ne m’ont pas suivi en 196111. » Concernant la personne du général de Gaulle, il cite l’aphorisme de La Bruyère : « On doit se taire sur les puissants. Il y a presque toujours de la flatterie à en dire du bien, il y a du péril à en dire du mal pendant qu’ils vivent et de la lâcheté quand ils sont morts. » Sur l’état moral de la patrie, il formule une inquiétude : « En France, les événements des dernières années – 1940, Indochine, Algérie – ont entretenu et développé, dans certains milieux intellectuels, une véritable prédilection pour la défaite. […] Un jour proche, nos hommes de bonne volonté, nos hommes de foi, nos hommes jeunes seront mis en face du choix : celui d’une reprise vigoureuse des initiatives conformes à notre vocation, ou bien des définitifs abandons12. »

  • Jacques de Bolladière : non à une guerre qui ne respecte pas les valeurs de la patrie

« La notion de guerre juste était le fondement même de ma vocation13. » Fils et petit-fils d’officiers, issu d’une famille à forte tradition religieuse, Jacques Pâris de Bollardière a une personnalité de frondeur qui lui vaut, dès l’École d’officiers de Saint-Cyr, de redoubler une année et d’en sortir au grade de sergent-chef avant de récupérer, quelques mois plus tard, celui de lieutenant comme déjà tous ceux de sa promotion. Il s’illustre en 1940 dans la bataille de Narvik. À la défaite, il s’embarque à Paimpol pour l’Angleterre, avec le sentiment d’accomplir là, déjà, un acte de désobéissance. Au départ, son idée était de s’engager comme deuxième classe dans l’armée anglaise. Il rejoint la France libre du général de Gaulle puis part combattre en Érythrée, en Syrie et en Afrique du Nord. En Libye, il raconte qu’il était à l’aise dans les combats sur un théâtre désert où seuls existaient les soldats qui s’y livraient bataille. Il participe aux combats d’el-Himeimat à la tête du 1er bataillon de la 13e dble ; il désobéit aux ordres et fait replier ses hommes dont il a surestimé les pertes, ce qui lui vaut d’être démis de son commandement. Il fut ensuite grièvement blessé à la bataille d’el-Alamein, soigné au Caire, puis évacué en Afrique du Nord. À la fin de la guerre, lorsqu’il entre dans l’Allemagne dévastée et y découvre une population civile écrasée par l’anéantissement des villes, il dit avoir ressenti un sentiment douloureux et avoir jugé « qu’une guerre qui produisait cela était un événement abominable, un événement qui ne devait pas exister »14.

En Indochine, il commande le 1er bataillon parachutiste et remporte plusieurs succès opérationnels. Cependant, il dira plus tard avoir été moralement bousculé de se trouver en guerre face à un peuple entier. « J’ai pu constater la cause immense et mauvaise dans laquelle l’armée pouvait être engagée15. » Il ne conçoit de combat que dans le contexte d’une guerre juste, et il constate qu’à ce moment ces valeurs se dissolvent. Il s’inquiète des dérives, des actes de terreur et des actes de torture envers des personnes. « Que pouvait faire alors l’armée, sinon se donner des justifications pour supporter16 ? »

En 1956, lorsque l’insurrection en Algérie entraîne le gouvernement du Front républicain à y envoyer le contingent de l’armée française, Jacques de Bollardière est colonel, enseignant le combat aéroporté à l’École de guerre, à Paris. Il demande et obtient de partir en Algérie pour commander non plus des parachutistes rompus au combat, comme ceux qu’il avait sous ses ordres en Indochine, mais des jeunes appelés. Il s’engage avec énergie dans sa mission de pacification. « Il fallait donc inspirer confiance à la population, l’amener à travailler avec nous, pour son propre bien, refuser toujours de réduire [...] les musulmans à l’état de suspects. Pour cela, il fallait sans ambiguïté réprimer et punir les folles et scandaleuses ratonnades qui provoquaient le massacre criminel de musulmans pris au hasard par des Européens que rendait fous la vue du cadavre supplicié de l’un des leurs. À défaut de cela, nous tomberions dans l’enchaînement sans fin de la violence et de la surenchère de la haine. [...] Je connaissais trop les hommes, ayant commandé pendant trente ans, pour ne pas savoir que si le commandement cède sur le principe absolu du respect de la personne, ennemi ou pas, c’est un déchaînement d’instincts troubles qui ne connaît plus de limites et qu’on trouve toujours moyen de justifier17. »

Le vocabulaire d’action du général de Bollardière est celui d’humanité, de loyauté, de respect, de refus de la haine et de condamnation des violences contre les populations civiles. C’est un vocabulaire très décalé par rapport à celui de ses homologues. Les actions qu’il commande sont elles aussi très décalées. Dans les endroits éloignés où l’administration française avait reculé, avec son unité de jeunes militaires du contingent dont beaucoup sont diplômés d’études supérieures et partagent ses valeurs, il recrée le lien entre l’État et ces populations. À partir de ces contacts, il met en œuvre des chantiers en créant des unités mobiles qui nomadisent dans tout leur secteur. Ces chantiers permettent de donner à cette population du travail, donc un revenu financier, avec un suivi social et médical. Ses hommes mettent en œuvre un vaste programme d’assainissement des villages, de réfection des routes, de construction de dispensaires.

L’objectif de ralliement de la population algérienne est un succès. Début janvier 1957, dans son rapport au président du Conseil, le directeur de la Sûreté nationale écrit : « Je ne peux m’empêcher de penser face à tant d’incompréhension que bien des choses auraient changé avec d’autres méthodes. J’en veux la preuve dans la magnifique réussite du secteur oriental de la Mitidja. Là, un jeune général audacieux dans ses conceptions, réaliste dans le travail, courageux et opiniâtre, comme il l’avait été dans les luttes de libération, a su associer civils et militaires, Européens et Franco-musulmans, dans une œuvre de pacification. […] Le général de Bollardière dirige un plan de travaux (routes, assainissement, aménagement rural...) où les indigènes, sous la protection efficace de l’armée, fournissent sans crainte une main-d’œuvre inaccessible aux sollicitations comme aux menaces des rebelles. Que n’avons-nous quelques dizaines de chefs qui comprennent leur mission de la sorte ? »

Mais les autorités militaires ne partagent pas cette opinion. Elles lui reprochent d’effectuer des travaux « civils » au détriment de sa mission de « guerre », à savoir poursuivre les combattants du fln. Le secrétaire d’État à la Guerre, Max Lejeune, le critique : « Ce que vous faites faire à l’armée est indigne de l’armée18. » La tenue de ses hommes est elle aussi condamnée. Le général Salan, dans une note du 8 janvier 1957, le sermonne : « Le 6 janvier, au cours d’un déplacement impromptu, j’ai traversé une partie de votre secteur. […] La tenue des détachements que j’ai rencontrés, comme celle des isolés qui remplissaient les bars et les cafés, laissait à désirer. Je vous demande de porter vivement attention sur ces points, et de veiller à ce que la tenue et la discipline s’améliorent rapidement, pour le plus grand bien du service19. »

Au même moment commence la bataille d’Alger. Le général Jacques Massu, qui commande la 10e brigade parachutiste, donne des directives explicites pour obtenir les renseignements nécessaires. Sous ses ordres, les enlèvements, la torture, les « disparitions » se multiplient, ruinant le travail de confiance lentement gagné par le général de Bollardière. Les deux hommes s’opposent. Le 8 mars, ils ont un long entretien : « Je lui dis que ses directives sont en opposition absolue avec le respect de l’homme, […] que s’il accepte le principe scandaleux de l’application d’une torture, il va briser les vannes qui contiennent encore difficilement les instincts les plus vils et laisser déferler un flot de boue et de sang. […] Je lui dis qu’il va compromettre pour toujours, au bénéfice de la haine, l’avenir de la communauté française en Algérie. »

En clair, Bollardière refuse d’exécuter les directives. Comme il est sous la tutelle hiérarchique du général Massu, il n’a d’autre solution que de demander d’être relevé de son commandement. La lettre est adressée au commandant interarmées de la 10e région militaire, le général Raoul Salan : « Convoqué ce jour à dix heures par le général Massu, j’ai été obligé de prendre nettement conscience du fait que j’étais en désaccord absolu avec mon chef sur les méthodes employées. [...] J’ai donc l’honneur de vous demander d’être immédiatement relevé de mes responsabilités. » Ce jour-là, dit-il, « j’ai été obligé de rompre avec l’armée pour me préserver moi-même, pour ne pas me détruire »20. Mi-mars, il rentre en France.

Au même moment, un de ses ex-lieutenants, Jean-Jacques Servan-Schreiber, publie dans l’hebdomadaire L’Express, dont il est le directeur, une série d’articles témoignant de ce qu’il a vu en Algérie. Menacé de poursuites pour « atteinte au moral de l’armée », il le sollicite pour le soutenir. Bollardière lui répond dans une lettre :

« Le 21 mars 1957

Mon cher Servan-Schreiber,

Vous me demandez si j’estime que les articles publiés dans L’Express, sous votre signature, sont de nature à porter atteinte au moral de l’armée et à la déshonorer aux yeux de l’opinion publique. Vous avez servi pendant six mois sous mes ordres en Algérie avec un souci évident de nous aider à dégager, par une vue sincère et objective des réalités, des règles d’action à la fois efficaces et dignes de notre pays et de son armée.

Il était hautement souhaitable qu’après avoir vécu notre action et partagé nos efforts, vous fassiez votre métier de journaliste, en soulignant à l’opinion publique les aspects dramatiques de la guerre révolutionnaire à laquelle nous faisons face et l’effroyable danger qu’il y aurait pour nous à perdre de vue, sous le prétexte fallacieux de l’efficacité immédiate, les valeurs morales qui, seules, ont fait jusqu’à maintenant la grandeur de notre civilisation et de notre armée.

Je vous envoie l’assurance de mon estime. »

Et il invite Jean-Jacques Servan-Schreiber à publier sa lettre dans le numéro du 29 mars de L’Express. Sur cette publication, qu’il reconnaît comme un geste de rupture, il se justifie ensuite à plusieurs reprises : « Cela m’a amené à faire délibérément un acte d’indiscipline caractérisé qui a consisté à écrire dans un journal une lettre publique pour expliquer, car je me sentais moralement astreint à le faire, les raisons profondes pour lesquelles j’étais parti21. » « Je voulais précisément rompre le sordide complot du silence et crier ma conviction22. » Il est puni de soixante jours d’arrêt au motif d’avoir « approuvé dans une lettre publiée dans la presse avec son assentiment une campagne portant atteinte à l’honneur des troupes qu’il avait eues sous ses ordres ».

Pour l’isoler des médias, il est placé en forteresse pendant toute la durée de ses arrêts. Le président du Conseil, Guy Mollet, fait à la radio une déclaration de complaisance : « S’il était vrai qu’il y ait des brutalités organisées par un individu ou deux, dans les deux jours, trois jours qui suivent une arrestation, que pour faire parler un coupable il faille le torturer, cela serait intolérable ; ça ne serait pas concevable. Même si cela ne se produit qu’une fois. Il y a des méthodes que les autres emploient, que nos adversaires emploient, mais même dans ce cas-là nous n’avons pas le droit de leur répondre par ces mêmes méthodes. La France, c’est dans le monde le pays des droits de l’homme23. »

Le général de Bollardière est ensuite « mis au vert » durant deux années dans un poste éloigné, sans activité, au Gabon. Puis il est muté en Allemagne. C’est là qu’il apprend le putsch des généraux à Alger. Dans les semaines qui suivent, il pose sa démission d’une armée « qu’il ne reconnaît plus ».

Dix années passent à travailler dans une entreprise civile dans le Morbihan. Puis il reprend le combat, dans une posture radicalement non violente, pacifiste et antimilitariste. Il participe aux manifestations contre l’extension du camp du Larzac, il est à Mururoa sur les bateaux des écologistes qui s’opposent aux essais nucléaires, il soutient les objecteurs de conscience. Puis le champ de son action de dissidence s’élargit : il est des manifestations contre la centrale nucléaire de Plogoff ; à Besançon, il soutient les ouvriers de Lip qui veulent sauver leur entreprise ; il est avec les activistes qui arrêtent les trains pour sauver la gare de Quimperlé… Dans toutes ces manifestations, la presse souligne la présence de ce général rebelle. L’État le sanctionne d’une mesure administrative très symbolique qui le retire de la deuxième section des officiers généraux. Il répond par une lettre au chef de l’État en lui demandant d’être rayé de l’ordre de la Légion d’honneur et en lui renvoyant sa médaille. Le président Georges Pompidou lui fait cette réponse : « Si nul ne peut dire qu’il est digne de la Légion d’honneur, nul ne peut dire qu’il en est indigne. »

  • Que montrent de commun ces deux parcours mis en face ?
    • La rupture se fait à retardement. C’est une réaction. Cet effet retard, cet « après-coup », explique l’absence de graduation de la réaction de celui qui entre en résistance. C’est une éjection. Avant, l’individu est pris dans le mouvement de déplacement de l’ensemble auquel il appartient. Il glisse sur la pente où le monde glisse. Une part croissante de ses forces s’oppose à ce glissement, puis arrivé au point insupportable, le point de rupture, il pose un acte de sécession qui le sort du mouvement d’ensemble.
    • La rupture est la marque d’une transition entre une éthique de responsabilité – je réfléchis aux conséquences globales de mon acte quitte à accepter des aménagements afin de protéger les personnes dont j’ai la charge – et une éthique de conviction – si j’arrive au point où je sors des valeurs qui fondent mon engagement, tout ce que je ferai ensuite sera mauvais, donc je suis obligé de rompre, quelles qu’en soient les conséquences pour ceux qui me sont proches et qui me suivent.
    • La rupture est porteuse d’un message prophétique. Celui qui entre en dissidence est une personne qui, par son expérience et la réflexion qui conduit son action, a pris la mesure d’un danger, d’un risque, d’une dérive que les autres ne voient pas. Comme tout prophète, il dérange. L’institution tente de le bâillonner, ce qui le contraint à s’exprimer plus fort, à passer son message avec éclat.
    • La rupture est un isolement. C’est l’acte d’un homme seul en opposition avec les autres. C’est une expulsion de son monde usuel. Même si celui qui entre en résistance peut s’appuyer sur un petit groupe animé du même élan, il reste un homme seul face à la collectivité militaire dans son ensemble.
    • La rupture est un sacrifice. C’est une dépossession de sa personne pour l’individu et un don pour la collectivité avec, plus ou moins consciente, l’espérance d’offrir un meilleur à cette collectivité, ou d’éviter un pire. Quelle que soit sa réponse, il se perd tel qu’il est dans l’institution militaire.
    • La rupture est un temps définitif. C’est un acte total qui prend le sujet où il se trouve et en achève brutalement la trajectoire. Les gestes de tous les jours sont des gestes qui s’inscrivent dans la continuité des uns et des autres ; le geste de sécession stoppe la course des enchaînements à venir. Une fois entré en dissidence, sur ce mode de rupture, tout s’arrête. La vie s’échoue sur ce point d’éjection. Il faudra, pour la personne, tenter de réinscrire son existence dans une autre course, ce qui est particulièrement difficile pour ceux qui, comme dans ces deux parcours, avaient déjà rempli leur vie de ce qu’ils avaient à être.
  • La liberté et l’aliénation

La définition du point de rupture nous met en face du paradoxe de nos comportements, paradoxe qui apparaît dès lors que l’on sort d’un jugement manichéen. Dans ces deux parcours, à quels moments ces hommes ont-ils été le plus libre et à quels moments ont-ils été le plus enfermés ? Qu’ont-ils perdu dans leur sécession et qu’y ont-ils (re)trouvé ?

On voit, chez ces deux militaires, apparaître un antagonisme puissant entre la petite part du libre arbitre et les exigences de la servitude militaire, lorsque les circonstances les opposent. Les exigences de la servitude militaire sont immenses, puisqu’elles vont jusqu’à l’idéal du sacrifice de sa vie ; mais la petite part du libre arbitre ne se laisse pas réduire au-delà d’un seuil. Quel est, pour chacun d’entre nous, ce seuil ? Nul ne peut vraiment le savoir sans l’avoir franchi.

1 Poste désigné sous l’appellation de chef d’état-major de l’armée de terre après la réforme de 1962.

2 Article paru dans le numéro Carrefour du 26 février 1964. Il s’agit d’un témoignage anonyme, réclusion oblige, rédigé en réponse à la publication en Angleterre des carnets de guerre de Douglas Haig où l’auteur mettait en cause le courage des poilus à Verdun.

3 André Zeller, Dialogues avec un général, Paris, Presses de la Cité, 1974.

4 Assemblée nationale, 12 novembre 1954.

5 Assemblée nationale, 10 décembre 1954.

6 Allocution radiodiffusée du 24 septembre 1955.

7 André Zeller, Journal d’un prisonnier, Paris, Tallandier, 2014.

8 André Zeller, Journal d’un prisonnier, annexe 2, op. cit.

9 André Zeller, Journal d’un prisonnier, op. cit.

10 Ibid.

11 André Zeller, Dialogues avec un général, Paris, Presses de la Cité, 1974.

12 Ibid.

13 Un combat singulier : général de Bollardière, documentaire de Xavier Villetard, 2004.

14 Ibid.

15 Ibid.

16 Ibid.

17 Jacques de Bollardière, Bataille d’Alger, bataille de l’homme, Paris, Desclée de Brouwer, 1972.

18 Roger Barberot, Malaventure en Algérie, Paris, Plon, 1957.

19 Archives du général Raoul Salan (salan.asso.fr/pageLibre0001007f.html).

20 Entretien avec Jean-Paul Kauffman, Le Matin, 13 août 1977.

21 Un combat singulier : général de Bollardière, op. cit.

22 Jacques de Bollardière, Bataille d’Alger, bataille de l’homme, op. cit.

23 Guy Mollet, adresse aux Français du 15 avril 1957, archives ina.

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