23 août 1944, en plein centre de Marseille, rue d’Armény, au milieu des combats. Après avoir traversé la ville « par des voies détournées, un guide ffi3 assis sur le capot de [sa] voiture, alors que la situation est loin d’être clarifiée, [le général Guillaume parvient à rejoindre le général de Monsabert qu’il trouve] imperturbable » dans le bureau où il vient de s’installer. Il s’exclame : « Vraiment c’est une histoire de fou ! » Et Monsabert de lui répondre avec un sourire : « Parfaitement, et le plus fou c’est moi. » Guillaume ne le contredit pas. « On ne savait plus qui de nous ou de l’ennemi était encerclé. »
Ce 23 août, en effet, la cité phocéenne est encore tenue par les Allemands. Guillaume est à la tête des goumiers4 marocains ; il a débarqué sur les côtes de Provence le 19 août et est placé sous les ordres de Monsabert, qui commande la 3e division d’infanterie algérienne (3e dia). Ce dernier est entré dans Marseille au matin et a transformé le siège de l’ancien xve corps français5 en poste de commandement (pc) avancé de sa division, dont une grande partie combat toujours dans Toulon. Une « folie », revendiquée comme telle par Monsabert, qui va pourtant permettre de libérer Marseille en huit jours, et avec trois semaines d’avance sur la planification alliée.
Lorsqu’en 1977 Guillaume accepte de rendre hommage au général de Monsabert dans un ouvrage6 retraçant la vie de celui-ci, c’est avec cette anecdote qu’il choisit de souligner la personnalité de ce chef original, mettant aussi en évidence les conditions hors normes de la prise de Marseille, moins de quinze jours après le débarquement allié sur les côtes de Provence. Une simple comparaison avec l’avancée en Normandie souligne cet exploit.
Cette victoire de Marseille, comme celle de Sienne7 moins de deux mois auparavant, toutes les deux quelque peu oubliées, y compris des militaires, est particulièrement intéressante. Est-elle le résultat d’une « folie » qui s’affranchit des normes – ici les normes d’engagement, notamment en matière de siège –, ou bien d’une action qui répond à une intuition, c’est-à-dire à une analyse totalement informelle sans aucun raisonnement apparent, une audace pure et simple ?
- Imbrication classique des problèmes tactiques et stratégiques
Après mûre réflexion chez les Alliés et des hésitations côté français, il avait été décidé de confier la libération de Toulon et Marseille à l’armée b8 commandée par le général de Lattre de Tassigny. Prudent, celui-ci a décidé de prendre d’abord Toulon puis Marseille9, et non les deux villes simultanément comme Larminat, son adjoint, et Monsabert l’avaient proposé lors des réflexions préparatoires en Italie. Seul impératif : les Alliés doivent pouvoir utiliser ces deux ports quarante jours après le débarquement en Provence. Or la principale difficulté d’une guerre de siège, c’est que l’on ne maîtrise pas les délais. Plus encore, un retard hypothéquerait la participation française à la libération du reste du sol national. Du temps passé à prendre ces deux ports dépend donc la réalisation de l’objectif politique fixé par le général de Gaulle et le gouvernement provisoire : la France ne peut retrouver son rang que si son armée, renouvelée, participe à l’expulsion des Allemands hors de ses frontières. C’est d’ailleurs cet impératif qu’au printemps précédent de Gaulle avait mis en avant pour convaincre Juin qu’une percée des Alliés, vainqueurs en Italie, vers le centre de l’Europe n’était pas souhaitable.
La capacité allemande de défense joue naturellement sur la dynamique favorable ou non à l’accomplissement de cet objectif stratégique et politique, suscitant des incertitudes : chacune des deux villes est-elle considérée comme autonome ou au contraire comme solidaire de l’autre ? En d’autres termes, la garnison de Marseille peut-elle venir porter secours à celle de Toulon ; est-elle une menace pour les troupes qui font le siège du port militaire ? La garnison de Toulon peut-elle s’échapper vers Marseille ? Ces deux entités peuvent-elles recevoir des renforts ? La 19e armée allemande, dont le pc est situé à Avignon, les renforcera-t-elle avec les divisions à sa disposition, dont l’une est blindée ?
- Une manœuvre planifiée… normalement
Les forces françaises, qui constituent le deuxième échelon de l’opération Dragoon, ont commencé à investir10 le port de Toulon le 20 août au matin. Cette mission est confiée à la 3e dia de Monsabert. Or le 4e régiment de tirailleurs tunisiens (4e rtt) est encore en mer et les matériels ne sont pas encore débarqués, loin s’en faut – le déconditionnement maritime prend du temps. Alors, faut-il attendre et risquer une catastrophe comparable au débarquement d’Anzio11 neuf mois plus tôt ? Dans ses directives, de Lattre, prenant en compte les enseignements de la campagne d’Italie, a insisté sur le facteur vitesse et demandé « une exploitation hardie de toute occasion favorable »12. Lui et Monsabert sont d’accord pour agir : « Le rassemblement se fera sur l’avant13. » Ce sont donc des fantassins, à pied, qui encerclent la ville, réquisitionnant parfois des camions d’entreprises civiles14.
La 3e dia manquant d’infanterie, elle est renforcée par le groupement de tabors15 de Guillaume, dont les unités débarquent entre le 19 et le 21 août, et par le Combat Command 1 (cc1)16 de la 1re division blindée du général Sudre. La 3e dia doit protéger face à l’ouest ses unités qui combattent dans Toulon, et donc en même temps y livrer bataille. Son 3e régiment de tirailleurs algériens (3e rta) progresse par les sommets situés au nord de la ville. C’est pourquoi Monsabert utilise les chars légers du 3e régiment de spahis algériens de reconnaissance (3e rsar)17 pour rechercher les Allemands qui pourraient agir depuis Marseille, puis pour interdire les accès ouest du port de guerre. L’apport des chars lourds du cc1 permet alors de bousculer aisément les différents bouchons ennemis et d’atteindre Aubagne, où la progression est arrêtée par les Allemands le 21 août. Les Français savent alors que la garnison allemande de Marseille ne viendra pas au secours de celle de Toulon. En revanche, les difficultés à prendre Aubagne, élément essentiel de la défense avancée de la cité phocéenne, montrent une véritable détermination de l’occupant.
Cette progression rapide peut permettre aux Français soit, au pire, d’échanger du terrain contre du temps en ralentissant une éventuelle menace blindée allemande en direction de Toulon, soit, au mieux, d’isoler la garnison de Marseille le temps de la reddition du port militaire. Les effectifs (entre deux mille et quatre mille hommes18) et les moyens, notamment en artillerie, dont dispose Monsabert ne permettent absolument pas d’envisager d’attaquer la cité phocéenne, qui est défendue par une division d’infanterie allemande et de nombreux éléments de la Kriegsmarine chargés d’armer les canons longue portée ou anti aériens disposés autour de la ville et capables de tirer autant vers la mer que vers l’intérieur. Selon les estimations, les effectifs allemands varient entre quatorze et dix-sept mille hommes19. La mission de cet ensemble passé sous le commandement du général Schaeffer, commandant la 244e di, est de rendre le port de commerce le plus longtemps possible hors de portée des Alliés, au prix du sacrifice suprême. Pour ce faire, la protection de la ville est organisée avec deux rideaux de défense et, dans la cité elle-même, avec une cinquantaine de centres de résistance et de points d’appui.
- En conduite : investissement et intrusion simultanées
Pour préparer l’investissement de Marseille, Monsabert doit contrôler le carrefour d’Aubagne et l’accès à Aix-en-Provence, et faire sauter le verrou de Cadolive un peu plus au nord. Le bouchon d’Aubagne nécessite l’emploi pendant deux jours du cc1 et du 2e gtm, le premier des gtm à arriver sur zone. Le colonel Chappuis lance les bataillons de son 7e régiment de tirailleurs (7e rta) à travers la montagne de l’Étoile pour tester le dispositif allemand et être prêt à « saisir toute occasion favorable » en direction d’Allauch, par le col de Garlaban, et de Septèmes-les-Vallons, par le sommet du Pilon du roi.
Mais lorsque le cc1 arrive aux abords est d’Aubagne, la Résistance marseillaise a déjà déclenché une insurrection (le 19 août). « Le 20 au matin, [Monsabert] est déjà entièrement convaincu qu’il faudra surprendre l’ennemi en train de se mettre en place pour défendre Marseille, en faisant irruption dans la ville sans attendre la réduction de Toulon20. » Dans la nuit du 21 au 22, la Résistance appelle à l’aide ; elle craint l’écrasement de ses quelque mille cinq cents hommes21. Le 22 après-midi, de Lattre organise une réunion à Gémenos, au pc de Sudre, avec Larminat, Monsabert et Guillaume ; « il est inquiet d’un succès trop hâtivement exploité »22. Outre le rapport de force qui ne peut évoluer favorablement tant que Toulon n’est pas tombé, et en dehors des seuls aspects logistiques, il craint aussi d’avoir à gérer une révolution municipale23 et une contamination communiste des unités.
La réunion est houleuse24. Monsabert rappelle avec vigueur les objectifs stratégiques de libération du port et de poursuite des combats vers le nord, s’inquiétant implicitement des conséquences d’une attente pour la population marseillaise si les Allemands entreprenaient de mater la rébellion. De Lattre décide alors, sur une proposition malicieuse de Monsabert, de fixer une limite nord et est à ne pas dépasser pour éviter de s’enfoncer dans la ville. Il choisit un ruisseau, le Jarret, élément géographique facilement identifiable par le moindre fantassin. Il ignore qu’il est partiellement canalisé et souterrain… En fait, les tirailleurs de Chappuis sont déjà presque arrivés sur cette ligne quand de Lattre donne ses ordres, alors même qu’Aubagne n’est pas totalement contrôlée. Aussi le 23 matin est-il facile de se laisser « aspirer » par la population et d’arriver sur la Cannebière, en n’ayant pas « laissé échapper l’occasion ». Les tirailleurs ont franchi sans le savoir, et donc sans avoir désobéi, la limite du Jarret invisible.
Toujours au cours de la journée du 22 août, les deux derniers gtm arrivent pour engager l’investissement par le nord jusqu’à Simiane en faisant sauter le bouchon de Cadolive (1er gtm) et par le sud en partant de La Ciotat par la chaîne de la Gardiole pour atteindre le Mont Rose au cap Croisette (3e gtm).
Le 23, nous l’avons vu, Monsabert installe son pc en plein cœur de Marseille. En fin d’après-midi, il participe à une rencontre avec le général Schaeffer. Ce dernier désire visiblement gagner du temps. Monsabert met alors fin à la discussion en lui demandant de se rendre, ce qui est bien sûr refusé. Cette rencontre, sous les murs du fort Saint-Nicolas, après une prise de rendez-vous téléphonique organisée grâce à l’esprit d’à propos du capitaine Crosia, prêtre et officier de renseignement du 7e rta25, révèle la crainte que les Allemands ont des ffi, mais aussi la surprise causée par le mode d’action français.
Le 24, Monsabert organise le quadrillage de la ville avec l’aide des ffi, qui sont intégrées en groupes constitués dans les bataillons de tirailleurs. La réduction des points de résistance allemands, dont certains sont particulièrement bien organisés et pourvus de stocks de vivres et de munitions importants, se poursuit méthodiquement, mais non sans pertes sensibles. Marseille est totalement isolée.
Dans la nuit du 24 au 25, les premiers éléments du 3e rta, libérés de Toulon, gagnent Marseille. Certains participent, par le sud, à la prise de Notre-Dame de la Garde, coiffée au nord par la compagnie Pichavent du 7e rta renforcée de quelques chars du 2e cuirs. La prise de la Bonne-Mère, le 25 après-midi, enlève à la défense allemande un observatoire précieux sur toute la ville et rend définitivement toute coordination impossible. Le lendemain, d’autres unités du 3e rta relèvent, dès leur arrivée, le 2e bataillon du 7e rta durement éprouvé par ses assauts contre le point d’appui de la Foresta, au nord de la ville. L’artillerie de la 3e dia26, elle aussi libérée de Toulon, se met en action et force la reddition de la batterie allemande du Merlan, à proximité de la gare Saint-Charles, isolée par les ffi. Plusieurs centres de résistance allemands se rendent, soit pris par surprise (tunnel de Carpiagne), soit après négociations (fort Saint-Nicolas), d’autres après des combats plus ou moins intenses (crête de la Nerthe). Le dispositif allemand est totalement désorganisé. Les tirailleurs évacuent à plusieurs reprises les blessés ennemis de la Feste Foresta.
Le 27 soir, le général Schaeffer demande les conditions d’une reddition. Le 28, à 8 h 30, il se présente au pc de Monsabert, rue d’Armény. Il accepte les conditions. Le cessez-le-feu intervient à 13 h. Quelques points comme celui du Canet ou du Racati résistent encore, mais se rendent après avoir reçu les ordres de leur chef d’état-major.
La bataille de Marseille permet de capturer entre onze mille et quatorze mille Allemands, qui comptent dans leurs rangs environ cinq mille cinq cents morts. Les Français, quant à eux, déplorent la perte de mille quatre cents tués, blessés ou disparus sur les douze mille soldats engagés, dont la moitié chez les goums27, auxquels il faut ajouter les deux cents Marseillais morts lors de ces quatre jours de combat ainsi que les cinq cents blessés civils.
- Que dire de ces événements ?
Sans entrer dans le détail des combats de ces journées, il est aisé de comprendre que la prise de Marseille est particulièrement originale du point de vue de la théorie tactique : l’investissement ne précède pas l’entrée dans la ville mais s’effectue concomitamment, ce qui conduit à l’implosion de la défense ennemie. Le commandement français est très décentralisé, s’adapte aux circonstances, innove avec l’intégration des ffi dans les bataillons et avec l’utilisation de la psychologie et de la déception28. Cette façon d’agir et la rapidité de l’exécution de la manœuvre ont déstabilisé le commandement allemand. Sans que cela soit clairement exprimé dans les ordres, à partir de l’appel à l’aide des ffi, l’opération n’a plus pour but unique de prendre le port, d’autant que les Allemands s’emploient à y opérer des destructions dans la nuit du 21 au 22, mais aussi, et surtout, de sauver la population marseillaise de représailles. En découle la volonté de limiter les destructions liées aux combats et de trouver des solutions pour pallier la quasi-absence d’artillerie. Cette mission implicite apporte une forte légitimité au mode d’action retenu.
Les risques que prenait Monsabert étaient nombreux. Ils justifient l’ordre donné par de Lattre le 22 août d’arrêter tout mouvement de pénétration dans l’agglomération marseillaise29. Est-il en effet judicieux d’attaquer une position que l’on sait fortifiée sans avoir tous ses moyens réunis ? Nous sommes dans le cas présent à l’opposé d’une interprétation de la concentration des forces, alors que l’ennemi semble répondre à ce principe. Plus encore, la morphologie des abords montagneux de la ville autant que son urbanisme ne facilitent pas la transmission des ordres et donc la coordination – le colonel Chappuis perd pendant longtemps tout contact avec son deuxième bataillon infiltré par le secteur nord du massif de l’Étoile et par le sommet du Pilon du roi30. Sans oublier que la garnison allemande peut théoriquement recevoir des renforts – de Lattre craint, nous l’avons vu, la menace d’une division blindée qu’il sait être en mouvement vers la vallée du Rhône, raison pour laquelle il retire pratiquement tous les chars du cc1 au général de Monsabert afin de constituer, avec la 1re db du général du Vigier, une couverture face au nord-ouest. De surcroît, au-delà des destructions dans le port, l’entrée dans la ville fait craindre des dégâts beaucoup plus considérables que ceux provoqués par les bombardements alliés du printemps précédent. Enfin, du point de vue tactique, les unités engagées, bien que particulièrement expérimentées par la récente campagne d’Italie, n’ont que peu de pratique du combat urbain.
On pourrait arrêter là la réflexion, et affirmer que l’audace de Monsabert et de Chappuis crée la surprise chez les Allemands et complique leur analyse de la situation – elle fait d’ailleurs naître des dissensions entre leurs officiers, non seulement dans les points d’appui, mais aussi au sein même de l’état-major de Schaeffer. Donc, d’une certaine manière, s’affranchir de la norme aurait été ici particulièrement bénéfique. Pourtant, sous l’a-normalité de cette bataille, apparaissent d’autres normes qui apportent d’autres facteurs de réussite.
Le premier de ces facteurs est que les soldats français évoluent dans un environnement favorable. Malgré les craintes légitimes de De Lattre, tout l’arrière-pays provençal est rapidement contrôlé par les Alliés ; les assaillants ne devraient donc pas être pris à revers. Plus encore, la ville est française et l’accueil de la population est tout simplement exceptionnel : les Marseillais, à quelques exceptions près, viennent spontanément au-devant des tirailleurs, les guident, partagent leur joie d’une libération prochaine après les heures sombres d’une occupation marquées par les arrestations et déportations de janvier 194331, la destruction du quartier de l’Opéra, la décapitation des réseaux de résistance en juillet 1944, le poids de la milice et de la gestapo.
Le deuxième facteur est la réussite inespérée de l’insurrection des ffi qui, malgré de faibles moyens, parvient à créer un sentiment d’insécurité chez l’occupant au point de l’obliger à limiter ses déplacements et à rester cantonné dans les sites défensifs. Les Résistants alimentaient d’ailleurs depuis longtemps les états-majors alliés en renseignements sur la présence des troupes allemandes, la création d’une base sous-marine… Même si tout n’a pas été exploité par les tirailleurs, ainsi que s’en plaindront parfois certains ffi, les troupes françaises n’évoluent donc pas à l’aveugle en terrain inconnu.
Le troisième facteur est l’arrivée de renforts en provenance de Toulon au fur et à mesure de l’évolution favorable du siège du port militaire et de la libération de troupes. Monsabert estimera que ce n’est qu’à la signature de la reddition de la garnison de Marseille qu’il avait à sa disposition un rapport de force équilibré en effectifs et en puissance de feu.
Le quatrième facteur repose sur un certain sens de l’adaptation et de l’innovation. L’intégration efficace, et au combat, des groupes de ffi au sein des bataillons de tirailleurs est la première qui ait été mise en application. L’action psychologique en est une autre, qui repose sur la réputation effroyable des troupes nord-africaines, notamment après la campagne d’Italie, et sur l’action originale du capitaine Crosia qui, à l’occasion de ses entreprises de parlementaire, distille un discours décourageant pour les Allemands autant qu’il acquiert du renseignement sur leur dispositif de combat et leur moral. Il augmente l’incertitude chez l’ennemi.
Le cinquième facteur, enfin, est peut-être le plus important. Les unités qui attaquent Marseille sont aguerries, rustiques, habituées à travailler les unes avec les autres, à s’aider mutuellement et naturellement au plus bas niveau sans solliciter l’arbitrage d’un échelon hiérarchique supérieur. Leur entraînement en Afrique du Nord avait été particulièrement rigoureux ; leur réussite en Italie leur a donné un moral extraordinaire, particulièrement ressenti par les Allemands alors que le leur est d’autant plus atteint qu’ils savent qu’ils sont abandonnés à leur sort et qu’ils ne peuvent pas manœuvrer efficacement dans la ville du fait de la présence de la population mais aussi de leur manque de troupes de réserve.
Dans ce facteur de réussite, il convient aussi de souligner la complicité et l’état d’esprit offensif d’hommes qui se connaissent très bien. Le chef de bataillon de Monsabert a connu le lieutenant Chappuis au 14e rta, alors commandé par le lieutenant-colonel Giraud, lors de la guerre du Rif (1921-1927), et Guillaume a participé aux mêmes opérations marocaines. Au cours des formations de cadres menées avant ou à l’issue des entraînements de la 3e dia avant l’embarquement pour l’Italie, le général de Monsabert avait l’habitude d’expliquer, en plein accord avec le général Giraud, son père spirituel, qu’« à la guerre il faut sentir l’occasion et l’exploiter sur le champ. Il s’agit d’un sens spécial que l’on pourrait appeler : la pointe de l’esprit offensif »32.
Il semble donc bien que la victoire remportée à Marseille corresponde à un état d’esprit particulier de la troupe et des chefs, une confiance mutuelle et collective qui crée une atmosphère dans laquelle le commandement fixe les grandes lignes et chaque exécutant adapte librement son action aux circonstances pour répondre à l’objectif fixé, pendant que son supérieur s’assure que son subordonné possède les moyens adaptés pour remplir sa mission et si besoin les lui fournit. On pourrait même croire que cette victoire est un exemple parfait de subsidiarité, si ce n’est que la rencontre houleuse du 22 août a montré les limites de cette notion chez de Lattre ; si ce n’est que dans les ordres qu’il donne, le supérieur devrait fixer des limites intermédiaires géographiques et temporelles pour être certain de pouvoir assurer la coordination dont il est responsable et éventuellement réorienter l’action, ce qui n’a pas été anticipé dans le cas étudié. La gestion des événements par Monsabert, Guillaume, Sudre et les commandants de régiments en est le meilleur exemple.
La prise de Marseille est le fruit d’une formation individuelle des chefs et des soldats, autant que celui d’une culture acquise collectivement. La résultante est l’implosion de la défense allemande et une reddition anticipée. Une fois de plus, l’analyse d’une bataille fait apparaître l’importance évolutive des critères de choix du chef, en fonction de sa formation et de son expérience. À Marseille, le général de Monsabert a pratiqué l’économie des moyens33, dans la mesure où il a employé toutes les unités à sa disposition pour faire pression sur l’ennemi, augmentant sa liberté d’action grâce à l’incertitude provoquée par l’irruption simultanée et foudroyante des troupes autour et dans la ville, et ce afin d’atteindre les objectifs opérationnels fixés par les Alliés, mais aussi l’objectif stratégique du gouvernement. Monsabert a pris l’ascendant sur Schaeffer. On comprend la joie de l’embrassade de Monsabert et de Lattre à l’issue du défilé de la victoire du 29 août 1944… Apparemment a-normale, cette victoire souligne l’importance de fondamentaux militaires qui sont peut-être les seules véritables normes militaires : formation individuelle et collective poussée, moral élevé, discipline intellectuelle et autonomie d’action, commandement subsidiaire. 
1Cité par Galharague in général Huré (dir.), Hommages au général de Monsabert, Paris-Limoges, Lavauzelle, 1978.
2Cité par G. Haberey et H. Perot, Qui ose vaincra, Paris, Pierre de Taillac, 2021.
3ffi : Forces françaises de l’intérieur.
4Soldats appartenant à des goums, unités d’infanterie légère de l’armée d’Afrique composées de troupes autochtones marocaines sous commandement français. Pendant la période 1940-1942, elles ont été présentées à la commission d’armistice allemande comme des troupes de police et de souveraineté du royaume chérifien.
5Non loin, les ffi tiennent la préfecture depuis le 19 août.
6Général Huré (dir.), op. cit., pp. 121-122.
7Sienne est prise le 3 juillet 1944. Monsabert a réussi à manœuvrer pour faire quitter la ville aux Allemands sans qu’un seul obus ou coup de feu y soit tiré. « Tirez n’importe où vous voudrez. Mais si vous avez le malheur d’atteindre au-delà du xviiie siècle, on vous fera fusiller » avait-il dit au général Besançon, son artilleur. H. de Turenne, D. Costelle et J.-L. Guillaud, Les Grandes Batailles. La bataille d’Italie et le corps expéditionnaire français (1943-1944), diffusé en 1971 (interview du général de Monsabert à 1h29’30 sur YouTube).
8L’armée b, rebaptisée 1re Armée en septembre 1944, est la composante principale de l’armée française de Libération, constituée d’unités de l’armée d’Afrique et d’éléments venus des Forces françaises libres (ffl) engagés au côté du général de Gaulle depuis 1940.
9Pour cette partie planification, voir P. Gaujac, « Août 1944, la bataille de Provence. Aspects stratégiques et opérationnels », in M. Piteau (dir.), La Provence et la France de Munich à la Libération (1938-1945), Aix-en-Provence, Édisud, 1994, pp. 152-167.
10Entourer, isoler avec des troupes. La difficulté de l’investissement réside dans le fait qu’il faut à la fois isoler la garnison assiégée avant d’aller la combattre tout en empêchant qu’on lui porte secours.
11Le 22 janvier 1944, les Alliés débarquent une force sur les arrières de la ligne de défense allemande qui bloque la montée vers Rome. L’objectif est de menacer la capitale italienne et d’attirer les réserves ennemies. Mais les troupes débarquées ne peuvent déboucher et restent jusqu’à la mi-mai pratiquement bloquées sur les plages sans avoir eu la moindre efficacité tactique ou stratégique.
12J. de Monsabert, « Le débarquement en Provence », Historia magazine n° 74, 1969, p. 2056.
13Ibid.
14J. Lapouge, De Sétif à Marseille, par Cassino, Parçay-sur-Vienne, Anovi, 2007, p. 272. Et J. Schmitt, Journal d’un officier de tirailleurs, 1944, Paris, Bernard Giovanangeli Éditeur, 2010, pp. 200-202.
15C’est-à-dire l’ensemble des goumiers marocains présents en Provence.
16Un Combat Command correspond à une brigade. Ici, le noyau est constitué par le 2e cuirassiers et le 3e bataillon de zouaves portés. Le cc1 a débarqué le 15 août avec le 1er échelon américain.
17Le 3e rsar récupère ses véhicules aptes au combat le 19 août.
18Un bataillon du 7e tirailleurs, un de tabors et le iii bz. Aucun des régiments (ou équivalent) engagés n’est au complet.
19La découverte ultérieure d’éléments de deux autres divisions peut laisser penser que ces chiffres correspondent à une hypothèse assez basse.
20J. de Monsabert, op. cit., p. 2058.
21Il s’agit d’un amalgame complet et hétérogène de ffi, ora, partisans, socialistes juifs, moi, gendarmes, marins pompiers. Voir P. Guiral, Libération de Marseille, Paris, Hachette, 1974, p. 87.
22J. de Monsabert, op. cit., p. 2059.
23J. de Monsabert, Notes de guerre, Hélette, Curutchet, 1999, p. 273. On avait demandé à Monsabert de gérer un conflit entre deux légitimités municipales au Puget.
24F. de Linarès, Par les portes nord. La libération de Toulon et Marseille, Paris, Nouvelles Éditions latines, 2005, p. 290 ; et Commandant Crosia, Marseille 1944, victoire française, Lyon/Paris, Éditions Archat, 1954, p. 34.
25Crosia mène une action psychologique : avec le drapeau de parlementaire, il parcourt la ville et essaye de négocier la reddition des centres de résistance allemands, ou au moins d’entrer en contact avec leurs défenseurs pour leur décrire les forces qui encerclent la ville et les combats qui les menacent. Il réussit ainsi à pénétrer dans le central de la Poste Colbert. L’officier chef du centre lui propose de convaincre le général Schaeffer ; il obtient un premier rendez-vous avec son colonel, qui lui proposera de rencontrer Monsabert. Voir Crosia, op. cit., pp. 50-54 ; F. de Linarès, op. cit., p. 295, et J. de Monsabert, Notes de Guerre, op. cit., pp. 274-275.
2667e régiment d’artillerie d’Afrique (raa) renforcé par un groupe de batteries du 65e raa de réserve de l’armée.
27P. Gaujac, op. cit., pp. 50-51.
28Dans le domaine militaire, le mot déception désigne les principes et les manœuvres stratégiques et tactiques, ainsi que les moyens techniques destinés à tromper l’adversaire. La déception englobe la dissimulation et la simulation. Lire à ce sujet R. Hémez, Les Opérations de déception. Ruses et stratagèmes de guerre, Paris, Perrin, 2022.
29Lors d’un colloque sur le débarquement en Provence en octobre 2004 à Fréjus, Paul Gaujac a affirmé que de Lattre aurait puni Monsabert pour avoir outrepassé les ordres et avoir trompé son chef.
30Crosia, op. cit.
31Connues aussi sous le nom de rafle du Vieux Port.
32Cité par le général Galharague, in Huré (dir.), op. cit.
33Économie des forces : répartition et application judicieuses des moyens en vue d’obtenir le meilleur rapport capacités/ effets pour atteindre le but assigné, Précis de tactique générale, rft 3.2.1, Paris, cdec, 2022, p. 180.