N°57 | La norme

Yann Andruétan

P4ton

Jusqu’au milieu des années 1990, les services de psychiatrie des hôpitaux des armées étaient envahis à intervalles réguliers par de longues files de jeunes hommes attendant, plus ou moins patiemment, le passe tant espéré vers la vie civile, qui se résumait en une lettre et un chiffre : P4. Les psychiatres qui devaient les recevoir, écouter leur histoire, prendre une décision en quelques dizaines de minutes d’entretien et rédiger le certificat d’aptitude avaient surnommé ces files le P4ton. P, pour psychiatrie. La dernière lettre du fameux sigycop censé résumer l’état physique et mental d’une recrue ou d’un militaire tout au long de sa carrière. Chacune des lettres qui composent cet acronyme représente une fonction, un système plus ou moins précis somato-psychique : S pour les membres supérieurs et I pour les inférieurs, G pour l’état général, Y pour la fonction visuelle, à l’exception de C réservé au sens chromatique, O pour (sic) l’audition, et P pour l’état psychique, mais aussi pour certains troubles proches de la neurologie, comme les retards mentaux ou encore les troubles dys (dyslexie, dyscalculie, dysorthographie…). À chaque lettre est attribué un coefficient de 0 à 5 ; 0 représentant une indétermination, l’attente d’un résultat, et 5 une pathologie grave rendant inapte, 1 étant le chiffre de la normalité.

Il est intéressant de noter que les lettres n’ont pas le même poids malgré l’importance des systèmes ou des fonctions qu’elles représentent. G, par exemple, regroupe l’ensemble de la médecine interne (rhumatologie, gastro-entérologie, dermatologie, neurologie…) ; elle peut concerner la maladie de Crohn comme une épilepsie. C, elle, se fonde sur un test unique, la fameuse table d’Ishihara utilisée pour détecter le daltonisme.

Si le sigycop permet de résumer en un coup d’œil l’état somato-psychique d’un individu, de connaître son aptitude générale au service, il doit aussi déterminer sa capacité pour chaque fonction ou emploi dans les armées, chacun s’étant vu attribuer un sigycop limite. Ainsi un pilote de chasse devra avoir un coefficient 1 pour chaque lettre, alors que pour d’autres métiers un G2 ou C3 pourra être accepté. Tout est noté dans un volumineux Bulletin officiel (bo) du Service de santé des armées (ssa), le fameux 620. Il s’agit d’une classification administrative, au sens qu’en donne Ian Hacking1. Il y a plusieurs façons de classer les éléments d’une catégorie : biologique, inaccessible (dans le sens où ceux qui sont concernés sont indifférents à y être classés), auto appropriation (ceux concernés s’emparent de la catégorie : les mouvements gays dans les années 1980 et 1990 par exemple), normalisation (la courbe de Gauss) et administrative. Cette dernière permet d’établir un seuil, par exemple une taille limite pour devenir pilote ou fantassin.

Le sigycop accompagne le militaire de son recrutement (depuis les trois jours à l’époque du service national) à sa retraite, racontant son parcours médical, les vicissitudes de sa santé. Mais il pose aussi quelques problèmes, notamment déontologiques. En effet, n’importe quel médecin, ou personne familière avec ce système, pourra avoir une idée, même vague, de l’état de santé de l’intéressé ou connaissance d’une pathologie dont il souffrirait. C’est une rupture manifeste de l’obligation du secret professionnel. Certes, il s’agit d’une situation d’expertise où les règles du secret sont différentes. Néanmoins, dans ce cas, l’expert, en l’occurrence le médecin des armées, doit seulement évaluer l’aptitude à servir d’un individu et ne répondre qu’à l’autorité la posant. Or le sigycop révèle une partie des raisons de l’inaptitude. Et P, s’il ne dit rien de la nature exacte du trouble, indique qu’il s’agit d’un problème psychique, avec toutes les représentations qui s’y attachent. Il faut rappeler, et c’est fondamental, que les médecins du ssa ne donnent qu’un avis ; c’est le commandement qui décide du recrutement ou non d’un candidat soldat, avec la liberté d’aller contre l’avis spécialisé.

  • Préhistoire de l’aptitude psychiatrique

Il n’est pas nécessaire de remonter à la plus haute Antiquité pour observer que les armées, quels que soient leur type ou leur origine, ont toujours pratiqué une sélection. Mais concernant l’aptitude psychique, ou plutôt l’inaptitude psychique, les choses sont beaucoup plus récentes. Il n’est pas aisé d’évoquer la sélection sur des critères psychologiques à des époques où on n’envisageait pas, ou très peu, la maladie mentale. Ces critères rendent plutôt compte des préjugés du temps : au début du xxe siècle, les Bretons seraient nostalgiques, les Provençaux indolents et certaines ethnies d’Afrique féroces. Avec Ardant du Picq, on préfère évoquer les forces morales, dont celle du peuple français et de sa fameuse furia francese qui rend irrésistible dans l’assaut. Néanmoins, on sait depuis le xviie siècle que certains facteurs que l’on nomme encore « moraux » peuvent produire un effet sur le soldat, le rendant inapte au combat. Ainsi Johannes Hofer forge-t-il le terme de « nostalgie » pour décrire une mystérieuse langueur qui touche les mercenaires suisses éloignés de leurs vallées et qui conduira Louis XIV à faire interdire un chant traditionnel parmi ses gardes2.

La psychiatrie moderne, née avec Philippe Pinel au début du xixe siècle, rompt avec le principe de l’enfermement et fait du fou un citoyen parmi les autres. Ce qui préoccupe les armées entre les années 1815 et 1914, c’est donc de savoir si un soldat présentant des signes d’aliénation simule ou présente des véritables symptômes incompatibles avec son état de militaire. Les revues savantes de l’époque sont pleines de comptes rendus d’aliénistes et d’argumentaires pour faire valoir l’inaptitude du soldat3.

  • Catégoriser en psychiatrie, le cas P

La difficulté de la psychiatrie, ce qui fascine certains et rebute tant d’autres, est la difficulté à catégoriser et même à définir certains signes. Par exemple : le délire. Comment faire la différence entre un sujet délirant et un croyant ? La question peut paraître provocatrice, mais les deux partagent des caractéristiques communes : croyance en un extraordinaire, conviction pouvant contredire la réalité… C’est en ces termes d’ailleurs que s’interroge le célèbre psychiatre et philosophe allemand Karl Jasper4. Le délire tient à son incorrigibilité : contrairement au croyant, le délirant possède une croyance privée qui n’est ni interrogeable ni partageable.

Il faut donc résumer en une lettre et un barème de 0 à 5 l’ensemble d’une discipline, qui, à l’époque où est créé le sigycop à la fin des années 1950, rappelons-le, peine encore à stabiliser une typologie qui, de toute façon, est d’emblée contestée. Les tentatives de classification datent en effet seulement des années 1950, et procèdent de la volonté de l’Organisation mondiale de la santé (oms) et de l’American Psychiatric Association d’unifier les diagnostics dans une perspective de recherche. Jusqu’alors, chaque pays possédait son propre système dépendant des figures nationales de la discipline, de l’influence scientifique ou même philosophique. C’est donc en 1949 que la Classification internationale des maladies (cim) introduit une nomenclature des maladies mentales et, en 1952, que naît le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (dsm), qui s’inspire des travaux effectués par les psychiatres militaires dès les années 1940 afin de sélectionner les recrues. Ces classifications ont évolué au cours des années : jusque dans les années 1960, elles étaient très influencées par la psychanalyse alors qu’elles sont aujourd’hui centrées sur les neurosciences et le cognitivisme.

P applique trois des impératifs de la catégorisation que définit Ian Hacking5 : médicaliser, normaliser, bureaucratiser. Il est le résultat d’une approche strictement médicale de la psychiatrie. C’est une graduation des états cliniques, du normal au pathologique, en fonction d’une gravité présumée de ces états. Une personnalité pathologique (P3) est ainsi supposée moins grave qu’une schizophrénie délirante. Ce qui compte, c’est le rapport à la réalité et donc les possibilités d’adaptation. Une personnalité pathologique est ainsi considérée comme possédant plus de ressource qu’une psychose délirante. Or, en pratique, les choses sont un peu plus compliquées. Il s’agit aussi, et cela dès que l’on applique une classification en fonction de la gravité, de normaliser, c’est-à-dire d’identifier le sommet de la courbe de Gauss6. On peut difficilement envisager de confier à des personnalités malades des équipements coûteux, dangereux, pouvant même, dans certains cas, délivrer l’arme nucléaire.

Sont prévus deux sigles pour circonscrire la normalité : le premier, P1, correspond à une supposée normalité dûment expertisée par un psychiatre et réservée donc à une élite : pilote, commandant de sous-marin lanceur d’engin (snle) ; le second, P2, définit un cadre flou, une sorte de para-normalité où l’individu présente quelques traits qualifiés à l’époque de névrotiques mais ne mettant pas en jeu son adaptation à la réalité. Les psychiatres, aimant particulièrement la contradiction et l’oxymore, se sont de plus en plus méfiés du normal, ou plutôt du trop normal : les personnalités hyper-adaptées sont, pour dire les choses simplement, trop normales pour être honnêtes. Il est d’ailleurs intéressant d’observer qu’une personnalité aujourd’hui qualifiée de résiliente aurait alors été considérée comme « normale ». Cette constatation de la limite de la normalité a amené à fondre aujourd’hui P1 et P2 dans le chiffre unique de 1.

  • P dans la boucle

Si P comme norme répond donc à des impératifs médicaux et militaires de plusieurs ordres, il a aussi eu une influence sur les jeunes hommes concernés, bien au-delà de la simple insulte d’« espèce de P4 ». On peut distinguer trois effets de boucle, qui se succèdent de façon chronologique : la honte, la simulation et la dissimulation.

  • La honte

Malgré l’existence de quelques réfractaires, avant 1968 le service est un rite de passage, illustré par un véritable rituel des conscrits. En fonction des régions, les jeunes hommes défilent dans les rues, arborent une cocarde, se voient offrir à boire ou encore organisent un bal7. Faire son service, c’est accéder à un statut viril, passer de l’enfance à l’âge adulte. Marie Derrien8 souligne qu’avant la Grande Guerre, une exemption était vécue par l’intéressé comme une honte. L’inaptitude exclut de l’initiation et du monde des hommes. Ce passage obligatoire, marqué par la visite médicale, montre comment la norme médicale s’impose aux populations et opère comme un examen de passage.

La honte est encore pire quand l’exemption est prononcée pour un motif psychiatrique. Une véritable lettre écarlate, d’autant plus que pour les aliénistes du début du xxe siècle, la folie est d’abord le résultat d’une dégénérescence héréditaire – les biologistes sont alors inquiets des dégâts de l’inceste et de la diffusion de « tares héréditaires », préoccupation que l’on retrouve jusque chez Freud et son, très discutable, universel tabou de l’inceste. L’aliéné serait le résultat d’une faute originelle, vision également héritée du christianisme. De plus, l’exempté pour raisons psychiatriques pense qu’il ne pourra pas trouver de travail – la légende a longtemps couru que la réforme pour le motif P4 empêchait l’accès à la fonction publique. Il est alors doublement exclu du monde des hommes. Il faut aussi avouer que médecins et militaires ont abondamment usé de cette peur comme avertissement aux simulateurs9. L’effet de boucle est subtil. Il se construit à partir d’un fait et se nourrit lui-même pour finir par devenir une certitude.

Depuis le début des années 2000, nous observons l’apparition d’une population nouvelle dans les consultations de psychiatrie des hôpitaux des armées : des réformés pour raisons psychiatriques qui souhaitent retrouver leur aptitude pour faire de la réserve, et sans doute effacer un peu de cette honte.

  • La simulation

La possibilité de la simulation a toujours suscité une grande inquiétude dans les armées et a été un objet de suspicion envers le service de santé qui, évidemment, serait incapable de détecter ceux qui en usent. Le reproche est connu et doit être mis en miroir avec celui accusant les médecins militaires de ne pas assez réformer, en tout cas pas les candidats souhaités…

Après 1968, le service national et les armées n’ont plus la cote. Désormais, c’est celui qui se soumet à cette obligation qui a honte. Il faut à tout prix y échapper ! Ceux qui ont la chance d’avoir un réseau font agir le fameux piston ; pour les autres, il reste à simuler la maladie mentale. La psychiatrie s’appuyant avant tout, mais pas que, sur la parole, il paraît aisé de simuler un délire : il suffit de raconter n’importe quoi. Le profane pense par exemple qu’il est facile de simuler une hallucination. Mais de quel type ? Une acoustico-verbale ? Une visuelle ? Ce qu’il oublie, c’est qu’il faut être constant dans son délire et, sauf à être familier de la sémiologie psychiatrique et en avoir une expérience personnelle, il est très difficile de simuler un mutacisme, des hallucinations ou un automatisme mental10. Il est d’ailleurs étonnant qu’au terme de menteur on préfère celui de simulateur.

En général, les simulateurs mettent en scène ce qu’ils croient savoir de la pathologie mentale, ce qu’ils ont vaguement vu au cinéma ou lu. Certains sont allés jusqu’à recourir aux services de psychiatres pour travailler leur personnage et arriver à leurs fins11. Nous passerons sur les manquements évidents à la déontologie du médecin, d’autant plus que les conseils étaient rémunérés. D’un point de vue éthique, ce ne sont pas les convictions politiques qui posent problème, mais l’usage d’un savoir particulier dévoilé sans précaution. Ce qui est intéressant, c’est la façon dont la simulation a été organisée : ce qui compte n’est pas tant le tableau clinique – s’il colle trop à un manuel, le praticien militaire constatera le côté artificiel – ; il faut donc fournir un discours normé dans lequel le psychiatre reconnaîtra des éléments qui emporteront sa décision. La norme P a été retournée contre elle-même !

Claude Barrois s’est interrogé sur cette question de la simulation12. Il montre que ce n’est jamais anodin et que les professionnels qui ont aidé plusieurs jeunes hommes à échapper à l’engagement avaient bien compris qu’une certaine dose d’authenticité était nécessaire pour réussir, aux risques et périls psychiques du simulateur. Un de ces hommes rapporte comment il s’est retrouvé enfermé dans un hôpital psychiatrique, et en service fermé, afin de coller au mieux au rôle qu’il devait jouer. Pour le psychiatre des armées qui repère la simulation, il faut aller au-delà de cette constatation et prendre en compte l’acceptation par le sujet du risque d’une expérience difficile. Alors il l’écarte ; car la capacité d’aller si loin pour échapper à ses obligations n’est pas compatible avec l’état militaire. Les armées ont économisé de l’énergie et l’intéressé a vécu une expérience… enrichissante.

  • La dissimulation

Le service national a beaucoup favorisé le phénomène de simulation, qui revient à intérioriser une certaine forme de discours portant sur la norme, ou plutôt sur ce qui est hors norme, tout en demeurant dans une norme, celle de la pathologie mentale entendable pour le psychiatre militaire. Or ce qui inquiète les médecins est exactement l’inverse : les sujets dissimulant leurs troubles et voulant s’engager.

Déjà au début du xxe siècle, Emmanuel Régis et d’éminents médecins militaires13 voulaient introduire un examen psychiatrique obligatoire afin d’être certains d’écarter le débile, l’aliéné, dont l’influence sur la troupe pourrait être dommageable. Ils se souvenaient des retours d’expérience des médecins russes, qui rapportaient que le nombre de fous et d’attardés mentaux dans les rangs, comme d’ailleurs les dégâts de l’alcoolisme, avaient été l’une des causes de la défaite face aux Japonais en 1907. En 1940, les Américains tenaient le même raisonnement, mais pour des raisons financières : en écartant les sujets vulnérables, ils éviteront les cas de névroses de guerre et donc paieront moins de pensions. La Wehrmacht a elle aussi procédé à une sélection psychiatrique, mais pour écarter les fauteurs de troubles qui furent à l’origine des mutineries de 1918-1919.

Il existe donc à la fois un souci d’améliorer l’hygiène mentale dans les armées, et un contrôle administratif et social. Le fou constitue une menace pour la société, un être hors norme que la psychiatrie militaire, de façon paradoxale, tente de faire entrer dans une norme en le catégorisant, quand bien même si c’est pour le réformer.

  • Dépasser P

Face aux difficultés à la fois pratiques et médicales posées par P, la catégorie est modifiée dans les années 2000. Il faut en effet désormais tenir compte de la professionnalisation des armées, pour laquelle demeure la question du recrutement, mais aussi celle de la gestion d’une carrière plus longue qu’un bref séjour sous les drapeaux. Ainsi P ne représente plus une catégorie pathologique, mais une limitation à la fonction ou au service. Tous les militaires étant considérés comme P1, cette distinction est supprimée. P2 est une limitation temporaire à l’emploi, une incapacité au port d’arme ou au service à la mer. P3 correspond à un arrêt de travail prolongé ou à une mise en congé de non-activité. P4 et P5 ne désignent plus des processus psychopathologiques graves, mais une inaptitude générale au service.

Dans les années 2010 s’est posée la question de la suppression de P5, qui semble faire double emploi avec P4. Chaque candidat à l’engagement jugé inapte pour raison psychiatrique est classé P5, alors pourquoi ne pas classer tous les inaptes définitifs P4 ? Les psychiatres des armées souhaitent conserver un sigle signalant un problème psychiatrique grave, car une décision d’inaptitude pouvant être revue au bout d’un an, P5 est un plus fort signal d’alerte.

Après presque soixante ans d’existence, quel est l’avenir de P ? Comme nous l’avons évoqué, il constitue une entorse au secret professionnel, comme l’ensemble du sigycop. Certes il ne révèle rien du diagnostic, mais il fournit tout de même des indications. Aujourd’hui, le service de santé ne communique plus aux armées les résultats du test, mais se contente de donner un avis quant à l’aptitude à servir dans un emploi ou pas.

De plus, certaines pathologies ont évolué dans une dynamique que Ian Hacking, encore une fois, a bien décrite14. L’exemple historique est l’épilepsie, qui relevait de la psychiatrie jusqu’au début du xxe siècle et est aujourd’hui une pathologie neurologique. La réflexion est identique pour l’ensemble des troubles dys, qui relèvent désormais de la neurologie.

Les patients se sont emparés de ces catégories. Les personnes présentant un trouble du spectre autistique, ou même une forme de schizophrénie, ne veulent plus, et à raison peut-être, être considérés comme des malades. Le terme de neuro-atypicité commence à faire son chemin. Alors comment expertiser un candidat se disant neuro-atypique et souhaitant s’engager ? Il s’agit d’un enjeu majeur pour la psychiatrie militaire, qui ne peut plus fonder son évaluation sur la seule dimension médicale, mais bien plus sur celle de l’adaptation du sujet à son emploi et à son environnement.

Le ssa mène des travaux qui ont pour but de faire évoluer les normes d’aptitudes considérées comme étant de moins en moins adaptées aux armées modernes. Un militaire technicien de l’air (mta) doit-il être recruté selon les mêmes normes qu’un engagé volontaire de l’armée de terre (evat) ? La norme médicale s’atomise selon les fonctions, les métiers, les armes et les armées. Alors est-elle encore une norme ?

Le P4ton a disparu des salles d’attente des hôpitaux des armées et le P a sans doute fait son temps. La psychiatrie militaire, bien avant de s’intéresser aux problèmes soulevés par le trauma psychique et les troubles secondaires au stress, se doit de mettre en œuvre l’expertise des recrues et des militaires d’active. Il s’agit d’une fonction régalienne ! Et pour ce faire, elle doit tenir compte de l’évolution des subjectivités sociétales comme militaires.


1« Façonner les gens », cours donné au Collège de France par Ian Hacking, 2005.

2Ch. B. Rice-Davis, « La maladie des Suisses : les origines de la nostalgie », Dix-Huitième Siècle n° 47, 2015, et Y. Andruétan, « Partir, c’est mourir un peu. Nostalgies d’hier et d’aujourd’hui », Inflexions n° 18, 2011, pp. 95-97.

3G. Thomas et Y. Andruétan, « La prise en charge des troubles psychiques de guerre. Perspective historiques au sein de la société médico-psychologique », Annales médico psychologiques, vol. 180, n° 10, 2022.

4K. Jaspers, Psychopathologie générale, Paris, Alcan, 1933. Les critères jaspériens sont discutables d’un point de vue épistémologique.

5I. Hacking, « Les classifications naturelles », cours donnés au Collège de France, 2000-2001.

6Dite aussi loi normale, implique que la plupart des caractères observés se répartissent en fonction d’une courbe en cloche dite courbe de Gauss : par exemple la taille des individus.

7Voir, par exemple, G. Soudjian (préface E. Le Roy Ladurie), Anthropologie du conscrit parisien sous le Second Empire, Panazol, Lavauzelle, « Histoire, mémoire et patrimoine », 2008.

8M. Derrien, « Éliminer ou récupérer ? L’armée française face aux fous, du début du xxe siècle à la Grande Guerre », Le Mouvement social n° 253, 2015/4.

9Il s’agit d’une véritable légende entretenue par les appelés, les médecins et le commandement.

10L’automatisme mental est une forme particulière d’hallucinations psychiques se caractérisant notamment par un devinement de la pensée ou encore un commentaire de celle-ci.

11J.-M. Proust, « À l’époque on savait échapper au service militaire », 23/01/2018, www.slate.fr, et A. Pieroni, « J’ai simulé la maladie mentale pour échapper au service militaire », 19/10/2017, www.vice.com.

12C. Barrois, « La simulation des troubles psychiques : les aspects psychopathologiques et psycho-sociodynamiques en milieu militaire », Annales médico-psychologiques n° 144, 1986.

13S. Tison et H. Guillemain, Du front à l’asile, Paris, Alma éditeur, 2013.

14I. Hacking, L’Âme réécrite, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2006, et Les Fous voyageurs, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2002.

La libération de marseille, un... | J.-L. Cotard
L. Hélaine | Illustrer la norme