Dès juin 1940, l’objectif du général de Gaulle est de faire recouvrer à la France son rang de grande puissance. Dans ce but, sa première démarche est de faire reconnaître son mouvement comme le gouvernement légal de celle-ci. De la France libre de 1940 au gouvernement provisoire de la République française (gprf) de 1944, le chemin est long et semé d’embûches. La reconnaissance officielle du gprf par les puissances alliées ne survient qu’en octobre 1944, bien après la libération de l’essentiel du territoire. Cependant, avec ce statut juridique reconnu au plan international, la France ne se hisse qu’au niveau des autres gouvernements en exil, Belgique, Pays-Bas, Pologne, Norvège, dont les contingents combattent dans les rangs britanniques.
Pour affirmer sa place aux côtés des trois grands Alliés, les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union soviétique, il faut que la France combatte à leurs côtés, avec une armée bien à elle. Ce sera l’armée de la Libération et de la lutte contre le Reich. On en connaît l’aboutissement : la signature de la capitulation du IIIe Reich à Berlin le 8 mai 1945 par le général de Lattre de Tassigny, la création d’une zone française d’occupation en Allemagne et la reconnaissance de la place de la France parmi les Quatre Grands (et non plus trois), ainsi que l’obtention d’un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. C’est dire l’importance de l’enjeu de la reconstitution de la force militaire française entre 1940 et 1945. Et celui que représente en 1944-1945 l’intégration de plusieurs dizaines de milliers d’hommes dans l’armée française. Il en va du rang de la France parmi les Alliés.
- La fusion
De Gaulle part de très bas : le 14 juillet 1940, ce sont moins de cinq cents hommes qui défilent à Londres. Les Forces françaises libres s’enrichiront progressivement des troupes coloniales, issues des colonies ralliées, et de soldats dispersés sur divers fronts, mais, malgré les exploits de Leclerc et de Koenig, l’armée de la France combattante (la nouvelle appellation de la France libre) ne dépasse pas cinquante mille hommes en 1942.
Le véritable déclic survient à l’été 1943. Après le débarquement de novembre 1942 en Afrique du Nord et la période de confusion engendrée par le proconsulat de Darlan puis celui de Giraud, le triste épisode du défilé de la victoire à l’issue de la campagne de Tunisie où les ffl de Larminat défilent séparément de ceux de l’Armée d’Afrique, et les débauchages de soldats de l’Armée d’Afrique par le ffl, Giraud et de Gaulle s’entendent pour former le Comité français de libération nationale (cfln) et fusionner les Forces françaises libres avec l’Armée d’Afrique, qui regroupe des unités militaires maintenues en Afrique du Nord après l’armistice de 1940.
Convenablement équipée, l’Armée d’Afrique comptait environ deux cent mille hommes fin 1942. Elle était restée d’esprit maréchaliste et avait d’ailleurs brièvement affronté, sous les ordres du général Juin, les troupes anglo-saxonnes débarquées en Algérie et au Maroc, et s’était confrontée aux Anglais et aux ffl en Syrie en juin-juillet 1941. La fusion ne se fait donc pas sans heurts. La conscription d’une quinzaine de classes d’âge d’Afrique du Nord porte cette nouvelle armée française à quatre cent mille hommes début 1944, dont 60 % d’« indigènes », selon la dénomination de l’époque. Cette armée est donc le résultat de strates successives : les ex-vichystes reconvertis en giraudistes, les Français libres, les conscrits d’Afrique du Nord, les troupes coloniales, les ultramarins des Antilles et du Pacifique. C’est cette armée qui combat avec succès en Tunisie (hiver-printemps 1943), en Italie (novembre 1943-juillet 1944), puis débarque en Provence le 15 août 1944 pour libérer brillamment Toulon et Marseille.
Avec la libération du territoire national et l’installation du gouvernement à Paris fin août-début septembre 1944 se pose la question de l’accroissement de cette armée par intégration d’éléments métropolitains. Cette question est stratégique, non seulement vis-à-vis des Alliés, mais pour l’unité nationale. À cela s’ajoute une situation politique complexe, qui met en jeu l’autorité gouvernementale. La montée en puissance de la Résistance intérieure à partir de la mi-1943 avait conduit à la création en février 1944 des Forces françaises de l’intérieur (ffi), résultant de la fusion de plusieurs formations militaires clandestines, et parmi elles les Francs-Tireurs et partisans (ftp) issus du Parti communiste. À la veille de la Libération, on peut estimer leur nombre entre cent et cent cinquante mille hommes. Leur rôle a été important dans la préparation des deux débarquements et dans une grande partie du territoire, notamment dans le Sud-Ouest, et les chefs ffi entendent désormais rivaliser avec les commissaires de la République nommés par de Gaulle, remplacer les pouvoirs publics et organiser l’épuration. Il importe de les détourner de ce projet et de les convaincre de continuer la lutte, mais dans l’armée.
- L’amalgame
La décision est donc prise d’intégrer à l’armée ces cent mille ffi. Mais comment faire ? Ces hommes n’ont pour la plupart pas de formation militaire et ne connaissent pas le fonctionnement d’une armée régulière. Ils n’entrent pas dans les normes.
L’affaire a été préparée dès le printemps 1944 à Alger. Prenant conscience du rôle croissant des ffi, une ordonnance du gprf du 9 juin 1944 les désigne comme « partie intégrante de l’armée française ». Dès le 28 août 1944, leur état-major est dissous, les unités sont rattachées à l’armée et les engagements doivent être signés pour la durée de la guerre. Le gouvernement n’a pas les moyens de rétablir la conscription en métropole, mais rappelle cependant que l’ordre de mobilisation générale d’août 1939 est toujours en vigueur. Il s’agit donc d’organiser le volontariat dans le cadre juridique d’une mobilisation générale.
Dès la fin août 1944, des contacts sont pris entre des officiers de la 1re Armée1 et des unités ffi désireuses de rejoindre l’armée. Dans le feu des combats, des coopérations sont mises sur pied. Pendant la remontée de la vallée du Rhône, des unités ffi du Gard, de l’Isère et de Lyon combattent avec les troupes régulières. Début septembre, le groupement ffi Schneider, du nom de son chef, regroupant plus de vingt mille hommes dans le Sud-Ouest, quitte Toulouse pour la Bourgogne et combat à Autun puis vers Dijon. Plus de dix mille hommes de ce groupement sont volontaires pour intégrer les unités militaires.
Début septembre, le général de Lattre prend les choses en main. Au début, le contact est rugueux. Recevant le 11 septembre la colonne de ffi de la région de Toulouse, il l’apostrophe ainsi : « Je prendrai dans vos colonnes qui je voudrai, quand je voudrai. » Et il ajoute : « Tout indiscipliné qui s’élèverait contre mes ordres dans la zone de bataille dont je suis responsable, je le briserai, je le déférerai au tribunal militaire. » Quelques jours plus tard, le ton a changé ; recevant à nouveau les hommes du Sud-Ouest, y compris un bataillon de ftp (donc communistes), il se montre aimable et précise son projet : « Je créerai un bataillon ffi dans chacun de mes régiments tirailleurs, puis un régiment ffi de réserve générale par division. J’ouvrirai un créneau dans les Vosges pour dix à douze mille ffi, sous le commandement du colonel Schneider. » Est ainsi acté le principe entièrement nouveau d’une intégration par groupes constitués. Le 23 septembre, la fusion des ffi et de la 1re Armée est rendue officielle par décret. Des rattachements d’unités ffi rassemblant entre trois cents et cinq cents hommes sont mis en œuvre.
Le 15 septembre 1944, les actualités cinématographiques France libre actualités montrent des Parisiens allant s’enrôler à la caserne de Reuilly. Rol Tanguy, le chef des ffi de la région parisienne, en uniforme, prononce un discours où il déclare : « Les ffi de l’Île-de-France appellent tous les patriotes à rejoindre, à l’appel du général de Gaulle, la nouvelle armée française. » Fin novembre 1944, elles consacreront un long reportage aux soldats français combattant dans les Vosges et les Alpes.
Le général de Lattre va conduire l’amalgame de main de maître. Lui, l’officier de tradition, fidèle à Vichy jusqu’en novembre 1942, attaché à la discipline et au respect des usages militaires, va non seulement comprendre l’intérêt politique et militaire de cet amalgame, mais aussi concevoir de l’estime pour les hommes qui le rejoignent : « Il faut garder leur particularisme, leur caractère original, leur mystique dans ce qu’elle a de généreux, de pur, d’utilement révolutionnaire2. » « Révolutionnaire » ! Un vocabulaire inattendu sous la plume de Jean de Lattre. Certes il a dû recevoir des instructions du général de Gaulle, mais il est aussi assez fin pour comprendre que son armée va se renforcer de plusieurs dizaines de milliers d’hommes et ainsi gagner en poids dans le dispositif allié, et surtout apporter du « sang neuf » à une troupe usée par les campagnes de Tunisie, d’Italie et de Provence, avant l’hiver qui s’annonce.
Il se heurte à deux difficultés majeures. Tout d’abord, l’ensemble de l’armée française (2e db et Armée B devenue 1re Armée le 25 septembre 1944) dépend de l’armée américaine pour son équipement (uniformes compris), sa logistique et son ravitaillement. De Lattre est lui-même sous les ordres du général Devers, commandant le 6e groupe d’armées américain. Il faut donc négocier, non sans mal, l’accroissement des livraisons pour les hommes supplémentaires dans une période très courte. Les Américains sont furieux d’être mis devant le fait accompli et les négociations sont orageuses.
Seconde difficulté : il faut accepter les ralliements en unités constituées et intégrer les ffi en tenant compte de leurs spécificités. Voilà qui est contraire à toutes les normes militaires habituelles. Le corps franc Pommiès, originaire des Pyrénées, rejoint ainsi l’armée en tant qu’unité constituée en septembre 1944, et combat dans les Vosges et en Alsace. Aboutissement du processus d’intégration, il se transforme en février 1945 en 49e régiment d’infanterie (ri). Autre exemple : les ffi parisiens de la colonne Fabien deviennent un régiment de la 2e division d’infanterie marocaine (dim) en intégrant l’encadrement partiel des 4e, 6e et 8e régiments de tirailleurs marocains ; ce régiment prend le numéro 151, c’est-à-dire celui commandé par le colonel de Lattre entre 1935 et 1937. Le choix est également fait de valider les grades obtenus dans la Résistance. Mais comme nombre de ces officiers ffi n’ont aucune formation militaire, il faut créer pour eux des centres d’instruction ; dès septembre 1944, une trentaine d’écoles des cadres sont mises sur pied.
Plus encore, ces unités ont un état d’esprit différent de celui de l’armée. Leur discipline est relâchée, leur entraînement au combat médiocre ou inexistant. Les conflits avec les unités en place sont nombreux, car les ffi ont tendance à s’arroger le monopole du patriotisme et de l’esprit de la Résistance face aux officiers qu’ils soupçonnent de « vichysme » ou de « giraudisme ». Dans certaines unités, le tutoiement persiste, les marques de respect et les saluts sont ignorés, les ordres sont discutés. Cependant cette situation ne durera pas. Les unités ffi auront à cœur de s’intégrer et de respecter les règles de base de fonctionnement d’une armée régulière en campagne.
Une nouvelle opération de modification des effectifs commence à l’automne 1944. En octobre, les Milices patriotiques, d’obédience communiste, sont dissoutes. ftp et patriotes sont incités à rejoindre l’armée. Des unités ftp entières sont intégrées aux troupes régulières, ce qui suscite réticences et inquiétudes sur un éventuel noyautage.
Cet afflux des ffi et des engagés volontaires permet d’engager ce même automne 1944 l’opération dite du « blanchiment » de la 1re Armée, c’est-à-dire la substitution de soldats issus d’Afrique, quinze à vingt mille hommes, « tirailleurs sénégalais » ou contingents de maghrébins, par des éléments métropolitains. L’affaire est complexe, entre remplacement d’hommes épuisés (certains combattaient depuis le Tchad en 1941 puis en Tunisie et en Italie en 1943), souci d’épargner aux Africains les rigueurs de l’hiver vosgien, et souhait de donner une place aux métropolitains dans la libération de l’Hexagone. La désillusion et les incidents interviendront plus tard du fait des retards apportés au rapatriement des soldats africains dans leurs pays en raison du manque de bateaux, et plus tard encore les accusations de racisme.
Au bilan, on estime que cent mille ffi ont intégré l’ensemble des unités régulières de l’armée française en 1944, et pas la seule 1re Armée. Compte tenu du caractère hors norme de l’opération, les différents décomptes effectués sont sujets à caution, mais leur répartition estimée est la suivante : quarante mille hommes dans la 1re Armée, trois mille dans la 2e db, trente mille dans les poches de l’Atlantique et vingt mille sur le front des Alpes (automne 1944-avril 1945), où ils constituent la quasi-totalité des unités combattantes. En septembre 1944, de Lattre confie au lieutenant-colonel Vallette d’Osia le soin d’encadrer les unités ffi destinées à défendre la ligne des Alpes ; elles deviennent la division alpine ffi puis, en décembre 1944, la 27e division d’infanterie alpine (dia). Les combats dans les Vosges (septembre-novembre 1944), aux relief et climat difficiles, seront la première grande épreuve des hommes issus de la Résistance intérieure.
Début 1945, à son entrée sur le territoire du Reich, l’armée française compte sept cent mille hommes et offre un appui précieux aux alliés britanniques et américains. Le rang retrouvé de la France valait bien de mettre un temps la norme de côté. 
1Nom donné aux unités militaires placées sous les ordres du général de Lattre de Tassigny et assignées à la libération du territoire français. C’est la composante principale de l’armée française de Libération.
2Reconquérir. Écrits, 1944-1945, textes réunis et présentés par J.-L. Barré, Paris, Plon, 1985.