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N°18 | Partir

Jean-Luc Cotard

Éditorial

« Vers l’Orient compliqué, je volais avec des idées simples » : c’est cette phrase, mise en accroche d’un chapitre de « L’Appel » dans les Mémoires de guerre du général de Gaulle, qui est spontanément sortie de la bouche de plusieurs membres du comité de rédaction de la revue Inflexions. La rédactrice en chef venait d’annoncer que « L’Orient » était le thème retenu par les Rendez-vous de l’Histoire de Blois pour 2011. L’idée était de préparer ces rencontres annuelles en élaborant un numéro de la revue sur un thème voisin. Par glissement successifs, « volais » s’est transformé en « partais »… « Partir » a été retenu.

« Partir », thème qui paraissait à la fois simple et riche.

« Partir », c’est le titre d’un poème enthousiaste, juvénile et rêveur de Cécile Chabot, auteur québécoise morte en 1990, dans le recueil Poésie. Manège d’étoiles.

« Partir !

Aller n’importe où,

vers le ciel ou vers la mer, vers la montagne ou vers la plaine !

Partir !

Aller n’importe où,

vers le travail vers la beauté ou vers l’amour !

Mais que ce soit une âme pleine de rêves de lumières,

avec pleine de bonté, de forces et de pardon !

S’habiller de courage et d’espoir et partir malgré les matins glacés,

les midis de feu, le soir sans étoiles

Raccommoder s’il le faut nos cœurs, voiles trouées,
arrachées au mât des bateaux.

Mais partir !

Allez n’importe où et malgré tout !

Mais accomplir une œuvre !

Et que l’œuvre choisie soit belle, et qu’on y mette tout son cœur,

et qu’on lui donne toute sa vie. »

« Partir » le mot est simple, mais il véhicule, comme le montre ce poème, tellement d’idées, d’impatiences et d’espoirs. Il pose tellement de questions.

« Partir. » Vers où ? Pourquoi ? Comment ? Quand ? Avec qui ? Avec quoi ? En dépit de quoi ? Grâce à quoi ? Pour quoi ? Dès qu’une question apparaît, une autre se profile derrière elle.

« Partir », un mot qui semble indissociable de la vie des militaires d’hier et d’aujourd’hui, appelés ou professionnels, officiers ou simples soldats. Il évoque aussi la séparation à l’instar de La Rentrée au Prytanée militaire, tableau de Charles Crès où une mère embrasse une dernière fois son jeune fils, déjà habillé de l’uniforme de l’école, sous le regard impatient du père et, en arrière-plan, de celui de l’adjudant qui porte sabre au côté.

« Partir » ne touche pas seulement l’acteur, le candidat au départ, mais aussi sa famille, ses proches. « Partir », c’est découvrir autre chose sans eux, c’est prendre des risques réels, parfois mortels, parfois psychiques.

« Partir », c’est rêver, risquer, s’arracher à son confort et aux siens, c’est créer, s’accomplir, c’est refuser la routine et accepter l’inconnu, c’est souffrir, c’est fuir et espérer, c’est mourir et vivre.

« Partir », c’est l’ambiguïté.

Tout cela se retrouve dans ce numéro de la revue Inflexions qui est proposé à votre lecture et à votre réflexion. Pierre Schoendoerffer, l’auteur du Crabe-Tambour et de La 317e°Section, lauréat de l’Oscar du documentaire pour La Section Anderson, nous introduit dans cette problématique complexe. Chacune des réponses de l’entretien auquel il a bien voulu répondre pourrait servir d’introduction ou d’accroche à un des articles de cet opus. Il évoque très pudiquement son engagement au sens militaire du terme, les motivations qui poussent au départ, l’émerveillement inattendu dans la détresse la plus profonde. Vous découvrirez sa gratitude, son espérance.

Le parcours de Pierre Schoendoerffer, tel qu’il se livre dans cet entretien et au risque d’atteindre son humilité, conduit à établir un parallèle avec Abraham. Le pasteur Clavairoly nous décrit la figure d’un homme qui « sans se poser de question, sans mettre de condition, en toute confiance » obéit à Dieu. Il obéit et il part. Il part et ne revient jamais. Il ne revient jamais et écrit une nouvelle histoire, crée une nouvelle et nombreuse lignée. Abraham se déplace physiquement, mais évolue aussi spirituellement et intimement. En partant, il prend le risque « d’être un autre, de changer, de grandir ». Le départ est le symbole de l’ouverture et de la découverte du monde et des autres, et par ricochet de soi-même. « Partir » est une bénédiction.

L’évocation du départ dans une revue initiée par l’armée de terre ne pouvait pas ne pas aborder le thème du recrutement. Le lecteur ne pouvait pas échapper au « Engagez-vous, vous verrez du pays ! » En effet, Éric Deroo nous guide dans l’évolution de cette idée et de sa mise en forme par les sergents recruteurs. Il nous montre que ceux qui appartiennent à la « “quatrième génération du feu” continuent, eux aussi, de s’engager pour partir, voir du pays et assouvir leur soif d’“Orient” réinventé ».

Bien qu’historique lui aussi, l’article de Jacques Frémeaux aborde le sujet sous le thème du rêve moteur du départ, sur cet imaginaire saharien qui modèle encore la culture de l’armée française contemporaine. Selon l’analyse du capitaine de vaisseau Provost-Fleury, le rêve est lui aussi un point de départ pour le marin, qu’il soit militaire ou non. Pour lui, partir en mer, c’est renoncer à la terre ferme, c’est devenir humble face aux éléments, c’est devenir taiseux comme Tabarly ou le Vieux du Crabe-Tambour. Mais c’est aussi se dépasser dans la difficulté, c’est le plaisir de voir l’équipage manœuvrer dans un but commun.

Cette idée n’est pas absente des extraits, très courts, d’ouvrages écrits par deux jeunes militaires. L’un et l’autre font part de leur expérience afghane. L’un, le lieutenant Barthe, dit l’espoir de retour avant le départ pour une mission difficile : « Je vous dis à très bientôt… » Il le dit en soulignant une question angoissante : « Heureux dans ma famille, heureux en amour, entouré d’amis, pourquoi je quitte ce monde doré pour six mois ? » L’autre, le sergent Tran Van Can, montre l’ambivalence des sentiments, la difficulté de l’arrachement à la famille, mais aussi la fierté d’être responsable de ses hommes, de tester « pour de vrai » ce qu’il leur a appris, ce qu’il a appris lui-même.

Le départ, même consenti, désiré, n’est pas exempt d’ambiguïtés. Il peut exister des regrets, une douleur lancinante. Yann Andruétan nous rappelle combien les soldats éloignés de leur patrie peuvent en souffrir. La nostalgie des Suisses du roi de France et celle des Basques dans les tranchées est une maladie de déracinés. Or les militaires sont des déracinés, les légionnaires encore plus.

Le colonel Durieux, quant à lui, aborde le départ en chantant, ou plus exactement l’importance du départ dans les chants de la Légion étrangère : « Il faut écouter le légionnaire chanter pour comprendre que derrière ce destin d’homme […] il y a un individu déraciné, une douleur secrète, un drame très personnel [mais que ce] départ [est] bien un départ vers l’autre. »

Car il y a certes celui qui part, mais il y a aussi l’autre, celui, celle, ceux qui restent. Personne ne sort indemne du départ d’un proche. Le docteur Benali, des forces armées royales marocaines, le montre en évoquant les familles des militaires qu’il connaît bien. En miroir à sa question « Que deviennent les fils ? », Emmanuelle Diolot pose la même question à propos des femmes. Elle souligne que le départ n’est pas forcément le plus pénible : il y a les semaines qui le précèdent au cours desquelles le partant est présent physiquement mais absent mentalement. Pendant l’absence, se met en place un jeu de dupes pour le bien de l’autre. Le départ et l’absence deviennent source de mensonges. Survient alors la question de l’intérêt de l’existence du couple, d’autant que ceux ou celles qui restent ne se sentent pas valorisés : « double peine » affirme l’auteur.

André Thiéblemont, quant à lui, aborde le sujet par le prisme opérationnel. Il décrit le quotidien des militaires qui, selon lui, vivent aujourd’hui dans un semi-nomadisme permanent, lequel conduit à un sentiment de saturation chez celui qui part, mais aussi dans sa famille. Le militaire en unité de combat devient le « tiers absent ». Ceci débouche sur une instabilité conjugale et affective. Ce ne serait pas les missions sur des territoires lointains qui pèseraient, mais plutôt les absences courtes et répétées. Le saint-cyrien anthropologue en tire une interrogation sur l’organisation des armées. En écho, le lieutenant-colonel Séverine Barbier1 souligne que le départ en opération est généralement bien accepté, « pour peu qu’il ne se répète pas trop fréquemment, il représente une épreuve, aussi bien pour [la famille] que pour le militaire ».

Après s’être intéressé au militaire partant, à la famille restant, restait à étudier le cas de la famille qui part au complet. C’est à cette tâche que s’attelle Délia Dascalescu. À partir d’une étude faite à Djibouti apparaît une typologie des difficultés qui menacent la cellule familiale. Entre espoirs réels et espoirs déçus, le départ, quel que soit sa forme, est « à l’origine de phénomènes d’épuisement psychique qui affectent à la fois le militaire et sa famille » d’une manière assez sournoise puisque les effets cliniques « se font ressentir après environ une quinzaine d’années de carrière et au-delà de sept à huit mutations ».

Ainsi, la famille souffre. Virginie Vautier, médecin des armées, le montre elle aussi. Certes, elle établit le distinguo entre celles qui ont un mode de fonctionnement traditionnel et celles qui ont une organisation plus moderne, mais elle souligne surtout les conséquences de l’absence du militaire sur les relations, non seulement au sein du couple, mais aussi entre tous les membres de la famille. Un déséquilibre s’est créé avec le départ d’un des siens ; il n’est pas résolu par le retour de l’absent qui lui aussi doit se repositionner, alors qu’il doit évacuer le stress de l’opération et compenser la culpabilisation de l’absence. Cet article très riche montre dans le détail médical l’intérêt que porte l’institution militaire à la « gestion » de l’environnement familial, mais souligne aussi les progrès à accomplir.

« Partir » est donc une chose, revenir en est une autre. Pierre Schoendoerffer, avec la prolongation de son séjour indochinois après sa libération des camps Viêt-minh, le montre de façon allusive. Cela est plus clair pour Marc Bressant, qui raconte, avec une distanciation fortement participative, à la fois son départ et son retour d’Algérie. Il nous fait part de son excitation avant le départ – « Je vais partir en Algérie »… « Je vais partir en Algérie »… « Je vais partir en Algérie » –, de ses rêves épiques, de sa déception, pour finir par sa désillusion : « Je suis parti d’Algérie, soulagé d’en avoir fini, mais malheureux et inquiet de quitter un pays que j’avais aimé et qui en était venu à me concerner si fortement. » « N’empêche que nous y sommes partis [en Algérie]. Et, il faut loyalement le reconnaître, nous en sommes même revenus. Du moins pour 99,3 % d’entre nous. Dans quel état, c’est une autre question. »

« Partir » serait-il alors un traumatisme, un « dramatique enfantillage » pour reprendre encore une expression de Marc Bressant ? « Partir », c’est parfois en connaissance de cause, mais « revenir » visiblement jamais. On se crée des dettes et on veut les rembourser toute sa vie : « Et je le dis : je n’ai rendu qu’un écho de ce que j’ai reçu. Pendant ces trois ans en Indochine, j’ai reçu plus que ce que j’ai essayé de rendre. J’ai tenté de faire le maximum, mais, malgré tout, c’est un petit peu pâle par rapport à ce que j’ai reçu », déclare Pierre Schoendoerffer.

« Partir » peut aussi traduire autre chose. Le docteur Clervoy nous apprend qu’il peut exister un besoin impérieux de déplacement, de voyages, qui peut éventuellement conduire à la désertion. Cette affection, appelée drôlement « dromomanie », ne semble plus être aussi importante dans les armées qu’elle semblait l’être autrefois.

Ambigu, complexe, enthousiasmant, séduisant, angoissant, « partir » n’est pas simple. Nous sommes loin de la perception juvénile du départ. Marins, terriens, aviateurs, médecins, anciens et jeunes combattants, anthropologues, historiens et « religieux », cinéastes, tous sont d’accord. Il nous manque peut-être une vision de la gendarmerie sur ce sujet2. Il nous manque de façon plus évidente une expérience, un point de vue de civils, fonctionnaires ou non, extérieurs au milieu militaire, sur ce thème du départ. Les grandes entreprises n’ont-elles pas des expatriés ? L’expérience de ces derniers est-elle comparable à celle des militaires ? Le comité de rédaction espère recevoir des compléments d’analyse à ce numéro qui pourra ainsi rebondir facilement en venant alimenter les rubriques « Pour nourrir le débat » futures.

« Partir » représente un risque, une chance aussi.

« Partir », le thème paraissait à la fois simple et riche. Le comité de rédaction avait oublié qu’il s’agissait d’un verbe du troisième groupe, toujours un peu difficile à conjuguer.

« Partir » est complexe, « partir » est, pour un numéro, et peut-être plus, un « Orient » de la revue Inflexions. Puisse le lecteur perdre ses idées simples sur ce sujet.

Alors « partir », ça vous dit ? Eh bien, « En avant… Lecture ! »

1 L’auteur de ces lignes a beaucoup de mal à féminiser les fonctions et les grades.

2 Le comité de lecture regrette qu’aucun texte de gendarme, malgré les sollicitations et les approches riches et constructives, ne semble pouvoir être publié dans les pages d’Inflexions.