N°22 | Courage !

Jean-René Bachelet

La bravoure, vertu du passé ?

« Il vous suffira de dire “j’étais à la bataille d’Austerlitz” pour que l’on vous réponde “Voilà un brave !” » L’adresse de Napoléon à ses soldats au lendemain d’une victoire à l’éclat sans pareil est éloquente : pour le plus grand chef de guerre que la France ait connu, la bravoure est la vertu militaire par excellence, au point que sa seule mention suffit au plus vibrant des éloges.

Le mot a vieilli. Pour s’en convaincre, il suffirait sans doute de consulter les textes des citations décernées à ceux qui se distinguent dans les opérations d’aujourd’hui. Le temps n’est plus où un sous-lieutenant de la Grande Guerre pouvait être qualifié de « jeune officier d’une bravoure légendaire »1. Et pourtant, si la bravoure se définit comme le courage au combat, l’audace, la vaillance, le mépris du danger, ne demeure-t-elle pas la vertu2 sans laquelle il n’y a pas de soldat qui vaille ?

On pourra objecter que l’hésitation sémantique tient peut-être à l’évolution même du combat qui n’aurait plus que par exception l’extrême brutalité des affrontements d’antan. Outre que ce point est discutable, l’action militaire reste néanmoins, dans sa quintessence, un engagement de l’être tout entier au cœur de périls extrêmes, qui requiert une « vertu » toute particulière. Peut-être aussi, en substituant le plus souvent le mot « courage » au mot « bravoure », veut-on écarter dans celle-ci ce qu’elle peut sous-entendre de témérité, d’irréflexion, d’impétuosité, pour lui préférer une attitude plus raisonnée. On y reviendra.

Pour autant, à l’heure de vérité du soldat, dans le crépitement des rafales, dans le fracas des explosions, quand le sang coule, quand la peur est un étau, quand tout devrait pousser à renoncer, à s’incruster dans le sol, à sauver sa vie, quand le fait d’« y aller » lorsque le chef a dit « en avant » est une folie, comment qualifier cela sinon d’acte de bravoure ? Autrement dit, de manifestation d’un courage très spécifique en ceci que le « cœur » – au sens de la question posée à Rodrigue : « As-tu du cœur » ? – l’emporte sur la raison.

D’ailleurs, s’il est une tradition dans l’héritage culturel de l’armée française, c’est bien le culte de la bravoure. Avec le respect de la parole donnée, elle est la marque de la chevalerie. La Chanson de Roland, cette Énéide nationale écrite plus de trois siècles après le combat d’arrière-garde de Roncevaux3, campe pour les temps à venir la bravoure en vertu cardinale. Roland et ses preux seront désormais l’archétype du guerrier à la française : audacieux, impétueux, téméraire, au mépris d’une mort au combat dont l’éclat semble l’emporter sur la victoire elle-même. Au prix, aussi, de désastres historiques, depuis Crécy ou Azincourt jusqu’à Reichshoffen et aux offensives meurtrières de la Grande Guerre. Il n’en demeure pas moins qu’à Roland, au fil des siècles, font écho le chevalier Bayard, le tambour Bara4, les maréchaux Murat, Ney, le général Lasalle, de la Grande Armée, les chasseurs de Sidi-Brahim, les légionnaires de Camerone, les marsouins de Bazeilles, les saint-cyriens du « serment de 14 »5, Pol Lapeyre6 et Bournazel7, les « cadets de Saumur »8

Pour ce qui concerne les héros nommément désignés de cette filiation, il est vraisemblable qu’en dehors des saint-cyriens et de ceux qui aspirent à le devenir, leur nom est ignoré de la plupart. En revanche, Sidi-Brahim, pour les chasseurs, Camerone, pour la Légion étrangère, Bazeilles, pour les troupes de marine, sont célébrés chaque année avec faste. À Vincennes, à Aubagne et à Fréjus, les « maisons mères », est organisée une cérémonie nationale à laquelle les plus hautes autorités militaires se font souvent obligation d’assister. De surcroît, en parallèle, il n’est pas de garnison, aussi modeste, exotique ou conjoncturelle soit-elle, occupée par ces mêmes chasseurs, légionnaires ou marsouins, qui ne procède à sa propre célébration, fût-elle de la plus grande sobriété, notamment en opérations. Ainsi, pour ces troupes qui, chacune en ce qui la concerne, se conçoivent comme ayant vocation à l’excellence et qui constituent une part très significative des unités projetées au contact sur tous les théâtres d’engagement d’aujourd’hui, ces faits d’armes, à cent cinquante ans et plus de distance, restent la référence suprême du comportement au combat. Ils sont la marque de leur identité collective. Ils demeurent pour ces troupes et, par mimétisme, pour une large part de l’armée française, une source d’inspiration. Or qu’y trouve-t-on sinon la pérennité du culte de la bravoure telle qu’esquissée précédemment, avec ses fulgurances, mais aussi ses excès, bien à rebours, souvent, de l’air du temps ?

  • Sidi-Brahim, Camerone, Bazeilles, la bravoure en héritage

Dans l’ordre chronologique, apparaît d’abord Sidi-Brahim. La conquête de l’Algérie se heurte alors aux plus talentueux de ses adversaires, l’émir Abd el-Kader. Du 23 au 26 septembre 1845, quatre-vingts chasseurs retranchés dans le marabout de Sidi-Brahim font face aux assauts de cinq mille cavaliers conduits par l’émir en personne. Affamés, assoiffés, les rescapés se ruent sur les avant-postes ennemis le 26 à l’aube. Formant le carré, les blessés au centre, ils cherchent à rejoindre le premier poste ami. Seize seulement y parviendront vivants, aux ordres du caporal Lavayssière qui a pris le commandement, tous les officiers ayant été tués. Pour les chasseurs, qui avaient été créés précisément pour apporter une capacité nouvelle adaptée aux caractéristiques des opérations outre-Méditerranée9, ce fait d’armes sera d’emblée magnifié. Il allait devenir un mythe fondateur. Aujourd’hui, sa mémoire en est entretenue à Vincennes, au « tombeau des braves ». Et chaque année, dans chaque garnison, à la date anniversaire, tous les chasseurs écoutent le récit des combats. « L’esprit chasseur » qui se définit comme une combinaison d’allant, d’audace et d’esprit d’initiative, mais aussi de sens du devoir pouvant aller jusqu’au sacrifice, y trouve sa principale source d’inspiration.

Le parallèle est frappant avec Camerone pour la Légion étrangère. Elle aussi est créée pour la conquête de l’Algérie. Elle aussi allait trouver dans la célébration épique des combats de Camerone son mythe fondateur. Les faits se déroulent au cours de la campagne du Mexique, cette guerre oubliée et aujourd’hui largement incomprise des années 1861-186710. Alors que l’armée française fait le siège de Puebla, à la fin avril 1863, il s’agit de prêter main-forte à un important convoi de ravitaillement. La compagnie du régiment de Légion étrangère qui en est chargée, forte d’une soixantaine d’hommes aux ordres du capitaine Danjou, doit faire face, le 30 avril, à l’attaque de deux mille Mexicains. Formant le carré, repoussant plusieurs assauts, elle se retranche à l’abri des murs entourant un vaste bâtiment, l’hacienda de Camerone. Pour le capitaine Danjou, il s’agit de tenir le plus longtemps possible de façon à donner au convoi le temps de rejoindre Puebla sans être inquiété. Il fait jurer à ses hommes de « se défendre jusqu’à la mort ». Onze heures durant, dans une chaleur accablante, les légionnaires résistent à des assaillants infiniment supérieurs en nombre. Trois d’entre eux seulement font face au dernier assaut ; ils acceptent finalement de se rendre mais sous condition que l’on soigne leurs camarades blessés et qu’on leur laisse leurs armes.

Comme pour Sidi-Brahim, le fait d’armes est exalté dès l’époque. En 1892, un monument est érigé sur les lieux ; il porte l’inscription : « Ils furent ici moins de soixante opposés à toute une armée, sa masse les écrasa. La vie plutôt que le courage abandonna ces soldats français le 30 avril 1863. À leur mémoire, la patrie éleva ce monument. » Aujourd’hui, chaque année, le 30 avril, la célébration des combats de Camerone donne lieu à Aubagne à une imposante cérémonie au cours de laquelle en est fait le récit, tandis qu’est portée solennellement la main artificielle du capitaine Danjou11. Camerone reste ainsi pour la Légion étrangère la référence suprême dans son culte de l’accomplissement de la mission au mépris de la mort. Aujourd’hui encore, l’expression « faire Camerone » est parlante pour les légionnaires, tout comme « faire Sidi-Brahim » pour les chasseurs. L’une et l’autre expriment la quintessence de la bravoure.

Avec Bazeilles, les troupes de marine, leurs marsouins12 et leurs bigors13, ne sont pas en reste. En 1870, à l’entrée en guerre contre la Prusse, ces troupes, encore rattachées à la Marine, sont pour la première fois regroupées dans une division, la « division bleue14 ». Celle-ci appartient à l’armée Mac-Mahon qui cherche à rompre l’encerclement de Metz ; sa 2e brigade reçoit mission de tenir le village de Bazeilles, sur le flanc est de la forteresse de Sedan. Pris et repris quatre fois, le village est le lieu de combats acharnés les 31 août et 1er septembre 1870. Les marsouins luttent à un contre dix, rue par rue, maison par maison, mais les pertes sont effroyables et les munitions viennent à manquer. L’épisode emblématique de la défense de l’auberge Bourgerie, immortalisé par le peintre Alphonse de Neuville dans son célèbre tableau Les Dernières Cartouches, se déroule le 1er septembre en fin de matinée. Le commandant Lambert, blessé, et une poignée d’hommes défendent la maison. Ils tiendront jusqu’à l’épuisement complet des munitions. Le capitaine Aubert tire la dernière cartouche.

Popularisé dès l’époque, le fait d’armes allait devenir le mythe fondateur des marsouins et des bigors au sein des troupes de marine devenues troupes coloniales lorsqu’elles rejoignent l’armée de terre en 1900. Rebaptisées aujourd’hui troupes de marine, elles en célèbrent chaque année l’anniversaire avec faste et ferveur, à Fréjus. Elles y affirment leur cohésion et la pérennité de l’exemple de ceux de la maison des « dernières cartouches », dans l’exaltation de l’ardeur au combat et de la fermeté d’âme quand bien même tout semble perdu.

La similitude des valeurs portées par ces trois évocations est totale. Toutes mettent en scène la bravoure au combat, une bravoure faite de vaillance tour à tour impétueuse et impavide, de panache et d’abnégation, de mépris de la mort et de sens de l’honneur porté jusqu’au sacrifice suprême, une bravoure nourrie par la fraternité d’armes qu’elle alimente en retour, une bravoure inscrite en lettres d’or sur les emblèmes et léguée en héritage. La leçon en est claire : être chasseur, légionnaire ou marsouin, mais tout aussi bien être soldat de France, c’est être prêt à refaire, si nécessaire, Sidi-Brahim, Camerone ou Bazeilles.

La bravoure n’est de nos jours jamais nommée. Elle est néanmoins, d’évidence, célébrée, proposée en exemple, distillée comme un puissant ferment culturel. Un tel constat suscite nombre de réflexions, sur la forme et sur le fond.

  • La bravoure en question

À propos de la célébration de Camerone, on connaît l’anecdote : un légionnaire est interrogé sur les impressions que lui ont laissées cérémonie et festivités associées ; la réponse a de quoi réjouir les sceptiques : « Quelle cuite ! » Autrement dit, faut-il exclure que les manifestations récurrentes évoquées ici, celles qui accompagnent l’évocation des trois hauts faits d’armes dont il est question, ne soient que combinaison de folklore militaire, de liturgie laïque et d’activités festives dénuées de sens véritable ?

À l’appui de cette appréciation, une question mérite attention : en quoi des événements et des comportements datant de l’aube de l’ère industrielle, et plongeant leurs racines un millénaire plus tôt, peuvent-ils être sources d’inspiration dans un monde qui a plus changé au cours des cinq dernières décennies que durant les cinq siècles qui ont précédé ?

La question n’est qu’à demi pertinente. Pour dire en quoi elle ne l’est pas, il faut rappeler ce qu’est, par nature, l’action militaire. Usage de la force au cœur de la violence du monde quand il n’est plus d’autre solution pour y mettre un terme, elle suppose, pour aboutir, la présence in fine de l’homme sur le terrain ; les exemples contemporains ne manquent pas pour en apporter la preuve. Elle implique dès lors, de la part du combattant, un engagement qui peut être hors normes, à la mesure du déchaînement de violence auquel il est exposé. La brutalité de cette « heure de vérité » du soldat a été rappelée plus haut. Imaginer qu’en certaines situations on puisse en faire l’économie, c’est vouer l’action militaire à l’échec, avec de surcroît l’humiliation et la honte.

Que l’on songe, par exemple, à l’abandon par les forces de l’onu des enclaves de Zepa et de Srebrenica en Bosnie à l’été 1995 : il eût suffi d’un capitaine résolu à la tête de soldats qui se comportent en soldats – à supposer que la hiérarchie, plus spécialement la hiérarchie politique, jusqu’au plus haut niveau, s’y prête – et il n’y aurait vraisemblablement pas eu ces massacres que l’on a pu qualifier de « dernier génocide du siècle » en Europe. La même période offre un contre-exemple : la reprise d’assaut du pont de Vrbanja15, à Sarajevo, en mai 1995, par un capitaine, quant à lui résolu, et des soldats qui, eux, se sont comportés en soldats, au prix, il est vrai, de la mort de deux d’entre eux.

Mais, faut-il le répéter, si tout chef militaire digne de ce nom doit avoir le souci impérieux d’épargner la vie de ses hommes, un objectif « zéro mort » qui l’emporterait sur tout autre condamne l’action militaire à l’inefficience et la frappe d’absurdité. Donc le soldat est là pour « l’heure de vérité ». Et pour cette heure-là, il ne fera jamais preuve de trop de « bravoure », comme à Sidi-Brahim, comme à Camerone, comme à Bazeilles, toutes choses égales par ailleurs. En cela, le rituel parle au chasseur, au légionnaire, au marsouin : en alimentant son imaginaire, en suscitant son émotion, il l’invite à suivre la voie tracée par les anciens16.

Dans ce texte, tout est dit des ressorts de l’action militaire :

  • d’abord, une nécessaire adhésion de l’esprit par l’affirmation de la légitimité de l’action ;
  • l’appel au professionnalisme ;
  • l’injonction éthique ;
  • enfin et surtout, l’adhésion du cœur par la référence à la fraternité d’armes, à l’esprit de corps et au patriotisme, toutes valeurs transmises en l’occurrence par l’héritage des troupes de marine.

Le moment est venu de tenter d’éclairer l’étrange absence dans les textes et les propos contemporains du mot « bravoure » et de l’adjectif « brave », quand bien même la culture diffusée et la formation donnée en sont profondément imprégnées.

Il n’est pas anodin que l’on ait quelques difficultés à compléter, au-delà du début de la Seconde Guerre mondiale, la lignée multiséculaire issue du preux Roland, telle que suggérée précédemment. Il est pourtant tout à fait certain que les « braves » n’ont pas manqué depuis lors, que ce soit au cours de la campagne d’Indochine, de celle d’Algérie ou des engagements plus récents. Pourtant, pas un nom parmi ceux-là n’est célébré à l’instar de ceux de Pol Lapeyre ou de Bournazel dans les années 1930, avec une connotation légendaire qui les plaçait dès l’époque au panthéon des héros. Pas un combat du dernier demi-siècle n’est venu ajouter son nom au triptyque emblématique issu du xixe siècle. Phénomène de proximité ? Peut-être, mais les exemples historiques montrent que ce n’est pas une règle. Discrédit dont seraient entachés les conflits de la décolonisation ? S’il est vraisemblable que l’opinion est orientée en ce sens, l’institution militaire n’en est que faiblement affectée, cultivant une vision apolitique de ses engagements. On peut même observer que perdure une mémoire mythique de la « guerre d’Indochine », sans pour autant que tel ou tel homme, tel ou tel fait – on pense, parmi tant d’exemples d’une vaillance hors du commun, à la retraite de Tu Lê de Bigeard17 – aient acquis un statut de référence fondatrice. Quant aux engagements des deux dernières décennies, ils bénéficient de la faveur populaire et médiatique. Or rien ni personne, là non plus, ne vient s’inscrire dans la lignée des « braves » et des hauts faits d’armes emblématiques. Vrbanja, par exemple, en recèle tous les ingrédients, mais qui, en-dehors des initiés, en connaît plus que le nom, s’il le connaît ?

Cette question renvoie à la problématique du « héros » traitée dans un précédent numéro d’Inflexions18. Le constat, dans cette évolution, d’un point origine au cours de la Seconde Guerre mondiale, conduit à formuler une hypothèse : les effroyables hécatombes de cette guerre totale, l’impensable régression barbare que marque le nazisme, avec notamment son univers concentrationnaire auquel fait écho pour une large part le goulag soviétique, les génocides, le terrorisme aveugle, en bref le retour de la barbarie, tout cela dans un monde de plus en plus ouvert à l’information, n’auraient-ils pas profondément et durablement affecté les paradigmes ? Au xixe siècle, on était encore porté par l’optimisme du siècle des Lumières. Passé le xxe siècle, nous avons appris qu’en chaque homme, sous le vernis de la civilisation, peut ressurgir la barbarie.

Dès lors, pour la question qui nous occupe, jamais plus la bravoure ne pourra être célébrée comme fureur guerrière, à l’instar des accents épiques de la Chanson de Roland qui les conjugue avec allégresse. Telle est aujourd’hui, à jamais, la problématique de la bravoure au combat : à cultiver, à susciter de toute nécessité car, sans vaillance ni mépris du danger, il n’est aucune chance de l’emporter. Mais sachant que dès lors que ce ressort est tendu, puis libéré, la voie peut être ouverte à l’ivresse meurtrière. Pour cela, au-delà de la formation éthique, le rôle des traditions, du cérémonial, des modèles épiques proposés en exemples est déterminant. Sidi-Brahim, Camerone, Bazeilles jouent ce rôle pour l’illustration de la vaillance, du mépris du danger, de l’accomplissement de la mission quoi qu’il en coûte. En complément, les modèles contemporains illustratifs de la problématique identifiée ici restent à proposer et à orchestrer. Ils existent. Mais peut-être faut-il que le temps fasse son œuvre.

Encore restons-nous là dans le droit fil des valeurs militaires nourries au cours des siècles. Mais, s’il fallait se persuader qu’après les régressions barbares du xxe siècle, notamment l’univers concentrationnaire d’extermination conçu et mis en œuvre par les nazis dans un pays de haute civilisation, plus rien ne sera jamais comme avant et que la bravoure d’antan peut s’en trouver balayée comme un fétu de paille, le témoignage d’un grand ancien, le général André Rogerie, ouvre des abîmes.

En novembre 1942, l’invasion de la zone sud et la dissolution de l’armée d’armistice surprennent ce jeune homme à peine sorti de l’adolescence alors qu’il est en classe de préparation à Saint-Cyr. Décidé à rejoindre la France libre, il est arrêté en juillet 1943, puis déporté. Il va alors vivre une odyssée qui a peu d’équivalents, déporté successivement à Buchenwald, Dora, Maïdanek, Auschwitz-Birkenau, Gross-Rosen, Nordhausen, Dora à nouveau, Harzungen enfin, pour ne retrouver la liberté qu’en avril 1945. Aujourd’hui officier général en deuxième section, il n’a de cesse de témoigner. Ainsi l’a-t-il fait en 2002 à l’occasion d’un colloque organisé à Aix-en-Provence sur le thème des « saint-cyriens dans la Résistance ». Il déclarait alors : « Le drame du saint-cyrien dans un camp de concentration, c’est d’assister impuissant, ne pouvant pas réagir, à des actes de barbarie. Protester, c’est être immédiatement abattu. Attendre sans broncher, c’est avoir une chance de revenir pour témoigner. En cet instant et avant de conclure, je voudrais que nous ayons une pensée et peut-être une prière pour nos camarades saint-cyriens qui avaient rêvé eux aussi de mourir un soir sous un ciel rosé, en faisant un bon mot pour une belle cause en casoar et en gants blancs, et qui sont morts de façon atroce dans la plus effroyable des misères. »

Cette même terrible expérience devait être celle des membres du corps expéditionnaire français en Indochine faits prisonniers après le désastre de la rc419. Le Manifeste du camp n° 1 de Jean Pouget décrit la descente aux enfers d’officiers qui, se refusant à composer avec leurs geôliers et à se renier, sont voués à disparaitre les uns après les autres. Il faudra l’injonction d’un preux parmi les preux, le capitaine Cazaux20, à l’heure de sa mort, pour que les survivants admettent que la seule bravoure qui vaille désormais était de tout faire pour survivre et pour être les témoins de leurs camarades morts de misère. Ils signèrent le manifeste qui stigmatisait la politique de la France présenté par leurs geôliers.

Si conclure, c’est ouvrir, cette ouverture-là paraît invalider tout ce qui précède et peut sembler désespérante. Il n’en est rien, car l’abomination des systèmes capables de produire cela doit fonder la détermination de ceux qui ont vocation à s’y opposer par les armes. Une vocation qui implique le culte de la bravoure.

1 Sixième citation, celle-là à l’ordre de l’armée, décernée en 1918 au sous-lieutenant Jean Vallette d’Osia, futur chef de l’armée secrète (as) de Haute-Savoie en 1943.

2 Du latin virtus (« le courage »).

3 L’arrière-garde de Charlemagne est massacrée au col de Roncevaux en 778. La Chanson de Roland est composée au début du xiie siècle.

4 Joseph Bara est un jeune volontaire tué durant la guerre de Vendée le 17 frimaire an II à l’âge de quatorze ans. La Convention en a fait une icône de la République, plus tard magnifiée dans les manuels scolaires.

5 Le 30 juillet 1914, lors du baptême des deux dernières promotions de Saint-Cyr avant l’entrée en guerre, « De la croix du drapeau » (1913-1914) et « De la grande revanche » (1914), par la promotion « Montmirail », Jean Allard Meeus exhorta les cyrards qui l’entouraient à monter au combat « en casoar et gants blancs ».

6 Sous-lieutenant au 5e régiment de tirailleurs sénégalais lors des opérations de pacification du Maroc, Pol Lapeyre commande le poste de Deni Derkoul qu’il fait sauter plutôt que de se rendre le 14 juin 1925, à l’issue d’un siège de soixante et un jours.

7 Capitaine de goumiers au cours des opérations de pacification du Maroc, Henry de Bournazel s’était acquis auprès des autochtones une réputation d’invulnérabilité en montant à l’assaut à la tête de ses troupes revêtu du burnous rouge de parade. Il meurt au combat en 1933, après avoir exécuté l’ordre qui lui avait été donné d’adopter une tenue plus réglementaire.

8 Les 19 et 20 juin 1940, deux jours après l’allocution radiodiffusée du maréchal Pétain appelant à cesser le combat, les élèves-officiers de l’école de cavalerie de Saumur, aux ordres du colonel Michon, s’opposent au franchissement des ponts de la Loire par les divisions allemandes.

9 En complément des unités « de ligne », lourdes et peu manœuvrières, il s’agissait de créer des unités légères, dans lesquelles étaient privilégiées la fluidité, l’initiative et l’adaptation au terrain. Pour cela, on allait fédérer, au sein de bataillons autonomes, des combattants, les « chasseurs », qui avaient toujours existé, individuellement ou par équipe, à pied ou à cheval, pour agir en éclaireurs en avant des troupes. Le cor, qui allait devenir leur signe distinctif, est la représentation de celui dont ces éclaireurs étaient équipés pour signaler leur retour dans les lignes et éviter les méprises.

10 Tout se passe comme si la guerre du Mexique souffrait du discrédit général affectant le Second Empire. De fait, il y avait bien un objectif stratégique à cette expédition : tirer parti de la guerre de Sécession pour créer en Amérique du Sud un pôle d’équilibre catholique et latin face à l’ensemble anglo-saxon et protestant du Nord. Le retrait, qui n’est pas sans lien avec l’issue de la guerre de Sécession, est marqué d’un sceau quelque peu infâmant par l’abandon à un sort tragique de l’archiduc Maximilien d’Autriche, que Napoléon III avait pensé habile de placer sur le trône mexicain.

11 Le capitaine Danjou, amputé d’une main, portait une prothèse qui a été pieusement conservée au musée de la Légion étrangère.

12 Appellation traditionnelle des fantassins « de marine ». Par extension, désigne souvent tout membre des troupes de marine.

13 Idem pour les artilleurs « de marine ».

14 L’uniforme en est bleu quand les unités de ligne portent le pantalon « garance ».

15 Le 27 mai 1995, au cours du conflit bosniaque et du siège de Sarajevo, qui marquent le paroxysme de l’éclatement de la Yougoslavie, une compagnie du 3e rima (régiment d’infanterie de marine) aux ordres du capitaine Lecointre reprend de vive force un poste occupé par surprise par les Serbes durant la nuit.

16 À cet égard, l’adresse du colonel Bernard Thorette (futur chef d’état-major de l’armée de terre) à son régiment, le 3e rima, à la veille de l’offensive durant la première guerre du Golfe, reproduite dans l’encart ci-dessous, est très illustrative.

17 Le 16 octobre 1952, dans le Haut-Tonkin, le 6e bataillon de parachutistes coloniaux aux ordres du chef de bataillon Bigeard est parachuté avec six cent soixante-cinq hommes pour porter assistance aux petits postes disséminés dans la montagne, en perspective d’une offensive du Vietminh. Celle-ci se déclenche simultanément avec deux divisions fortes de dix mille hommes. Le 24 octobre, après une retraite qui est une véritable épopée et alors que le commandement croit le bataillon anéanti, Bigeard rejoint la base de Na San avec l’essentiel de ses effectifs et des garnisons évacuées.

18 « Que sont les héros devenus ? », Inflexions n° 16, 2011.

19 Fin septembre/début octobre 1950, l’évacuation des postes situés sur la route coloniale n° 4 (rc4), reliant le delta du Tonkin à la frontière de la Chine, est décidée. Elle sera notamment marquée par l’anéantissement, dans la région de Cao-Bang, du 1er bataillon étranger de parachutistes et du 3e bataillon de parachutistes coloniaux, largués en renfort.

20 Le capitaine Paul Cazaux commande le 3e bpc lors du désastre de la rc4 en octobre 1950. Interné au camp n° 1, son refus de composer avec le Vietminh le condamne à mort par épuisement. Avant de mourir, il exhorte les officiers qui l’entourent à tout faire pour survivre. Après Dien Bien Phu, en mai 1954, le capitaine Jean Pouget, qui fait partie des milliers de prisonniers, retrouve les survivants qui lui racontent leur odyssée. Après sa libération, il en fera le thème d’un livre qui a fait date : Le Manifeste du camp n° 1.

Le courage qui vient | M. Castillo †
Y. Andruétan | Métamorphoses