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N°14 | Guerre et opinion publique

Jean-René Bachelet

Le soldat et l’air du temps : leçons yougoslaves ?

Nous sommes immergés dans l’« air du temps ». Selon qu’il souffle dans une société donnée, en une période donnée, sur un sujet donné, on pense ceci, ou cela ; ou plutôt, on ne pense pas : ceci ou cela s’impose comme véridique, sans qu’il soit besoin d’argumenter, voire sans contestation possible. La plupart s’y abandonnent en toute inconscience, certains avec conviction ; quelques esprits libres, a contrario, le considèrent avec méfiance, voire scepticisme ; une minorité s’inscrit à contre-courant, parfois non sans risques.

Il n’est pas de domaine de l’activité humaine qui échappe peu ou prou à ce phénomène, aujourd’hui démultiplié par la révolution en cours dans les moyens d’information et de communication. Cet air du temps se forme-t-il au hasard d’influences multiples combinant leurs effets comme par percolation, ou bien résulte-t-il de l’action délibérée d’habiles chefs d’orchestre, ou bien encore un peu de tout cela ? Dans tous les cas, ne serait-ce pas une manifestation du mimétisme, dont René Girard a dévoilé le rôle clé dans le comportement humain ? Toujours est-il qu’il oriente les opinions et les comportements, comme un insidieux Zéphyr aussi bien qu’avec la brutalité de l’Aquilon. Effets de mode, idées dominantes, tendances lourdes, « politiquement correct » exercent ainsi ce qu’il faut bien appeler leur tyrannie1 dans la mesure où ces phénomènes ne souffrent pas d’alternative.

Qui pourra s’en abstraire ? Certainement pas le soldat, lui qui est délégataire du corps social pour faire usage, si nécessaire, de la force des armes qui lui sont confiées et qui doit puiser dans ce même corps social une indispensable légitimité, à la mesure de l’extravagance du pouvoir dont il est investi. En effet, outre le fait que la microsociété qu’est l’armée ne saurait être un corps étranger dans la société elle-même – mais cet aspect du problème ne sera pas traité ici –, l’air du temps s’exerce aussi dans le champ d’action du soldat : la politique au nom de laquelle il agit, la doctrine qui l’inspire, ses modes opératoires, l’image des partenaires ou bien des adversaires, les objectifs poursuivis, l’information qui est donnée de l’action, des effets ou des résultats de celle-ci, tout cela, à des degrés divers et selon les circonstances, est soumis à l’air du temps.

Or, on le sait, l’action militaire, « dans sa brutale simplicité » pour reprendre l’expression du général de Gaulle, est toujours un révélateur. Au cœur de l’extrême complexité de toutes choses, confrontée qu’elle est à la dialectique de la vie et de la mort, elle sonne l’heure de vérité. En l’occurrence, à l’heure de vérité, l’air du temps peut se révéler vicié, voire vicieux. Autrement dit, la réalité qui s’impose au soldat peut se révéler fort différente, si ce n’est aux antipodes, de la représentation qu’en avait faite ou qu’en fait l’air du temps. Pire encore, il arrive que le soldat se sente trahi par ce qui lui parvient de ce même air du temps.

Cela peut alors se traduire par des catastrophes, avec rémission et révisions déchirantes, ou sans rémission, les exemples historiques n’ont pas manqué au cours du xxe siècle. Pour n’en citer qu’un, souvenons-nous du pacifisme mou des années 1930, à l’heure même où s’enflaient outre-Rhin des périls sans précédent. Mais cela peut aussi, et c’est le cas le plus fréquent de nos jours, polluer voire empoisonner de façon chronique l’atmosphère dans laquelle se déroule l’action ; il faut alors « faire avec », dans une version moderne, souvent moralement difficile, de « grandeurs et servitudes ». À cet égard, les opérations conduites dans le cadre du tragique démembrement de la Yougoslavie dans les années 1990 constituent un cas d’école. Il sera au cœur de notre constat et de notre réflexion. Il n’est pas trop tard pour tenter d’en tirer des leçons : c’est à quoi l’on s’efforcera… au risque de ne pas être dans l’air du temps, donc inaudible.

Lorsqu’à partir de 1991 s’engage le processus de dislocation de la fédération yougoslave, la violence déchaînée fait irruption au cœur de l’Europe. La déclaration unilatérale d’indépendance de la Croatie, en 1991, en donne le signal ; Vukovar, notamment, est le lieu d’atrocités que l’on croyait d’un autre temps et réservées à d’autres contrées. Celle de la Bosnie-Herzégovine, un an plus tard, marque une surenchère dans une horreur qui s’inscrit dans la durée, avec, très tôt, comme point focal, le siège de Sarajevo. Dans un monde où l’information est devenue de plus en plus celle de l’image télévisée, l’émotion de l’opinion occidentale va dès lors se trouver mobilisée quatre années durant.

La « communauté internationale », alors à la recherche d’un « nouvel ordre mondial » après l’implosion du bloc soviétique et la fin du monde bipolaire, ne peut rester indifférente. Son instance naturelle, l’onu, multiplie les résolutions, le plus souvent inopérantes. À la faveur d’accords partiels entre les belligérants, en général sans lendemain, on met en place des forces, bien mal nommées, de « maintien de la paix », d’abord en Croatie, dès 1991, puis en Bosnie, à partir de 1992. D’emblée la France est le principal contributeur en Casques bleus. En effet, membre permanent du Conseil de sécurité avec, de surcroît, vocation à jouer un rôle de premier plan en Europe, comment pourrait-elle se désintéresser de l’embrasement d’un pays qu’elle a porté sur les fonts baptismaux après la victoire de 1918 ? Et ce à l’heure où l’Allemagne tout juste réunifiée vient de procéder à une reconnaissance unilatérale de l’indépendance de la Croatie, avant celle de la Bosnie, sans concertation avec ses partenaires européens2

Dans ce cadre sommairement brossé, l’« air du temps » va se montrer particulièrement délétère pour nos soldats et pour leur action, sur deux registres principalement : le mythe du « soldat de la paix » d’abord, qui va, durant quatre longues années, entretenir un véritable contresens sur la nature même de l’action militaire et contribuer à rendre celle-ci largement inopérante ; une vision manichéenne d’un conflit, ensuite, dont la complexité profonde est très tôt occultée dans l’opinion par la faveur accordée au « bon » Bosniaque, opposé au « méchant » Serbe – le Croate ayant un statut intermédiaire, mais pas vraiment de « méchant » –, avec l’accusation récurrente portée à l’encontre des soldats français de complaisance pour les extrémistes serbes, si ce n’est de complicité.

  • Le mythe du « soldat de la paix »

Souvenons-nous du début des années 1990. Le monde, qui avait été si profondément structuré au plan stratégique par la politique des blocs et par l’équilibre de la terreur sous menace nucléaire, est en pleine recomposition. Lors de l’événement fondateur et emblématique qu’est la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989, nombre d’esprits généreux, y compris parmi les responsables politiques, croient voir s’ouvrir une ère de paix perpétuelle. La réalité, cruelle, sera celle de l’explosion de violences jusque-là longtemps contenues sous la chape du monde bipolaire, largement relayées par les images télévisées de l’ère de l’information dans laquelle nous sommes désormais entrés.

En France, cela conduit beaucoup de nos compatriotes, et notamment ceux qui ont vocation à influencer l’opinion, intellectuels, artistes, journalistes, à infléchir radicalement le regard qu’ils pouvaient porter sur l’action militaire. En effet, on redécouvre alors ce qui avait déjà été le constat, brutal et tardif, de la fin des années 1930 et que l’on avait oublié : dans le monde tel qu’il est peuvent survenir des situations de violence telles qu’il n’est d’autre solution que l’usage de la force pour y mettre un terme. Or, durant des décennies, la pensée dominante avait été celle d’un pacifisme larvé, en tout cas d’un profond « antimilitarisme »3. On était là dans l’héritage de facteurs historiques conjugués, combinant, depuis la Commune de Paris et l’affaire Dreyfus, le refus de la guerre généré par les hécatombes sans précédent du premier conflit mondial, le discrédit lié au désastre de 1940 et, passé le sursaut de la lutte pour la civilisation qu’avait été la Seconde Guerre mondiale, les effets délétères des conflits de décolonisation, accentués dans le cadre de la « guerre froide » par une certaine perméabilité à la propagande soviétique, identifiée par l’historien François Furet dans son dernier ouvrage, Le Passé d’une illusion.

Dans ce contexte, l’action militaire, qui s’impose comme l’ultime recours, est conçue au prisme de ce qui semble une nouveauté radicale : largement justifiée par une exigence humanitaire à la mesure de l’émotion médiatisée, elle semble être devenue elle-même « humanitaire ». Le soldat est devenu « soldat de la paix » et le voilà l’objet d’une faveur longtemps oubliée. À vrai dire, cette évolution s’était amorcée dès le début des années 1980, concomitante de notre participation de plus en plus importante aux « opérations de paix » de l’onu. Mais c’est en ex-Yougoslavie, et plus particulièrement en Bosnie, que le concept sous-jacent d’un soldat « armé pour sa seule auto-défense » révélera toute sa perversité. Encore faudra-t-il pour cela quatre longues années.

Bien sûr, en arrière-plan se situent les concepts onusiens eux-mêmes, avec notamment l’exigence d’un accord préalable des belligérants, la notion d’interposition, la primauté donnée à la négociation, l’usage des armes limité à l’autodéfense. Pour autant, les situations aberrantes qu’ont alors connues nos Casques bleus, agneaux parmi les loups, n’auraient pu durer aussi longtemps, jusqu’à l’absurde, si tout cela n’avait pas été dans l’« air du temps ». Il n’est pas jusqu’au président Mitterrand lui-même, lui qui avait fait la guerre, si avisé par ailleurs lors de la dernière crise de la guerre froide, celle des euromissiles4, qui n’alimente le contresens lorsqu’il déclare en projetant le plus important contingent militaire dans le chaudron de Sarajevo : « Il ne faut pas ajouter la guerre à la guerre. »

On trouve alors jusqu’à la caricature la schizophrénie de fait de la situation du soldat en pareilles circonstances. D’une part, il n’est pratiquement pas un des principes qui ont présidé à sa formation, à tous les niveaux, qui ne soit enfreint sur le terrain. Installé sur des positions imposées par des tractations diplomatiques, invité à se montrer, avec son casque bleu et ses véhicules blancs, il est le plus souvent d’une totale vulnérabilité, au mépris du principe premier de sûreté ; porteur d’une arme strictement individuelle pour sa seule sauvegarde, il est placé dans un rapport de forces qui peut être écrasant en faveur de ceux auprès desquels il est censé garantir l’application des résolutions onusiennes, incapable de prendre l’ascendant, d’autant plus que les règles d’engagement contraignantes qui lui sont imposées ne s’appliquent évidemment pas aux belligérants ; figé dans un dispositif jalonné de check points, il n’a aucune liberté d’action.

Tout cela est évidemment perçu par les acteurs. Il n’est ainsi pas un rapport de chef de corps, à l’issue de séjours de six mois (quatre mois en fin de période), qui ne dénonce ces dispositions, telles par exemple la mise en place d’otages potentiels (avant qu’ils ne deviennent effectifs en mai 1995). De surcroît, alors que le voyage de Sarajevo, aussi difficile et parfois périlleux soit-il, est à la mode pour tous ceux qui occupent la scène médiatique, il n’est pas un ministre, pas un chef militaire, pas un journaliste auprès desquels, in situ, ces dispositions absurdes n’aient été dénoncées, parfois avec véhémence, à la mesure des sacrifices consentis, car des hommes meurent. Le siège de Sarajevo allait néanmoins durer plus de trois ans, sans que rien n’y fasse.

Pour autant, et nous sommes bien là dans une illustration contemporaine des « servitudes militaires », chacun à son niveau donne le meilleur de lui-même pour « remplir la mission », envers et contre tout. Sur le terrain, on « bricole » en accumulant les protections autour des check points, on invente des procédés de lutte anti-snipers, on porte autant qu’on le peut assistance aux populations, mais on se plie aux contraintes, parfois la rage au cœur : on évite l’épreuve de force, on pratique la négociation, fût-ce au prix de l’humiliation, fût-ce en dépit de la mort d’un camarade ou de celle des pauvres gens de tous bords qui sont les principales victimes de ces conflits. On fait de l’« humanitaire » en escortant les convois de ravitaillement, en distribuant des vivres, en apportant des soins, mais on n’agit en rien contre ce qui fait que cela est nécessaire : ce n’est pas la mission… Plus encore, en amont, on théorise le check point et la négociation. On forme à ces procédés, comme s’ils n’étaient pas frappés d’absurdité.

Sur le terrain, on constate ainsi l’inversion des valeurs fondatrices : dans l’inconscient collectif, nous sommes porteurs de l’héritage du chevalier, voué à défendre la veuve et l’orphelin, fût-ce au prix de sa vie ; et voilà qu’il faudrait avant tout protéger le soldat, fût-ce au prix de la vie de la veuve et de l’orphelin. Ce qui n’empêche d’ailleurs pas le soldat de mourir… Tout au long du siège de Sarajevo, de 1992 à 1995, il faudra boire la coupe jusqu’à la lie.

On sait ce que fut le sursaut. Il se produisit à trois niveaux successifs, de mai à août/septembre 1995. Le premier est le plus spectaculaire et le plus emblématique, car c’est celui du terrain : la reprise du pont de Vrbanja le 27 mai, alors même que les Serbes viennent de prendre en otages des centaines de Casques bleus à la suite du bombardement par l’otan des faubourgs de Pale, leur capitale5. Aux ordres et sous l’impulsion du capitaine Lecointre et du lieutenant Helluin, les marsouins du 3e Rima reprennent de vive force, après un assaut qui coûte la vie à deux d’entre eux, un poste dont les Serbes s’étaient emparés par surprise au cours de la nuit. C’en est fini des humiliations : le soldat, fût-il coiffé d’un casque bleu, se réaffirme soldat, c’est-à-dire capable de prendre l’ascendant si nécessaire par la force et au risque de sa vie.

Le second sursaut est politique. Il est provoqué par un événement non moins emblématique, mais accablant. C’est, dans le même contexte, la reddition télévisée d’un groupe de soldats français porteurs d’un drapeau blanc. Le président de la République nouvellement élu, Jacques Chirac, réagit avec vigueur. Il obtient, le 15 juin, la création d’une force de réaction rapide (frr), essentiellement franco-anglaise, dotée des moyens susceptibles d’inverser le rapport de forces et du mandat pour cela. Début août, cette force est à pied d’œuvre sur le mont Igman, qui domine Sarajevo, avec notamment des canons 155 auf1 qui sont les plus performants du moment.

Le troisième sursaut s’inscrit en droite ligne, permis par les moyens de prendre l’ascendant enfin mis en place. Ce sont les opérations, déclenchées le 28 août, qui aboutiront, in fine, à la levée du siège de Sarajevo, conduites au sol par la forpronu, qui, dans le secteur de Sarajevo, sous commandement français, s’est réapproprié tous les principes de l’action militaire6.

De cette période, de ses funestes errements et des sursauts qui y ont mis fin, que retenir ? On n’épiloguera pas sur la reformulation des principes de l’action militaire auxquels ils ont abouti, en France du moins : dès lors que la décision est prise de mettre en place un soldat sur le terrain, on accepte l’épreuve de force, du plus bas niveau d’intensité jusqu’au plus élevé si nécessaire, « opérations de paix » ou non, et ce soldat doit être doté des moyens de prendre l’ascendant. Mais surtout, au regard du problème qui nous occupe ici, celui de l’« air du temps », interrogeons-nous sur le fait que la situation décrite précédemment, aussi absurde, aussi inacceptable a-t-elle pu être, ait pu perdurer longuement, sans être identifiée comme telle ni corrigée. Étant admis qu’il serait ridicule de prétendre que les responsables politiques d’aujourd’hui, les chefs militaires, les faiseurs d’opinion, seraient plus clairvoyants et plus avisés que ceux d’hier, posons-nous la question : n’y a-t-il pas, en ce moment même, des situations tout aussi absurdes, tout aussi intolérables, que l’« air du temps » nous empêche de percevoir comme telles ?

Mais nous n’en avons pas fini avec les effets délétères, sur le terrain, d’un certain « air du temps » qui a pu prévaloir en Occident et en France notamment, en accompagnement du démembrement de la Yougoslavie. Le second aspect qu’il faut aborder résolument, tant il a été pernicieux, voire douloureux, pour les troupes françaises, est celui de la perception manichéenne du conflit bosniaque, fût-elle aujourd’hui encore largement d’actualité.

  • Les bons et les méchants

Le nom même des Balkans, ou plutôt l’adjectif balkanique, suggère la complexité. Complexité géographique avec des reliefs karstiques chaotiques qui défient les représentations ordonnées. Complexité à la fois historique, culturelle et démographique, voire ethnique, qui n’est sans doute pas sans lien avec la précédente.

Et pourtant, il ne fallut pas longtemps, après l’embrasement de 1991 et surtout à partir de la guerre en Bosnie en 1992, pour que s’impose sur ce conflit un schéma simple : il opposait des postcommunistes serbes reconvertis dans un nationalisme exclusif, dominateur, barbare et conquérant à des Bosniaques en posture de victimes des premiers et dont on retenait qu’ils étaient pour une part musulmans, mais surtout, à l’image emblématique de Sarajevo, porteurs de l’idéal démocratique occidental dans une société jugée jusque-là plurielle et tolérante. Ce statut est aussi initialement celui des Croates, jusqu’à ce que leurs affrontements avec les Bosniaques troublent quelque peu cette image, mais pas au point de les diaboliser à l’égal des Serbes.

Il est vrai que ces derniers, avec la supériorité que leur donne les moyens de l’armée fédérale, ont d’emblée donné des gages pour une telle interprétation, que ce soit en 1991 face aux Croates, avec les massacres de Vukovar ou l’établissement de la continuité territoriale en Krajina, au prix de ce qu’on va désormais appeler la « purification ethnique », ou à partir de 1992 en Bosnie, avec le siège de Sarajevo qui va devenir emblématique, jusqu’à la prise de Srebrenica en 1995 qui vaudra aux Serbes la terrible accusation de « génocide ».

Dans ce cadre, en 1991-1992, ceux qui faisaient observer que l’indépendance de la Croatie telle que décrétée unilatéralement ne pouvait être que casus belli pour les Serbes des Krajina7 qui gardaient le souvenir terrible de la disparition de dizaines voire de centaines de milliers des leurs dans les camps de concentration oustachis au cours de la Seconde Guerre mondiale ont été quasi d’emblée inaudibles. Tout comme l’observation que la Croatie indépendante reprenait les emblèmes de l’État oustachi ou réhabilitait de fait Ante Pavelic, le führer croate. Rappelons que cela n’exonère en rien ces mêmes Serbes des crimes commis, mais suggère qu’on a peut-être là la résurgence d’une terrible guerre civile, avec des modes opératoires largement partagés. Toutefois, la dissymétrie d’appréciation est telle que lorsqu’en 1995 l’offensive croate8 chassera des Krajina trois cent mille Serbes installés là depuis trois siècles et rasera les villages, procédant ainsi à la plus grande « épuration ethnique » de toute la guerre, nul ne protestera : les « méchants » étaient punis.

Il est vrai que, depuis l’embrasement de la Bosnie en 1992, générateur de nouvelles atrocités, les Serbes avaient conforté la noirceur de leur image, au point d’être assimilés aux nazis. Ce n’était pas le moindre des paradoxes puisqu’au cours de la Seconde Guerre mondiale, ils avaient été au cœur de la Résistance, celle, communiste, de Tito9 comme celle, nationaliste, du général Mihailovic10, alors que les Croates avaient accueilli les troupes allemandes en libérateurs, avant de former un État dont la brutalité perverse n’avait rien à envier à l’Allemagne nazie, et que des unités ss avaient pu être recrutées à Sarajevo.

Avec la Bosnie, on entre dans une complexité accrue. En dehors de quelques minorités, trois « nationalités », pour reprendre l’expression usitée en Yougoslavie, y sont principalement représentées, aucune n’ayant la majorité absolue : les Musulmans (44 % au recensement de 1991), les Serbes (31 %) et les Croates (17 %). Ces catégories ressortent d’une décision prise par Tito en 1966. Jusque-là, la Yougoslavie, qui s’était d’abord appelée « Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes », identifiait ces trois nationalités. Tito en crée trois nouvelles : les Macédoniens, les Monténégrins et les Musulmans (avec un grand M). Est « Musulman » quiconque se déclare tel en Serbie et en Bosnie. Il s’agit là tout simplement des Serbes islamisés au long des siècles de domination ottomane. On peut aussi se déclarer « Yougoslave » ; sur l’ensemble de la Fédération, au recensement de 1991, seuls 3 % choisissent cette option, ce qui relativise l’idée d’une Yougoslavie heureuse, mise à mal par le nationalisme serbe.

En créant une nationalité « musulmane », Tito cherchait vraisemblablement à diminuer optiquement la prédominance démographique serbe. La répartition démographique était en effet à la base de subtils dosages tant dans l’appareil politique que dans l’administration. Le résultat sera l’émergence d’un nouveau nationalisme, « musulman » celui-là, aux côtés des trois nationalismes historiques, serbe, croate et slovène. Ces trois derniers s’identifiaient à un territoire avec, pour le nationalisme serbe, la particularité que ce territoire, pour englober ses trois zones de peuplement, était nécessairement celui de la fédération. Voilà pourquoi les Serbes s’accrocheront autant qu’ils le pourront à l’idée fédérale.

Mais les « Musulmans », quant à eux, n’avaient pas de territoire en propre en dehors du fait qu’ils représentaient, on l’a vu, 44 % de la population de la Bosnie. Dès lors, ils chercheront à s’identifier à ce territoire, par ailleurs nécessairement « pluriethnique »11. D’où l’appellation de Bosniaques qu’ils substitueront avec opiniâtreté à l’appellation de « Musulmans ». D’où aussi un brevet a priori de tolérance et de démocratie que, pourtant, Le Manifeste islamique, fort peu démocratique, publié en 1970 par Alija Izetbegovic, leader historique des Serbes islamisés de Bosnie et premier président de la Bosnie déclarée indépendante en 1992, ne conforte pas vraiment.

Ainsi, lorsqu’en 1992, les Serbes de Bosnie quittent le parlement de Sarajevo et que l’alliance conjoncturelle des Croates et des Musulmans, représentant dès lors la majorité, permet la proclamation de l’indépendance, le rideau s’ouvre sur la tragédie.

Les Serbes refusent cette indépendance et vont tenter autant que possible d’établir la continuité territoriale au prix des massacres que l’on connaît. Mais les Croates ne seront pas en reste, en constituant en Herzégovine une république d’Herceg-Bosna. En 1993, leurs exactions n’ont rien à envier à celles des Serbes, notamment à Mostar, avec la destruction hautement symbolique du célèbre pont ottoman – destruction attribuée aux Serbes par un hebdomadaire français de l’époque.

Ceux que l’on appellera désormais « Bosniaques », en situation de victimes et qui paient de fait un lourd tribut à cette guerre, sont-ils pour autant exempts de comportements barbares semblables à ceux de leurs adversaires ? Répondre par la négative, en arguant notamment qu’à Sarajevo le sniping n’est pas unilatéral ou encore que, longtemps, des raids meurtriers issus de Srebrenica ont ravagé le pays serbe environnant, ne justifie en rien ni le siège de Sarajevo ni la prise de Srebrenica avec les suites que l’on connaît, mais met à mal toute interprétation manichéenne d’un conflit qui est, de fait, une terrible guerre civile, cruelle et barbare.

Telle est bien, initialement, l’interprétation de l’onu, dont les forces sont placées en interposition entre les belligérants et qui décide un embargo sur les armes à destination de tous les camps indifféremment. Une posture récusée par les Bosniaques et leurs soutiens qui arguent de ce qu’il ne saurait y avoir impartialité entre les massacreurs et les massacrés. Ils n’auront de cesse de provoquer une mobilisation internationale à leur profit.

Pour cela, ils prennent d’emblée un avantage déterminant : l’air du temps est très vite à la diabolisation définitive des Serbes. Cela a été obtenu notamment grâce au savoir-faire de l’agence de communication américaine Rudder & Finn. Son directeur de l’époque, James Harff, déclare au journaliste français Jacques Merlino : « Nous avons pu dans l’opinion publique faire coïncider Serbes et nazis. » Deux photos placardées dans toutes les grandes villes d’Occident ont fait pour cela plus que de longs discours : celle d’un homme aux côtes saillantes derrière des barbelés (Auschwitz à nos portes), celle, sans commentaires, de Radovan Karadjic, leader des Bosno-Serbes, et d’Hitler, côte à côte.

Le siège de Sarajevo, avec ses milliers de victimes, en renvoyant l’image d’un îlot de civilisation assailli par les barbares, trois longues années durant, allait conforter le statut infamant du « méchant » Serbe agresseur et, en contrepartie, sanctifier le « bon » Bosniaque, quand bien même il pouvait instrumentaliser les victimes – ce n’est pas faire injure à celles-ci que d’énoncer ce qui fut hélas une réalité constante de cette tragique période. Ainsi fut scellé le sort des Serbes, jusqu’à nos jours.

Tel est l’air du temps pour nos soldats plongés de 1992 à 1995 dans l’univers tragiquement irréel du siège de Sarajevo. Vicié, cet air, mais aussi vicieux car, pour le soldat français, s’ajoute l’accusation récurrente de collusion avec les Serbes, donc avec les barbares et avec les massacreurs.

Comment expliquer ce qui est ressenti comme une terrible injustice par des hommes investis corps et âme dans une mission qu’ils conçoivent comme celle de l’assistance aux malheureuses populations de tous bords, et qui prennent pour cela les plus grands risques dont témoigne la mort de plus de quarante d’entre eux ?

Tout d’abord l’idée selon laquelle les Français auraient été là dans le droit fil d’un héritage historique d’amitié avec le peuple serbe pourrait faire sourire si le sujet n’était tragique. L’immense majorité de nos soldats, y compris les cadres, ignoraient tout de la complexité esquissée précédemment et, plus généralement, de l’histoire de cette région. Le nom même de Serbe a pu paraître exotique aux premiers contingents qui n’avaient jamais entendu parler que de la Yougoslavie et des Yougoslaves. Quant au soupçon de racisme vis-à-vis des musulmans que l’on a pu parfois énoncer, c’est méconnaître la réalité d’une armée française radicalement étrangère à ce type de sentiment. Enfin, l’idée que des consignes « politiques » auraient pu être données aux chefs militaires sur le terrain est totalement dénuée de fondement.

Faut-il le répéter ? Du général au soldat de base, tous étaient animés de la même et unique volonté : apporter leur contribution au soulagement des souffrances des populations confrontées à la violence déchaînée, qu’elles soient bosniaques, croates, serbes, tsiganes ou de quelque autre minorité.

Alors pourquoi les accusations réitérées ? Tout simplement sans doute parce que l’expérience des situations concrètes conduisait très vite à s’abstraire du schéma manichéen, alors que ce même schéma postulait un engagement aux côtés des Bosniaques. L’expérience, c’était celle du tireur d’élite anti snipeur qui pouvait découvrir, effaré, que le tireur n’était pas du côté que l’on croyait. Celle d’avoir essuyé des tirs qu’on n’attendait pas de ce côté-là. Celle des interpénétrations mafieuses qui tiraient le meilleur parti de la situation. Ainsi, par exemple, du célèbre tunnel sous l’aéroport par lequel passait le ravitaillement de trois cent mille assiégés et dont les droits de passage étaient substantiels, au profit des uns, comme des autres. En effet, comment expliquer que les accès, connus de tous, et notamment des Serbes, n’aient pas été, dès le premier jour, écrasés sous les obus des dizaines de canons serbes à portée et qu’on savait malheureusement efficaces par ailleurs, mais soient restés intacts jusqu’au dernier jour ? Celle de tirs bosniaques à l’arme lourde à proximité immédiate de l’un de nos postes ou encore depuis la cour de l’hôpital, afin de provoquer une riposte qui puisse susciter l’indignation, donc l’implication de la « communauté internationale ». Celle, plus terrible encore, de lourdes incertitudes sur l’origine de tirs meurtriers.

Dès lors, le risque était constant d’une instrumentalisation de notre présence et de notre action, et ce au détriment des populations de l’une ou l’autre des factions. Ne pas s’y prêter, c’était s’exposer à des manœuvres de disqualification sur le thème de la complicité avec les Serbes. Ce qui fut fait.

Ainsi, lorsque nous sommes passés à l’offensive à la fin août 1995. Après avoir tiré mille trois cents obus sur des objectifs serbes en une seule journée, les Français ont connu pendant quelques heures un regain de popularité chez les Bosniaques. Mais lorsque nous avons arrêté les tirs, sûrs d’avoir atteint les objectifs que nous nous étions fixés et d’avoir instauré un climat de dissuasion qui allait dès lors mettre la ville à l’abri des tirs serbes, mais aussi convaincus qu’une poursuite de l’action, avec un risque accru d’atteindre les populations civiles serbes, serait au minimum contre-productive, le soupçon de collusion a ressurgi. Un journal français qui est de ceux qui font l’opinion, a même pu écrire que « c’était comme si on avait arrêté Leclerc aux portes de Paris» ! C’est pourtant cette décision d’arrêt des tirs qui a permis au processus de levée du siège que nous avons alors engagé d’aboutir sans effusion de sang.

Ainsi encore, lorsque furent connus les accords de Dayton, les modalités concernant Sarajevo ont provoqué la stupéfaction et l’inquiétude. En effet, là où tous les plans antérieurs avaient prévu une zone de Sarajevo sous tutelle internationale pour en préserver le caractère « multiethnique », les dispositions arrêtées dans la dernière nuit entre les seuls Richard Holbrooke, négociateur américain, Slobodan Milosevic, président serbe encore fréquentable à l’époque, et Izetbegovic, président bosniaque, donnaient cette zone aux Bosniaques, y compris les communes serbes alentour. Conscients que nous étions que cette situation provoquait l’effervescence en zone serbe, avec le risque, au mieux de l’exode des populations, au pire de la relance de la guerre, un faisceau d’actions a été alors engagé pour capter la confiance dans la zone concernée : garanties demandées au plus haut niveau politique national, rencontres dans les communes avec les représentants de la communauté internationale dans la région, Kofi Annan pour l’onu et Carl Bildt pour la Communauté européenne, pénétration des télévisions occidentales dans ces mêmes communes, actions en profondeur des bataillons français, le tout orchestré par le commandement français du secteur de Sarajevo.

Face à cette action, l’air du temps est devenu Aquilon, tant elle contrariait les objectifs bosniaques. C’est alors que le journal précédemment cité a publié un article dénonçant l’« engagement des militaires français aux côtés des extrémistes serbes », provoquant un tollé international et le rappel du général. Terrible injustice quand l’action visait au contraire à dissocier les populations serbes de la périphérie de Sarajevo de leurs dirigeants dévoyés et à les réintégrer dans la communauté internationale. Mais la modulation subtile de la petite musique de la complexité est inaudible dans le tintamarre de l’« air du temps » quand il souffle en tempête.

L’arrivée de l’otan allait suivre l’incident et la stabilisation de la situation doit alors beaucoup au savoir-faire des bataillons français, même s’ils n’ont pu empêcher l’exode des Serbes des communes placées sous autorité bosniaque. Pour autant, le procès fait aux soldats français ressurgit périodiquement, jusqu’à nos jours. Mais, comme le déclarait le directeur de l’agence Rudder & Finn, les « démentis n’ont aucune efficacité ». C’est pourquoi nos soldats « font avec »…

Là encore, quinze ans après les faits, que retenir de ces moments difficiles ? Essentiellement, à vrai dire, que la guerre est aussi, peut-être d’abord, celle de l’information. Avec, si l’on veut investir ce champ-là, la redoutable ambivalence de toute guerre : en cherchant à agir sur l’« air du temps », pour autant que ce soit possible, le risque est en effet grand d’y perdre son âme.

1 C’est l’un des paradoxes de la société démocratique, mis en évidence par Tocqueville.

2 Nous étions alors en pleine dynamique de Maastricht et il est vraisemblable que le président Mitterrand, pour qui la dissociation de la Yougoslavie devait être subordonnée à un accord préalable sur les frontières des nouveaux États et à des garanties pour les minorités, a alors choisi de ne pas ouvrir une crise avec l’Allemagne.

3 On hésite à employer le mot car si, a contrario, on entend par « militarisme » l’exercice du pouvoir par les militaires ou bien la militarisation de la société, il faut à coup sûr le condamner. L’« antimilitarisme » doit donc être ici compris comme une hostilité plus ou moins rationnelle à l’armée, jugée fauteuse de guerre et antidémocratique.

4 Souvenons-nous de sa déclaration d’alors : « Les pacifistes sont à l’Ouest, mais les fusées sont à l’Est. »

5 À noter que ce bombardement a été effectué sans que le commandant des troupes au sol, le général commandant le secteur de Sarajevo dans le cadre de la forpronu, en ait été avisé, au mépris des règles tactiques les plus élémentaires.

6 Aujourd’hui, on entend souvent l’otan créditée de la levée du siège de Sarajevo. Si son intervention aérienne a eu un effet stratégique déterminant, il n’en reste pas moins qu’au sol, ce sont essentiellement les bataillons français encore sous casque bleu, appuyés par l’artillerie du mont Igman, qui ont mené les délicates opérations de levée du siège trois mois durant. Cela n’est pas étranger au fait que ces opérations aient été menées à bien au moindre coût humain, notamment pour les populations.

7 Rappelons qu’en Yougoslavie, les Serbes, qui constituent la population la plus nombreuse, étaient répartis territorialement pour l’essentiel en Serbie, en Bosnie et en Croatie, dans les Krajina. Ce mot, qui signifie « confins », qualifie les territoires dans lesquels, au xviie siècle, les empereurs d’Autriche avaient favorisé l’implantation de Serbes fuyant la domination ottomane ; constitués en colonies de paysans-soldats, ils dépendaient directement de l’empereur. Leur incorporation à la Croatie dans le cadre de l’État oustachi laissait le cuisant souvenir évoqué ici.

8 Offensive permise notamment par une aide discrète mais massive de l’Allemagne, avec des matériels d’autant plus discrets qu’ils provenaient de l’ex-rda, ainsi que grâce au concours de sociétés de guerre américaines, au mépris des résolutions de l’onu.

9 Quant à lui de père croate et de mère slovène.

10 La plupart des Français ont encore à apprendre que l’hostilité entre ces deux résistances qui, en son temps, avait fait plus de victimes que la lutte contre l’occupant, a perduré jusqu’à nos jours, éclairant d’un jour particulier les relations entre Milosevic, postcommuniste, ou Mladic, lié à l’appareil communiste, et Karadjic, se réclamant de l’héritage de Mihailovic et de la résistance traditionnelle serbe, les Tchetniks, dont le vocable est devenu radicalement péjoratif.

11 Ce vocable, communément usité, est en l’occurrence inadapté : outre que les Bosniaques sont pour l’essentiel des Serbes islamisés, tous, Serbes, Croates et Slovènes, sont issus d’une seule et même ethnie, celle des Slaves du Sud.

F. Lecointre | État d’armes