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N°9 | Les dieux et les armes

Jean-René Bachelet

L’Action militaire et le sacré

Pour une approche rationnelle, entre exaltation et pragmatisme

L’individu s’y efface momentanément derrière la gestuelle collective. L’émotion, voire l’exaltation, y sont sollicitées par toutes les ressources, combinées ou non, des rites, de la sonnerie des cuivres, du roulement des tambours, des mélodies jouées ou chantées ou encore des prises de parole inspirées.

Comme dans toutes les liturgies, il s’agit de hausser chacun au-delà de lui-même en lui donnant accès à plus grand que lui : accès à l’être collectif immédiat, d’abord, ce « corps » sous les armes dont on est et grâce auquel on participe à l’ordre, à la force et à la beauté qui émanent de lui. Accès aussi à un autre être collectif, plus englobant encore, celui que symbolisent les couleurs du drapeau ou de l’étendard dont l’entrée, comme la sortie ou le salut s’accompagnent de tous les attributs du sacré. Plus largement enfin, pour peu que la parole déclamée sur le front des troupes y invite, accès aux valeurs qui donnent sens à l’action collective.

À travers le cérémonial s’exprime ainsi une certaine dimension sacrée du métier des armes. Cet étrange métier dans lequel les inclinations individuelles doivent le céder devant la mission collective, face aux épreuves les plus cruelles fût-ce au péril de la vie et avec la terrible capacité d’infliger la mort, comment en effet l’exercer sans quelque inspiration susceptible de mobiliser l’être tout entier ?

La fonction du cérémonial est de vivifier cette inspiration.

Lorsqu’il s’agit de « rendre les honneurs » aux morts, la dimension sacrée est marquée d’un surcroît de vigueur. Le clairon égrène les notes déchirantes de la douleur collective. La « minute de silence », d’autant plus impressionnante que la troupe est nombreuse, invite à la communion dans le recueillement. Puis jaillit « La Marseillaise », comme une injonction ; « Allons enfants de la patrie… », « Aux armes, citoyens… » ; il y a plus fort que la mort ; la mission continue, on le doit à ceux-là même qui ont donné leur vie pour cela ; on trouve, dans leur exemple, un regain de détermination.

Le cérémonial doit donc créer de l’émotion, sauf à être inopérant.

Mais il est stérile s’il n’est pas aussi porteur de sens.

Créer de l’émotion, donner du sens, cela n’exonère pourtant pas ce cérémonial d’une redoutable ambivalence.

Car il peut aussi être perverti, dans sa capacité à provoquer l’exaltation et l’abolition du libre arbitre, au-delà de toute rationalité.

La forme la plus brutale de cette perversion est historiquement connue : c’est celle des grands rassemblements nazis dont le plus sombre modèle se déploie à Nuremberg.

Elle trouve un équivalent aujourd’hui dans la capacité de certaines sectes à dissoudre les personnalités dans l’hystérie collective.

Mais il est une perversion moins apparente, mais néanmoins funeste, car on ne manipule pas sans risque le sacré : elle survient lorsque le cérémonial, à l’appui du système de formation, sacralise l’action militaire et les buts qu’elle poursuit jusqu’à la démesure. Ainsi, de la défense de la cause des droits de l’homme elle-même, peut-on voir surgir la barbarie : les exemples contemporains ne manquent pas.

C’est dire si, dans cette liturgie qu’est le cérémonial militaire, la prise de parole du chef, dans une sorte de « liturgie de la parole », est déterminante, puisque c’est à elle d’en dégager le sens et donc d’exprimer les valeurs intransgressibles qui doivent inspirer l’action.

Nourrir l’inspiration, oui, mais pas jusqu’à l’exaltation.

Mais il n’est pas que les rebelles à l’embrigadement et à l’esprit grégaire pour ressentir une certaine réticence face au cérémonial, à ses modes opératoires et à ce qu’il exprime. Ceux-là mêmes qui ont vécu les situations d’engagement extrême du combat peuvent être portés à exprimer leur scepticisme face aux manifestations d’enthousiasme guerrier dont la caractéristique est toujours qu’elles se déroulent loin de l’affrontement, dans l’espace et dans le temps.

Ainsi, un combattant de la Grande Guerre, Tezenas du Montcel, qui l’a vécue du début jusqu’à la fin, toujours dans les unités de première ligne, peut écrire1 : « Nous comptions sur l’enthousiasme des grands sentiments pour nous aider le moment venu… et maintenant l’enthousiasme est tombé au contact des réalités ; il n’y a plus rien que les faits, et la mort, et la souffrance et la misère de tout. Et maintenant il faut payer. » Puis, plus loin : « La seule impression de chaleur me vient de ces quelques hommes qui marchent derrière moi, confiants les uns dans les autres, petit groupe perdu dans un désert mais auquel notre affection commune donne une âme collective… Nous sommes tous devenus comme des frères, et nous avons soif de nous aider les uns les autres. »

Un tel propos exprime une réalité. À l’heure de vérité, celle de l’épreuve ultime, le seul véritable ressort est constitué par la « fraternité d’armes », esprit de camaraderie indéfectible combiné avec une relation hiérarchique faite de totale confiance réciproque, qui, seule, prémunit contre la désespérance et nourrit la détermination.

On est alors loin, comme l’écrit par ailleurs Tezenas du Montcel, des « grands mots magiques ».

Pour autant, cela donne-t-il raison aux pragmatiques sceptiques pour qui le cérémonial et ce qu’il est censé exprimer ne serait que folklore ?

À l’évidence non, car la « fraternité d’armes » est, elle aussi, cruellement ambivalente. Et nous voilà revenus aux indispensables valeurs dont le caractère quasi absolu confine au sacré ; revenus du même coup au cérémonial qui exaltera ces valeurs et contribuera à leur appropriation.

Et puis, dans « l’heure de vérité », il y a encore un moment de vérité ultime, c’est celui de la mort du soldat.

Alors, dans ces derniers instants, s’impose souvent, quand bien même celui qui va passer est toujours resté discret sur le sujet, l’appel au sacré par excellence qu’est le regard vers l’au-delà…

Cela suffit à justifier l’existence de l’aumônerie militaire.

À cet égard, méditons ce témoignage d’un aumônier catholique de terrain, au cours de notre guerre d’Indochine, dans les années 1950, le père Just de Vesvrotte :

« Le groupement mobile auquel appartenait le 3e régiment de Légion était utilisé pour venir en aide aux secteurs particulièrement en danger. D’où une mobilité permanente. De ce fait, nous étions en compagnie des unités les plus diverses, ce qui nous mettait souvent en contact avec des Africains, Tunisiens, Marocains, Algériens. Que faire lorsque, dans ces troupes, des hommes étaient blessés, parfois mourants ? Je me sentais démuni. C’est pourquoi j’ai demandé à l’un d’entre eux de me choisir les plus beaux versets du Coran pour les apprendre par cœur et aider au grand passage ces hommes musulmans. L’apprentissage fut long. Ce n’est pas rien d’apprendre par cœur 15 ou 20 versets, de mettre en place l’accentuation et de ne pas faire de fausse interprétation. Néanmoins, après quelques mois, ce fut chose faite. Et ce fut un grand réconfort que de passer parfois beaucoup de temps auprès d’un de ces hommes gravement blessé. Il y avait en eux un certain fatalisme. Mektoub, c’est écrit… Ils acceptaient la mort qui venait avec une certaine paix. Et je pense les avoir aidés dans ce passage en répétant lentement les versets du texte sacré. Ne sommes-nous pas tous les enfants d’Abraham, le père des croyants ? »

Ainsi le religieux vient-il ici en point d’orgue de l’expression des valeurs de respect de l’autre, de tolérance et de fraternité qui sont, sans conteste, au cœur de ce que nous devons avoir de plus sacré, toutes religions et toutes opinions confondues. 

1 Joseph Tezenas du Montcel, L’Heure H. Étapes d’infanterie 14-18, Éd. Économica.

Soldat… au nom de quoi ?... | L. Sourbier-Pinter