N°19 | Le sport et la guerre

Jean-René Bachelet

Convergences et limites

Le sport répond très largement au besoin qu’ont les armées d’une formation globale de leurs membres, individuellement et collectivement : capacités physiques, goût du risque et de l’effort, esprit d’équipe, dans une éthique partagée du dépassement de soi et de la solidarité.

Pourtant, ces convergences ont leurs limites : la pratique du sport, activité pacifique s’il en est selon des règles partagées, ne prépare en rien à affronter la violence déchaînée et la malignité de l’homme, qui sont le lot du soldat, avec pour horizon la destruction et la mort.

Par une sorte de retour, c’est l’éthique exigeante du métier des armes qui peut éclairer une pratique du sport trouvant parfois une inspiration dévoyée dans les métaphores guerrières les plus contestables.

  • Convergences

Le métier des armes, plus que n’importe quelle autre activité, réclame un engagement de l’être tout entier, intellectuel, physique et moral, au sein d’une collectivité qui exige de chacun de ses membres un dévouement hors du commun. Le choc des exigences antagonistes des capacités de réflexion et de celles de l’action, comme de l’action individuelle et de la solidarité collective, s’y trouve en outre plus qu’ailleurs décuplé. Or les activités sportives, dans leur grande diversité, concourent pour une bonne part à l’acquisition de ces capacités.

Pour la formation individuelle, c’est un truisme, le développement des capacités physiques relève très largement du sport : force, adresse, équilibre général, endurance. Mais le sport met aussi à l’épreuve et nourrit ce que les sportifs appellent le « mental » : audace, goût du risque et du dépassement de soi, sens de la discipline, confiance en soi, esprit de décision.

Ainsi, sur ce dernier point, peut-on considérer que certains sports constituent de véritables préparations à la décision. Dans la pratique de l’alpinisme ou du parapente, par exemple, le passage du temps de la réflexion et de la circonspection à celui du choix et de la résolution revêt souvent une acuité particulière. En effet, comment mieux se préparer psychologiquement à la conversion mentale qu’exige le pas à franchir dans les décisions difficiles, celui qui sépare le champ de la complexité des paramètres à considérer – qui exige lucidité, prudence et pondération – à celui de la binarité brutale du passage à l’acte – qui est celui du caractère, de l’énergie et de l’audace ?

Mais si on distingue sports individuels et sports collectifs, l’action militaire, elle, est toujours collective. Cependant, là encore, le sport, sport d’équipe en l’occurrence, est une école sans pareille, celle de la solidarité, de l’émulation, de l’esprit d’équipe, de la volonté collective de gagner. Là aussi, on y apprend à dépasser des exigences antagonistes : celles de l’engagement individuel résolu et celles de l’abnégation que requiert souvent l’action collective.

La cause pourrait donc sembler entendue : le sport serait une métaphore de la guerre et rien mieux que sa pratique n’y préparerait ceux qui ont choisi l’étrange métier des armes. Or un tel raccourci traduit une dangereuse confusion. En effet, quelle que soit la convergence qu’il peut y avoir entre pratique des sports, individuels et collectifs, et formation au métier des armes – on a bien dit « formation » –, il est nécessaire de mesurer en quoi cette pratique diffère radicalement de l’action militaire effective, sauf à s’égarer sur de fausses pistes.

  • Divergences

La première différence, à vrai dire radicale, tient au rapport à la mort. Dans le sport, la mort survient par accident et tout doit concourir à éviter celui-ci. Elle reste en revanche toujours à l’horizon de l’action militaire, dont la spécificité réside dans l’usage de la force au cœur d’affrontements où la vie même est en jeu.

La deuxième différence a trait aux comportements des protagonistes : la pratique du sport suppose des règles communes qui s’imposent à tous les pratiquants, aux adversaires comme aux coéquipiers. Leur non-observation disqualifie le déviant et le place « hors jeu » ; il y a nécessairement symétrie et harmonie entre tous. L’action militaire, quant à elle, expose à devoir faire face à toutes les déviances ; on peut même se demander, dès lors que l’évidence de violences insupportables justifie l’emploi de la force pour y mettre un terme, si la norme de l’action militaire n’est pas de plus en plus dans la dissymétrie des comportements entre les belligérants.

Il est enfin une troisième différence dont la mise en évidence passe par une juste perception du ressort le plus profond de l’action militaire, cette alchimie relationnelle singulière qu’on appelle la « fraternité d’armes » et qui, seule, peut expliquer le degré hors normes de l’engagement militaire. Expression de solidarités croisées, esprit de camaraderie d’une part, confiance absolue entre chef et subordonnés d’autre part, elle n’atteint l’intensité qu’on lui connaît, avec une composante affective prononcée, que du fait du rapport sous-jacent au sacrifice et à la mort, fût-il inconscient.

C’est pourquoi la « fraternité d’armes » ne saurait être confondue avec l’« esprit d’équipe ». Ce dernier, inhérent à la pratique du sport, est certes une composante essentielle de la première, mais n’en couvre pas tout le champ, loin s’en faut.

En bref, le sport est par excellence une activité pacifique – dans le monde grec, la guerre s’arrête pour les Olympiades –, où les vertus sont exaltées, quand l’action militaire, par définition, s’exerce sur le théâtre de la guerre, sous l’ombre omniprésente de la malignité de l’homme.

Un tel constat permet d’identifier les limites des convergences entre pratique du sport et exercice du métier des armes. Il doit être clair que si la pratique du sport est un volet déterminant de la formation des militaires, tant physique que morale – au sens des « forces morales » –, au-delà des aspects techniques, elle se situe bien en deçà de l’ampleur de la problématique de l’engagement guerrier : elle est notamment incapable de préparer à affronter la violence déchaînée, dans une dissymétrie parfois radicale des comportements des belligérants.

  • L’humanisme en partage

En retour, la métaphore guerrière, dès lors qu’elle s’exprime sur ce même mode de la violence, comme on le voit trop souvent, ne peut impunément inspirer un monde du sport fondé très largement sur le respect intransgressible de règles communes. Telle est d’ailleurs, pour l’essentiel, l’éthique du sport : celle du dépassement de soi dans l’observation de la règle, une éthique partagée par tous les protagonistes dans un environnement ordonné.

L’éthique du métier des armes, quant à elle, exige qu’à la violence déchaînée et à la malignité de l’homme, sauf à trahir nos valeurs de civilisation, soit opposée une force maîtrisée. En ce sens, elle est aussi exigence de respect de règles contraignantes, mais qui peuvent n’être en rien partagées par l’adversaire, et ce dans un univers hors normes et chaotique.

À l’éthique du sport répond ainsi une éthique encore plus exigeante, celle du métier des armes. Les confondre, ce serait s’exposer à bien des déconvenues. En revanche, leur essence commune, celle de l’humanisme, est le gage qu’elles peuvent trouver à se renforcer de leurs pratiques respectives.

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