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N°26 | Le patriotisme

Jean-René Bachelet

Aimer la France. Quelle France ?

Le mot « patriotisme » a de nouveau droit de cité. Voilà qui renoue avec les racines multiséculaires du culte de la « patrie », depuis l’antique « Dulce et decorum est pro patria mori » (« Il est doux et glorieux de mourir pour sa patrie ») du poète latin Horace jusqu’aux vers de Victor Hugo : « Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie / Ont droit qu’à leur cercueil la foule vienne et prie. » Pourtant, des décennies durant, ces mots ont été évités, en tout cas marginalisés. Il est vrai que, dans le même temps, La Marseillaise, qui s’ouvre par une exhortation aux « enfants de la patrie », n’était plus enseignée dans les établissements scolaires.

Le renouveau auquel nous assistons aujourd’hui nécessiterait une analyse approfondie à la mesure des évolutions considérables auxquelles est confronté notre « vieux pays » en ce début de siècle, que ce soit dans sa sociologie ou dans son rapport à l’Europe et au monde. Mais le propos n’est pas de relancer le débat avorté sur l’« identité nationale », lequel méritait pourtant mieux que des querelles sémantiques et des échanges d’invectives. La réflexion ici proposée se situe en amont et découle d’une évidence : si renouveau il y a, une déshérence l’a précédé. Identifier les fondements de ce phénomène initial n’est pas un pur exercice d’école ; une telle démarche est nécessaire à l’approfondissement de la notion même de « patriotisme », autrement dit, en l’occurrence, de l’amour de la France.

Si on prend comme référence le patriotisme tel qu’il était enseigné voici plus d’un siècle par les « hussards de la République » et dont les manuels scolaires1 portent témoignage, le cheminement d’une désaffection continue est aisément identifiable sur plus de cinquante ans, par paliers, en trois temps bien marqués. Elle s’amorce dès le lendemain de la Grande Guerre avec l’émergence d’un pacifisme profond, bien que concomitant de la célébration des immenses sacrifices consentis. Après le désastre de 1940, elle se renforce des funestes dévoiements de l’« État Français »2, même si, à la Libération, la célébration de la Résistance et de la geste gaullienne semble restaurer « une certaine idée de la France ». Elle se nourrit enfin des conflits de la décolonisation sur fond de guerre froide et d’affrontements idéologiques. Ces temps sont aujourd’hui révolus.

Mais, dans les trois moments de l’histoire de France que l’on peut ainsi identifier, la période 1940-1944 reste un « trou noir », au sens astrophysique du terme : non pas un phénomène obscur, qui serait donc mal connu, mais un lieu doté d’un pouvoir d’attraction mortifère. C’est d’abord, d’une façon générale, le fait du nazisme avec notamment l’impensable régression barbare du génocide des Juifs qui, encore aujourd’hui, défie la raison et disqualifie pour toujours les outrances nationalistes. C’est, de façon induite, pour nous Français, la trace douloureuse des compromissions vichystes qui frappent à jamais d’infamie les références à la « France éternelle » de la « Révolution nationale ».

Ainsi se dessine une hypothèse : dans l’inconscient national, l’« État Français » demeure une plaie profonde qui n’a cessé, et peut-être ne cesse, de fragiliser la cohésion du tissu national, dont le patriotisme est le ciment. Comment, dans un monde qui a tant changé, des événements vieux de sept décennies pourraient-ils garder quelque actualité ? Tout simplement dans le fait qu’alors, clairement, entre l’« État Français » d’une part, la France libre et la Résistance d’autre part, se sont affrontées deux conceptions de la France, radicalement contrastées, dans une lutte où la survie même de la nation était en cause. Leur mise en évidence reste plus éclairante que jamais pour une juste compréhension de ce que nous appelons la France, comme lieu d’un « vouloir vivre ensemble »3 susceptible d’inspirer le « patriotisme » au-delà des clivages de toutes natures.

Cette réflexion s’appuiera notamment sur le cas concret de la Haute-Savoie, révélateur à plus d’un titre. Voilà en effet un département que nombre de caractéristiques auraient dû vouer à une allégeance, sinon au régime de Vichy, du moins au « maréchalisme ». Or il deviendra l’une des régions emblématiques de la Résistance. Plus qu’ailleurs, cette Résistance y voit la convergence de courants issus de sources couvrant un très large spectre politique, idéologique et sociologique, où les militaires jouent un rôle important. En février-mars 1944, elle offre au plateau des Glières, face à l’action conjointe de la Wehrmacht et de la Milice, une image de « la France combattante », alors magnifiée à la radio de Londres, qui va bien au-delà de la relative modicité des combats. Avec ses seules forces unies, dès le 19 août 1944, elle contraint à la capitulation les deux mille cinq cents hommes des forces d’occupation, cas unique en France.

Or les résistants de Haute-Savoie affrontent non seulement l’occupant, qui n’est présent qu’à partir de novembre 1942, mais aussi, parfois d’abord, les forces de répression de Vichy, parmi lesquelles, à partir de sa création en janvier 1943, la Milice4, très idéologisée5. C’est France contre France. Pour les tenants de la « Révolution nationale », « patriotes » contre « terroristes ». Pour les maquisards, « Résistants » contre « collabos ». De quelle France parle-t-on ? Sept décennies plus tard, la réponse reste très éclairante.

  • L’« État Français » ou la France dévoyée

En juin 1940, face à l’Allemagne nazie, la France connaît le plus grand désastre de son histoire depuis la guerre de Cent Ans. À l’entrée en guerre, elle est l’une des « grandes puissances » ; son armée est jugée la meilleure du monde. Et voici qu’en quelques semaines, cette armée est anéantie ; un million cinq cent mille hommes sont sur les chemins de la captivité ; des centaines de milliers de réfugiés prennent la route de l’exode. Le désarroi des Français est total.

Le 17 juin, par le seul moyen d’information qui subsiste, la radio, ils entendent la voix, qui trahit son grand âge, du dernier chef de gouvernement de la IIIe République nouvellement nommé par le président Albert Lebrun après la démission du président du Conseil Paul Reynaud, le maréchal Philippe Pétain : « Je fais à la France le don de ma personne pour atténuer ses malheurs. […] C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat. Je me suis adressé cette nuit à l’adversaire pour lui demander s’il est prêt à rechercher avec nous […] les moyens de mettre un terme aux hostilités6. Que tous les Français se groupent autour du gouvernement que je préside pendant ces dures épreuves et fassent taire leur angoisse pour n’écouter que leur foi dans le destin de la patrie. »

L’écho de cette déclaration l’emporte alors de très loin sur l’appel lancé dès le lendemain par un inconnu, le général de Gaulle, à la radio de Londres. Chez la plupart, au-delà de la stupeur et de la tristesse, c’est, avec la fin du cauchemar qui avait pris la forme inédite et terrifiante du Blitzkrieg, un immense soulagement. Quant au « destin de la patrie », peut-il être entre de meilleures mains que celles du dernier des maréchaux vainqueurs de la Grande Guerre ?

Lorsque l’armistice entre en vigueur le 25 juin, la France est coupée en deux : une zone occupée au nord de la Loire et le long du littoral atlantique, une « zone libre » au sud, à laquelle appartient la Haute-Savoie, qui n’a pas connu l’invasion.

Le 10 juillet 1940, le Parlement, réuni à Bordeaux, vote les pleins pouvoirs au maréchal Pétain « pour donner une nouvelle constitution à la France ». Seuls quatre-vingts parlementaires votent contre. Bien peu imaginent alors que le « vainqueur de Verdun » qui jouit, notamment auprès des anciens combattants, d’un immense prestige, va user de ces pleins pouvoirs pour abolir la République et lui substituer l’« État Français », dont le gouvernement s’installe à Vichy. Ce qu’on appellera le « régime de Vichy » a les apparences de la légalité. Il cultive par ailleurs une funeste ambiguïté : non seulement on est reconnaissant au maréchal d’avoir mis un terme aux combats, mais on lui fait confiance pour temporiser dans l’attente d’une revanche à venir. Ainsi est perçue par beaucoup la politique de « collaboration » lancée après la tristement fameuse entrevue et la poignée de mains de Pétain et d’Hitler à Montoire-sur-Loire, le 24 octobre 1940. Les mêmes ne perçoivent pas que la France risque d’y perdre son âme.

Comme souvent, l’observation de l’armée et des militaires est très éclairante sur ce point. Aux termes des conventions d’armistice, la France garde une armée, confinée en zone libre et dans ce qu’on appelle encore « l’empire », notamment en Afrique du Nord. En Haute-Savoie, cette « armée d’armistice » est représentée par le 27e bataillon de chasseurs alpins (bca), reconstitué à la mi-juillet 1940 à Annecy après avoir été anéanti en Picardie lors de la campagne de France. L’officier à qui en est confié le commandement, le chef de bataillon Jean Vallette d’Osia, va laisser son nom dans l’histoire de la Résistance, tout comme bon nombre de ses cadres, parmi lesquels le lieutenant Théodose Morel, futur chef charismatique du maquis des Glières sous le pseudonyme de Tom.

Vallette d’Osia oriente résolument son bataillon vers la préparation de la revanche, organise pour cela une mobilisation clandestine visant au triplement des effectifs, fait cacher des armes soustraites au contrôle de la commission d’armistice, soumet son bataillon à un entraînement intensif, galvanise les énergies. En novembre 1942, au lendemain du débarquement allié en Afrique du Nord la Wehrmacht envahit la zone sud ; l’armée d’armistice est dissoute. Vallette d’Osia prend alors la tête de l’Armée secrète (as) et les cadres du 27e bca passent pour beaucoup dans la clandestinité pour encadrer les maquis naissants.

Comment interpréter un tel comportement ? Vallette d’Osia et ses officiers et sous-officiers auraient-ils été d’emblée des dissidents ? Au contraire, auraient-ils, à l’automne 1942, « retourné leur veste » comme on a pu l’entendre ? Non, on a là une illustration sans pareille de la complexité de la situation d’alors et de la funeste ambiguïté de Vichy.

Lorsque l’on demandait au général Vallette d’Osia – il est mort en 2000 à cent deux ans – pourquoi il avait donné à son bataillon les orientations qui vont en faire un vivier de la Résistance quand son camarade commandant le bataillon voisin à Chambéry n’en avait rien fait, il répondait : « Mon camarade n’avait pas reçu sa mission ! » Et d’expliquer que, reçu à Vichy au lendemain de la débâcle par Weygand, le général en chef, celui-ci l’avait dissuadé de rejoindre le général de Gaulle – Vallette d’Osia lui avait, ex abrupto, fait part de cette intention – pour lui faire valoir qu’en France on avait besoin d’officiers tels que lui pour « préparer la revanche ». Ainsi avait-il le sentiment d’avoir « reçu sa mission » et le militaire qu’il était allait s’y engager avec détermination sans s’embarrasser d’autres considérations. On fait confiance au maréchal : il « roulera les Boches ». On n’aura d’ailleurs pas d’état d’âme pour prononcer le serment d’allégeance qui est alors exigé des officiers comme de tous les hauts fonctionnaires7. Pour ces militaires animés par l’amour de la patrie, la « mission » avait bien pour objectif la libération de la France asservie, même si la politique suivie pour cela pouvait paraître tortueuse. Mais l’univers de la politique leur était étranger ; on ne s’autorisait pas à la discuter, on s’en tenait à l’écart car elle était toujours suspecte de compromissions8.

De fait, dans le même temps, très tôt, les compromissions vont loin. Ainsi du sort fait aux Espagnols républicains réfugiés en France en 1939 et engagés par milliers à la Légion étrangère : faits prisonniers, ils ne sont pas dirigés vers les stalags, mais vers le camp de concentration de Mauthausen, qui deviendra ainsi le camp des Espagnols. On ne sache pas que Vichy ait protesté par la voix de sa délégation permanente auprès de la commission des prisonniers de Berlin. Ainsi encore de l’expérience vécue par la délégation française à la commission d’armistice siégeant à Wiesbaden. Son chef, le général Doyen, devait faire un témoignage accablant au procès Pétain9.

D’emblée les exigences allemandes outrepassent largement les clauses d’armistice. Le général Doyen bataille pied à pied. Trois fois il fait le voyage de Vichy ; à chaque fois il rencontre le Maréchal qui lui tient des propos apaisants le confortant dans son attitude. Peu après son retour à Wiesbaden, il a la surprise et la douleur de prendre connaissance des réponses du gouvernement français : elles acceptent l’inacceptable et sont signées Pétain. Il fait par ailleurs un rapport exposant que ce qu’il est amené à connaître au contact des Allemands lui montre que si l’Allemagne gagne la guerre, la France sera dépecée. Il est relevé et emprisonné10. Pour le général Doyen, très tôt, la politique de collaboration perd toute ambiguïté…

À partir de l’invasion de la zone Sud et de la dissolution de l’armée d’armistice en novembre 1942, la ligne à suivre s’impose d’évidence pour Vallette d’Osia comme pour ses cadres : l’amour de la patrie, qui n’a cessé de les animer aux ordres d’un gouvernement dont ils n’avaient jusque-là pas suspecté l’illégitimité, veut désormais que l’on reprenne la lutte, fût-ce contre ce même gouvernement, dans la mesure où celui-ci est désormais clairement sous contrôle de l’ennemi11.

Mais Vichy, ce n’est pas seulement, en politique extérieure, le choix de la « collaboration » avec l’occupant en attendant des jours meilleurs – on sait aujourd’hui que c’était au prix des pires compromissions –, c’est aussi, en politique intérieure, la « Révolution nationale » au nom de laquelle on substitue l’« État Français » à la République, la devise « Travail, Famille, Patrie » à « Liberté, Égalité, Fraternité ».

En arrière-plan, mesurons bien l’immense traumatisme de la défaite. À l’impensable désastre, il faut des explications. Il faut démasquer et poursuivre les responsables. On s’y emploie quasi d’emblée, et l’opinion est perméable. Si l’on en est arrivé là, c’est que l’on s’était détourné de la « France éternelle », la « fille aînée de l’Église », la France rurale, celle d’une « terre qui ne ment pas ». Qui en porte la responsabilité ? La démocratie en tout premier lieu et, très tôt, on poursuit et on emprisonne les acteurs de la défunte IIIe République. Les communistes, par ailleurs, s’imposent d’évidence à la vindicte. Le pacte germano-soviétique a conduit nombre d’entre eux en prison dès l’entrée en guerre. Vichy y ajoute l’obsession du « péril bolchevique », avec les « Rouges » comme ennemis de l’intérieur et bientôt « terroristes ». Ainsi, lorsqu’Hitler envahit l’Union soviétique en 1941, cette obsession conduit à donner à la « collaboration » une tout autre dimension qu’une habileté de circonstance. Alors même qu’on est sous la botte nazie, on en viendra à s’engager dans la Milice ou dans la Légion des volontaires français (lvf) pour, aux côtés des mêmes nazis, « lutter contre le bolchevisme ». Et ces volontaires, à la veille de leur départ pour le front russe sous uniforme hitlérien, entendront de la bouche du maréchal qu’ils « portent l’honneur de la France »12 … Les francs-maçons ne sont pas en reste comme fauteurs de déliquescence morale et de désastre. Enfin, dans un pays où nombreux sont les réfugiés venus des divers pays d’Europe dans les années tumultueuses qui ont précédé la guerre, les « apatrides » sont une cible de choix et, parmi eux, sur fond d’antisémitisme récurrent, les juifs.

Tout cela s’orchestre au nom de l’amour de la France meurtrie, à la radio, dans la presse, par voie d’affiche, dans les écoles. Jamais on ne s’était montré autant patriote, et la « Légion des combattants », créée pour accompagner cette « Révolution nationale », fait recette avec les effectifs considérables des anciens combattants. La vénérable figure du Maréchal apporte sa caution à la faveur d’un véritable culte13 qui apparaît aujourd’hui comme une étrangeté dans un pays qui a toujours cultivé l’esprit critique voire l’impertinence et l’irrévérence. On mesure là l’ampleur du désarroi de l’opinion.

En Haute-Savoie, très catholique et paysanne, ces thèmes peuvent trouver un écho. Mais surtout, face aux risques d’annexion par l’Italie fasciste de Mussolini, Pétain apparaît comme un rempart. Ainsi, « Savoyards d’abord, Français toujours, Italiens jamais ! », ils adhèrent initialement en masse à la Légion des combattants (vingt-cinq mille membres sur une population de deux cent cinquante mille) et sont plusieurs milliers à accueillir le Maréchal avec ferveur lors de sa venue à Annecy en septembre 1941.

Or, dès octobre 1940, si la politique de collaboration pouvait être ambiguë, la « Révolution nationale » se montre sans fard. Le 2 octobre 1940 est adoptée la « loi portant statut des juifs », confirmée et complétée le 2 juin 1941. Elle commence comme suit : « Nous, Maréchal de France, chef de l’État français, le conseil des ministres entendu, Décrétons : Article 1er. Est regardé comme juif, pour l’application de la présente loi, toute personne issue de trois grands-parents de race juive ou de deux grands-parents de la même race, si son conjoint lui-même est juif… » Elle se poursuit par l’interdiction pour les « juifs » ainsi définis d’occuper une très longue liste d’emplois publics et de professions et donc leur exclusion. Parallèlement, quelques jours plus tard, le 18 octobre, ce texte est complété par une autre loi : « Article 1er. Les ressortissants étrangers de race juive pourront, à dater de la promulgation de la présente loi, être internés dans des camps spéciaux par décision du préfet du département de leur résidence. »

Ainsi, dès l’automne 1940, hors toute pression de l’occupant, on établissait une discrimination entre Français au nom de la « race » ou de la religion et on usait des mêmes critères pour prescrire l’internement des étrangers. On tournait le dos à tout ce qui avait fait la France depuis des siècles. On ouvrait la voie – en avait-on conscience ? – à une terrible compromission dans ce qu’on devait appeler à Nuremberg le « crime contre l’humanité ».

Non, l’« État Français » n’était pas la France, et les professions de foi patriotiques de ses thuriféraires relèvent de l’escroquerie morale.

  • La Résistance : la France relevée

Face à cette France dévoyée se dresse, dès le 18 juin 1940, le général de Gaulle. Avec ses « compagnons » de la France libre, il va, quatre ans durant, incarner la France, la vraie France.

Il est aujourd’hui de bon ton de considérer que la légende gaullienne a hypertrophié le phénomène, tout comme celui, concomitant, de la Résistance intérieure, et que la réalité nationale était celle d’une allégeance massive à l’« État Français », avec la complaisance de l’Église catholique. On est ainsi passé d’une sous-estimation sinon occultation des méfaits de la « Révolution nationale » – on voulait oublier cette funeste parenthèse – à la thèse d’une compromission complaisante de la nation tout entière, donc de la France.

Il n’en est rien et, par exemple, s’agissant du sort fait aux juifs, si les lois antisémites et les rafles restent une tache imprescriptible, Serge Klarsfeld lui-même a bien établi que, parmi les pays d’Europe occupés, c’est en France que le plus grand nombre a pu être sauvé, grâce à l’engagement des Français qui ne se reconnaissaient en rien dans les outrances de Vichy.

Quant à l’Église, comment ne pas rappeler la « lettre au Maréchal » accompagnée d’une lettre pastorale du 30 août 1942 de monseigneur Théas, évêque de Montauban ? « Profondément émus par ce qu’on nous rapporte des arrestations massives d’israélites opérées la semaine dernière et des durs traitements qui leur ont été infligés, notamment au vélodrome d’hiver, nous ne pouvons étouffer le cri de notre conscience. C’est au nom de l’humanité et des principes chrétiens que notre voix s’élève pour une protestation en faveur des droits imprescriptibles de la personne humaine… » Ou encore la lettre pastorale du 6 septembre 1942 du cardinal Gerlier, archevêque de Lyon, plus souvent présenté comme un « maréchaliste » : « Mais qui voudrait reprocher à l’Église d’affirmer hautement, en cette heure sombre et en présence de ce qui nous est imposé, les droits imprescriptibles de la personne humaine, le caractère sacré des liens familiaux, l’inviolabilité du droit d’asile et les exigences impérieuses de cette charité dont le Christ a fait la marque distinctive de ses disciples ? C’est l’honneur de la civilisation chrétienne et ce doit être l’honneur de la France de ne jamais abandonner de tels principes… » Ou bien celle de monseigneur Saliège, archevêque de Toulouse : « Les Juifs sont des hommes, les Juifs sont des femmes. Les étrangers sont des hommes, les étrangères sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier. France, patrie bien-aimée, France qui porte dans la conscience de tous tes enfants la tradition du respect de la personne humaine, France chevaleresque et généreuse, je n’en doute pas, tu n’es pas responsable de ces horreurs… »

Et que dire, enfin, pour les protestants, de l’action du pasteur Boegner ou des pasteurs Trocmé et Theis au Chambon-sur-Lignon grâce auxquels un village entier s’est mobilisé pour cacher et sauver des dizaines d’enfants juifs.

Dans le même temps, en Haute-Savoie, un homme ne s’y trompe pas et son attitude va être déterminante pour faire de ce département l’un des hauts lieux de la Résistance. Son nom est François de Menthon. Il est l’héritier, avec le titre de comte, d’une famille installée depuis un millénaire sur les rives du lac d’Annecy, à Menthon-Saint-Bernard. À la déclaration de guerre, il est professeur de droit à l’université de Dijon. Mais surtout, il est l’un des dirigeants nationaux des mouvements des Jeunesses chrétiennes dont on mesure mal aujourd’hui l’ampleur qu’ils revêtaient alors. Il avait été l’un des fondateurs de la branche ouvrière, la Jeunesse ouvrière catholique (joc). Il était le président départemental du mouvement, dont les branches agricoles les Jeunesses agricoles catholiques (jac) et ouvrières étaient très développées dans ce département profondément marqué par le catholicisme.

Blessé et fait prisonnier lors de la campagne de 1940, il s’évade et rejoint sa terre natale. D’emblée, il prend ses distances avec Vichy, convaincu que la demande d’armistice a été une erreur et une faute. Dès novembre 1940, il crée, rédige et diffuse un journal clandestin intitulé Liberté afin d’éclairer ses concitoyens soumis à la seule propagande vichyssoise. Le mouvement qui s’esquisse fusionne en 1941 avec Combat d’Henri Frenay. Lorsque Jean Moulin est parachuté pour accomplir en France occupée la mission d’unification des forces de la Résistance que lui a donnée le général de Gaulle, il séjourne à Menthon-Saint-Bernard et c’est à François de Menthon qu’il confie la responsabilité du Comité des experts, devenu Comité général d’études, qui va préparer le programme politique de l’après-guerre et inspirera le Conseil national de la Résistance (cnr)14. Sous l’influence de cette personnalité respectée, la très catholique Haute-Savoie se détache de Vichy.

Lorsqu’en 1943 est instauré le Service du travail obligatoire (sto) qui enjoint à tout jeune Français de dix-huit à vingt-deux ans de partir travailler en Allemagne, le terrain est alors fertile pour que se développent des filières, sous l’égide de l’Action catholique, destinées à permettre à ceux qui veulent y échapper, les « réfractaires », de rejoindre les « maquis » qui se constituent alors dans les hautes vallées avec l’appui d’une population généreuse et accueillante. Les maquis de l’as les accueillent pour l’essentiel, avec un encadrement issu à la fois des dirigeants des Jeunesses catholiques et des officiers et sous-officiers du 27e bca.

Les cadres, civils et militaires, ont alors une conscience très forte d’être porteurs d’une « certaine idée de la France », selon l’expression immortalisée plus tard par le général de Gaulle. En témoigne une figure très représentative des jeunes dirigeants des Jeunesses catholiques qui allait devenir un personnage emblématique du maquis des Glières, Alphonse Métral15. Voulant caractériser ce qu’il appelle « l’esprit des Glières », il écrit : « Pas d’arrière-pensées, pas de calculs personnels, pas de visées partisanes, mais la France, rien que la France, qui méritait bien, pour eux, cet absolu dévouement. En se faisant l’âme d’une communauté fortement unie par les circonstances et par l’idéal, “l’esprit Glières” devint un élan fraternel unissant des hommes qui se sentaient responsables d’un même avenir. Cet “esprit Glières”, ce fut la volonté au service de l’espoir, l’enthousiasme de la jeunesse pour la liberté reconquise, la mystique de la libération en vue d’une France fraternelle qui serait comme une vaste extension de la communauté du Plateau. »

Il est vrai que, face à la France dévoyée de Vichy, Glières va se révéler comme un microcosme de la France relevée dans ce qu’elle a de meilleur. Aux cent cinquante hommes de l’as qui montent au plateau des Glières le 31 janvier 1944 aux ordres du lieutenant Tom Morel pour y accueillir des parachutages d’armes massifs attendus pour la pleine lune de février, se joint dès le lendemain un groupe important de républicains espagnols. Ils sont renforcés au fil des semaines, non seulement par d’autres éléments de l’as, mais aussi par deux détachements de francs-tireurs et partisans (ftp)16. Aux côtés de ceux de l’as, issus pour beaucoup des Jeunesses catholiques et encadrés par des officiers et sous-officiers de chasseurs alpins, voilà des jeunes communistes, voilà aussi des vétérans de la guerre d’Espagne, « Rouges » parmi les « Rouges », « violeurs de nonnes », selon la propagande de Vichy. La Nécropole nationale des Glières de Morette témoigne aujourd’hui de cette diversité : étoiles de David parmi les croix latines, cocardes espagnoles au côté de la cocarde nationale, patronymes savoyards, mais aussi de toutes les régions de France, mais encore espagnols, italiens, polonais, allemands, tous « morts pour la France ».

« Votre devise sera désormais “Vivre libre ou mourir” », lance Tom Morel à ses hommes rassemblés autour du drapeau frappé de la croix de Lorraine qui vient d’être hissé au sommet d’un mât de fortune le 20 février 1944. C’était rappeler, face à la France asservie de Vichy, que la France est d’abord terre de liberté. Une liberté qui vaut bien qu’à vingt ans on donne sa vie pour elle. Tom ajoute : « Ici, il n’y a plus ni as ni ftp, il y a l’armée française. » C’était affirmer que la France et son armée ne se définissent pas selon des clivages idéologiques. Par leur seule présence, dans leur diversité, tous ces hommes, face aux discriminations de l’« État Français », relevaient l’égalité, au-delà de toutes catégories. De la part de Tom Morel, pas de théorie a priori, mais, d’instinct, ce jeune officier redonne vie à une France pétrie d’humanisme au fil des siècles.

Son successeur, le capitaine Anjot, qui prend le commandement après que Tom soit tombé le 10 mars, ne le cède en rien : aux émissaires de la Milice qui proposent un sauf-conduit pour les hommes de l’as à condition qu’ils déposent les armes et que leur soient abandonnés les Espagnols et les communistes, il oppose une fin de non-recevoir méprisante.

Les populations sont à l’unisson. Très tôt, ce département montagneux et frontalier avec la Suisse était devenu un refuge pour nombre de personnes qui pouvaient craindre pour leur liberté. Les juifs tout particulièrement trouvent protection et assistance à la faveur de réseaux de solidarité où se retrouvent des hommes et des femmes de toutes catégories et de toutes conditions.

En 2007, l’un de ces enfants juifs de l’époque, Robert Moos, président de l’association israélite d’Annecy, aujourd’hui décédé, a procédé à une recherche systématique de ceux qu’il a appelés les « sauveteurs héroïques » de Haute-Savoie. Avec sa famille, il avait dû la vie sauve au commandant de la brigade de gendarmerie de la localité où ils se cachaient et il voulait s’acquitter d’une dette de reconnaissance. Deux cent cinquante noms sont ainsi sortis de l’ombre. Parmi eux, des paysans, des enseignants, des pêcheurs (pour la traversée du lac de Genève), des notables, des familles entières, des gendarmes, une trentaine de prêtres et de religieux. Tous ceux-là, dans l’« État Français » de la discrimination et de la haine, relevaient la fraternité.

C’est tout aussi vrai dans l’aide apportée aux maquis, qui n’auraient pu survivre sans l’assistance des populations paysannes des hautes vallées dans lesquelles ils étaient installés. Pour cela, des centaines de braves gens, restés le plus souvent dans l’anonymat, ont risqué la déportation et la mort. Tel sera particulièrement le cas lors de la dispersion du maquis des Glières à la fin mars 1944 devant l’offensive conjointe de la Wehrmacht et de la Milice. Combien de maquisards devront alors la vie à cette solidarité ! Ainsi les maquis pourront-ils se reconstituer et libérer le département par leurs seules forces dès la mi-août.

Évoquer ces tragiques événements d’il y a soixante-dix ans, c’est ainsi mieux comprendre ce qu’est la France, hier, aujourd’hui et demain. Une terre de liberté, liberté proclamée à Glières en février-mars 1944, liberté reconquise en Haute-Savoie par les seules forces unies de la Résistance en août. Une terre où, face aux honteuses discriminations édictées par Vichy, est proclamée et vécue l’égalité de tous en dignité et en droit, au-delà de toutes catégories idéologiques, politiques, religieuses ou sociales ; une égalité vécue dans les maquis, dans la lutte comme dans la victoire, Armée secrète et Francs-tireurs et partisans côte à côte. Une terre enfin de fraternité, où une population courageuse a pris le plus souvent tous les risques et payé parfois le prix fort pour porter assistance aux pourchassés et aider les maquis. C’était bien l’amour de la patrie et le service de cette France-là qui animaient ceux qui avaient allumé et entretenu la flamme de la Résistance, dans le droit fil de l’exhortation du général de Gaulle du 18 juin 1940, en Haute-Savoie comme ailleurs.

Les enseignants ne s’y trompent pas, qui conduisent leurs élèves par milliers sur les lieux de mémoire de la Résistance. Les générations nouvelles y reçoivent une leçon de citoyenneté autour d’une question centrale : au nom de quoi voulons-nous vivre ensemble dans notre pays de France au-delà de nos différences ? La réponse est une profession de foi patriotique, et ce patriotisme-là ouvre sur l’universel.

1 Les manuels Malet-Isaac et Le Tour de la France par deux enfants sont parmi les plus emblématiques. Voir l’article de Jean-Pierre Rioux dans ce même numéro.

2 À l’heure où l’inculture se conjugue avec la volonté de nuire pour employer cette même expression, sans majuscules ni guillemets afin de qualifier indifféremment la France d’aujourd’hui, le gouvernement ou l’État, il faut insister sur les majuscules et les guillemets : pour l’histoire, l’« État Français » qualifie le régime de Vichy, qui s’installe en 1940 en lieu et place de la République française. Et il faut se scandaliser qu’aussi bien la presse que nombre d’élus de la nation, sans doute le plus souvent par pure négligence, puissent en faire usage comme si l’expression n’était pas à jamais frappée d’infamie.

3 Cf. Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ?

4 Le parcours de son secrétaire général, Joseph Darnand, combattant d’élite de la Grande Guerre et de la campagne de 1940, est particulièrement illustratif des dérives perverses d’un « patriotisme » aux références dévoyées.

5 La lutte entre Milice et Résistance a été une lutte à mort. Les miliciens se montreront le plus souvent d’une barbarie dépassant celle de la Gestapo dans la traque des « terro » – selon leur expression –, leurs interrogatoires et leurs exécutions. Dans le même temps, les documents dont on dispose émanant d’eux expriment de ferventes professions de foi patriotiques et religieuses…

6 On ne soulignera jamais assez combien cette déclaration, avant tout accord entre belligérants, a précipité la « débâcle ».

7 Il est vrai qu’une thèse est alors souvent énoncée : il y aurait eu une répartition des rôles entre Pétain « le bouclier » et de Gaulle « l’épée ».

8 Il n’est pas sûr que cela ait beaucoup changé sept décennies plus tard.

9 Joseph Kessel, L’Heure des châtiments. Reportages 1938-1945, Paris, Tallandier. La déposition peut être consultée dans son intégralité dans le compte rendu des audiences publié en 1945 par la Haute Cour de justice (Imprimerie des journaux officiels, audience du samedi 28 juillet 1945, pp. 94-98).

10 Un exemplaire de son rapport était parvenu à Londres. Le 19 août 1944, il sera aux côtés des chefs de la Résistance recevant à Annecy du commandant des forces d’occupation l’acte de capitulation qu’ils viennent de lui imposer. Il commande l’armée des Alpes, issue des maquis, pour la dure campagne de l’hiver 1944-1945.

11 C’est très exactement l’attitude du général de Lattre qui lui vaut arrestation et condamnation par Vichy avant qu’il ne s’évade de sa prison de Riom pour rejoindre Alger. C’est aussi celle du général Frère, qui devient chef de l’organisation de résistance de l’armée, ou du général Delestraint, chef de l’Armée secrète, qui disparaîtront tous deux en camp de concentration. À noter que le général Frère avait, comme gouverneur militaire de Lyon, présidé le tribunal militaire de Clermont-Ferrand qui avait, le 2 août 1940, condamné le général de Gaulle à mort par contumace pour trahison… Extrême complexité de temps tragiques.

12 Au-delà des atteintes de l’âge (cf. le mot du général de Gaulle : « La vieillesse est un naufrage »), il y a une énigme Pétain, que son procès n’a pas levée.

13 Nombreux sont encore aujourd’hui ceux qui se souviennent d’avoir, enfants, chanté Maréchal, nous voilà, dont l’interprétation faisait partie du rituel de l’école.

14 Menacé d’arrestation, François de Menthon gagne Alger en 1943. Nommé commissaire à la Justice puis garde des Sceaux du gouvernement provisoire du général de Gaulle, il lui revient, à la Libération, de conduire la politique d’épuration, ce qui lui vaudra beaucoup d’ennemis selon que l’on ait jugé celle-ci trop rigoureuse ou, a contrario, trop clémente. Il sera procureur pour la France au procès de Nuremberg et on lui doit largement la définition de la notion de « crime contre l’humanité ». L’un des fondateurs du Mouvement des patriotes républicains (mpr), il est député de la Haute-Savoie jusqu’en 1958. Bien que son admiration pour le général de Gaulle ait été sans restriction, il s’oppose alors à lui, estimant que la constitution qui allait devenir celle de la Ve République est trop à la mesure du grand homme et pourrait à l’usage se révéler problématique. Sans doute faut-il voir dans la vindicte que lui vouera alors l’appareil gaulliste un quasi-ostracisme qui fait qu’il est aujourd’hui le grand oublié de l’histoire de la Résistance. Il est vrai que sa très grande humilité personnelle ne le conduisait pas à se mettre en avant. Maire de sa commune jusqu’en 1977, il meurt à Menthon-Saint-Bernard en juin 1984.

15 On a retrouvé dans ses archives les trois lettres pastorales citées plus haut, ronéotypées à l’époque, ce qui témoigne de leur très large diffusion.

16 L’existence très ancienne d’une minorité active d’opposants au conservatisme traditionnel dans certaines zones du département, notamment en Faucigny et en Chablais, ajoutée au développement d’une classe ouvrière encore embryonnaire, constitue très tôt un terrain favorable à la résistance communiste face à Vichy, puis à l’occupant. C’est sur ce terrain que se forment des unités de Francs-tireurs partisans (ftp). Mais, globalement, la distinction entre as et ftp ne prendra jamais en Haute-Savoie la coloration idéologique qui a pu se développer ailleurs et la fusion des deux dans les Forces françaises de l’intérieur pourra se faire sans problème majeur.

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