Le fil Inflexions

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N°19 | Le sport et la guerre

Dominik Manns

Leni Riefenstahl/Georges Perec : un olympisme martial

« J’ai toujours été frappé par quelque chose qu’il y avait d’ultra-organisé, d’ultra-agressif, d’ultra-oppressant dans le système sportif ; et... l’une des premières images qui pour moi rassemble le monde nazi et le monde du sport, ce sont les images du film de Leni Riefenstahl qui s’appelle Les Dieux du stade1. »

  • 1936

Le 1er août 1936, le chancelier allemand Adolf Hitler ouvre les onzièmes Jeux olympiques d’été à Berlin. L’idéal olympique, à première vue étranger aux conceptions national-socialistes, y sera détourné à des fins de propagande et d’exaltation idéologique. Ces jeux, les premiers organisés en Allemagne, seront couverts par la cinéaste Leni Riefenstahl, dont le film Olympia (en français, Les Dieux du stade) sortira en salles en 1938.

Cinq mois plus tôt, le 7 mars, naissait l’écrivain Georges Perec, dont l’enfance et l’œuvre seront profondément marquées par la guerre. Son père, engagé volontaire au 12e régiment étranger d’infanterie, est tué au front en juin 1940 ; sa mère est déportée à Auschwitz où elle meurt en 1943. Grâce à la lucidité de celle-ci et à son statut d’orphelin de guerre, le jeune Perec parvient à se réfugier à la fin de l’année 1941 à Villard-de-Lans, ce qui lui a probablement sauvé la vie.

  • Silences

Lorsqu’au cours des années 1970 Georges Perec entreprendra d’écrire son autobiographie, il sera confronté à une double difficulté, à un double silence : celui d’une enfance anéantie par la disparition de ses parents, dont il ne garde que des souvenirs lacunaires, et celui d’une enfance pour ainsi dire recouverte, voilée, sinon volée par l’« Histoire avec sa grande hache », comme il l’écrit, une histoire collective si forte et si pesante, « la guerre, les camps », qu’elle le privera de sa propre histoire individuelle.

  • Sons

Le projet de Leni Riefenstahl, née en 1902, est de donner à ces « jeux du retour », véritable réhabilitation de l’Allemagne sur la scène internationale, un retentissement à la hauteur de l’organisation spectaculaire de l’événement. Les jeux apparaissent comme un puissant instrument de propagande, une caisse de résonance qui polit et amplifie l’idéologie hitlérienne, et que la cinéaste devra sublimer. Des moyens considérables sont investis dans Olympia, qui feront du film un succès international à sa sortie en salles (en dehors des États-Unis et de l’Angleterre déjà hostiles à l’Allemagne) et, aujourd’hui, un documentaire sportif reconnu pour ses qualités cinématographiques, en dépit de sa fonction première : faire l’apologie des jeux nazis. Alors que le texte de Perec se constitue autour de vides et de silences, signes de sa difficulté à se remémorer et à se confronter à l’Histoire et à son histoire personnelle, ce qui frappe d’abord dans Olympia, c’est l’importance de sa bande-son, qu’il s’agisse des acclamations de la foule, d’une musique omniprésente dans les stades ou accompagnant le film lui-même, ou des observations enflammées des commentateurs : l’œuvre est destinée à entrer avec assurance dans l’Histoire.

« L’incompréhension, l’horreur et la fascination se confondaient dans ces souvenirs sans fond. »

  • Souvenirs

L’histoire de l’autobiographie de Perec, W ou le souvenir d’enfance, parue en 1975, est complexe. Tout commence avec la psychothérapie qu’entreprend le jeune Perec auprès de Françoise Dolto en 1949, cure créative au cours de laquelle il inventera un monde imaginaire, une île nommée W, dont les habitants se consacrent exclusivement au sport. Ce fantasme enfantin, il l’oublie ensuite complètement pour s’en rappeler brutalement vingt ans plus tard. W est désormais un souvenir d’enfance, celui du titre du livre. S’accrochant à ce souvenir fragmentaire, y voyant sans doute une façon indirecte pour l’enfant qu’il était de parler du traumatisme de la guerre, Perec, devenu un écrivain reconnu, va le reformuler, le développer, le recréer jusqu’à en faire un étonnant récit à mi-chemin des romans de Jules Verne et d’une minutieuse étude ethnographique. Le héros-narrateur de ce récit est un déserteur, Gaspard Winckler, qui se voit un jour confier une étrange mission : retrouver l’enfant dont le nom figure sur des papiers d’identité qui lui ont été remis par une mystérieuse organisation, un enfant dont il porte donc le nom. Mais au lieu de cet enfant, c’est une île appelée W que le narrateur va découvrir et décrire, une île où évolue une société du sport apparemment idéale, en réalité brutale et totalitaire, où quatre villages s’affrontent sans fin au cours de dérisoires et mécaniques olympiades, laissant apparaître une violence de plus en plus explicite. D’un souvenir d’une enfance blessée, Perec fait donc un cauchemar athlétique qui en révèle la signification réelle.

« La fière devise “Fortius Altius Citius”, qui orne les portiques monumentaux à l’entrée des villages, les stades magnifiques aux cendrées soigneusement entretenues, les gigantesques journaux muraux publiant à toute heure du jour les résultats des compétitions, les triomphes quotidiens réservés aux vainqueurs, la tenue des hommes : un survêtement gris frappé dans le dos d’un immense W blanc, tels sont quelques-uns des premiers spectacles qui s’offriront au nouvel arrivant. »

  • Soldats

Olympia montre des jeux de 1936 la constante confusion d’une idéologie martiale – dont le corps social, tourné depuis l’enfance vers une guerre réparatrice, est profondément imprégné – et du sport. Au-delà de la mainmise du parti nazi sur l’événement lui-même, de l’organisation millimétrée, de la hiérarchisation des sportifs, du culte de l’effort, de l’apologie du corps athlétique, du dépassement de soi, de la dimension patriotique de ces jeux où les sportifs allemands dominèrent le palmarès en dépit des victoires du quadruple médaillé d’or noir Jesse Owens dans les épreuves reines de l’athlétisme, d’une forme de conflit par procuration et par anticipation, c’est l’omniprésence des uniformes qui frappe le spectateur, ceux portés par la délégation allemande entrant dans le stade en faisant le salut nazi, celui du vainqueur d’une course qui vient recevoir sa médaille, ou encore ceux des starters du cross. On observe une véritable porosité entre les univers de la politique et du sport. L’uniforme nazi est un élément clé de la militarisation des esprits ; la revanche de 1918 n’est jamais loin. Par ses jeux, l’Allemagne de 1936 expose sa puissance militaire ; le sport est alors pensé comme un vecteur efficace de la propagande nazie.

  • Structure

Perec, amateur de contraintes et de formes originales d’écriture, part donc d’un souvenir pour créer un récit autour du sport. Mais W ou le souvenir d’enfance comporte une seconde face : chaque chapitre pair relate des souvenirs, de la petite enfance à la fin de la guerre, comme le ferait n’importe quelle autobiographie traditionnelle. La lecture fait ainsi alterner récit autobiographique et histoire de W. Le procédé peut désarçonner à première vue, tant ces deux textes paraissent étrangers l’un à l’autre. Mais peu à peu le lecteur comprend qu’ils sont parfaitement complémentaires et que le sens de ce rapprochement lui est donné implicitement.

« On peut dire, de ce point de vue, qu’il n’existe pas de société humaine capable de rivaliser avec W. Le struggle for life est ici la loi ; encore la lutte n’est-elle rien, ce n’est pas l’amour du sport pour le sport, de l’exploit pour l’exploit, qui anime les hommes W, mais la soif de la victoire, de la victoire à tout prix. »

  • Sport

L’île du sport, où la compétition est aussi barbare que dérisoire, doit donc être comprise comme une métaphore des camps d’extermination. L’existence dans ceux-ci d’un simulacre de sport visant à humilier et à affaiblir les prisonniers est rapportée aussi bien par Primo Levi dans Si c’est un homme, par David Rousset dans L’Univers concentrationnaire que dans le Maus d’Art Spiegelman. Le souvenir de Perec n’est donc pas vraiment un souvenir d’enfance, mais plutôt une transposition désignant implicitement ce qu’il n’a pas connu en tant que victime ou témoin, mais ce dont il a directement souffert. La distance du survivant lui a fait réécrire le camp sous la forme décalée d’un totalitarisme olympique, d’une contre-utopie sportive. Ce déplacement, au vu du film de Riefenstahl qui contient implicitement, en la maquillant, tout ce qui constitue la barbarie nazie, n’est pas si grand que cela. L’île W, parce qu’elle soumet, organise, épuise et anéantit une population, est bien un camp de concentration. Qu’un enfant de treize ans ait inventé cette équivalence s’explique donc.

« Les lois du sport sont des lois dures et la vie W les aggrave encore. Aux privilèges accordés, dans tous les domaines, aux vainqueurs s’opposent, presque avec excès, les vexations, les humiliations, les brimades imposées aux vaincus. »

  • Stigmates

Chez Riefenstahl et chez Perec, à l’image comme dans le texte, c’est l’utilisation du corps qui frappe, le discours que tous deux font tenir à son effort et à sa souffrance. Corps idéalisés pour la cinéaste allemande, par le ralenti, les contre-plongées, les éclairages valorisants, l’effort filmé au plus près, la référence à la statuaire grecque, le choix d’épreuves mettant l’accent sur la chorégraphie et la plastique des sportifs (gymnastique, plongeon, marathon). Corps martyrisé pour l’écrivain français, chez qui les athlètes souffrent physiquement et mentalement, sont maltraités, ou honorés, de façon parfaitement arbitraire : le corps de l’athlète traduit à lui seul la charge condamnatrice de l’auteur tant la perte de dignité dont il souffre revient à nier son humanité.

« Les orphéons aux uniformes chamarrés jouent L’Hymne à la joie. Des milliers de colombes et de ballons multicolores sont lâchés dans le ciel. Précédés d’immenses étendards aux anneaux entrelacés que le vent fait claquer, les dieux du stade pénètrent sur les pistes en rangs impeccables, bras tendus vers les tribunes officielles où les grands dignitaires W les saluent. »

  • Spécularité

À première vue, les olympiades de W sont un décalque fidèle de celles de 1936. En plus d’une société eugéniste, pratiquant l’endoctrinement de ses enfants, on y retrouve le même sens du grandiose, les mêmes bannières, la même organisation minutieuse, les mêmes épreuves. Mais celles-ci perdront peu à peu leur sens premier pour devenir ce qui dans le mot épreuve désigne la souffrance. Les athlètes W sont constamment mis à l’épreuve, sans répit et sans que leur effort n’ait de sens. Au fond, le texte de Perec devrait être lu comme une inversion rigoureuse de l’olympisme de Riefenstahl, ou plutôt comme son dévoilement, son éclaircissement. Perec pousse l’idéal olympique vers le cauchemar qu’il porte en germe.

« Il faut les voir, ces athlètes squelettiques, au visage terreux, à l’échine toujours courbée, ces crânes chauves et luisants, ces yeux pleins de panique, ces plaies purulentes, toutes ces marques indélébiles d’une humiliation sans fin, d’une terreur sans fond, toutes ces preuves administrées chaque heure, chaque jour, chaque seconde, d’un écrasement conscient, organisé, hiérarchisé, il faut voir fonctionner cette machine énorme dont chaque rouage participe, avec une efficacité implacable, à l’anéantissement systématique des hommes. »

1 Georges Perec, « Conversation avec Eugen Helmlé », 6 juin 1975. Les citations de cet article sont extraites de W ou le souvenir d’enfance (1975). Voir l’exposition en ligne que le musée américain de la mémoire de l’holocauste consacre aux jeux de Berlin : www.ushmm.org/museum/exhibit/online/olympics/?lang=en

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