Le fil Inflexions

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20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°38 | Et le sexe ?

Yann Andruétan

Wargasme

« J’adore l’odeur du napalm au petit matin »

Colonel Kilgore (Apocalypse Now)

Deux spectacles fascinent les hommes : la pornographie et la guerre. La mise en scène du sexe comme celle de la violence possède en effet un fort pouvoir d’attraction. Sade et Georges Bataille ont montré la nature du lien qui les unit : on jouit de l’autre en le soumettant. Mais il s’agit d’un cas particulier qui n’a pas grand-chose à voir avec la violence guerrière, et qui renvoie à la perversion dans son sens moral et psychologique. La violence guerrière, elle, est exercée par des individus qui ne sont pas des pervers et qui ne jouissent pas de causer du mal, en tout cas jusqu’à un certain point. Il faut rappeler que dans le combat moderne très peu de combattants sont exposés directement à leur adversaire et que ceux qui le sont en gardent souvent une trace qui peut aller jusqu’au trauma.

Ce lien entre sexe et violence est évident dans la nature tant il semble que la sexualité animale, qui se limite à la reproduction, soit marquée du sceau de la violence. Chez les mammifères, celle-ci prend la forme de duels auxquels se livrent les mâles pour séduire les femelles et de coït généralement brutal. Chez nos proches cousins chimpanzés, le contrôle des femelles implique pour le mâle dominant une stricte surveillance de ses congénères qui peut conduire à des actes violents. Et les bonobos ? Certes ces cousins du chimpanzé sont réputés pour régler les conflits internes par des relations sexuelles, mais il s’agit d’une exception dans le monde animal.

Chez les humains, la bipédie a profondément modifié la sexualité. Chez la plupart des hominidés, le changement de couleur des organes génitaux de la femelle, qui généralement se teintent de rouge, signale aux mâles que celle-ci est réceptive à un rapport. Or, avec la verticalité, les organes génitaux de la femme disparaissent et il n’y a plus de signaux visuels pour les mâles. Il faut donc utiliser d’autres moyens. En outre, la décorrélation entre reproduction et sexualité a accentué le phénomène qui oblige les êtres humains à inventer des jeux relationnels (comportementaux, langagiers…) afin de rencontrer l’autre sexe.

Mais demeure un lien obscur entre sexe et violence, entre guerre et jouissance, que je vais brièvement évoquer à travers plusieurs exemples : celui de l’addiction aux jeux et à la pornographie, celui de l’extase dans la bataille, l’arme, le sexe et la sexualité en temps de guerre.

  • First Person Shooter ou la jouissance de l’œil

En Afghanistan, j’ai été surpris par l’usage fait des jeux vidéo par la grande majorité des soldats. Ces derniers se mesuraient en réseau avec des jeux de tirs à la première personne. Pour ceux qui ne sont pas familiers de cette culture, dans ces jeux, le joueur dirige un personnage en caméra subjective et doit éliminer des adversaires ; en réseau, il peut rejoindre une équipe et affronter d’autres joueurs. Les thèmes les plus fréquents sont la Seconde Guerre mondiale, la période contemporaine ou encore la science-fiction. Ces jeunes soldats, quand le service était terminé ou lorsqu’ils rentraient d’une mission où ils avaient parfois fait usage de leur arme, jouaient donc à la guerre. J’ai observé cela chez les Français, mais aussi dans la plupart des autres armées, notamment américaine, qui avaient installé de vastes salles dédiées à cette activité. Je m’en étonnais car, dans le même temps, le spectacle de la violence m’était devenu insupportable et je ne pouvais comprendre comment on pouvait vouloir s’y confronter encore, même virtuellement.

Il n’est pas anecdotique que, dans les années 2000, un nouveau terme soit apparu en sociologie et dans la communauté des gamers : le wargasm, contraction de war et orgasm, qui décrit l’excitation et la fascination pour les jeux vidéo de guerre. Des jeux particulièrement populaires, notamment chez les adolescents, qui sont à la fois un défi ludique comme jeux d’adresse, et une immersion intense dans une histoire du fait de la position subjective du joueur, de la bande-son et de la réalisation. Il faut reconnaître à certains un grand réalisme historique. L’armée américaine n’a d’ailleurs pas hésité à les utiliser pour attirer de nouvelles recrues en suggérant une proximité avec la réalité.

Le jeu vidéo partage avec la pornographie d’être un plaisir spéculaire. C’est le fait de voir une action, quelle qu’elle soit, qui apporte une excitation. Comme le montre le neuroscientifique Alain Berthoz dans Le Sens du mouvement1, les zones du cerveau dévolues à ces actions sont elles aussi activées. Dans Au Combat2, Jesse Glenn Gray évoque cette jouissance de l’œil devant le spectacle du combat, et le plaisir qu’éprouve le combattant à voir se déployer et s’exercer autant de puissance.

Les jeux vidéo de guerre partagent également avec la pornographie le douteux privilège d’être un substitut. La réalité sur le terrain est frustrante pour le soldat : se préparer, attendre, longtemps, pour qu’il ne se passe rien ou quelque chose qui n’est pas comme ce qu’il avait imaginé. Comme dans une rencontre amoureuse… On peut donc faire l’hypothèse que c’est un moyen de poursuivre l’excitation de l’action ou du sexe en gommant les aspects frustrants et en allant directement au cœur de l’action. In media res, quelle que soit la chose.

  • Facies Victoria

L’extase de la bataille existe sans doute depuis aussi longtemps que la guerre. Ainsi Jules César décrit le cas d’un légionnaire, le seul qu’il cite nommément dans ses Commentaires, qui, avec son chef, quitta la ligne pour aller combattre seul. Pour John E. Lendon dans Soldats et Fantômes3, ce cas n’était pas exceptionnel car le légionnaire était pris entre l’exigence de la Disciplina, qui l’obligeait à garder sa place, et celle du Vir, le courage, qui le poussait à chercher la gloire individuelle. On connaît aussi les descriptions faites par César, mais aussi par d’autres historiens antiques, de guerriers celtes combattant nus ou des bersekers (« guerriers fauves ») vikings. Le corps soumis à une tension intense dans la bataille s’affranchit alors du contrôle de l’esprit. Il s’échappe à lui-même, ce qui rejoint le sens du terme ex-stase, qu’il partage avec le champ lexical propre au sexe.

« La guerre, c’est comme le sexe : beaucoup d’attente pour un bref épisode d’excitation. » Au-delà du trait d’esprit, il y a là une vérité. Le combat et le sexe font appel à l’esprit et au corps, à la même attention à autrui puis à sa disparition dans l’acte, l’abandon du corps.

  • Ça, c’est mon fusil

« Ce soir, tas de vomi, vous coucherez avec votre flingue ! Vous le baptiserez d’un nom de fille, parce que c’est le seul petit minou que vous pourrez vous cogner. Le temps de la main au panier avec la Marie-Jeanne qui a la chatte pourrie à travers son p’tit slip rose de pucelle, c’est terminé ! C’est avec ça que vous tirerez votre coup, avec cette arme d’acier et de bois, et en plus faudra lui être fidèle ! »4, dit le sergent Hartman à ses hommes dans Full Metal Jacket.

Je ne tomberai pas dans le raccourci facile du parallèle entre arme et phallus qui ne satisferait que les psychanalystes. On ne sait pas très bien d’ailleurs si Hartman fait référence au fusil comme substitut phallique ou comme ersatz de petite amie. Mais il est certain qu’il existe une satisfaction profonde à faire usage de son arme ou à voir une arme en action. Elle est un instrument de puissance, qui donne du pouvoir. La voir en action transmet ce sentiment de toute-puissance d’autant plus quand l’enthousiasme est partagé.

Évidemment il y a un lien avec la sexualité, avec toute forme d’excitation d’ailleurs, car violence et sexe font appel aux mêmes circuits du plaisir dans notre cerveau. Dans une autre scène de Full Metal Jacket, Kubrick met magistralement en scène ce lien entre sexe et arme : les recrues défilent une main sur leurs parties génitales et l’autre sur leur fusil en scandant une déclaration d’amour adressée à ce dernier. Le sergent instructeur leur demande d’ailleurs de le nommer et de dormir avec. Il y a là une ultime transgression qui permet à Kubrick, comme il l’avait fait dans Orange mécanique, de montrer la perversité de la violence qui inverse les valeurs femme/vie, arme/ mort en les dissociant puis en les associant sous la forme arme/sexe (vie) et femme/mort. Aux États-Unis, on peut voir des vidéos où de jeunes et jolies jeunes femmes tirent en bikini avec des armes de guerre de tout calibre. Il semble que cela constitue le fantasme de beaucoup.

  • De la vie sexuelle en temps de guerre

Le lien entre violence et sexe va au-delà de ces questions, et on peut le repérer dans les deux registres des abus sexuels et de la sexualité en temps de guerre. Faut-il voir un lien entre l’excitation provoquée par la violence, et surtout la disparition des limitations à son exercice, et l’excitation sexuelle, et donc certains crimes comme les abus ou les viols ? La question est complexe et ne peut être traitée sur une simple hypothèse d’une causalité linéaire. Les facteurs participant à ce type d’exactions sont nombreux comme, par exemple, la spéciation qui différencie l’adversaire de l’humanité et facilite le passage à l’acte. Ces crimes sont aussi liés à la nature des conflits et des protagonistes. Ils sont plus rares dans une armée organisée où la loi est bien intégrée qu’au sein d’une bande de rebelles n’obéissant qu’à elle-même et ne rendant compte à personne.

Beaucoup plus que la violence, le problème est donc la disparition des régulateurs du sens éthique. Ce n’est pas le fait d’avoir participé à Stalingrad qui a fait de nombreux soldats russes des violeurs en Allemagne, d’autant que l’immense majorité d’entre eux n’avait pas participé à ces combats. Il faut y voir plutôt la conjonction d’une atmosphère mêlant stress, violence et sensation de mort imminente, et l’effet d’une propagande qui a promu une sorte de droit à la vengeance dont les femmes allemandes étaient à la fois les symboles et les victimes.

À l’inverse, des anthropologues comme des historiens ont décrit chez certains peuples guerriers des comportements homosexuels avant une bataille. Dans Carnage et Culture5, Victor Davis Hanson explique comment chez les Zoulous l’habitude est prise par les anciens d’imposer un rapport homosexuel avant une bataille. Sans doute plus une façon d’apaiser le stress que la continuation de l’excitation du combat.

Si ces cas sont exceptionnels, les périodes de guerre semblent propices à des rapprochements plus que romantiques avec l’autre sexe. Les gi américains décrivent l’Angleterre comme un lieu où les rencontres étaient faciles. Sans doute parce que beaucoup de jeunes Anglais étaient depuis longtemps absents de leur foyer et que les Américains arrivaient en sauveurs. La solitude, l’éloignement des conjoints comme la proximité d’une mort proche et invisible semblent avoir libéré les hommes et les femmes de cette époque d’un certain nombre d’inhibitions. Il s’agit là de la face « heureuse » de ces rapprochements. Les armées française en Italie et américaine en Normandie ont laissé dans leur sillage de nombreux viols. La désinhibition progressive à la violence semble s’étendre à la désinhibition au viol. Les tabous fondamentaux s’effondrent et laissent place à l’anomie.

  • Sade ou Clausewitz

Sade et Clausewitz sont contemporains et auraient pu se croiser, même si on imagine mal le distingué Prussien à Charenton. Ils incarnent tous les deux, pour le meilleur et pour le pire, une certaine approche de la violence. Pour le divin marquis, elle est une jouissance. En imposant sa volonté à autrui et en contemplant le spectacle produit, l’auteur et le spectateur éprouvent du plaisir. Pour le théoricien de la guerre, vaincre, c’est imposer sa volonté à l’adversaire pour l’amener à traiter et à se soumettre. Étrange parallèle dans le vocabulaire et plus étrange encore convergence. Mais Sade va plus loin que Clausewitz en dévoilant ce que le second n’évoque pas : il y a dans la violence une tentation perverse qui ne demande qu’à se réaliser.

Le sexe comme la violence est un déchaînement qui embrase le corps et l’esprit, et qui va même plus loin en nous rappelant que nous avons un corps pesant et dolent. Il n’y a pas besoin des acrobaties théoriques de la psychanalyse pour y voir un lien. Tous deux nous renvoient à la réalité de notre humanité centrée autour de la satisfaction de nos besoins : être en sécurité, manger, se défendre, avoir du plaisir et se reproduire. Mais il y a un point sur lequel les deux auteurs sont d’accord : dans le sexe comme dans la violence, il n’y a pas de vertu.

1 A. Berthoz, Le Sens du mouvement, Paris, Odile Jacob, 1997.

2 J. G. Gray, Au combat. Réflexions sur les hommes et la guerre [1959], Paris, Tallandier, 2012.

3 J. E. Lendon, Soldats et Fantômes. Combattre pendant l’Antiquité, Paris, Tallandier, 2009.

4 “Gunnery Sergeant Hartman: Tonight, you men will sleep with your rifles. You will give your rifle a girl’s name because this is the only pussy you people are going to get. Your days of finger-banging ol’ Mary J. Rottencrotch through her pretty pink panties are over! You’re married to this piece. This weapon of iron and wood. And you will be faithful.”

5 V. D. Hanson, Carnage et Culture, Paris, Flammarion, 1999.

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