Le fil Inflexions

Les 19 et 20 juillet, Inflexions sera au salon du livre de Saint-Cyr Coëtquidan

20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°37 | Les enfants et la guerre

Jean-René Bachelet

Enfant de la guerre,
enfant de troupe, homme de guerre ?

Comme tous les « pupilles de la nation », je suis un enfant de la guerre. Si j’ajoute que cela n’est sans doute pas étranger au fait que j’ai été « enfant de troupe » à l’âge de dix ans pour toute ma scolarité et que j’ai ensuite fait une carrière militaire complète jusqu’à l’âge de soixante ans, de sorte que j’ai passé cinquante ans sous l’uniforme, on pourra être porté à considérer que je devrais être un cas d’école pour illustrer le thème « l’enfant et la guerre ».

Né de la guerre, élevé pour la guerre, voué à la guerre ? La réponse s’accommode mal des idées reçues. Mais le mieux est encore que je dise ce qu’il en est pour que l’on puisse en juger.

  • Première enfance

J’ai vu le jour le 13 mars 1944 en pays bourguignon, à la maternité de Beaune, qui était encore située, à l’époque, dans le cadre prestigieux des Hospices hérités du Moyen-Âge. Mon village est un hameau de moins d’une centaine d’âmes, distant de deux kilomètres de Ladoix-Serrigny, commune qui borde le pied du coteau de Corton. Mais, à Corcelles, rejetés vers la plaine, nous sommes plutôt au milieu des bois et des champs que dans les vignes. Avec mes parents et ma sœur aînée de deux ans, nous habitons une petite ferme composée de deux pièces d’habitation, d’une grange et d’une écurie. Sans oublier un puits, car il n’est d’eau que celle que l’on va y « tirer » avec un seau accroché à une chaîne passant dans une poulie, et un terrain contigu qui permet de cultiver pommes de terre et légumes qui subviennent, avec les poules et une oie, à l’essentiel de notre alimentation. Dans l’écurie, une vache cohabite avec un cheval. C’est dire si, pour vivre, mon père a pour activité essentielle de faire des « journées » chez les paysans mieux lotis et dans les vignes du coteau. Mais cela, je n’en parle que par extrapolation, car ce père, j’étais trop jeune pour m’en souvenir.

Dans cette époque noire de l’histoire de France, nous sommes en zone occupée depuis bientôt quatre ans. Une Résistance active s’est développée, notamment du fait de la proximité de la ligne de démarcation et de la voie ferrée Paris-Lyon-Marseille, qui constitue un objectif stratégique. Mon père en est, tout comme son beau-frère Roger, le frère de ma mère. Celui-ci est arrêté le 4 mai 1944, torturé dans le village même, déporté à Neuengamme, d’où il ne devait jamais revenir. Il avait vingt-six ans.

Dans la nuit du 7 au 8 juin, mon père fait partie d’un groupe chargé de réceptionner un parachutage dans une prairie située en bas du village. Au petit matin, rien n’est venu. Mon père et l’un de ses camarades reçoivent mission de rester sur place à toutes fins utiles tandis que les autres membres du groupe se dispersent. L’écho d’une fusillade répercuté par les bois alentour réveille le village. La Gestapo vient de surgir. Mon père est tué dans la grange de la ferme limitrophe de la prairie ; son camarade parvient à s’enfuir vers les bois où il sera rattrapé et connaîtra le même sort. Mon père n’est pas identifié : il est méconnaissable et ses papiers le prénomment Charles, or tout le monde l’a toujours appelé Lucien. Voilà qui évitera à ma mère, dans son modeste logis à quelques centaines de mètres de là, d’avoir à s’expliquer sur la présence d’au moins une arme cachée dans le grenier. Le maire reçoit l’ordre de faire disparaître le corps de ce « terroriste » sur place, au bord du chemin. Il prend sur lui de le faire transporter au cimetière et l’inhumation a lieu le jour même, en sa seule présence.

N’ayant jamais connu ce père – j’avais moins de trois mois –, je n’en ai jamais conçu de chagrin. Quand, à l’âge où s’éveille la conscience, j’ai compris qu’il était « mort pour la France », tout comme mon oncle, j’en étais fier et je me disais que c’était vraiment quelque chose, la France, pour qu’on puisse, ainsi, donner sa vie pour elle.

L’école de Corcelles, car ce modeste hameau avait son école, n’allait pas me détourner de cette idée. Elle était dénommée « école enfantine » et comportait une classe unique pour la quinzaine de garçons et de filles de cinq à quatorze ans qui la fréquentaient. C’est ainsi que je n’ai eu qu’un instituteur. Sorti de l’École normale en 1916, le visage émacié, les traits sévères, il portait un costume élimé, ravaudé de multiples reprises telles que l’on savait alors les faire et qui était sans doute le seul qu’il eût jamais possédé, avec un faux col en celluloïd. Il était chaussé de sabots de bois, les uns pour l’intérieur, dont la semelle était garnie de morceaux de pneus de vélo pour amortir le bruit sur les dalles, les autres pour l’extérieur. Son prestige se nourrissait d’une écriture parfaite, en pleins et déliés, à la plume bien sûr, mais même à la craie sur le tableau noir. Il confectionnait lui-même l’encre violette dont il remplissait les encriers dont chaque pupitre était pourvu dans l’alvéole ménagée à cet effet ; il nous envoyait pour cela actionner la pompe à balancier du puits dans la cour afin d’en rapporter de l’eau dans laquelle il délayait une poudre qui se transformait en une encre dont l’odeur imprégnait la classe. Sur l’un des murs, un grand planisphère portait à notre attention la carte du monde. Tout ce qui était français était colorié en rose. Or il y avait du rose partout : de l’Afrique du Nord à l’Afrique équatoriale française (aef), en passant par l’Afrique occidentale française (aof), de Madagascar à la lointaine Indochine, de l’Océanie aux Antilles et à la Guyane, pour revenir, bien sûr, à l’Hexagone flanqué de la Corse. C’était beau ; c’était grand la France.

Quand j’ai eu huit ans, ma mère m’a fait inscrire comme « enfant de troupe dans la famille ». C’était un étrange statut qui ouvrait droit aux soins médicaux dans les établissements militaires, au tarif réduit de la sncf ainsi qu’à des points de bonification pour le concours d’entrée aux écoles d’enfants de troupe, les vrais. De longue date, je savais que je serais « enfant de troupe ». Ma mère, qui nous annonçait toujours sa mort prochaine – elle devait nous quitter à quatre-vingt-seize ans –, avait vu là la possibilité de m’assurer, quoi qu’il arrive, la garantie d’être logé, vêtu, nourri et même instruit. Pour ma part, je brûlais d’impatience que ce jour arrive, et ce d’autant plus que, dès l’âge de huit ans, le maître me faisait passer des concours d’entrée en sixième à répétition. L’intérêt de ces classes uniques était que lorsque l’instituteur se rendait compte que tel élève suivait avec attention les cours d’un niveau supérieur à celui auquel son âge le destinait, il n’hésitait pas à lui faire franchir autant de seuils qu’il était possible. C’est ainsi que, dès cet âge-là, je m’étais retrouvé en « fin d’études première année », autrement dit l’année précédant celle du certificat d’études primaires. Pour moi, c’étaient les concours « blancs » d’entrée en sixième.

Ma mère avait décidé qu’on attendrait mes dix ans. Cette année-là étant venue, nous avons reçu la visite d’une assistante sociale. Elle m’interroge : « Pourquoi veux-tu être enfant de troupe ? » Ma réponse fuse. Elle provoque chez ma mère, qui, comme la plupart des paysans, n’aimait pas que l’on se livre avec ce qui lui semblait être de l’impudeur, une interruption que balaye l’assistante sociale. J’avais dit : « Pour servir la France. » J’en garde le souvenir précis et je suis sûr qu’en la circonstance, je livrais le fond de mon cœur.

  • Autun : à l’épreuve d’un monde nouveau

Je garde aussi un souvenir précis de mon arrivée à Autun. Nous avions pris, avec ma mère, le train à Beaune. Il faisait encore nuit et, bien que nous ayons été à la mi-septembre, il y avait de la gelée blanche.

Curieusement, l’arrivée dans le cadre majestueux des bâtiments du XVIIe siècle, coiffés des toitures bourguignonnes dont les tuiles vernissées dessinent une somptueuse polychromie, ne m’a pas fait une impression à la mesure de l’empreinte que cet environnement sublime devait me laisser à jamais. Pas plus que ce site étonnant, ouvert sur le pays alentour et ses amples reliefs boisés sans qu’aucun mur n’en vienne masquer la vue.

Retiennent alors bien davantage mon attention la visite médicale, la perception du paquetage au magasin d’habillement, l’entretien avec le capitaine. C’est ce moment qui reste gravé dans ma mémoire. Le capitaine Sauget, dont je ne savais pas encore qu’il était surnommé « la canne », même si je voyais bien qu’il ne se déplaçait pas sans cet accessoire (beaucoup de cadres, à l’époque, portaient les stigmates de la guerre), nous reçoit. Ma mère m’avait inscrit en section de langue allemande. Il est vrai que pour elle, le seul étranger connu était « le Boche ». Le capitaine lui explique que ce serait mieux de m’inscrire en section classique, soit latin-anglais ; sans doute les effectifs n’étaient-ils pas assez garnis pour cette classe. Il ajoute que, si je ne peux pas suivre, on pourra toujours me faire passer en « moderne ». À ces mots, ma mère réagit vivement, de son accent bourguignon où roulent les « r » : « Mais, monsieur, il est le premier de la classe ! » Chaque fois que je me remémore ce moment, je ne peux m’empêcher de sourire : à l’école de Corcelles, « ma classe », si tant est que cela eût un sens, devait se composer d’un à deux élèves ! Toujours est-il que le capitaine Sauget rétorque : « Mais, madame, ce sont tous des premiers de la classe. » Ainsi allais-je intégrer la 6e C, et j’en loue la Providence.

L’impression la plus marquante de ces premiers jours est sans aucun doute celle, presque oppressante, du nombre d’élèves, dont les effectifs me font l’effet d’une foule grouillante. Jamais jusque-là je n’avais vu autant de monde. Immédiatement après viennent les repas. Viande matin et soir ! Outre que je ne savais même pas quel goût pouvait avoir un beefsteak, chez nous, la viande, c’était, exceptionnellement, la poule au pot quand la volaille commençait à être moins généreuse en œufs ou encore lorsqu’à la ferme voisine on tuait le cochon et qu’on nous donnait à partager côtes de porc et boudin ; autant dire en quelques occasions dans l’année. Il en est de même pour le poisson du vendredi, dont, jamais, je n’avais eu à expérimenter le goût. S’ajoutent à cela des mets exotiques pour moi : les lentilles, les betteraves rouges, les pois cassés, inconnus jusque-là et pour l’ingestion desquels je dois me faire violence. Mais, à la table maternelle, il était inimaginable de ne pas consommer son assiette, donc je consomme.

Il était aussi jusque-là pour moi non moins inimaginable de mal se tenir à table. Or voici que devant moi comme à mes côtés, tout ce qui m’a été sévèrement proscrit depuis le berceau est pratiqué avec impudence sans que qui que ce soit ne trouve à y redire. C’est la première contrariété dont je me souvienne. La deuxième n’allait pas tarder. À la sortie du « bâtiment neuf »1 où se trouve l’ensemble de la 5e compagnie, composée des classes de cinquième et de sixième, salles de classe et dortoirs, se tient le capitaine Sauget ; il observe ses élèves, en appui sur sa canne au pied des escaliers qui remontent vers l’esplanade où va avoir lieu le « rapport ». Arrivé à sa hauteur, j’enlève mon béret2, ainsi qu’on me l’a toujours appris, et je lance fermement, à grand renfort de « r » roulé : « Bonjour mon capitaine. » Puis je rejoins le rassemblement de la compagnie, avec la conscience limpide de celui qui a bien agi.

On le sait, les sociétés d’enfants sont à la fois d’un conformisme absolu et impitoyables pour les déviants. J’allais en faire sans tarder l’expérience. Dans la classe, il y avait un redoublant qui « causait gras » comme on disait chez moi et qui connaissait tous les usages. Et voilà comment, assailli de moqueries et de quolibets, je découvre que, non seulement j’avais transgressé ces usages, mais encore que je pratiquais une langue qui me rangeait dans la catégorie des paysans, ce mot étant une injure qui ne pouvait qu’inspirer le dédain. Sous les assauts répétés des citadins, je n’allais avoir de cesse de me débarrasser de ce maudit roulement de « r » ; je m’entraînais pour cela le soir dans mon lit, non sans avoir le cœur gros, car c’était pourtant bien comme cela que tout le monde « causait » chez moi, y compris « le maître », lui qui savait tout.

Dans les jours qui suivent la rentrée, je découvre un univers où tout est nouveau pour moi. Le stade, en bordure duquel se déroule une sorte de piste du risque, est puissamment attractif. Je ne peux pas faire moins que les autres et me voilà franchissant les obstacles jusqu’à m’engager sur la poutre d’équilibre à quatre mètres du sol en bravant le vertige. Pour en descendre, celui qui me précède prend l’échelle à l’envers, suspendu aux barreaux par les mains. Je procède à l’imitation… et m’aplatis quatre mètres plus bas, le nez meurtri, la hanche douloureuse. Tout à coup me saisit un intense sentiment de solitude et me voilà parti à sangloter, ce qui a pour effet de provoquer moqueries et mépris. Je boite bas, mais garde cela pour moi.

Dans ces premiers jours, les « éducateurs »3, dont je vais découvrir qu’il est de bon ton de les appeler « les ploucs », nous emmènent en promenade et nous initient pour cela au pas cadencé et aux chansons de marche. Nous remontons du théâtre romain4, que je viens de découvrir avec ravissement et, tout à ma claudication, je suis bien incapable de marcher au pas, d’autant plus que la notion même de rythme est totalement étrangère au petit paysan qui n’a jamais entendu le moindre air musical en dehors de La Marseillaise apprise à l’école et des cantiques à la messe du dimanche. Me repérant comme fauteur de désordre, l’un des « ploucs », instituteur dans le civil, me fait sortir des rangs pour une pédagogie active dont je ne ressens qu’une violente humiliation, une boule dans la gorge et des envies de meurtre.

Facteur aggravant, j’arrivais d’un milieu hyperprotégé qui m’avait mis à l’abri des microbes malfaisants. J’attrape la varicelle et me voilà pour deux semaines à l’infirmerie à l’époque des compositions. Je termine le premier trimestre « non classé ». De tout cela, bien évidemment, je ne disais rien à qui que ce soit, surtout pas à ma mère qu’il ne fallait pas inquiéter. Ma lettre hebdomadaire comporte invariablement ces mots, depuis la première, écrite deux jours après mon arrivée : « Je me plais bien ici. »

De fait, l’intégration était malaisée. Il faudra attendre le troisième trimestre pour que survienne un événement qui allait tout changer. Nous devons être à la fin juin et la section est rassemblée sur le stade, devant les douches où nous allons passer dès que la place occupée par une autre classe sera libérée. La douche, collective, se prenait deux fois par semaine dans le bâtiment à l’entrée du stade qui est aujourd’hui occupé par le bureau des sports. Il y a deux entrées ; nous sommes en colonnes par trois devant la seconde, celle qui est près des barres fixes, lieu des exploits de nombre de virtuoses. Le chef de section est un remplaçant, arrivé depuis peu, du grade de sergent-major, un certain Guy Lherbier. J’ignorais alors qu’il serait quelques mois plus tard le responsable du scoutisme5 auquel je devrai tant. Il réclame le silence, ouvre le rabat de sa poche de blouson, celle qui est dominée par une barrette de décorations multicolores, et en extrait un papier qu’il déplie tout en disant : « Les moyennes du trimestre viennent d’être faites. Je vais vous donner les résultats en avant-première. » J’entends encore « le premier est… ». Et c’est mon nom. Si jamais, je le confesse, j’ai eu dans ma vie une bouffée d’orgueil, ce fut ce moment-là. C’en était fini des humiliations. Rien, tout au long de ma vie, de ce qui a pu m’arriver en matière de distinctions et d’honneurs – vanitas vanitatum – n’a jamais pu égaler ces secondes d’ivresse. Tout ce qui a pu suivre, jusqu’au terme d’une carrière d’un demi-siècle achevée au sommet de la hiérarchie, est resté subordonné à ce qui s’est alors passé au lendemain de mes onze ans. Rien, dès lors, ne pourrait m’émouvoir ni me surprendre : ce serait « du plus ». En revanche, il m’en est resté une exécration de l’humiliation, à l’encontre de quiconque. De cette époque, tous les humiliés de la Terre seront mes frères.

  • Des années lumineuses

Passé ce cap, les sept années que j’ai ensuite vécues à Autun, jusqu’à l’âge de dix-huit ans, ont été lumineuses. Avec le recul, je remarque que la performance du système était quasi fortuite et qu’elle reposait sur un équilibre improbable entre dirigisme et libéralisme, intransposable de nos jours.

Côté dirigisme, les règles de vie et de travail étaient claires. Le rôle des cadres militaires était de les faire respecter, sans rigueur excessive mais sans faiblesse, sans, surtout, quelque discours moralisateur que ce soit à l’appui. C’était : « Pas vu, pas pris. » Si pris, il fallait payer le tarif en jours de « privation de sortie » (ps) ou de « privation de vacances » (pv), et on en restait là. Certes, à raison de vacances qui n’étaient initialement que trimestrielles, la sanction pouvait être durement ressentie ; mais elle était souvent compensée par les jours de bonification généreusement accordés à raison de résultats scolaires ou sportifs flatteurs, ou bien de l’appartenance à la prestigieuse musique de l’école. Dans ce cadre, les journées rythmées par les heures de cours et d’études surveillées assuraient une densité de travail efficace et, de fait, indolore. Le corps professoral permanent était renforcé d’appelés souvent d’un niveau exceptionnel, parmi lesquels les normaliens n’étaient pas rares. Or le service militaire a pu aller à cette époque jusqu’à vingt-sept mois, ce qui assurait leur présence pour deux ans, parfois trois.

En parallèle, tout se passait comme si l’éducation avait été le fait de tel ou tel cadre, de tel ou tel professeur, eu égard à sa personnalité propre, et, surtout, des élèves eux-mêmes. Sur le premier registre, je ne m’étendrai pas sur le rôle qu’a pu jouer pour tant d’entre nous notre aumônier, le père Milot. C’est un sujet en soi dont j’ai fait un chapitre d’un récit romancé que j’ai publié en 20146. En revanche, je veux mettre ici en évidence l’alchimie particulière qui nous a faits acteurs de notre propre éducation. La règle non écrite qui présidait aux comportements plaçait au premier rang la solidarité. Celle-ci trouvait tout particulièrement à se manifester, indéfectible, face au commandement. A contrario, rien n’était jugé plus méprisable qu’un comportement de « fayot », de ce fait rarement observé, tout comme de « cafter », ce qui était inimaginable.

L’autre valeur constitutive de l’esprit qui régnait entre nous était tout simplement l’égalité. Revêtus du même uniforme, dotés du même paquetage, riches du même modeste « prêt » alloué par quinzaine, nous étions porteurs des seuls talents que la nature nous avait donnés. Cette absence de discrimination était poussée très loin : nous avons pu passer sept à huit ans auprès de camarades, jour et nuit, pour la plus grande partie de l’année, sans jamais savoir ni chercher à savoir ce qu’avait été leur première enfance ni quelle était leur famille au-delà de quelques données de base. A fortiori, il était impensable que qui que ce soit s’avise de se prévaloir d’un quelconque attribut familial. Dans cette vie collective dont était bannie toute intimité, la part discrète sinon secrète de chacun pour ce qui concernait sa petite enfance relevait du respect qui lui était dû et de sa liberté. Nul ne se serait avisé de transgresser cette autre règle non écrite.

Il en est ainsi resté, je crois, chez nous les enfants de troupe, un sens aigu à la fois de la liberté de la personne et de la solidarité collective. Une liberté et une solidarité qui trouvaient à s’exprimer dans le sport, intensément pratiqué en dehors des heures de cours et d’étude sous le signe du seul volontariat. Dans ces moments-là, il y avait foule sur le stade et à ses abords. De surcroît, le portail qui donnait accès, au-delà, au théâtre romain qui jouxtait le grand stade municipal restait souvent ouvert, sans contrôle aucun. Beaucoup d’entre nous, dont les exploits alimentaient la chronique, trouvaient là une incomparable source de prestige.

Mais surtout, pour ce qui me concerne, comme des dizaines, sans doute des centaines de mes camarades, cette liberté et cette solidarité allaient fleurir et s’épanouir dans le champ d’exercice sans pareil qu’était la pratique d’un scoutisme maison hors normes. Là encore, au-delà des quelques cadres qui ont pu laisser leur trace, l’essentiel venait des élèves eux-mêmes, avec des chefs de patrouille âgés d’à peine quinze ou seize ans qui se trouvaient investis de la responsabilité pleine et entière de cinq à six garçons tout juste de deux à trois ans plus jeunes qu’eux. C’est là que le libéralisme régnant révélait toute sa fécondité dans des conditions à vrai dire stupéfiantes. Car qui, aujourd’hui, pourrait admettre qu’une telle équipe puisse quitter l’école le samedi après le repas de midi, le sac Bergam sur le dos, pour, en parfaite autonomie, vivre sa vie jusqu’au dimanche fin d’après-midi, sans que qui que ce soit lui demande des comptes ?

La destination était le plus souvent, au cœur de la forêt de Planoise et de ses frondaisons druidiques, la maison forestière de Montromble, notre « base », à quinze kilomètres de l’école par la route la plus directe, via Couhard7, la cascade de Brisecou et Fragny. Les itinéraires pouvaient être parfois plus aventureux, agrémentés de diverses épreuves telles que marche à la boussole ou autres jeux de piste et explorations diverses. Qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente, revêtus d’un invariable short et équipés, pour la nuit, d’une seule méchante couverture élimée réformée par l’intendance, pour rien au monde nous n’aurions manqué ces heures qui restent, dans mon souvenir, des moments d’allégresse8.

Là, j’ai tout appris : arpenter routes et chemins du rude pays morvandiau lesté d’un gros sac qui tirait sur les épaules, maîtriser la lecture de la carte et l’usage de la boussole, allumer le feu même sous la pluie, manger à la fortune du pot, bivouaquer sous les étoiles, aménager le camp avec une ingéniosité jamais prise en défaut, tout cela sans jamais rechigner ni faiblir, mais au contraire avec entrain et bonne humeur, la chansonnette aux lèvres… Et surtout, faire tout cela ensemble, nous, les cinq ou six gaillards de la patrouille, dans une solidarité sans faille où les misères personnelles cédaient impérativement le pas à l’entraide et au service du bien commun.

Ces provisions pour les chemins de la vie, c’est mon chef de patrouille qui me les a transmises quand j’étais en cinquième et quatrième, autour de mes douze ans. Il devait en avoir à peine seize… Il est vrai que nous avions fait une promesse, solennelle, et que la « loi scoute » était devenue notre règle de vie : « Le scout met son honneur à mériter confiance. » Honneur, confiance, ces mots devaient à jamais rester comme une ardente obligation. Ils venaient comme en surimpression de la devise de l’école qui se rappelait à nous à toute heure du jour, au point d’avoir été profondément intériorisée comme une proposition d’évidence, inscrite qu’elle était au-dessus de l’accès principal du bâtiment historique : « Pour la patrie, toujours présents. »

Je me suis souvent interrogé sur l’origine de l’exceptionnel libéralisme qui présidait en ces années 1950-1960 à notre vie quotidienne d’enfants de troupe à Autun. Ce n’est que tardivement que la réponse s’est imposée à moi. Après la dissolution de l’armée d’armistice, les écoles d’enfants de troupe avaient été « démilitarisées ». Celle d’Autun, repliée en 1940 à Valence, avait été regroupée en octobre 1943 au camp de Thol, dans l’Ain, entre Pont-d’Ain et Neuville-sur-Ain. Ainsi allait naître, au sein des fameux maquis de l’Ain du capitaine Romans-Petit, le « maquis des enfants de troupe » qui allait s’illustrer du printemps 1944 jusqu’à la Libération par nombre d’actions d’éclat dont l’une des plus fameuses est, le 6 juin, le sabotage du nœud ferroviaire d’Ambérieu9. Or, parmi la soixantaine de ces maquisards enfants de troupe, nombreux sont ceux qui, en novembre 1944, sont dirigés vers Autun pour y reprendre leur scolarité. La tenue de certains s’orne de la croix de guerre ou de la médaille de la Résistance… Je ne m’explique pas autrement l’exceptionnelle ambiance de confiance et de responsabilisation qui faisait des élèves, dix ans plus tard, les acteurs de leur propre formation.

Oui, vraiment, j’ai alors tout appris pour la vie, et quand, à dix-huit ans, je découvrirai l’univers kafkaïen de Coëtquidan, après un premier temps de révolte contre un style et des activités qui me semblaient d’une consternante médiocrité, je préférerai en rire avec mes camarades.

Car j’avais voulu faire Saint-Cyr, envers et contre tout. Comme je me débrouillais bien en maths – j’avais été présenté au concours général en première –, le commandement privilégiait pour moi un exil à La Flèche pour y intégrer une math-sup. Je dis exil car la réputation, parmi nous sulfureuse, du Prytanée me rebutait profondément. J’ai résisté vent debout. À seize ans, je rêvais de L’Escadron blanc, de méharées aventureuses aux confins de l’empire, de bivouacs au creux des dunes, de bordjs où flottaient les trois couleurs d’une France généreuse face à de cruels rezzous… Bref, je serai un lieutenant méhariste. Avec le recul, je ne suis pas sûr qu’au-delà des proclamations enflammées, je n’aie pas imaginé par là prolonger le scoutisme… Le même commandement – toujours le libéralisme – a donc accepté que je me contente de préparer Saint-Cyr à Autun, où la seule « corniche »10 était avec option « histoire et géographie ».

  • Servir sous les armes

Ainsi ai-je intégré Saint-Cyr l’année de mes dix-huit ans. C’était en 1962, juste après que nos couleurs eurent été pour la dernière fois amenées sur la terre africaine11. C’en était fini de l’empire, de ses horizons sans fin, des aventures mythiques et de la « mission civilisatrice » de la France.

À Saint-Cyr, je n’ai rien appris, ou si peu, tant j’avais reçu auparavant. À l’issue de ma scolarité, j’ai échangé le grand désert blond de mes rêves adolescents contre le désert blanc de la haute montagne : quatorze ans durant, avec une rallonge ultérieure comme chef de corps, j’allais être chasseur alpin, au 27e bca à Annecy, au 11e bca à Barcelonnette et à l’École militaire de haute montagne à Chamonix. Le service militaire aidant, je retrouvais en quelque sorte le scoutisme, mais à un degré infiniment supérieur dans l’engagement physique. Les troupes de montagne allaient être mon univers dont je me serais volontiers satisfait jusqu’à l’heure de la retraite. Mais, de même que lorsqu’on est professeur il semble logique de préparer l’agrégation, je me suis un beau jour présenté à l’École de guerre. « Breveté », j’ai été dès lors voué aux états-majors, hors deux « temps de troupe » – au 1er régiment d’infanterie où j’ai découvert l’infanterie de ligne, sa misère et ses grandeurs, à la tête du 1er bataillon, puis au commandement de « mon bataillon », le 27e bca, le bataillon des Glières.

La dizaine d’années que j’allais passer en administration centrale, à l’état-major de l’armée de terre, en trois fois, même si je pouvais me gargariser de prendre ma part dans la tenue de la barre du navire, était bien éloignée des fulgurances imaginatives de ma prime jeunesse. Rappelons-nous que c’était alors la « guerre froide », où l’action militaire était en quelque sorte devenue virtuelle, à l’abri de la dissuasion nucléaire. C’était la garde aux rives du « désert des Tartares ». Ainsi, lorsque des étoiles de général de brigade sont venues orner mes manches – j’étais alors sous-chef d’état-major de l’armée de terre, en charge en quelque sorte de l’armée future –, je n’en concevais ni sentiment d’accomplissement ni je ne sais quelle fierté, mais bien une gêne tant l’idée que j’avais pu me faire jadis d’un général était éloignée de ma condition d’apparatchik.

Et puis, j’ai expérimenté que la vie est plus imaginative que la fiction. En effet, à l’heure où implosait l’Union soviétique et où le monde bipolaire cédait la place à un univers chaotique, les dix années qui allaient suivre, et qui devaient me conduire au sommet de la hiérarchie, ont été les plus fécondes de mon demi-siècle sous l’uniforme.

Tout a commencé à l’été 1995 par ma nomination à la tête du secteur de Sarajevo dans le cadre de la Force de protection des Nations unies, au paroxysme d’un siège cruel qui durait depuis trois ans. Il allait me revenir de conduire les opérations au sol, qui devaient aboutir à la levée du siège au moindre coût humain. J’en raconte les tumultueuses péripéties, avec leurs implications de haute et de basse politique, dans un livre paru en novembre 2016, vingt et un ans après les événements12. Ce qu’ont pu faire alors mes vaillantes troupes sous mon autorité suffit à justifier une vie. Pour la première fois, j’ai eu l’impression de ne pas avoir démérité de l’héritage qui m’avait été confié.

Dans les années qui ont suivi, à la tête de la 7e division blindée, qui était en même temps, à Besançon, une région militaire s’étendant sur la Bourgogne et la Franche-Comté, puis au commandement de la formation à Tours avec l’ensemble des écoles de l’armée de terre sous ma responsabilité, enfin comme inspecteur général des armées, il m’a été donné de poursuivre sur cette dynamique, au bénéfice de l’armée de terre désormais professionnalisée. La formulation de tout un corpus éthique, dont le point d’orgue est le Code du soldat, et une très profonde réforme de la scolarité à Saint-Cyr doivent beaucoup à ce dont j’avais été nourri, plus de quarante ans auparavant, entre l’enseignement du père Milot et l’école de notre scoutisme d’enfant de troupe.

Cerises sur le gâteau : à deux reprises, ce qui était devenu le lycée militaire d’Autun s’est trouvé placé plus ou moins directement sous mes ordres, à Besançon, puis à Tours. Ah ! ma première visite comme autorité territoriale à l’automne 1996. Le colonel avait eu la délicatesse de me faire accueillir par celui-là même qui nous avait reçu, ma mère et moi aux côtés du capitaine Sauget, quarante-deux ans plus tôt : l’adjudant-chef Coste, aujourd’hui disparu. Je vois encore de grosses larmes couler de ses yeux tandis que je lui donnais l’accolade. Le dépôt de gerbe au monument aux morts ne devait le céder en rien avec, à ma gauche, ce même adjudant-chef Coste et à ma droite notre chère Miss Gamby, l’infirmière de tant de générations, chère à nos cœurs.

  • Épilogue

La boucle était bouclée, ou plutôt elle le sera le 11 mars 2004 lorsque, quittant le service, j’ai passé ma dernière revue13 des troupes, en l’occurrence celles qui réunissaient les élèves d’Autun, de la sixième aux classes préparatoires, sur cette esplanade autour de laquelle avait gravité ma vie d’enfant de troupe un demi-siècle auparavant.

Depuis lors, une autre vie a commencé, dans la continuité de la première. Installé dans une Haute-Savoie qui est terre d’élection de la Résistance, j’ai la chance d’avoir à orchestrer, au bénéfice des générations nouvelles des écoles, collèges et lycées, les valeurs de celle-ci, celles des Glières, celles-là mêmes dont nous avons été nourris au temps des enfants de troupe à Autun.

Mais, dira-t-on, le monde a plus changé en ces six décennies qu’au cours des six siècles précédents ! Oui, le monde a changé, mais l’homme demeure et vivre ensemble dans notre beau pays de France, c’est, plus que jamais, se reconnaître dans une certaine idée de l’homme, celle qui nous a été transmise au tournant des années 1960, quand nous étions enfants de troupe à Autun.

1 Ainsi était encore appelé un bâtiment érigé en 1929 aux côtés de celui des cuisines et réfectoires, dans un style « bains-douches » qui tranche singulièrement avec celui, classique, des bâtiments historiques.

2 Ce béret nous accompagnait alors en permanence, porté en galette au ras des sourcils. Ce n’est qu’en quatrième, donc en 1956 ou en 1957, que la décision fut prise qu’il serait désormais réservé à la tenue de sortie et que, pour la vie courante, ce serait tête nue. Quand la mesure est annoncée au rapport de midi (notre compagnie est alors rassemblée sur l’esplanade, juste à proximité du cadran solaire monumental, vestige des jardins dessinés par Le Nôtre), j’entends encore une immense clameur de joie et je vois les bérets lancés en l’air au-dessus de l’aire de rassemblement.

3 Chaque classe (section) est encadrée par un sous-officier secondé par un appelé, en général enseignant ou séminariste, qui porte le titre d’« éducateur ». Il surveille l’étude ainsi que le dortoir et accompagne pour les « promenades » (ces deux dernières fonctions jusqu’en troisième seulement).

4 Autun, l’antique Augustodunum, garde de ses origines gallo-romaines de très nombreux vestiges, dont un théâtre situé à proximité immédiate de l’école militaire.

5 Au Laos, il avait créé le scoutisme et était l’auteur d’un remarquable opuscule intitulé Scout lao.

6 Enfant de troupe. La fin d’un monde, Montmélian, La Fontaine de Siloé, 2014.

7 Là se dresse, à vue directe de l’école, la « pierre de Couhard », vestige d’une énigmatique pyramide gallo-romaine.

8 Dans un autre cadre, le camp annuel de trois semaines d’été (Les Rousses, Rupt-sur-Moselle, presqu’île de Giens, Weingarten) ne le cédait en rien pour contribuer à nous construire.

9 En portent témoignage aujourd’hui non seulement le monument aux morts de l’école, inauguré en 1955 par le général Kœnig, alors ministre des Armées, mais aussi le baptême, dans les années 1980, du quartier du nom de Bernard Gangloff, dit Popeye, mort à dix-neuf ans dans les conditions d’un rare héroïsme le 14 juillet 1944.

10 Appellation traditionnelle des classes préparatoires à Saint-Cyr.

11 L’Algérie devient indépendante le 1er juillet 1962.

12 Sarajevo, 1995. Mission impossible, Paris, Riveneuve éditions, 2016.

13 À vrai dire l’avant-dernière, car, le lendemain, mon adieu aux armes avait lieu dans le quartier du 27e bca à Annecy, devant le bataillon et l’École militaire de haute-montagne rassemblés.

Enfant de troupe et enfant-sol... | E. Irastorza
J.-L. Cotard | « Ton père est toujours à côté...