N°56 | La Nuit

Michel Goya

Une nuit à troie

Partons pour Troie, au cœur de cette guerre mythique décrite dans les œuvres épiques du cycle troyen, toutes perdues à l’exception de l’Odyssée et surtout de l’Iliade. Cette histoire est une fiction historique s’inspirant sans doute de faits réels épars datant de l’époque des catastrophes, aux alentours de l’an 1000 av. J.-C., mais dont on ignore comment elle a été conçue par une succession d’auteurs, dont Homère qui chante entre 850 et 750 av. J.-C.. Cette épopée décrit une guerre imaginaire entre Grecs-Achéens et Troyens, avec une foule de personnages, hommes, bêtes, dieux, souvent métissés, aux caractéristiques parfois inhumaines ou surhumaines, qui évoluent dans un univers aux lois physiques différentes des nôtres. Par certains aspects, cela ressemble aux Comics américains, à part que les Grecs d’il y a trois millénaires croyaient réellement que les super-héros qu’ils décrivaient existaient et que les lois physiques qui régissaient le monde étaient les lois des dieux.

  • Comment briller dans le noir ?

Le monde de la guerre de Troie est ainsi très étonnant pour nos sens modernes ; c’est quasiment une autre dimension soumise à des lois différentes. On s’y bat à grands coups de pierres et de bronze, entre héros nommés et foules de guerriers faire-valoir dans un grand spectacle joué sous le regard du peuple de Troie et surtout des dieux immortels, qui n’hésitent pas à intervenir sur la scène.

C’est une arène réduite dans l’espace, mais inscrite dans un temps très étiré, scandé par la succession non pas des jours et des nuits, mais de l’arrivée et du départ de la matière noire. Dans l’Iliade, en effet, la nuit n’est pas l’absence de jour mais la présence d’autre chose. Elle est d’abord une déesse nommée Nyx, devenue Nox en latin. Nyx est à la fois une personne au comportement très humain, qui vit sous terre dans les entrailles de l’enfer, dans le Tartare pour être précis, mais c’est aussi pour les Grecs une matière faite d’une brume humide et sombre qui sort de terre à l’Occident pour se répandre sur le monde dès que « tombe dans l’océan le brillant éclat du soleil attirant la nuit noire sur la terre nourricière » (Iliade, chant vii). Nyx est d’ailleurs souvent présentée comme une femme ailée tirant derrière elle un immense voile noir, ponctué ou non des étoiles d’Ouranos, portant dans ses bras deux de ses enfants jumeaux, Hypnos et Thanatos, « Sommeil » et « Trépas ». Et Nyx retourne dans le Tartare pour laisser la place à sa fille – notons la hiérarchie – Héméra, déesse du jour.

Nyx est bienveillante, mais elle fait peur. Déesse primordiale aussi vieille que l’Univers, elle impose le respect. Personne n’ose l’affronter. Hypnos est parfois utilisé par certains dieux pour endormir Zeus et pouvoir commettre des actes que celui-ci désapprouverait, mais pour autant, jamais le roi des dieux n’ose se porter dans le monde de Nyx pour se venger. Il est donc « bon d’obéir à la nuit », comme le répète Homère, et même strictement, car le sommeil et le trépas ne sont jamais loin l’un de l’autre. Zeus envoie même parfois des hérauts pour arrêter les gestes des héros lorsque la « nuit rapide » arrive, tels Ajax et Hector, rendus inconscients de leur environnement par la passion du combat qui les oppose, vite renvoyés dans leurs camps.

La bataille ne s’effectue donc que de jour. Comment, en effet, organiser dans l’obscurité le combat des masses et des héros aristocratiques ? Comment ceux-ci sauraient-ils où aller avec leur char au sein de la multitude pour accomplir leur double devoir, par ailleurs peu compatible, de commander et de se distinguer ? À l’époque, il faut être bien visible pour espérer pouvoir donner quelques rares ordres dans le tumulte, mais ce n’est cependant pas la préoccupation première des héros de l’Iliade. Ce qu’ils veulent, c’est briller, montrer leur force en massacrant des guerriers anonymes et leur courage en affrontant d’autres héros. Or, comment peut-on trouver des héros à combattre en duel dans le noir ? Et comment briller sans lumière ? Lorsqu’il abandonne le combat en proie à la colère, Achille, l’incarnation du héros, est décrit par Homère en même temps que le mouvement d’Hélios, le soleil, et sa réapparition sur le champ de bataille au chant xviii coïncide avec l’une des rares descriptions de l’arrivée d’Héméra à l’aube.

  • De la lumière dans la nuit

Le monde de la nuit est celui où l’on fait autre chose que se battre, du moins à la manière d’Achille. C’est le moment où, à l’aide du feu, la matière diurne portée dans la nuit, on honore les morts, on se restaure, on débat, parfois violemment, et on élabore des stratégies avant le « doux sommeil », ou parfois après, lorsque les songes sont passés.

Les songes sont en effet conçus comme des voies de passage vers d’autres mondes, tous nocturnes. Ils permettent notamment de rencontrer des âmes venues de l’Érèbe, la région des Enfers toujours noyée dans un brouillard noir située immédiatement sous la surface de la Terre. Mais, tout en restant toujours immobile sur sa couche, on peut aussi parfois voyager vers le monde des possibles, qui chez Homère mènent tous à la mort. Le songe est un voyage, mais un voyage organisé par les dieux, Zeus en premier lieu. Ceux-ci apparaissent directement pour parler aux dormeurs ou envoient des personnages connus d’eux, défunts, autres dormeurs ou encore doubles venant du futur. Le songe est donc d’abord un message. Le problème est qu’il n’est jamais clair et qu’il faut l’interpréter, parfois très vite comme Thésos, le roi des Thraces, qui rêve que le héros Diomède le tue au moment même où celui-ci le frappe.

Le brouillard de la guerre relevant de la dialectique complexe des nations en lutte se double donc, comme si cela ne suffisait pas, de l’intervention permanente des dieux, spectateurs de l’Olympe, qui dans leur ennui se passionnent pour ceux qui risquent leur vie – une sensation qui leur est inconnue. On conçoit que toute stratégie, voire tout combat, soit compliquée à élaborer… Les rois, qui sont à l’époque aussi les généraux en chef s’ils en ont la capacité physique, sont dans l’obligation d’être accompagnés de spécialistes du comportement des dieux et de l’interprétation des rêves, première source d’information.

Agamemnon, à la tête de la grande armée des Grecs-Achéens, bénéficie ainsi des conseils précieux de Calchas, décrit dans le chant i de l’Iliade comme « de beaucoup le meilleur des devins, qui connaît le futur, le présent, le passé ». Calchas peut accéder partiellement au monde des possibles. C’est lui qui n’en voit aucun de victorieux pour les Grecs sans la présence d’Achille. C’est lui aussi qui explique rétrospectivement les « surprises stratégiques », comme l’absence de vent bloquant la flotte grecque au port d’Aulis ou la peste s’abattant sur les troupes, par les colères d’Artémis pour l’une et d’Apollon pour l’autre. Réparer les erreurs en temps de guerre nécessite généralement une dépense supplémentaire de sang. Dans le monde d’Homère, cela passe presque toujours par un sacrifice. D’autres personnages, comme Cassandre, fille du vieux roi Priam de Troie, bien plus évoquée par Eschyle que par Homère, reçoit d’Apollon le don de voir directement dans le monde des possibles ce qu’il va se passer, mais aussi, génie du scénario chez les Grecs, la malédiction de ne jamais être crue. Car nul mortel n’est parfait chez les Grecs antiques, et tout homme, fût-il Achille, a sa faiblesse. Notons qu’Homère ne décrit pas la mort d’Achille. Celle-ci est racontée dans l’Éthiopide d’Arctinos de Milet : elle résulte d’une flèche de Pâris, fils de Priam, guidée par Apollon jusqu’au point faible du héros. Une fin étrangement identique à celle du dieu incarné Krishna, tué d’une flèche dans son seul point faible, le talon, rapportée dans le Mahabharata, la grande épopée hindoue postérieure au cycle troyen.

Calchas est souvent associé au rusé roi Ulysse pour élaborer des stratagèmes. La mètis, l’intelligence rusée, d’Ulysse, personnage presque inverse d’Achille, est l’autre manière de briller dans la culture militaire grecque. Mais ici sans avoir forcément besoin de lumière. Dolos, dieu de la ruse, est d’ailleurs un fils de Nyx. C’est dans « la nuit propice au voleur » qu’Ulysse et Diomède vont voler les chevaux du roi des Thraces et le tuer dans son sommeil. C’est de nuit également, sous une tente, que s’élabore l’idée du grand cheval de bois décrite au tout début de l’Odyssée. C’est de nuit encore que le cheval est présenté devant la porte de Troie et toujours de nuit que le « commando » qui se trouve à l’intérieur en sort pour, à l’aide d’une torche, avertir le reste de l’armée grecque qu’il lui ouvre les portes de la cité. Le pillage et le massacre qui suivent, décrits au début de l’Odyssée et par Arctinos de Milet dans Le Sac de Troie, ne sont pas peints comme des combats, mais ils ne sont pas pour autant considérés comme des actes honteux et immoraux ; ils constituent la fin normale et par ailleurs annoncée du siège.

  • De la nuit dans les batailles

La nuit, qui est à la fois divinité et matière, peut aussi venir plus tôt que Nyx et son grand voile. Elle est même constamment là, et nécessairement lors des combats. Les dieux utilisent sans cesse cette matière noire appelée nuage, vapeur, nuée ou même nuit au gré de l’inspiration d’Homère. D’abord pour se cacher, sans que l’on en sache bien la raison puisqu’ils ne risquent rien. Mais aussi pour masquer leur champion aux coups de son adversaire, tel Hector qu’Apollon protège d’un morceau de nuit lors de son premier duel contre Achille, tandis qu’Athéna détourne la javeline de celui-ci qui frappe alors trois fois dans le vide avant de renoncer. Ou pour aveugler, comme Arès dans le chant v, qui grâce à la vapeur noire immobilise d’un coup toute l’armée grecque et sauve les Troyens. Dans le chant xvi, la mêlée autour du corps de Sarpédon, mortel fils de Zeus, est recouverte de « nuit de mort » par Hypnos et Thanatos afin de paralyser les guerriers troublés et récupérer le cadavre pour le ramener chez lui.

Car, évidemment, les frères jumeaux sont de la partie, et ensemble tant le sommeil et la mort se ressemblent et le premier semble précéder la seconde. Dans un étonnant réalisme sanglant, Homère passe ainsi toujours de la description cliniquement précise des blessures des hommes à celle de la nuée qui s’empare d’eux. Tout se passe alors dans les yeux. Parfois seul Hypnos agit. Le héros voit alors les choses comme dans un rêve et ne retrouve la clarté qu’à son « réveil » lorsque la magie n’opère plus. La sensation est déplaisante, car elle est complètement subie, mais aussi parce que tout le monde sait qu’elle peut précéder celle de la mort. Dans ce cas, les yeux du mourant passent du rouge, la prise de conscience de la fin, au noir du « puissant destin » ou du « sommeil d’airain ». Zeus hésite une seule fois à arrêter ce passage pour sauver son fils Sarpédon, jusqu’à ce qu’Héra lui fasse comprendre qu’il ne saurait y avoir d’exception chez les nombreux mortels enfants des dieux.

Les âmes des morts se déplacent alors vers les différents mondes souterrains et nocturnes des Enfers. Certaines pourront revenir à la surface dans le pays des Cimmériens, car celui-ci est couvert en permanence de brumes et de nuées (Odyssée, chant xi). C’est là qu’Ulysse rend visite à celle d’Achille, qui lui avoue son désespoir de ne plus vivre à la lumière qu’il aimerait tant retrouver quitte à ne plus être un héros, mais qui se satisfait d’apprendre le courage au combat de son fils Néoptolème. Mourir chez Homère n’est pas disparaître, c’est être condamné à vivre éternellement sans gloire dans la nuit.

Les héros d’Homère ne se battent pas, ils se débattent. Ils sont condamnés à s’affronter pour l’honneur et la gloire chaque jour et dans le jour, au cours d’une guerre rendue presque sans fin par l’équilibre des courages et l’intervention des dieux lorsque celui-ci semble se rompre. Cette arène a besoin à la fois de la lumière et de la nuit. De la lumière, car sans elle il n’est possible ni de combattre collectivement ni d’offrir un grand spectacle. De la nuit, car le combat doit nécessairement s’arrêter un moment pour le repos ou la mort. Le repos permet de préparer les prochains combats ; il a besoin d’un peu de lumière au sein de la matière nocturne pour se restaurer et préparer des plans. La mort, elle, est nécessaire à la gloire, car sans le risque de mourir il est impossible de montrer que l’on est courageux. Ainsi les dieux, qui ne risquent rien, ne peuvent accéder à la gloire et ne peuvent que l’envier aux mortels. Repos et mort sont également des passages : le premier n’est qu’un moment avant un autre jour de guerre, la seconde l’entrée dans la frustration éternelle. Le monde d’Homère est un petit monde de jour entouré et menacé par d’immenses ténèbres. C’est un monde de cauchemar.

La nuit descend comme une fumée rabattue Je suis triste ce soir que le froid sec rend triste Les soldats chantent encore avant de remonter Et tels qui vont mourir demain chantent ainsi que des enfants D’autres l’air sérieux épluchent des salades J’attends de nouveaux poux et de neuves alertes J’espère tout le courage qu’il faut pour faire son devoirJ’attends la banquette de tir J’attends le quart nocturne J’attends que monte en moi la simplicité de mes grenadiers J’attends le grog à la gnoleQui nous réchauffeDans les tranchées La nuit descend comme une fumée rabattue Les lièvres et les hases bouquinent dans les guérets La nuit descend comme un agenouillement Et ceux qui vont mourir demain s’agenouillent Humblement L’ombre est douce sur la neige La nuit descend sans sourireOmbre des temps qui précède et poursuit l’avenir

Guillaume Apollinaire

G. Haberey | Veillée d’armes