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N°36 | L’action militaire, quel sens aujourd’hui ?

Thierry Marchand

Pourquoi s’engage-t-on ?

Tenter de cerner le sens de l’engagement militaire est un exercice toujours délicat. D’abord, parce que le thème s’alimente à de nombreuses sources qui toutes apportent leurs lumières mais également leur part de brouillard. Politique et géopolitique, éthique et philosophie, histoire, tactique et stratégie, tous ces champs interagissent en permanence dans le vaste domaine de définition de notre sujet. Obtenir une définition claire, partagée et surtout suffisamment stable pour s’adapter à l’imagination du monde, apparaît donc comme un vrai défi intellectuel. Il faut ensuite, descendant du piédestal de la science et de ses différentes combinaisons, considérer que la question procède également d’un vécu et d’une sensibilité propres à chacun des acteurs de ce jeu complexe. Entre le décideur, l’ordonnateur, l’acteur, l’exécutant et bien évidemment l’adversaire, se développent des liens et des interactivités qui pèsent sur la nature même d’un objet qui serait donc, par essence, plus subjective que solide. Au bilan, il faudrait plus d’un numéro d’Inflexions pour prétendre solder la question. Pour autant, il reste possible de poser sur la table de manière ordonnée les différentes pièces de cette composition et avoir comme ambition, non pas de donner les bonnes réponses, mais au moins de formuler les bonnes questions.

Une partie de ce travail d’investigation peut certainement provenir du registre du recrutement. Étrange idée a priori de prétendre trouver des bribes de vérité dans l’acte d’engagement de jeunes Français ignorant par définition ce que sera le sens de la bataille dans laquelle ils seront jetés demain ? Mais à y mieux penser, les deux domaines ne sont pas sans rapport, car le sens collectif de l’engagement ne saurait se distinguer radicalement de la somme des intentions qui le composent. En d’autres termes, postulons que la bataille ne peut complètement faire mentir le soldat, ni le soldat la bataille. Dès lors, l’observation des motivations de l’« engagement du militaire » peut nous en apprendre beaucoup sur la militarité et, par là même, sur l’engagement de la force armée. Car à la différence d’autres pays, la France n’a pas dans sa tradition de déconstruire l’individu pour forger un combattant. Au contraire, et c’est probablement là une part de son génie, elle a toujours pris soin de forger son soldat avec le meilleur de ce qu’elle pouvait tirer du citoyen. Faire émerger plutôt que de transformer, telle est cette tradition culturelle très spécifique, cette porosité, qui justifie aussi l’intérêt d’une analyse qui n’est pas nécessairement transposable partout.

Ce questionnement sur le sens de l’engagement s’exprime tout au long du processus de recrutement qui conduit peu à peu un jeune Français à s’informer, à s’intéresser, à s’étalonner, puis, pour quelques milliers d’entre eux, à franchir le seuil de l’institution militaire. Quelles ambitions ont-ils ? Qu’ont-ils en tête et dans le cœur au moment de la signature de leur premier contrat ? Quelles orientations souhaitent-ils donner à leur vie et à leur carrière ? Quel type d’existence espèrent-ils vraiment ? Ces questions ne sont pas inutiles pour comprendre de quel adn est constituée la « matière première » de notre armée de terre. Derrière la motivation de cet acte d’engagement se cache nécessairement une partie de notre réponse. Les vingt ans d’expérience de la chaîne de recrutement de l’armée de terre et sa connaissance intime de la jeunesse d’aujourd’hui peuvent aider à cela.

Complétant d’autres analyses plus théoriques, cette approche « par le bas » me semble présenter un double intérêt. Elle permet d’abord de mesurer la nature de ce substrat de motivation. À travers lui apparaîtront les réalités espérées ou fantasmées du métier. Mais ce point de vue bottom up permet également de mieux évaluer la façon dont l’institution militaire communique sur sa nature et son identité déclarée, dans une perspective de séduction et de recrutement. Là apparaîtront aussi les décalages consentis ou subis entre la société civile et la société militaire. Au croisement de ces deux approches pourrait apparaître un certain espace de consensus sur la finalité de l’action militaire, vue à la fois comme un discours et comme une somme de projets de vie.

  • Les jeunes et l’engagement militaire aujourd’hui
  • Les trois cercles

De nombreuses études sont conduites chaque année pour prendre le pouls de la jeunesse sur les sujets liés à la perception et à l’intérêt qu’elle peut avoir des sujets de Défense. Les dernières en date, comme celle sur la portée de la dernière campagne de recrutement de l’armée de terre en avril 2016 ou le baromètre « Les jeunes et le Défense » de la Délégation à l’information et à la communication de la Défense (dicod) de mars 2017, traduisent une étonnante stabilité des résultats et ce malgré un climat sécuritaire devenant de plus en plus pesant. Comme si le rapport de notre jeunesse aux sujets de Défense s’établissait d’abord dans un mouvement de fond dépassant de loin le seul bruit médiatique lié aux attentats. Globalement, apparaissent en cercles concentriques trois grands périmètres qui délimitent des niveaux d’intérêt différenciés.

À l’échelle d’une classe d’âge d’environ huit cent mille jeunes, on trouve d’abord une large proportion de « sympathisants » qui ont de l’institution militaire une perception positive. À ce stade, il ne s’agit en rien d’un intérêt particulier pour la chose, seulement une sensibilité qui recoupe parfaitement le sentiment de confiance qu’inspirent les armées aux Français interrogés (85 % environ). Et ce score vaut certainement bien plus qu’une simple indifférence positive. Cette large majorité de jeunes, que la chaîne de recrutement côtoie chaque année dans le cadre de la campagne scolaire (intervention devant les classes de première ou de terminale) ou des forums liés à l’emploi, voit dans l’armée une institution crédible, utile, légitime… mais souvent lointaine. Sans se sentir particulièrement attirée par elle, cette cohorte majoritaire respecte et approuve l’engagement des candidats qui sautent le pas. Elle véhicule donc une vraie « motivation de soutien », ce qui est loin d’être un atout négligeable dans l’espace digitalisé très interactif qui constitue l’écosystème naturel de cette classe d’âge.

La deuxième catégorie, plus étroite, concerne ceux qui ne rejettent pas par définition l’hypothèse d’un engagement pour l’exercice d’un métier militaire. Elle traduit une forme d’intérêt diffus qui pousse à venir s’informer plus avant sur les possibilités d’emploi offertes et sur les conditions d’exercice de ce métier. Pour l’armée de terre, cette population peut être évaluée à environ cent cinquante mille jeunes, dont plus de cent vingt mille garçons. Ils sont bien entendu la principale cible des outils marketing des différentes chaînes de recrutement des armées, qui disposent aujourd’hui des moyens pour identifier et suivre à la trace ces profils présentant une ouverture à des arguments plus opérationnels. Environ trente mille d’entre eux iront jusqu’à pousser la porte d’un centre d’information pour ouvrir un dossier d’évaluation. La motivation professionnelle affichée reste cependant plus complexe qu’il n’y paraît.

Enfin, il existe dans chaque classe d’âge une population d’emblée motivée pour le « métier des armes ». Que ce soit par conviction personnelle, par culture familiale ou par tempérament, ce noyau de quelques milliers de jeunes viendra quoi qu’il arrive se frotter à notre système de sélection. Pour la plupart, la maturité de leur projet professionnel leur permettra de trouver une place adaptée à leur potentiel et à leur compétence. Ce groupe (aujourd’hui environ cinq à six mille jeunes) reste cependant bien inférieur aux besoins annuels des armées. Leur « motivation d’adhésion » dépasse le simple projet professionnel et s’incarne d’emblée dans un système de valeurs et dans un projet de vie.

Les grands équilibres entre ces trois cercles restent relativement stables sur le temps long. Notamment l’assiette générale de la deuxième catégorie qui varie peu depuis vingt ans (environ 40 % des garçons d’une classe d’âge). Malgré les campagnes de communication et de rayonnement, malgré des variations importantes du taux de chômage durant cette période, il semble particulièrement difficile de faire basculer une proportion plus importante de jeunes Français du registre de la sympathie à celui de l’intérêt. C’est tout l’enjeu des efforts qui sont actuellement engagés par les différentes armées. Le slogan de la Marine « Peut-être êtes-vous marin sans le savoir ? » traduit bien cette volonté de briser un certain plafond de verre.

C’est également dans ce panel qu’il convient de distinguer les trois types de recrutement à réaliser. Les officiers tout d’abord, qui, pour la plupart, appartiennent au troisième cercle. Leur motivation est affirmée et leur connaissance des exigences du métier solidement établie. Ils viennent naturellement et dans des volumes suffisants pour garantir une bonne sélectivité. Pour les sous-officiers, la situation est plus contrastée puisque cohabitent à parts égales deux populations bien différenciées : les convaincus, certains de vouloir faire une carrière militaire, et les indécis qui, disposant d’une formation monnayable sur le marché du travail, sont davantage dans un calcul d’opportunité. Les militaires du rang enfin, qui représentent la grande majorité des recrutements (environ 85 %), relèvent pour la plupart de la deuxième catégorie.

  • Les trois cibles

La stratégie générale de recrutement de l’armée de terre part de ce constat statistique pour bâtir une communication large. Il s’agit en effet de toucher par trois biais différents les trois principaux acteurs d’une décision d’engagement.

Le premier, c’est bien sûr l’intéressé lui-même. Il faut trouver l’angle, le ton et la forme pour établir un contact avec un jeune âgé de dix-huit à vingt-cinq ans, fortement connecté, donc influencé par les réseaux sociaux, et encore peu certain de son choix de vie et de son orientation professionnelle. Dans cette incertitude, la communication devra chercher à toucher ce qui différencie et ce qui valorise. L’émotion et le style de vie seront les principaux vecteurs de captation d’intérêt, et les références choisies devront prendre leurs racines dans les tendances de la société civile car la culture militaire de notre candidat reste faible, d’autant qu’apparaissent aujourd’hui sur le marché du travail les premières générations dont les pères n’ont pas fait leur service national. In fine, ce sera bien ce jeune qui devra trouver dans l’engagement militaire un compromis acceptable entre des contraintes de vie, une valorisation sociale et une opportunité professionnelle. Les vecteurs de communication pour toucher cette cible sont en pleine évolution et se développent plus aujourd’hui dans l’espace digitalisé que dans les médias traditionnels.

La deuxième cible est constituée par ce que l’on appelle les prescripteurs directs, c’est-à-dire principalement l’environnement familial et immédiat qui conditionne les principaux choix de vie et de consommation. Dans ce registre, la communication se voudra plus comparative en mettant en avant les avantages relatifs de l’engagement dans une vie militaire. Cette stratégie, orientée sur ce que l’on appelle dans le jargon du marketing la « marque employeur », se veut plus rationnelle qu’émotionnelle. Elle se déploie principalement sur les médias traditionnels qui restent les principaux vecteurs capables de toucher cette génération (presse écrite, prospectus, radio). Pour autant, commencent également à se développer des formes de communication par le biais d’influenceurs horizontaux, c’est-à-dire des jeunes qui disposent sur les réseaux sociaux d’une très forte notoriété. La mise en valeur du monde militaire par ce canal est aujourd’hui devenue essentielle pour conditionner les comportements et les choix.

Enfin, il reste toujours nécessaire de promouvoir l’image générale de l’institution militaire et de l’armée de terre. Il s’agit là de toucher le prescripteur du prescripteur, c’est-à-dire d’entretenir la bonne opinion que la société dans son ensemble peut avoir d’un sujet. Ce mood positif est essentiel pour gommer les aspérités et les clichés qui courent encore sur la vie militaire. La promotion de valeurs fortes servira souvent de levier. Mais il peut aussi s’agir de sujets plus diffus, qui relèvent davantage de l’inconscient collectif. Pour prendre un exemple concret, il n’est pas neutre de communiquer aujourd’hui sur le fait que les armées reprenant du volume, qu’elles ne sont plus assimilables à « une entreprise qui ferme des casernes et qui réduit ses effectifs ». L’image d’une dynamique de croissance et de développement contribue à rassurer les prescripteurs et à valoriser un engagement militaire vu comme un investissement intelligent.

Le décor étant en place, il convient maintenant de passer derrière le rideau pour regarder dans le détail les principaux ressorts de l’engagement militaire.

  • Les motivations de l’engagement militaire

Au cours des quatre mois que dure en moyenne le processus d’engagement, les conseillers en recrutement vont pouvoir à de multiples occasions évaluer et mesurer l’étendue et la profondeur de la motivation de chaque candidat. Comprendre précisément cette aspiration à embrasser une carrière militaire, ses méandres, ses masques, ses points d’accroche et ses faux-semblants, telle est la principale mission des recruteurs de l’armée de terre, sélectionnés autant sur leur expérience du corps de troupe que pour leurs qualités psychologiques. Que nous apprennent-ils sur les trente mille jeunes Français qui viennent chaque année tenter leur chance dans les centres d’évaluation ? D’abord, que la motivation est un discours simple posé sur une mécanique complexe. Ensuite, que dans ce patchwork souvent difficile à décrypter et à hiérarchiser, ressortent trois couleurs principales qui structurent le motif général : agir dans une juste cause, vivre une nouvelle vie structurée dans des valeurs fortes et accéder à un premier emploi valorisant et valorisable.

  • Agir dans une cause juste

Telle est la première source de motivation. La première, où plutôt la plus profonde, car ce n’est jamais celle qui apparaît de manière spontanée. Dans le discours des jeunes, elle se déduit plus qu’elle ne s’exprime car elle traduit davantage un état d’esprit qu’un argument objectif.

À l’évidence, les jeunes générations reprennent aujourd’hui à leur compte un besoin d’idéal qui s’était progressivement affadi dans le consumérisme ambiant des dernières décennies. Sans vouloir plagier leurs aînés, elles reviennent peu ou prou sur le désir de penser global et d’agir local qui prévalait dans les années 1970. Placer sa vie en perspective d’une cause, et surtout agir concrètement à son échelle et à sa mesure, tels sont les deux plateaux de cette équation personnelle qui marque de plus en plus le comportement de nos jeunes engagés. « Donner du sens à sa vie avant de lui donner un sens » ne constitue donc plus une simple formule, mais plutôt un référentiel commun à toute une génération élevée dans la perception de défis économiques et écologiques majeurs.

Alors qu’elle s’incarnait hier dans un pacifisme assez radical, puis après la fin de la guerre froide dans une satiété plus jouissive, la « grande cause » s’exprime aujourd’hui dans une approche solidaire et responsable des nouveaux problèmes du monde. Dans ce registre, l’engagement militaire devient en lui-même une valeur qui parle aux jeunes et qui se décline dans des notions d’action pratique, de respect de la parole donnée et de solidarité. On constate également dans les sondages d’opinion qu’une part croissante de la jeunesse associe l’idée même d’engagement à celle d’un engagement militaire. Curieux retour des choses. On voit bien à travers ces indications et ces glissements combien la façon de penser de la société française tout entière pousse vers une « positivisation » de l’engagement militaire, vu de plus en plus comme une conduite responsable et légitime. Et ce, même si ce mouvement de fond n’atteint pas encore toutes les couches sociales et tous les milieux. Cela va donc très au-delà d’une simple réaction au climat sécuritaire qui s’est soudainement tendu depuis deux ans.

Lorsque l’on creuse un peu plus pour tenter de comprendre le lien intime qui associe un engagement de vie à un engagement militaire, il apparaît que les notions de « défense » et de « protection » sont rapidement associées au champ des grandes valeurs qui structurent la société française. Cette défense s’entend moins comme la préservation d’un capital, d’un patrimoine ou d’un espace, que comme la garantie de survie et de pérennité des grands principes qui fondent notre identité collective. Par sa fonction sociale, qui vise à la défense concrète des intérêts de la collectivité, autant que par son identité, qui incarne bien les grands idéaux républicains (fraternité d’armes sens de l’intérêt général, promotion au mérite, égalité de traitement), il semble que l’institution militaire apparaisse de plus en plus pour la jeunesse de notre pays comme un lieu naturel d’expression de sens.

Agir ensemble pour changer les choses, se mettre au service des autres, mettre sa force et son énergie au service de causes qui en valent la peine, telles sont les facettes du métier militaire qui touchent aujourd’hui les jeunes générations. La violence qui les rebutait s’est progressivement transformée en une force plutôt bienveillante au service d’une cause considérée comme légitime (le droit de se défendre) et juste (la promotion des « valeurs »).

L’engouement observé autour de l’opération Sentinelle traduit parfaitement ce supplément d’âme qui va bien plus loin que le seul fait de porter un fusil. Il s’est traduit tout autant par une augmentation des candidatures à l’engagement d’active que par une très nette progression des volontariats pour servir au sein de la toute nouvelle garde nationale, c’est-à-dire en engagement à temps partiel dans une réserve rénovée. Cette convergence d’engouement démontre qu’au-delà du métier, c’est bien l’institution en tant que telle qui est porteuse de sens. Agir dans une cause plus que militer pour une cause, telle est vraisemblablement l’inflexion qui marque cette jeune génération. Pour elle, l’acte prévaut sur le discours.

L’observation d’une jeunesse en quête de sens et d’action reste somme toute très classique. Ce qui l’est moins, c’est le progressif ajustement de ce penchant naturel pour une forme militaire qui semblait jusque-là assez décalée voire contradictoire. Cet état de fait permet à l’institution militaire de capitaliser sur son identité, de conforter ses fondamentaux et de communiquer sans fard vers la jeunesse. Mais c’est également une réalité qui nous oblige car la mise en œuvre de la force armée reste par essence un acte politique complexe. Le sens de l’engagement militaire pourrait donc s’en trouver marqué, tant par les opportunités induites par cette générosité que par l’exigence qu’elle recouvre.

  • Un style de vie stimulant vécu dans des valeurs fortes

En 2016, l’émission de téléréalité Garde à vous !, qui plongeait pendant quelques semaines des jeunes Français dans l’environnement simulé de la conscription, a connu une très forte audience. Alors que le sujet pouvait sembler décalé par rapport aux préoccupations de la jeunesse d’aujourd’hui, cet engouement témoigne de l’existence d’un second moteur de motivation, probablement plus puissant encore que la référence à une cause juste et à une cohérence de vie.

Au cours des entretiens qu’ils réalisent dans les centres d’information et de recrutement, les jeunes reviennent souvent sur cette aspiration à un changement de vie, ou plus précisément sur un besoin de pimenter et de rehausser un quotidien souvent considéré comme fade, commun et étroit. Sevrés de sécurité et de précaution, il semble qu’ils ressentent de plus en plus le besoin de se mettre un peu en danger pour exister davantage. La recherche de l’émotion pure, la quête de la sensation et du frisson pris comme des vérités qui ne mentent pas, l’action concrète comme moyen de dépasser la complexité du monde, toutes ces pulsions de vie prennent souvent le pas sur le calcul rationnel. Tout ceci n’est pas spécifique au monde militaire et on constate tous les jours, dans les médias comme dans tous les faits divers, ce besoin profond de dépasser son quotidien pour exister plus intensément dans le regard des autres. Moins personnel que la cause, le style de vie compte surtout dans le référentiel horizontal qui les anime. La réputation que l’on peut avoir sur le réseau, la considération de ses pairs ont souvent plus d’importance que l’image que l’on peut avoir de soi. Les deux tendent d’ailleurs à se confondre avec des générations x, y et z qui se définissent principalement par les codes sociaux provenant très directement des opportunités offertes par les nouvelles technologies de l’information et de la communication (ntic).

Dans ce mouvement de fond, l’engagement militaire représente certainement un recours cohérent dans la mesure où l’institution véhicule naturellement une part de déracinement, d’exigence, de mise en danger contrôlée et d’aventure. Sans forcer leur talent, les communicants et les recruteurs mettent volontiers en avant ce style de vie particulier qui se démarque de la norme et du quotidien, d’où le recours de plus en plus fréquent à des influenceurs spécialisés opérant sur les réseaux sociaux et qui portent directement le témoignage de cette « philosophie » de vie. La force physique, l’effort gratuit, l’expérience originale, la gestion du risque maîtrisé, l’adrénaline comme révélateur de la valeur de l’action, tels sont en quelques mots les messages qu’ils portent pour valoriser l’engagement militaire.

Au-delà de ce besoin de se mettre en décalage, le style de vie militaire est également perçu comme un espace structuré par des valeurs fortes et effectives. Entendons par là un ensemble de pratiques codées, de règles de vie, qui représentent pour les jeunes des repères comportementaux indispensables à la pratique d’une vie saine et équilibrée. Comme le sens, la valeur ne vaut que si elle est pratiquement vécue, c’est-à-dire mise en situation. Dans ce registre-là, l’institution militaire a le mérite d’imposer des règles simples et claires. Le mode de vie militaire et le cadre éthique qui y est associé sont vus de l’extérieur comme un espace, certes décalé, mais très cohérent entre les principes affichés et la réalité quotidienne. Dans cette recherche d’authenticité, certaines images d’Épinal, comme la rigueur du quotidien, la discipline, la tenue uniforme ou la vie en collectivité, prennent paradoxalement de la valeur. On voit bien d’ailleurs aujourd’hui combien ces notions gagnent du terrain dans tous les champs de la société.

À titre d’exemple, une étude sociologique réalisée en 2015 auprès des jeunes provenant d’un certain nombre de zones dites sensibles1 montrait que le recrutement militaire y était perçu comme le mécanisme le plus « honnête » pour accéder aujourd’hui à l’emploi. En effet, la recrue y est jugée sur ses capacités réelles, physiques, médicales ou psychotechniques ; elle est choisie parmi ses pairs selon une comparaison objective des talents et appréciée davantage sur son potentiel que sur ses acquis scolaires. Alors que les autres processus de recrutement étaient, pour la plupart, considérés comme pipés et discriminants, les jeunes sondés estimaient celui des armées transparent, juste et équitable.

Vie stimulante, valeurs fortes et environnement honnête, telles sont les qualités fondamentales que les jeunes prêtent à la vie militaire. Elles le sont aussi pour de nombreuses familles, souvent décontenancées par l’écart entre leur référentiel éducatif et les nouveaux modes de vie de la jeunesse. Alors qu’elles véhiculent souvent le souvenir d’un service militaire peu élogieux, elles considèrent paradoxalement l’engagement de leurs enfants comme une réelle opportunité. Force est de constater que cette expérience de vie représente encore un espace précis et balisé dans lequel repose toujours, dans l’inconscient collectif, l’idée du rite initiatique pour une accession à la vie d’adulte. En franchissant la porte de nos casernes, les jeunes d’aujourd’hui recherchent encore ce cadre exigeant qui les fera se découvrir eux-mêmes. D’autant que nombre d’entre eux n’auront pas trouvé dans le système scolaire un point d’appui solide pour commencer à construire leur vie. Pour des raisons différentes, les parents les accompagnent dans cette démarche. En revanche, on retrouve assez peu dans ce champ de motivation le besoin de brassage social et de cohésion nationale, idée qui anime aujourd’hui davantage les élites que les classes populaires.

  • L’accès à l’emploi

Le troisième argument est plus évident puisqu’il s’applique à la recherche d’un premier emploi. Ce sujet concerne bien évidemment davantage les militaires du rang et les sous-officiers que les officiers, qui disposent d’un niveau de formation leur permettant de s’insérer beaucoup plus facilement dans le monde du travail. Plus souvent porté par l’environnement familial que par le candidat lui-même, ce motif s’explique bien entendu par la situation très dégradée du marché de l’emploi des jeunes aujourd’hui en France. Pour autant, il est à noter que le flux de candidatures à l’engagement reste assez peu sensible aux variations du taux de chômage national qui, depuis vingt ans, a varié entre 7 et 10 %. Ceci s’explique probablement par le fait que, de manière structurelle et indépendamment de la conjoncture, l’accès à l’emploi s’est progressivement durci pour les jeunes sur la période. Dans ces conditions, l’engagement militaire correspond pour bon nombre de nos soldats à une réelle opportunité.

Ils considèrent d’abord la signature d’un premier contrat de cinq ans comme une étape de vie, la première dans un parcours professionnel qu’ils envisagent d’emblée comme un enchaînement de plusieurs expériences. L’obtention d’un contrat à durée déterminée n’est donc pas perçue comme un élément de précarité, mais plutôt comme une garantie de liberté. Ce même phénomène se retrouve également chez les cadres, qui acceptent de moins en moins de se voir contraints à des obligations d’une durée de service supplémentaire à l’issue d’un concours ou d’un examen.

Cette distance par rapport à l’institution ne doit cependant pas être assimilée à une moindre adhésion au système, mais plutôt être comprise comme l’expression d’un besoin de distanciation entre un projet personnel, premier et prégnant, et des besoins collectifs qui trouveront toujours in fine une solution. Le contrat de cinq ans semble donc bien correspondre aux aspirations d’un jeune de vingt et un ans en moyenne, qui sait que dans un proche avenir sa vie professionnelle risque de se limiter à une succession de stages et de petits boulots qui lui apporteront une faible stabilité et peu de capital professionnel. D’ailleurs, la grande majorité de nos engagés volontaires choisissent eux-mêmes cette durée de contrat alors qu’ils disposent de formules plus courtes de deux ou trois ans.

Sans que cet argument soit ostensiblement posé au cœur du projet professionnel, il est clair que pour beaucoup de jeunes soldats, l’engagement militaire apparaît comme un investissement intelligent et profitable comparé à d’autres options. C’est bien sur ce registre que les recruteurs déploient de plus en plus leurs stratégies de benchmarking. À l’instar de McDonald, qui fait autant de publicité sur ses hamburgers que sur son aptitude à former et à promouvoir ses employés, les armées communiquent aujourd’hui sur leurs valeurs mais aussi sur la promotion interne ou les formations dispensées.

Ce calcul de vie est d’abord mis à profit pour s’autonomiser vis-à-vis de son environnement familial. Dans bien des cas, l’obtention d’une solde et de certains avantages en nature permet de disposer très rapidement, et en avance de phase sur la moyenne de la cohorte, d’un niveau de vie et de consommation très avantageux à ce niveau de qualification. Comparé aux autres formules proposées, aux emplois aidés ou au champ du travail intérimaire, l’engagement militaire représente donc pour beaucoup un moyen d’émancipation rapide.

Mais ce choix est également vu comme un marchepied utile dans la perspective d’un futur métier. Dans la vision séquencée qu’ils ont de leur parcours professionnel, l’armée représente un potentiel de rebond plus important qu’un autre emploi. Outre le fait qu’il peut disposer d’un dispositif et d’un temps de reconversion en fin de contrat, le jeune soldat bénéficie également d’une image de marque très positive sur le marché du travail et d’un réseau de replacement. Enfin, les qualifications obtenues au cours de son contrat sont pour la plupart reconnues et monnayables dans le civil.

  • Ce que « l’engagement du militaire »
    nous apprend sur « l’engagement militaire »

Le terrorisme et l’emploi restent les principales préoccupations des jeunes, nous indique le dernier baromètre « Les jeunes et la Défense ». Ces motifs constituent donc assez logiquement les bases de leurs premières motivations au moment où ils signent leur contrat d’engagement. D’un côté, un enjeu collectif, la perception d’un danger latent et le besoin de poser sa vie dans une activité qui fait sens. De l’autre, une approche plus prosaïque : le besoin d’autonomie, la nécessité de se construire un chemin et un destin. Pour cette jeunesse, où tout du moins pour les jeunes qui poussent leur démarche jusqu’à leur terme, le sens de l’action militaire constitue un compromis utile où se tiennent en équilibre des aspirations générales et des considérations pratiques. Mais au-delà de cette sémantique, la motivation à l’engagement de notre jeunesse dévoile aussi les soubassements de ce qui pourrait demain définir le sens de l’engagement de la force armée.

  • L’obligation d’une forte cohérence politique et sociale

Alors que dans beaucoup de pays européens le recrutement militaire ne parvient pas à atteindre ses objectifs2, en France, la jeunesse fait preuve au contraire d’une étonnante générosité. Elle continue à se presser en nombre suffisant à la porte des centres de recrutement pour s’informer et, pour près d’un candidat sur deux s’engager dans l’armée de terre.

Au-delà des considérations liées au niveau de vie ou aux tensions existantes sur le marché de l’emploi, il est probable que cette singularité française s’explique aussi par une claire conscience collective du sens de l’engagement militaire. Là où dans d’autres pays le rôle du soldat peut sembler marginal voire parfois ambigu, il demeure en France clairement assumé par le champ politique et reconnu comme légitime par l’ensemble de la société. Même si son actuelle exposition médiatique facilite cette démonstration, le soldat français doit, sur le fond, répondre mieux qu’ailleurs à la question d’une jeunesse en quête de sens.

Cette première incise pour constater que la solidité du sens de l’engagement militaire repose probablement d’abord sur la clarté de son expression et sur la claire compréhension du sujet dans le triangle clausewitzien de l’armée, du peuple et du politique. Le sens de l’engagement armé ne saurait donc se distinguer de la claire conscience de l’objet commun qu’il s’agit de préserver et de l’esprit de Défense qui s’y attache.

  • Une approche lucide et décomplexée sur l’emploi de la force

Il a été étonnant d’observer dans le cadre de la campagne pour l’élection présidentielle des positions et des postures très contrastées concernant l’opportunité des engagements militaires en cours. Comme si les grands clivages idéologiques s’invitaient dans la discussion pour promouvoir ou interdire de manière assez radicale l’emploi de la force dans les relations internationales. À cette dichotomie, à ce manichéisme ambiant qui intéresse principalement les élites et les générations déjà installées dans la vie, s’oppose une approche plus simple et plus décomplexée de notre jeunesse qui ne remet plus en cause la légitimité de l’emploi de la force pour défendre ou protéger le bien commun. Qu’elle ait ou pas l’idée d’un engagement militaire, elle n’éprouve ni le besoin de théoriser à l’excès la question ni de se réfugier dans un clivage de principe pour justifier sa position sur le bien-fondé de nos engagements militaires. Il apparaît donc, par le bas, une simplification du discours qui semble traduire de manière générationnelle la clôture d’une parenthèse ancienne, dans laquelle était évacué par définition le recours à la violence armée pour réguler les contentieux entre les groupes humains. Dans les esprits des jeunes générations, la guerre ne semble plus interdite par principe dès lors qu’elle vient servir une cause juste et qu’elle s’inscrit dans des règles. Peut-être est-ce là un premier pas vers un retour à une conception plus augustinienne et somme toute assez classique de l’emploi de la force armée.

  • La légitimité d’un outil spécifique pour mettre en œuvre la force armée

Sur ce registre de l’outil spécialisé, il semble également que l’on soit en train de sortir d’une longue période de distance, voire de défiance, entre l’institution militaire et la nation. Même si elle véhicule encore de nombreux clichés, la militarité n’effraie plus vraiment. Mieux, elle semble dans bien des domaines revenir à la mode et attirer par ce qu’elle propose de neuf. La déontologie militaire et les valeurs qu’elle recouvre (fierté, effort et exigence, honneur, probité, sens de la mission et du collectif…) sont considérées comme faisant partie intégrante d’un mode de vie valorisant et démarqué des repères traditionnels de la société civile. Combattre par des valeurs plus que pour des valeurs s’impose peu à peu comme le référentiel de cette nouvelle génération sous les armes. Plus largement, la société militaire, souvent considérée comme un peu désuète, apparaît de plus en plus aujourd’hui comme porteuse de sens. Dans un monde très homogène, qui a tendance à harmoniser et à banaliser les choses, tout ce qui permet de se démarquer, de se distinguer prend une valeur relative. Au bilan, l’existence d’un outil spécifique à la conduite de la guerre semble naturelle et conforme à la nature même du phénomène qu’il s’agit d’affronter.

1 E. Settoul, « Classe populaire et engagement militaire : des affinités sélectives aux stratégies d’insertion professionnelle », Lien société et Politiques n° 74, automne 2015.

2 Faute de pouvoir suffisamment recruter de soldats de métier, la Suède a rétabli en 2017 une part de conscription dans ses effectifs militaires. L’Allemagne, elle, ne parvient toujours pas à honorer les postes récemment ouverts pour augmenter les effectifs de la Bundeswehr.

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