N°25 | Commémorer

Thierry Marchand

La dimension utilitaire de la commémoration militaire : l’exemple de Camerone

La commémoration est à la mode dans notre pays. Les raisons sont probablement nombreuses pour expliquer ce besoin grandissant de célébrer le passé afin de mieux sentir ses racines et conforter ses fondements. Beaucoup estiment qu’il s’agit du syndrome naturel d’une société qui doute d’elle-même, de son avenir, et qui, regardant avec angoisse un horizon qui se dérobe, cherche dans son histoire quelques certitudes et quelques motifs de sérénité. D’autres, moins angoissés, estiment que l’accélération des techniques et des comportements sociétaux justifie, comme un contrepoids naturel, une référence au passé pour mieux se projeter dans l’avenir. Comme la quille d’un bateau, la mémoire célébrée permettrait d’équilibrer la vitesse croissante du vent de la modernité. Dans tous les cas, la commémoration exprime un présent insatisfait ou incomplet.

En France, nos commémorations renvoient bien souvent à des moments clés et douloureux de notre histoire, pour la plupart liés à la geste militaire. Puisque la France s’est construite par l’épée et par le glaive, il n’est pas étonnant de retrouver dans ce champ des commémorations une dimension importante de notre histoire militaire. Dès lors, commémorations nationales et commémorations militaires se confondent souvent, le centenaire de la Première Guerre mondiale offrant d’ailleurs aujourd’hui une bonne illustration de cette assimilation.

Si pour la plupart de nos concitoyens le militaire reste, par essence, le plus actif des « commémorants », il me semble cependant que derrière ce phénomène de société, civils et militaires ne se recueillent pas nécessairement aux mêmes autels. Derrière le décor solennel et la mise en valeur des plus grandes vertus, la commémoration militaire comprend une importante dimension utilitaire là où les commémorations nationales relèvent probablement davantage d’un processus cathartique. En d’autres termes, mêmes si elles s’abreuvent aux mêmes sources, les finalités de ces rendez-vous avec l’histoire ne visent pas nécessairement les mêmes points.

Je voudrais en quelques lignes tenter d’illustrer cette intuition en m’appuyant sur mon expérience de ce sujet, vécue au sein de la Légion étrangère à travers la commémoration du combat de Camerone.

  • Camerone : le choix utilitaire du général Rollet

À la Légion, Camerone est plus qu’un anniversaire. C’est le cœur battant d’un système. Ce combat, insignifiant aux yeux des historiens militaires, n’a changé ni le cours de la campagne du Mexique ni celui de l’histoire de France. Épiphénomène opérationnel, oublié au sein même de la Légion pendant plus de cinquante ans, il ne constitue pas à l’évidence un événement « historique ». L’origine de cette commémoration remonte à 1906, lorsque la Légion d’honneur fut attribuée au drapeau du 1er régiment étranger. Épisodiquement célébrée jusqu’à la Grande Guerre, elle devint véritablement rituelle avec le centenaire de la Légion étrangère en 1931, sous l’impulsion du général Rollet, premier commandant de la Légion étrangère.

La Légion aurait eu bien d’autres batailles plus prestigieuses à faire valoir, tant son histoire militaire au cours du xixe siècle était riche. Elle aurait pu mettre à l’honneur la rupture de la ligne Hindenburg par le régiment de marche de la Légion étrangère en 1918, la bataille de Magenta ou celle de Sébastopol. Ces choix n’ont pas été faits. L’anonymat d’un combat sans importance a été retenu pour des raisons qui renvoient moins à des considérations éthiques qu’à des circonstances précises et à des besoins pragmatiques. À un moment où la Légion étrangère voit ses effectifs et ses unités croître fortement, au point que le besoin se fait sentir de créer un commandement spécifique, l’institution éprouve la nécessité de définir rapidement des repères, des symboles et des traditions communes à même de justifier cette nouvelle organisation plus intégrée. C’est toute l’œuvre du général Rollet, « père de la Légion », que de poser les fondements déontologiques de celle-ci. Comme si elle craignait de perdre dans son élargissement une partie de son âme.

Il n’y a donc dans cette démarche aucune volonté de se ressourcer face à l’adversité en retrouvant ses valeurs originelles. Aucune nécessité non plus de purger un passif par une mise en scène de ses vertus. Il y eut plutôt un besoin impératif de poser les fondations d’un nouveau projet. Sur ses fonts baptismaux, la commémoration de la bataille de Camerone parle donc plus de l’avenir que du passé.

N’étant pas historien, je ne peux qu’imaginer les critères qui prévalurent au choix final du général Rollet. En premier lieu, il fallait un fait d’armes fédérateur. Le choix de la campagne du Mexique permettait de remonter aux origines en faisant référence à une période où la Légion n’était composée que d’un seul régiment. Par filiation, chaque unité qui sera ensuite créée pourra légitimement s’en inspirer. Aujourd’hui encore, chaque légionnaire se sent naturellement dépositaire de ce patrimoine commun. Pour mieux souligner cette continuité, il fut également institué que chaque nouvelle unité porterait sur son drapeau l’inscription « Camerone 1863 » en guise de cadeau de baptême.

Il fallait également un combat spécifique, autonome, dans lequel la Légion puisse se retrouver face à elle-même. Comme un élément pur, le combat solitaire du capitaine Danjou et de ses hommes permettait d’isoler les vertus légionnaires dans un creuset étanche au sein duquel l’institution viendra chaque année se ressourcer. Cette démarche ne visait en aucune manière de se placer au-dessus des autres « chapelles » dans une échelle des valeurs de la bravoure militaire. Il s’agissait plutôt de se démarquer volontairement des grandes batailles collectives pour conserver la pleine propriété du sujet et son usage exclusif.

Victoire rayonnante ou défaite glorieuse ? La question s’est probablement posée. Une victoire aurait permis de célébrer un résultat, un bilan, en se rassurant sur la solidité de ses bases. Mais dans l’armée comme dans la vie on apprend plus d’un échec que d’un succès, car c’est toujours dans l’adversité que l’essentiel transparaît le plus clairement. Pour formaliser les repères déontologiques dont l’institution avait besoin à ce moment-là, le général Rollet fit donc le choix d’une défaite anonyme qui embrassait dans une même légende les points clés qu’il souhaitait mettre en valeur : une force combattante, une nouvelle patrie, une fidélité à la parole donnée.

Force combattante, car l’histoire souligne que ceux qui prennent part à la mission du 30 avril 1863 n’étaient pas tous destinés à combattre ce jour-là. Les trois officiers qui encadrent la 3e compagnie sont respectivement le porte-drapeau du régiment, le payeur et l’adjudant-major, bref des officiers dont les fonctions ne les prédestinent pas à mourir en héros. Le récit adresse donc à chaque légionnaire la consigne de se tenir prêt à combattre, quelles que soient sa fonction ou son ancienneté, car personne ne peut connaître le lieu et l’heure de son rendez-vous avec le destin.

Nouvelle patrie, car le général Rollet, héros de la Grande Guerre, sait que, pour un étranger, le sacrifice suprême ne peut se concevoir qu’en utilisant le relais d’une institution forte qui seule peut générer autant de force d’âme que la référence au pays natal. C’est pour cette patrie d’emprunt, sur laquelle se transfèrent et se cumulent les fiertés nationales, que les légionnaires iront jusqu’au bout de leur mission. C’est ce qu’ils firent à Camerone en ne se sacrifiant ni pour le Mexique ni même pour l’empereur Napoléon III mais pour la Légion, entité hors sol qui transporte avec elle sa propre patrie. Pour construire cette notion, la Légion a besoin de règles propres, d’un encadrement adapté et d’une relative autonomie que le nouveau commandant de la Légion veut construire et préserver.

Un serment de fidélité envers la parole donnée, enfin. Ce que le capitaine Danjou exige de ses hommes, c’est le simple rappel du serment de fidélité que prononce chaque légionnaire au moment de son engagement. Cette parole donnée sur laquelle repose toute l’allégeance d’un étranger au service de la France ne souffre aucune exception. La main en bois du capitaine Danjou, que la Légion exhume chaque 30 avril, relie la légende au présent. Cet argument a également dû peser dans le choix du général Rollet, car il savait que la Légion se renouvelle au gré des crises géopolitiques, modifiant sans cesse le profil de l’étranger au service de la France. Il savait donc bien que ce récit un peu désuet ne pouvait, sans une certaine incarnation, résister au temps. Cette main en bois constitue donc le lien entre les légionnaires et entre les époques, symbole matériel qui justifie toutes les contraintes, y compris celles de la vie courante.

Camerone n’est donc pas un héritage ancien que la Légion de 1931 met en scène. C’est un choix raisonné et utilitaire qui permet à une institution en pleine croissance de poser les bases déontologiques et statutaires qui doivent assurer son avenir. Sous l’hacienda de Camerone se trouvent en réalité les fondations d’un système qui s’est prolongé jusqu’à aujourd’hui.

  • Camerone aujourd’hui : le fondement de la vie courante

Quatre-vingts ans plus tard, Camerone constitue toujours le point central de la Légion étrangère. La commémoration du combat chaque 30 avril reproduit un rituel immuable, chargé de symboles qui dessinent précisément les contours de l’institution : à Aubagne, la main du capitaine Danjou, portée par un officier, un sous-officier et un légionnaire émérites, sort de la crypte et remonte la voie sacrée vers le monument aux morts, un globe rappelant l’ensemble des théâtres où la Légion a combattu. En quelques minutes, dans une chorégraphie hors du temps, la Légion se raconte à elle-même plus qu’elle ne s’adresse au monde.

Au même moment, partout où les légionnaires sont engagés ou déployés, la lecture du combat résume les fondamentaux. Le mythe et la légende parlent en fait d’une histoire concrète, pratique, pragmatique, qui touche la vie de chaque légionnaire. De manière assez étrange, Camerone ne se commémore pas une fois l’an ; il se vit au jour le jour.

« Faire Camerone » est devenu une expression banale que le légionnaire d’aujourd’hui utilise sans restriction. Elle signifie bien moins que le sacrifice de sa vie qui reste un aléa librement consenti. Seulement une référence au caractère impératif de la mission confiée, même la plus humble. D’ailleurs, les jeunes légionnaires qui vivent leur premier Camerone ne voient généralement dans cet événement qu’une lourde corvée marquée par des répétitions, des travaux de nettoyage et toute une série de tâches supplémentaires qui viennent s’ajouter à un quotidien déjà rude. À défaut de percevoir un fond qui ne se révélera à eux que progressivement, ils entrent dans cette légende par la petite porte, en apprenant surtout que la grandeur de la mission se mesure à l’aune du travail bien fait.

« Faire Camerone », pour un légionnaire aujourd’hui, c’est accepter sans réserve l’ordre donné, sans états d’âme et sans interprétation, dans la pleine confiance du supérieur. « Faire Camerone », c’est aussi endurer un entraînement sévère, entretenir sa forme physique sans jamais tomber dans la facilité. « Faire Camerone », c’est clairement distinguer ce qui relève de la « famille » et ce qui en creux appartient à la « régulière », c’est-à-dire tout le reste. « Faire Camerone », c’est sans cesse se référer au contrat signé lors de son engagement, contrat juridique mais surtout contrat moral qui repose sur le simple principe de la parole donnée. Cet engagement est une affaire personnelle et intime, un code qui existe dans toutes les cultures et dans toutes les civilisations. Quelle que soit son origine, le légionnaire en a la même perception. « Faire Camerone », c’est en somme donner au quotidien de la consistance à un serment prêté en toute liberté à une « patrie de substitution ». Le cadre historique, les enjeux géopolitiques ou les convictions politiques comptent assez peu dans cet engagement.

Pour donner un peu d’actualité à cette référence lointaine, la Légion a d’ailleurs éprouvé le besoin, dans les années 1980, de décliner le récit mythique dans un document plus intelligible pour le légionnaire d’aujourd’hui. À travers ses sept articles, le Code d’honneur du légionnaire traduit de manière pratique les principaux messages du combat de Camerone. Simple mise à jour d’un message constant élaboré en 1931.

Au-delà de ce lien direct entre l’institution et chaque légionnaire, Camerone sert toujours également de référentiel à une organisation spécifique précisément décrite dans un statut. Au départ simple ordonnance du roi Louis Philippe, celui-ci a traversé les âges et existe toujours aujourd’hui comme une déclinaison particulière du statut général des militaires1. On y trouve, sur un plan juridique et administratif, les règles fondamentales qui organisent la gestion spécifique de cette troupe : une force combattante, une gestion autonome, un service exclusivement sous contrat, un engagement sous identité déclarée. Ces points clés nous renvoient très directement à la légende du combat.

Au bilan, Camerone reste donc toujours aujourd’hui un repère pour le présent et pour le fonctionnement courant d’une institution qui se recompose à chaque instant. Slaves des années 1990, Asiatiques et Sud-Américains des années 2000, peut-être demain volontaires du Proche et du Moyen-Orient en pleine ébullition, chaque époque s’alimente aux soubresauts de la planète. La recherche d’un dénominateur commun reste donc la clé de voûte du système. Cette clé de voûte si méticuleusement entretenue n’est autre que le combat de Camerone que l’on célèbre plus comme une base déontologique que comme une référence éthique.

Il ne s’agit pas ici de dresser un panégyrique de la Légion étrangère. D’autres que moi auraient pu écrire les mêmes lignes autour du combat de Bazeilles, de Sidi-Brahim ou de la Bérézina. On y retrouve les mêmes ferments, les mêmes ressorts. Commémorer pour la communauté militaire revient donc moins à célébrer le passé qu’à conforter le présent dans une dimension plus utilitaire que morale. Commémorer pour le soldat, c’est d’abord se sentir ensemble, ici et maintenant, pour donner du sens au présent et de la force morale au collectif. En d’autres termes, il ne s’agit que de se préparer au combat à venir et en premier lieu celui du quotidien. Tout le reste n’est peut-être que littérature.

1 Le 16 septembre 2008 a été publié au Journal officiel de la République française le décret relatif aux militaires servant à titre étranger. Il abroge les deux décrets de 1977 qui auront régi ce statut pendant les trente dernières années.

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