Le fil Inflexions

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20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°28 | L'ennemi

Thierry Marchand

Éditorial

Les deux sens que nous donne le dictionnaire du mot « ennemi » ne laissent apparemment pas beaucoup de place à la dispute. Qu’il désigne la personne qui cherche à me nuire ou celui contre lequel je suis en guerre, il apparaît comme une évidence, une notion claire et balisée sur laquelle les esprits curieux ne devraient pas véritablement s’arrêter.

Mais cette première approche est trompeuse et la banalité du mot une simple illusion de surface. Malgré les apparences, Inflexions trouve ici probablement l’un de ses plus beaux sujets de réflexion, et ce d’autant que l’actualité internationale alimente par le biais de l’islamisme radical la résurgence d’une situation oppressante que nombre de nos compatriotes pensait révolue et sur laquelle flotte le spectre d’un retour de l’ennemi dans notre vie courante. Revendiquant clairement cette appellation, affichant sa volonté de porter la « guerre » sur notre territoire et assassinant sans état d’âme des ressortissants occidentaux au seul motif qu’ils appartiennent à l’autre camp, le nouveau califat fait ressurgir dans nos esprits pacifiés un mot que l’histoire tragique du xxe siècle avait profondément refoulé dans notre inconscient collectif.

« Je m’appelle Zangra et je suis lieutenant au fort de Belonzio qui domine la plaine, d’où l’ennemi viendra, qui me fera héros. » Les premières phrases de cette chanson de Jacques Brel reprenant à sa façon le thème bien connu du Désert des Tartares de Dino Buzzati, posent très simplement le débat. Comme dans le roman, l’ennemi omniprésent et invisible organise la petite et la grande histoire. Celle de cet officier qui rêve de gloire militaire et qui forge tout au long de sa vie son corps et son esprit pour un combat contre un ennemi qu’il ne verra jamais. Celle d’une institution dont la finalité reste depuis l’aube des temps de protéger la cité toujours menacée par un extérieur toujours menaçant. Celle de cette nation imaginaire qui, probablement par raison autant que par nécessité, entretient le tragique d’une force hostile se développant sur ses limes. Sur chacun de ces segments, l’ennemi constitue le référentiel qui depuis toujours sert de socle à toutes sortes de constructions, psychologiques, sociologiques et politiques, qui organisent notre vie quotidienne : l’armée, le soldat, l’État, la Nation, la guerre et la paix, la diplomatie et les alliances. Comme un point de référence posé au cœur de la cité, la définition qu’une société fait de son ennemi et la façon dont elle le désigne conditionnent probablement beaucoup son avenir.

Pour un soldat, le mot « ennemi » contient instinctivement une forte densité car il constitue une évidence et une nécessité. Une évidence puisque son métier s’y réfère constamment, une nécessité puisque sa fonction sociale en dépend. Le psychologue averti y verra très certainement l’indispensable double identitaire dont le soldat a besoin pour se définir lui-même. Même si, en première approche, l’ennemi apparaît comme un terme qui sépare et qui oppose le bon grain de l’ivraie, il constitue en fait une notion qui relie et qui rassemble ceux qui combattent, comme les deux faces d’une même réalité. On comprend sans trop de difficulté que l’identité du soldat, et le regard qu’il porte sur lui-même et sur l’environnement qui le structure, se forge pour beaucoup à l’aune de ce qui lui résiste, c’est-à-dire d’un ennemi qui lui renvoie, comme un négatif, une certaine image de lui-même. D’où cette constante ambivalence dans le regard que portera le soldat sur son rival : à la fois fascinant et détestable, vertueux et idéologiquement dans l’erreur. Notre histoire militaire est pleine de ces récits épiques dans lesquels nos soldats se métamorphosent en héros au contact d’un ennemi luttant souvent avec bravoure, mais toujours pour de mauvaises raisons.

Bref, comme une ombre portée, l’ennemi devient pour tout soldat un compagnon intime qui doit à la fois lui permettre de souligner l’ampleur et la qualité de ses propres vertus, renforcer la valeur de ses bases déontologiques, et le conforter dans la justesse de son engagement au moment où il doit affronter le danger et la mort. « Heureux mes ennemis ils ne trahiront pas », disait Napoléon. Comme si l’homme de guerre tombé en politique regrettait le temps de ses premiers ennemis, fiables dans leurs convictions et clairement identifiables sur le champ de bataille.

À côté de cette approche identitaire, fondamentale pour comprendre comment se construit une armée en tant qu’institution, l’ennemi constitue également pour le militaire un objet de réflexion. La préparation du combat, de la bataille, de la guerre en tant qu’affrontement de deux volontés oblige le chef à tenter de percer la rationalité de celui qui lui fait face afin de pouvoir construire sa propre action. L’ennemi constitue donc à tous les échelons de la chaîne de commandement un point de départ intellectuel au raisonnement tactique ou stratégique. Comme le montre l’article du chef d’escadrons de Chilly, il s’agit là d’un pari décisif qui oriente fortement depuis l’aube des temps le sort des batailles. Il est également intéressant, comme le montre le général Bachelet, de souligner combien la guerre froide aura figé pendant près de quarante ans la définition d’un ennemi devenu si coutumier qu’il s’est progressivement transformé en une simple convention de manœuvre. Avec toutes les difficultés qu’il faut imaginer lorsqu’il faudra, quelques années plus tard, raisonner un ennemi bien plus insaisissable. D’autres témoignages viendront également souligner l’actuelle difficulté pour le militaire de discerner un ennemi profondément hybride, dont la nature et le comportement entrent de plus en plus difficilement dans les schémas d’analyse classiques. Bref, penser l’ennemi devient aujourd’hui un véritable défi, au point que l’on peut se demander si l’antique dichotomie entre le soldat et son ennemi n’est pas en train de faire place, dans les faits comme dans les esprits, à une nouvelle réalité encore peu palpable.

Quelques années après la chute de l’Union soviétique, Gorbatchev lançait comme une boutade à son ancien adversaire américain qu’il leur avait fait le pire cadeau qu’il soit : la privation d’ennemi. Il est vrai que l’Histoire nous apprend que, quelle que soit l’époque, l’existence d’un ennemi a toujours fortement contribué à souder une Nation dans une peur commune et à entretenir une cohésion sociale propice à la stabilité du régime en place. L’ennemi, qu’il soit réel ou fantasmé, constitue donc également un enjeu politique de première importance.

Pour autant, certains articles relèveront que dans nos démocraties occidentales, la référence à l’ennemi a peu à peu disparu du langage officiel. Traumatisées par les guerres du xxe siècle et probablement soulagées par la fin heureuse de la guerre froide, nos sociétés « post héroïques » auraient d’ores et déjà abandonné cette référence probablement trop martiale, pour qualifier la chose par des substantifs politiquement plus neutres. À la notion d’ennemi étatique qui a officiellement disparu, le vocabulaire spécialisé préfère désormais parler de risque, de menace, d’adversaire potentiel. Sans identité, sans visage, l’ennemi a laissé la place à un concept plus flou mêlant dans un même vocable des approches très hétérogènes. Qui pourrait aujourd’hui cerner précisément l’ennemi agissant dans le cyberespace ? Pour aller plus loin encore, John Christopher Barry nous décrit la lente disparition de l’ennemi dans l’État libéral au profit du délinquant et le progressif effacement de la frontière entre l’ennemi extérieur, qui renvoie au registre de la guerre, et l’ennemi intérieur, traditionnellement soumis aux forces de sécurité et à la justice.

Quoi qu’il en soit, cette situation conduit à un décalage de perception entre une société militaire toujours nourrie par cette notion structurante et une société civile qui semble vouloir évoluer vers une approche plus « civilisée » de la conflictualité. Au risque de s’illusionner sur certaines réalités intangibles. Cet écart permet d’ailleurs de mieux comprendre une certaine forme de marginalité revendiquée par la Défense. Derrière les mots, c’est tout l’enjeu de la spécificité militaire qui apparaît en filigrane.

Revenons pour conclure à notre point d’actualité. La réapparition soudaine d’une forme d’agression directe à laquelle nous n’étions plus habitués va très probablement rouvrir dans le débat public le sujet de la paix et de la guerre pour nos démocraties menacées. L’ennemi, terme aujourd’hui encore un peu désuet, devrait probablement retrouver une place centrale dans cette réflexion collective. Nul doute que ce numéro d’Inflexions permettra à chacun de prendre un temps d’avance dans le débat à venir.