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N°27 | L'honneur

Bénédicte Chéron

L’honneur dans l’œuvre de Pierre Schœndœrffer

Il y a comme une évidence à lier le mot « honneur » à l’œuvre de Pierre Schoendoerffer. Une évidence que vient souligner, d’ailleurs, le titre d’un de ses films, L’Honneur d’un capitaine, qui sort en 1982 sur les écrans. Si nous retenons la définition du Larousse, l’honneur est un « ensemble de principes moraux qui incitent à ne jamais accomplir une action qui fasse perdre l’estime qu’on a de soi ou celle qu’autrui nous porte ». Il convient ici d’apporter d’ores et déjà une précision : Pierre Schoendoerffer était sans doute davantage un homme d’interrogations morales que de principes, compris comme des lignes directrices qui ne souffrent pas le débat. Il n’y avait rien de raide dans la manière dont il évoquait la question de l’honneur. La place qu’il accorde à cette valeur dans son œuvre est à l’image de ces interrogations qui le taraudaient, lui qui avait connu la guerre. Quant à l’estime qu’il avait de lui-même ou que les autres avaient pour lui, elle comptait ; mais s’y ajoutait la préoccupation sans doute encore plus forte de ne pas démériter envers ceux qui étaient tombés au combat.

Nous allons donc le voir : l’honneur tient bien une place essentielle dans cette œuvre. Pour autant, cette place ne peut être comprise si sont laissés de côté les doutes multiples qui assaillent Pierre Schoendoerffer autant que ses héros : ces doutes, tout comme le patrimoine spirituel qu’il a reçu en héritage, l’amènent à hisser son regard au-dessus du monde des hommes. Si l’honneur est bien une vertu essentielle des héros « schoendoerfferiens », il n’est pas dissociable d’une interrogation bien réelle sur le salut des hommes.

Cet article s’appuie pour l’essentiel sur trois films de Pierre Schoendoerffer : La 317e section, Le Crabe-Tambour et L’Honneur d’un capitaine. Les deux premiers sont adaptés de ses romans éponymes. Avec ces trois films, se dessine le portrait d’un héros « schoendoerfferien », à chaque fois interprété par Jacques Perrin, dont le destin naît en Indochine et se dénoue en Algérie. Il est entouré d’autres personnages, en particulier dans Le Crabe-Tambour, qui doivent aussi être pris en compte dans notre réflexion. Au fil de cet article, la question ne peut enfin être traitée sans revenir toujours à ce que l’auteur lui-même disait de sa conception de l’honneur et de la manière dont il a tenté de vivre en y étant fidèle. Le grand récit « schoendoerfferien » qui court de La 317e section à Là-haut est en effet indissociable de celui que le réalisateur-écrivain tisse, bon gré mal gré, sur son propre destin, à chacune de ses prises de parole et apparitions médiatiques1.

  • L’honneur, une évidence

Lorsque les journalistes et critiques évoquent les films et les romans de Pierre Schoendoerffer, la plupart n’échappent pas à l’utilisation du mot « honneur », à partir, en particulier, de la sortie du Crabe-Tambour. Les uns dénoncent un débat de héros dépassés et raidis dans des positions anachroniques, les autres saluent la qualité du récit ainsi déployé. Nul, en tout cas, ne doute de la centralité de la question de l’honneur dans ce roman et dans ce film. Le critique de la revue Écran écrit ainsi : « L’univers de Pierre Schoendoerffer, écrivain et cinéaste, est celui du courage physique, de l’amitié virile et du sens de l’honneur. […] Cet univers est évidemment sous-tendu par une morale du devoir et de l’honneur, ce qui implique non moins évidemment, même perverti et stérile, un humanisme. L’auteur affirme très fort qu’il ne s’intéresse pas à la condition militaire mais à la condition humaine, au sens de la vie et de la mort. Il s’inspire d’histoires vraies, mais il élève le débat et c’est à ce niveau qu’il faut juger sa vision de l’homme et du monde2. » À la sortie du Crabe-Tambour, c’est donc désormais admis, Pierre Schoendoerffer, par ses récits, parle d’honneur et il le fait avec une cohérence et un talent que beaucoup lui reconnaissent, malgré des différends d’ordre idéologique.

Le réalisateur lui-même accorde à l’honneur une bonne place lorsqu’il est interrogé sur les repères qui guident sa compréhension du monde et sa propre conduite. En 1984, sort un documentaire d’Henri de Turenne sur le Vietnam3 qui provoque l’ire de bien des anciens d’Indochine. Pierre Schoendoerffer prend part au débat ; il publie dans Le Figaro, le 11 février, un article intitulé « Il y en a marre de tous ces mensonges » : « Je veux parler des hommes, je veux témoigner de la misère de l’homme et plus encore de sa grandeur. Dien Bien Phu est une affaire d’honneur. Et d’amour aussi. Qu’on me démente si on l’ose4. »

Les sujets qui intéressent Pierre Schoendoerffer, son parcours autant que son œuvre le ramènent donc sans cesse à cette question de l’honneur. Il n’en fait pas mystère : « Aucune société ne peut être construite sur le déshonneur, sur la lâcheté, sur le mensonge. Une société se construit sur un certain nombre de ces valeurs, il n’y en a pas d’autres5. » À la sortie de L’Honneur d’un capitaine, alors que ce film provoque un débat d’ordre idéologique d’une force nouvelle pour Pierre Schoendoerffer, même s’il avait été déjà présent en filigrane lors de la sortie du Crabe-Tambour, il répond à une question d’un journaliste : « Je ne sais pas si c’est un film de droite ou de gauche, et je n’en ai rien à faire. C’est d’abord un film sur l’honneur de l’engagement et même les voyous ont un honneur. Le président de la République n’a-t-il pas récemment parlé de “l’honneur du franc” ? Ne cherchons pas de mauvaises questions6. »

Il y a donc évidence. Évidence sur le fait que l’œuvre de Pierre Schoendoerffer parle d’honneur. Mais le sujet se complique singulièrement lorsqu’il s’agit de définir celui-ci et d’en dessiner les implications concrètes pour le destin des hommes. Des indices disséminés viennent rapidement montrer que le réalisateur est capable de distance vis-à-vis du principe lui-même. Le Crabe-Tambour est un exemple révélateur. Dès les premières minutes du film, alors que Pierre, le médecin, ancien ami de Willsdorff, est dans sa cabine, sur le Jauréguiberry, une voix venue d’un écran de télévision raconte : « Dans une île perdue des Philippines, on croit rêver. Onoda a seulement dit : “Je suis un soldat.” Une histoire d’honneur et de discipline poussée jusqu’à l’absurde… »

Hiroo Onoda, soldat japonais, est resté dans la jungle des Philippines jusqu’en 1974, obéissant à l’ordre reçu en 1944 quand il y était arrivé : ne jamais se rendre et tenir jusqu’à l’arrivée des renforts. Il est décédé à Tokyo en janvier 2014. Pierre Schoendoerffer n’est pas sans admiration pour cet honneur défendu jusqu’au bout. Il dit bien cependant l’espèce de folie dont cet homme, qui ne voulait rien renier, a été saisi.

Placée au début du Crabe-Tambour, cette histoire prend tout son sens : l’honneur d’Onoda était d’obéir. Et il n’a pas douté, du moins en apparence. Les héros du récit qui suit mettent en scène précisément le débat sur le choix entre l’honneur et la discipline et les doutes qui ne cessent de l’accompagner. Ces officiers ont estimé devoir choisir, en avril 1961, au moment du putsch d’Alger. C’était le bout d’un chemin qu’ils avaient entamé en Indochine. À l’époque, en Asie du Sud-Est, tout leur semblait simple. C’était avant que leur fidélité à des principes ne soit mise à l’épreuve par la captivité dans les camps vietminhs puis par la guerre en Algérie.

  • La captivité en Indochine : un honneur qui titube

En Indochine, la question de l’honneur surgit lors de la captivité. Avant, l’homme au combat n’est pas dénué d’interrogations sur sa ligne de conduite, mais l’action et la fraternité d’armes dans l’adversité de la guerre simplifient les réponses à apporter. Avec la captivité, dans les camps vietminhs, surgit le doute. Pierre Schoendoerffer dit peu de choses de cette captivité dans ses films et dans ses romans. Le récit se fait a posteriori, par la voix de Willsdorff, dans Le Crabe-Tambour. Dans un flash-back, le réalisateur filme sa conversation avec Pierre, son ami médecin, après sa libération, alors qu’il s’apprête à quitter l’Indochine en jonque. Pierre raconte : « Il a dit : “Je me suis fait peur. J’ai découvert en moi tout ce que je déteste. Un chien qui veut vivre à tout prix. L’ignoble salive du chien de Pavlov. Ils voulaient qu’on signe leur manifeste contre la sale guerre injuste et criminelle, comme ils disaient”. » Le flash-back montre alors Willsdorff sur sa jonque ; il assène : « Un soldat prisonnier n’a qu’à fermer sa gueule. Un point c’est tout. Même… même si tous leurs arguments n’étaient pas idiots. » La voix off du médecin reprend : « Le jour de leur libération, leur chef de camp leur avait dit : “Adieu et… bonne chance à tous.” » C’est Willsdorff qui poursuit : « Ce n’était certainement pas dans son manuel. Il était tout droit. Il me regardait. J’ai cru lire une émotion dans ses yeux. Comme une sorte de… d’humilité. Mais que peut-on lire dans les yeux noirs… Il a fait deux pas en avant. » Willsdorff se tait et mime : il tend la main vers son camarade Pierre, qui la saisit, et lui fait une accolade. Il reprend : « Voilà comment ça s’est passé. Très difficile de dire non. De refuser une main tendue… Pour bien comprendre ce que je viens de faire, il faut que tu saches. Beaucoup de camarades sont morts, de faim, de maladie, de désespoir, par la faute de ce chef de camp. Beaucoup. » Après la captivité, la certitude de ne pas trahir ceux qui sont morts ne tient plus. Le héros sait, désormais, que l’honneur est chose fragile. Que les réalités humaines (une main tendue) dans des circonstances particulières suffisent à remettre bien des principes en cause.

Cet épisode fait écho au parcours de Pierre Schoendoerffer lui-même, qui reconnaissait avoir vu son honneur vaciller lors de sa captivité. Une première fois, en 2000, il raconte : « Les Viets voulaient absolument nous faire signer des manifestes. Et un jour j’ai dit : “Mais si c’est ça qu’ils veulent, on va leur en refiler. Ça n’a aucune importance, c’est de la farce, ça n’a pas de sérieux.” Et j’ai commencé à… En plus, comme j’étais cameraman, ils me considéraient comme un peu différent des autres soldats. Il y avait ce qu’ils appelaient le journal mural, ils m’ont demandé d’écrire des trucs là-dessus. Et j’ai commencé à aller vers ça, en me disant : “Si c’est ça qu’ils veulent, on va leur en foutre plein la gueule, on n’en a rien à foutre de toutes ces histoires, ces conneries”… Et je mettais le petit doigt dans l’engrenage. Et là, quelqu’un m’a dit “Ah non Schoen, pas toi !” […] La faim rend idiot. Il y avait quelqu’un qui m’a dit : “Mais non, pas toi !”7. »

Il raconte une autre fois, dans un entretien en 2003 : « En fait, il y avait une telle pression des commissaires politiques pour nous faire avouer la criminalité de notre guerre, le capitalisme avide et le colonialisme cupide, il ne fallait pas se tromper, si on mettait l’un dans l’autre il fallait recommencer la leçon. Je me suis dit : “Ils veulent ça, je vais leur donner ça.” Et ça, c’est la seule chose dont je ne suis pas fier, c’est qu’à un moment donné, ils voulaient que je dise des conneries et j’ai dit des conneries, avec la restriction mentale jésuite mais sans être jésuite et ça m’est resté sur l’estomac. Mais ça n’a pas duré, ça n’a duré que quelques jours8. »

  • En Algérie : doutes, sacrifices et réparation

En Algérie, le débat prend une dimension bien plus complexe et somme toute beaucoup plus douloureuse. La question de l’honneur n’y est plus posée dans son rapport avec l’ennemi mais avec la communauté nationale française, et ses décideurs politiques et militaires, dans la conduite de la guerre d’abord, puis au moment du pustch d’avril 1961.

L’Honneur d’un capitaine porte uniquement sur le premier point. L’une des accusations contre Marcel Caron concerne précisément la manière dont il aurait torturé le suspect d’un attentat qui a touché l’école du village et tué plusieurs enfants. Dans une lettre à son épouse au lendemain de cette nuit d’interrogatoire, il écrit : « Cette nuit, j’ai pensé au lieutenant Tom, des Glières, et à mon capitaine du camp viet. Qu’auraient-ils fait à ma place ? J’ai presque regretté de n’être pas tombé là-bas comme beaucoup de mes compagnons. […] Ce matin, je suis fatigué mais je vais leur faire payer. J’ai déjà commencé à faire ce qu’il faut pour ça. Je fais ce que je dois. Il faut bien que quelqu’un prenne le sac sur le dos. C’est à moi de le prendre aujourd’hui, c’est mon tour. Mes chasseurs resteront innocents et si un jour on leur demande des comptes, ils pourront dire : “C’est notre capitaine.” Mais pourquoi la République nous a-t-elle abandonnés ? Quand je pense qu’à Arzew je rappelais à mes stagiaires qu’ils seraient seuls face à leurs responsabilités. C’est une chose de faire un amphi sur la solitude du chef. C’en est une autre d’être seul, tout seul. Excuse le décousu de cette lettre, mais je suis fatigué, fatigué… et à qui donc pourrais-je faire part de mes incertitudes si ce n’est à toi ? J’ai fait tout ce qu’un soldat a l’habitude de faire et pour le reste, je ferai ce que je peux. » Par cette dernière phrase, il reprend, en l’adaptant, une citation de La Hire, le compagnon de Jeanne d’Arc : « J’ai fait tout ce qu’un soldat a l’habitude de faire en temps de guerre et pour le reste, j’ai agi selon mon honneur. » Sous la plume du capitaine Caron, il n’est plus question d’honneur, mais du champ restreint qui lui est offert dans la conduite de cette guerre : « Je fais ce que je dois », dit-il, avant de conclure : « Je ferai ce que je peux. » Du devoir, auquel il consent dans la douleur, il glisse vers un champ des possibles rétréci, étroit, contraignant et contraire à ses principes.

« Il n’en sort pas vierge, le capitaine, explique alors Pierre Schoendoerffer. Il n’est pas condamné, mais il n’en sort pas vierge. Et les dialogues des deux avocats sont importants, […] ils ne sont pas excessifs, ils ne sont pas manichéens, mais ils sont défenseurs de l’un ou de l’autre. Mais le fond du film, c’est entre les deux. Le résultat du tribunal, c’est qu’on ne sait pas. Il y a un fond de mystère9. » Le réalisateur, pourtant, maintient que l’honneur de cet officier doit être défendu, comme pour compenser l’absence de ceux qui, selon lui, auraient dû le faire. Avant cette lettre de lassitude, le capitaine Caron en a écrit d’autres dans lesquelles il raconte sa guerre avec enthousiasme et conviction. Pierre Schoendoerffer l’explique ainsi : « Parce qu’il remplit bien sa mission. Parce qu’il travaille au nom de la République, et qu’en conséquence il sait son honneur garanti10. » Il s’est trompé, dit finalement le scénariste : la République ne garantissait rien.

L’Honneur d’un capitaine vient ainsi expliquer a posteriori le choix posé par Willsdorff au moment du putsch et le débat qui en découle, à distance, avec le commandant du Jauréguiberry (Jean Rochefort), dans Le Crabe-Tambour. Avec le putsch, le héros choisit son honneur contre la discipline. Il retourne à son honneur, pourrait-on dire, après avoir dû accepter de transiger avec ce qu’il croyait être des principes intangibles. Pierre Schoendoerffer dit sa difficulté à trancher ce débat : « C’est ce que disait d’une autre manière Hélie de Saint Marc : “Entre l’honneur et la discipline, j’ai choisi l’honneur.” Il faut savoir que les deux piliers de l’armée, ce sont la discipline et l’honneur. Sans discipline, il n’y a pas d’armée, il y a une bande. Mais sans honneur, il n’y a pas d’armée non plus. Donc ces gens se trouvent en face d’un choix cornélien, c’est le destin grec11. »

  • Seul Dieu juge

Comment trancher, alors ? Le regard de Pierre Schoendoerffer, et celui de ses héros, se tourne alors vers le haut. Ce chemin difficile de la fidélité à l’honneur ne se résout pas, dans cette œuvre, sans que ne soit posée la question de l’inquiétude des hommes pour l’au-delà et leur propre salut. Les principes moraux, pour Pierre Schoendoerffer, ne se définissent pas de manière immanente. Ils découlent d’autre chose, d’une foi protestante à laquelle il fait référence, avec pudeur mais à plusieurs reprises. Une foi qui n’est pas sans questionnement et sans doute, mais qui est bien présente et dont ses héros, le plus souvent baignés de culture catholique, sont dotés. Le personnage du vieux recteur breton dans Le Crabe-Tambour et dans Là-Haut est une figure importante du grand récit dont il dessine les contours. Dans Là-Haut en particulier, il est celui qui conseille le héros avant son départ pour la guerre ou l’aventure, puis qui le recueille après l’épreuve.

Renier son honneur, c’est encourir la punition des hommes, c’est risquer de perdre l’estime de ceux à qui l’on souhaitait rester fidèle. Mais ce seul principe ne suffit pas à définir ce qui a guidé Pierre Schoendoerffer dans la manière dont il dessine les contours de l’action de ses héros. Ces derniers se préoccupent aussi d’un autre juge, d’ordre divin. Ainsi s’explique la présence de la parabole des talents dans Le Crabe-Tambour, amenée dans le débat par le commandant du Jauréguiberry : « La parabole des talents, vous connaissez ? Avant le baiser de Judas, le reniement de Pierre et la crucifixion, la plus terrible de toutes. » « Une des plus terribles »12, disait aussi Pierre Schoendoerffer lorsqu’on l’interrogeait sur ce sujet. Elle est bien liée aux questions de la fidélité à la parole, de l’honneur qu’il y a à ne pas trahir ses proches : le commandant ne la dissocie pas de la suite de l’histoire, du reniement de Pierre avant la crucifixion13. Ainsi se dessine finalement une définition plus complexe de l’honneur, faite de fidélité à des hommes, morts ou vivants, sous le regard de Dieu, sur un chemin dont les chaos interdisent que soient jugés sommairement ceux dont on pense qu’ils ont trahi.

Cette dimension spirituelle explique que Pierre Schoendoerffer accorde à l’ensemble de ses personnages, héros ou non, d’avoir au moins tenté de faire le bien. Dans Le Crabe-Tambour, le commandant du Jauréguiberry raconte à Pierre, le médecin ami de Willsdorff, que lors de l’enterrement de son frère, pendant la guerre d’Algérie, celui-ci lui a dit : « Je ne ferai que ce que je crois juste. » Au médecin, le commandant rétorque, des années plus tard : « Balivernes ! Le choix de l’homme n’est pas entre le bien et le mal mais entre un bien et un autre bien. Il faut choisir. » Il ajoute ensuite : « Et votre ami [Wilsdorff, donc], vous croyez qu’il n’a jamais trébuché ? » Comme en écho, le chef-mécanicien interprété par Jean Dufilho, sorte d’aumônier laïc du bâtiment, intime avec force au médecin Pierre, enclin à s’agacer de la défense raide du commandant, homme malade qui, à l’approche de la mort, doute d’avoir été suffisamment fidèle : « Ne jugez pas, docteur. Ne jugez pas ! » Dans l’œuvre de Pierre Schoendoerffer, l’honneur tient bien une place centrale. Mais malheur à celui qui pense pouvoir juger si ses semblables y ont été parfaitement fidèles.

1 Pour rappel, Pierre Schoendoerffer (1928-2012), élève médiocre sous l’Occupation, a puisé dans la littérature de grand-large un goût pour l’aventure. Il vit sa première expérience marquante en embarquant comme matelot sur un cargo suédois. Au retour, désireux de faire du cinéma, il peine à trouver la porte d’entrée de ces milieux et décide de s’engager pour l’Indochine afin d’y devenir cameraman des armées. Pierre Schoendoerffer ne désirait pas être militaire : de son service dans les chasseurs alpins, il gardait un souvenir mitigé. Mais né d’une famille alsacienne, fils et petit-fils de combattants morts pour la France, l’idée de devenir adulte par le métier des armes ne le rebutait pas, au contraire. Après l’expérience indochinoise, conclue par Dien Bien Phu et la captitivé, il se livre encore quelques années au reportage (de guerre notamment) et se lance dans le cinéma grâce au tournage d’une espèce de docu-fiction de Joseph Kessel en Afghanistan (La Passe du diable) et de deux adaptations de romans de Pierre Loti (Pêcheur d’Islande et Ramuntcho). Avec La 317e section, il entre de plain-pied dans sa grande œuvre.

2 Article de Marcel Martin, Écran n° 64, décembre 1977.

3 Histoire du Vietnam, documentaire en six parties sorti en 1984, retraçant l’histoire du Vietnam de la domination chinoise jusqu’aux années 1980.

4 Serge Tignères, La Guerre d’Indochine et l’opinion publique française entre 1954 et 1994, thèse d’histoire, Toulouse 2, septembre 1999, p. 331.

5 Archives ina, Rendez-vous au club, chaîne : 1, date de diffusion : 04/05/1981, heure de diffusion : 0 h, durée : 4 h.

6 Article d’Anne de Gasperi, Le Quotidien de Paris, 29 septembre 1982.

7 Archives ina, Première édition du 14 janvier 2000, France culture, date de diffusion : 14/01/2000, heure de diffusion : 7 h 5 min, durée : 1 h 25 min.

8 Archives ina, Pierre Schoendoerffer, Figures de proue, France inter, date de diffusion : 27/04/2003, heure de diffusion : 17 h 5 min, durée : 0 h 55 min.

9 Entretien avec Pierre Schoendoerffer du 26 février 2007.

10 Article de Jean Lebrun et Yves Pitette, La Croix, 29/10/1982.

11 Entretien avec Pierre Schoendoerffer du 26 février 2007.

12 Entretien avec Pierre Schoendoerffer du 8 février 2008.

13 Cette lecture sévère de la parabole des talents tient en partie, aussi, au protestantisme de Pierre Schoendoerffer.

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