Un prénom n’est pas seulement donné, il est aussi destiné à être porté. Son attribution est un geste universel, le premier qui introduit une personne à la communauté, la désigne à l’altérité et lui confère une identité sociale distincte.
C’est aussi un acte culturel, qui engage les pratiques familiales et sociales. Son choix relève de décisions individuelles, toutes chargées de significations multiples et soumises à des enjeux divers. Pour les parents, il n’est pas anodin, quoique l’exercice soit de nos jours présenté par nombre de médias comme une forme de jeu de société qui consiste à promouvoir soit l’originalité et la créativité les plus débridées, soit la totale soumission à la mode du moment. Toutefois, ce phénomène contemporain en dit finalement autant que la tradition quant à l’intériorisation des modèles culturels et des usages sociaux attachés à la prénomination. Celle-ci, quel qu’en soit le procédé, exprime selon des dosages d’une infinie variété des croyances, des valeurs ou des habitudes partagées, des espérances ou des aspirations subjectives, des normes esthétiques, des sensibilités et des convenances propres à chaque milieu. Tout prénom est un projet1.
Le choix d’un prénom postule la nature de la relation à l’enfant. Or ce dernier, évidemment, n’a pas son mot à dire. Le désir d’un prénom lui est imposé. Ce premier héritage, reçu par anticipation et accepté hors de tout consentement, est d’abord la marque d’un autre avant de devenir sienne. Pourtant, c’est l’enfant qui découvre, plus vite et plus profondément que ses parents, l’influence de son prénom sur sa vie. C’est à lui seul, prenant conscience de son pouvoir sur son existence, qu’il revient de le faire sien, de se l’approprier, jour après jour, de faire la preuve tout au long de son existence qu’il y est parvenu, ou pas. Si l’on aime souvent son prénom, on peut aussi le détester franchement, par exemple pour avoir enfoui des préférences intimes, par refus des références qu’il suggère.
Accepter son prénom n’est pas de nos jours une tâche si simple qu’il y paraît, tant il décide, presqu’autant que son patronyme, du regard des autres ; tant il classe au sein d’une famille ou d’une généalogie, mais aussi dans un groupe, une communauté et la société dans son ensemble ; tant il pèse, insidieusement ou bien ouvertement, sur les relations sociales et interpersonnelles. D’ailleurs, les demandes de changement de prénom se multiplient depuis quelques années2. Il y a longtemps, on s’en accommodait sans songer à se rebeller. Dans la France de l’Ancien Régime, qui que l’on fût, on n’était guère appelé par son nom de baptême en dehors de l’intimité familiale et du cercle étroit des proches, tandis que le nom, ou le surnom, inscrivait dans les hiérarchies formelles, plus encore lorsqu’il était précédé – forme première de la distinction – d’un système complexe de qualités, de titres et d’appellations qui disait l’ordre social.
- Le choix du prénom, de la contrainte à la liberté
La première des normes sociales est désormais infiniment moins corsetée institutionnellement qu’autrefois. Depuis la laïcisation de l’état civil décrétée par l’Assemblée législative le 20 septembre 1792, elle n’est plus administrativement l’affaire de l’Église. L’État, fort attentif à sa nouvelle responsabilité, a voulu longtemps dire son mot. La loi du 11 germinal an xi (1er avril 1803) exigeait de ne retenir « que les noms en usage dans les différents calendriers [entendons de langue française] et ceux des personnages connus dans l’histoire ancienne ».
Cependant, la doxa jacobine s’émoussa en un siècle à peine. L’instruction ministérielle du 12 avril 1966 plia devant « la force de la coutume ». Elle entérina des pratiques depuis longtemps en usage et qui ne dérangeaient personne, acceptant que l’on recourût à « certains noms propres, à des idiomes locaux du territoire national (basques, bretons, provençaux…) ». Elle autorisa aussi les prénoms composés limités à deux vocables simples (Jean-Pierre), certains diminutifs (Ginette pour Geneviève) ainsi que des variations orthographiques (Michèle pour Michelle). La liberté de choix devient presque totale avec l’arrêté de la Cour de cassation du 10 juin 1981 permettant « les noms en usage dans les différents calendriers », y compris régionaux et étrangers, « sous la réserve générale que dans l’intérêt de l’enfant ils ne soient jugés ridicules ». Toujours sous l’effet des circonstances et de la force des usages communs, ce processus de désengagement trouva son achèvement avec la loi du 8 janvier 1993 relative à l’état civil. Depuis lors, n’importe quel terme ou presque est admis pour prénom, même créé ex-nihilo, même choisi parmi des toponymes ou des marques commerciales, et selon toutes les orthographes et tous les diminutifs possibles, mais toujours sous la condition de ne pas être « contraire à l’intérêt de l’enfant »3.
Ainsi, le trait majeur de l’histoire de la prénomination depuis le xvie siècle reste cette évolution de la contrainte vers la liberté, c’est-à-dire le passage du nom de baptême, prérogative exclusive des parrains et marraines, au prénom, librement choisi par les parents4. Encore cette mutation n’eut rien d’une révolution subite et foudroyante. Bien au contraire, elle fut lente et complexe, soumise à de multiples rythmes différenciés selon les régions et les catégories sociales. C’est pourquoi elle sera ici résumée à grands traits. D’ailleurs, les deux modes de transmission n’ont jamais été des catégories étanches. Ils se sont succédé sans jamais cesser de se chevaucher. Aujourd’hui, la pratique du prénom l’a définitivement emporté sans éliminer complètement celle du nom de baptême.
- De Guillaume à Kevin, de Marie à Alizée
En août 1539, l’article 51 de l’ordonnance de Villers-Cotterêts « sur le fait de justice » rend obligatoire l’enregistrement des baptêmes et des décès par les curés des paroisses. La décision est d’une application lente et difficile. En 1667, la monarchie exige cette fois la tenue des registres en deux exemplaires, savoir une minute et une grosse cotées et paraphées. Le clergé renâcle longtemps à observer scrupuleusement cette obligation. Sa soumission définitive, au xviiie siècle, est une aubaine pour les historiens puisque leur sujet est désormais parfaitement documenté ! Dans le même temps, le Catéchisme romain tridentin, publié en 1566, prescrit de donner à un enfant baptisé « un nom qui doit être celui de quelqu’un qui ait mérité, par l’excellence de sa piété et de sa fidélité pour Dieu, d’être mis au nombre des saints, afin que par la ressemblance du nom qu’il a avec lui il puisse être excité davantage à imiter sa vertu et sa sainteté ; qu’en s’efforçant de l’imiter il le prie, et qu’il espère qu’il lui servira de protecteur et d’avocat auprès de Dieu pour le salut de son âme et de son corps ». Les protestants, tout en refusant le culte des saints, puisent dans le même stock que les catholiques pour prénommer leurs enfants. Encore au xviie siècle, du moins avant la révocation de l’édit de Nantes (1685), seuls un tiers des garçons et 16 % des filles reçoivent des prénoms vétérotestamentaires ignorés par les catholiques5 : Abraham (Duquesne), David, Samuel (Champlain), Judith, Rachel, Sarah…
Rite de passage, voire épiphanie, le baptême introduit l’enfant dans la communauté des chrétiens, dont il devra durant toute sa vie accepter les règles. L’État se satisfait fort bien de cette intransigeance. L’Église ne cesse de détailler sa doctrine. Elle écarte de l’inventaire du possible une multitude de saints locaux et régionaux, objets de la dévotion populaire mais d’une historicité trop douteuse à son goût. Cela vaut particulièrement en Bretagne et en Auvergne. Elle cherche encore, mais cette fois vainement, à battre en brèche l’attrait constant depuis le xiie siècle pour les dénominations empruntées au monde germanique (Guillaume, Bertrand, Bernard, Raymond) et la féminisation des noms de saints (Jeanne, Françoise, Louise).
Il résulte de cette politique, malgré l’apport du corpus des grands saints médiévaux, une grande pauvreté onomastique que renforce le système de transmission généralisé au xviie siècle du parrainage et du marrainage. D’autant que les parrains et les marraines qui choisissent les prénoms – à savoir les leurs – sont presque toujours des parents proches de leurs filleuls et filleules : grands-parents, oncles et tantes, cousins et cousines, parfois frères ou sœurs aînés. Au xviiie siècle, cinq noms de baptême seulement sont choisis pour 50 % à 75 % des garçons ou des filles selon les régions. Ainsi, le nom de baptême a moins pour fonction d’individualiser l’enfant que de l’inscrire dans une famille qu’il s’agit de perpétuer. Bien des historiens voient dans cet acte de piété filiale une dimension psychologique, une volonté plus ou moins consciente d’assurer au lignage une forme symbolique de survie.
Toutefois, des évolutions se font jour bien avant la Révolution. Les parents, d’abord parmi les nobles, puis dans la bourgeoisie, plus timidement chez les gens du peuple, entendent intervenir dans la décision. L’imitation des pratiques des générations précédentes n’est plus absolue. Plutôt que d’inscrire l’enfant dans la tradition familiale, on entend désormais le singulariser au sein du groupe6. Progressivement, au sein des élites puis par capillarité descendante vers les classes inférieures urbaines, le prénom devient ainsi une affaire de goût. D’autant que la lente mais irréversible déchristianisation de la société, si elle affaiblit la coutume, valorise aussi la mode du moment. Les filles en profitent semble-t-il plus que les garçons : moins de Marie, plus d’Adélaïde, de Justine, de Victoire…
Le choix des noms de baptême est ainsi considérablement élargi, notamment avec l’essor de la prénomination double ou multiple, qui permet, cette fois dans les villes comme dans les campagnes, de satisfaire tout à la fois les parrains et marraines – qui ne sont plus exclusivement choisis dans la famille, mais aussi parmi des amis ou des relations dont on attend une protection – et les parents. Prénoms multiples et non pas composés : les deux prénoms associés n’en forment pas encore un seul car on n’utilise pas de trait d’union comme on le fera plus tard.
L’individualisation dans la pratique du prénom ne pouvait que se développer avec la laïcisation de l’état civil et la relégation d’un rite religieux désormais remplacé par une procédure administrative affranchie des contraintes de la tradition chrétienne7. Elle ne cesse de progresser tout au long du xixe siècle avant de triompher au xxe. Elle gagne la population globale avec le recul de l’indifférence vis-à-vis de l’enfant, concomitant de la baisse des taux de mortalité infantile et juvénile. De plus, les prénoms régionaux se diffusent plus largement. Surtout, les prénoms, de plus en plus nombreux au fur et à mesure que le souci de la distinction individuelle gagne l’ensemble des classes sociales, deviennent bien plus qu’auparavant des marqueurs sociaux. Dans le même temps, la pratique consistant à utiliser en prénom usuel un autre que le premier donné à l’état civil se développe, plus largement dans les campagnes que dans les villes.
De nouvelles tendances se font jour durablement, qui ignorent désormais les particularismes locaux. Les élites recherchent des prénoms tombés en désuétude et privilégient ceux traditionnels qui leur permettent de se démarquer des couches populaires et aussi d’échapper aux effets de mode. Des prénoms réputés « bourgeois » sont adoptés par les nouvelles classes moyennes tandis que d’autres sont délaissés si trop en vogue parmi les moins favorisés. Alain, Ginette ou Jacky ne suggèrent pas les mêmes appartenances sociales que Cédric, Damien ou Hortense. Le dernier quart du xxe siècle amorce l’engouement populaire pour des prénoms anglo-saxons véhiculés par les médias audiovisuels (Jérémy, Anthony, Vanessa, Audrey, Jennifer, Kevin, Brandon…) que les classes supérieures ignorent superbement.
- La fin d’un référentiel culturel commun
Les variations, diatopiques ou diastratiques, de la prénomination accompagnent depuis des siècles les évolutions sociétales. Toutefois, comment ne pas observer que cette première forme de transmission normative d’un bien symbolique revêt depuis quelques dizaines d’années un nouveau caractère que la comparaison de deux témoignages socio-culturels publiés chaque année (le Carnet des prénoms du journal Le Figaro et le Fichier des prénoms de l’insee) illustre jusqu’à la caricature. À la division ancrée dans le xixe siècle et plus ou moins adoucie selon les périodes entre les prénoms de l’« élite » et ceux du vulgum pecus a succédé une polarisation instituant la ségrégation sociale des choix. D’ailleurs, le phénomène inspire toujours plus la création littéraire ou cinématographique, comme il influence aussi les procédés du marchéage. Les Gérard se sont-ils remis du sketch féroce de Coluche ? Les enfants du couple de bobos parisiens imaginé par Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière dans leur pièce de théâtre Le Prénom s’appellent Apollin et Myrtille.
Avec l’inflation incontrôlée du stock de prénoms et l’occultation des matrices traditionnelles est venu le temps des dissensus. Désormais, un prénom jugé inacceptable ouvre la porte à toutes les critiques et conflits familiaux. Porter un prénom qui connote la pauvreté matérielle et culturelle devient une humiliation. L’engouement des uns provoque le dégoût des autres, si bien qu’« à cv égal, un Kevin voit ses chances de se faire embaucher diminuer de 10 % à 30 % par rapport à un Arthur »8. Alors que son milieu d’origine pèse toujours plus fortement sur l’avenir d’un individu, la diversification de la prénomination consacre la sécession des élites et l’autonomisation des catégories populaires. Elle apparaît tout à la fois comme le symptôme et l’instrument de la dislocation des références culturelles communes9. 
1L’article 57 du Code civil stipule que « les prénoms de l’enfant sont choisis par ses père et mère ». Pour la commodité du propos attaché à la période contemporaine, et afin d’éviter les variations corrélées à la religion et aux phénomènes migratoires, on se limite ici aux pratiques des familles de tradition catholique ou héritières de cette tradition.
2Le législateur a conscience des effets sociaux de la prénomination. La loi du 18 novembre 2016 de modernisation de la justice a considérablement simplifié la procédure à connaître sur le changement de prénom.
3C’est désormais le juge aux affaires familiales, saisi par le procureur de la République sur la demande de l’officier de l’état civil, qui statue sur les litiges avec les familles. La jurisprudence peut sembler aléatoire. Nutella, Titeuf, Babord et Tribord (pour des jumeaux), Aude (pour la famille Vaisselle), Exocet ont été refusés tandis que Jihad, Megane ou Logan ont été acceptés.
4J. Dupâquier et alii (eds), Le Prénom, mode et histoire. Les entretiens de Malher (1980), Paris, Éditions de l’ehess, 1984. Premier colloque scientifique dédié à la question du prénom.
5Ils sont en revanche relativement plus nombreux que les catholiques à recourir à des prénoms hérités de l’Antiquité : Agrippa (d’Aubigné), César, Alexandre, Lucrèce… Voir J. Houdaille, « Les prénoms des protestants au xviie siècle », Population 51-3, 1996, pp. 775-778.
6Ph. Ariès, L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien régime (Paris, Plon, 1960), et M. Vovelle, Piété baroque et déchristianisation en Provence au xviiie siècle. Les attitudes devant la mort d’après les clauses de testaments (Paris, le Seuil, 1973).
7Durant la période révolutionnaire, une mode éphémère – elle ne dure que deux ans à peine – et purement urbaine consista à emprunter des prénoms au nouveau calendrier républicain instauré en octobre 1793 par la Convention nationale afin de substituer les « vrais trésors de l’économie rurale » aux « canonisés, […] squelettes béatifiés tirés des catacombes de Rome ». On s’appela alors Narcisse, Octodie, Rhubarbe, Thermidor, Tilleul, Silex, mais aussi Mucius Scaevola, Agricola, Brutus, Cassius, Caton, Aristide « en place des saints grotesques, idoles bizarres et sacrées du fanatisme ». Voir Ph.-F.-N. Fabre dit Fabre-d’Églantine, Rapport fait à la Convention nationale dans la séance du 3 du second mois de la seconde année de la République française, au nom de la Commission chargée de la confection du calendrier (consultable sur http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k48746z), et Rousseau-Jacquin et É. Dupin, L’Almanach du républicain : l’an second de la République française par les citoyens Rousseau-Jacquin et Étienne Dupin 1793-1794 (consultable sur http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k487955).
8C. Brunel, « La malédiction des Kevin », Le Point, 1er mars 2015, citant l’étude de J.-F. Amadieu et S. Giry, Olivier, Gérard et Mohammed ont-ils les mêmes chances de faire carrière ? Une analyse des enquêtes emploi de l’insee, Paris, Observatoire des discriminations de l’université Panthéon-Sorbonne, 2006.
9J. Fourquet, L’Archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée, Paris, Le Seuil, 2019. Pour traiter de cette question, l’auteur reprend ici de multiples travaux antérieurs (historiques, démographiques, sociologiques, ethnographiques) élargis aux phénomènes écartés par cet article.