N°55 | Vaincre

Marc Vigié

Marseille face à la peste

Une société, quelle qu’elle soit, entretient avec l’épidémie des relations complexes. La rhétorique de la guerre, quoiqu’à n’employer qu’avec précaution, n’est pas le moyen le plus inadapté pour en rendre compte. Comme la guerre, l’épidémie est en effet un moment de vérité. L’ennemi, puisque c’en est un, a beau être invisible il est identifié. Il tue, beaucoup et sans distinction. Son assaut brutal suspend le cours de l’ordinaire pour une durée inconnue ; il bouleverse l’expérience rassurante d’une temporalité réglée ; il commande de distinguer l’essentiel de l’accessoire. Il confronte aussi les croyances aux connaissances, les vérités aux faits, comme il enjoint de vérifier le bien-fondé des convictions et des valeurs. Il teste encore la robustesse et la résilience des structures politiques, sociales, économiques, morales et culturelles du corps auquel il s’attaque, comme il en mesure le niveau scientifique et technologique. Enfin, il exige une réaction collective que chacun doit intérioriser, car il met au jour des forces et des faiblesses morales ou psychiques parfois insoupçonnées mais capables d’inspirer les sentiments les plus contraires. Surtout, l’épidémie pose une question essentielle : comment la vaincre ?

  • La cupidité et l’ignorance

Nous savons tout de l’épidémie de peste qui frappe Marseille et la Provence de l’été 1720 à l’automne 1722. Dans l’article « peste » qu’il rédige pour l’Encyclopédie, le chevalier de Jaucourt observe : « La seule peste de Marseille a produit plus de deux cents volumes qui sont déjà tombés dans l’oubli. » Il faut ajouter à cette somme de chroniques et de témoignages les informations délivrées par les archives des villes et du parlement d’Aix, familières depuis longtemps aux historiens-démographes, ainsi que les acquis plus récents de la paléodémographie désormais en mesure d’exploiter les données ostéologiques fournies par les découvertes archéologiques1. En l’occurrence, et le fait est remarquable, les multiples sources écrites et les traces archéologiques ne laissent guère de place aux querelles d’interprétation. Elles indiquent toutes que l’irruption de la peste à Marseille résulte de la conjonction de la cupidité et de l’ignorance2.

La peste ne peut venir que de la mer. Sa menace est permanente. Marseille, avec ses quelque quatre-vingt-huit mille habitants qui en font la deuxième ville du royaume, détient le quasi-monopole du commerce avec le Levant (et la Barbarie) où la peste est endémique. Le contrôle du risque épidémique est donc l’une des conditions essentielles de sa prospérité. Une expérience séculaire lui a démontré que le confinement et l’isolement préventifs étaient les seuls moyens pour tenir le fléau à l’écart. Elle se sait ainsi à la fois porte d’entrée de la maladie et rempart du royaume. Le parlement de Provence ne l’ignore pas non plus, qui exerce sa propre juridiction sanitaire sur l’ensemble du littoral.

La cité phocéenne s’est donc dotée au fil du temps d’institutions de prévention puissantes et remarquablement efficaces puisque son dernier affrontement majeur avec la maladie remonte à cinquante ans. Un collège d’intendants de santé, assistés d’officiers et d’employés nombreux, dispose des structures administratives et logistiques nécessaires, notamment deux lazarets, pour mettre en œuvre une règlementation envisageant tous les niveaux du danger : absent, suspect ou déclaré. Mieux encore, lorsque des patentes sanitaires dites « nettes » établissent de façon certaine l’absence du mal, elles n’en imposent pas moins une quarantaine aux hommes (dix-huit jours), aux bateaux (vingt-huit jours) et aux cargaisons (trente-huit jours). La provenance du Levant suffit à justifier ce principe de précaution drastique.

Or, dès l’arrivée le 25 mai du Grand-Saint-Antoine de retour de Syrie, et malgré le respect de la procédure par le capitaine qui déclare huit décès suspects survenus à son bord (dont le médecin !), aucune des mesures prévues dans un cas semblable n’est appliquée. Les conséquences sont quasi immédiates. Le 20 juin, un premier décès suspect est enregistré dans l’un des quartiers populaires surpeuplés et insalubres que fréquentent les matelots et les portefaix du port. En seulement quelques semaines, l’épidémie embrase la ville tout entière avant que la municipalité reconnaisse enfin la gravité de la situation et se décide à intervenir.

Les dysfonctionnements du bureau de santé sont moins les conséquences de négligences fautives mais humaines que le résultat d’une collusion avérée de l’institution avec les autorités municipales. En effet, les intendants de santé sont recrutés parmi les négociants de la ville et d’anciens capitaines de bateaux marchands auxquels viennent s’ajouter des échevins sortis de charge. Les échevins en exercice – ils figurent eux-mêmes parmi les plus gros négociants de la ville – n’en sont pas, mais, sous le prétexte de faciliter la coordination avec la municipalité, ils peuvent assister à leurs réunions. Cette intrication rend à l’évidence illusoire toute velléité d’indépendance de la part du bureau.

Il se trouve que le premier échevin, Jean-Baptiste Estelle, et deux de ses collègues sont intéressés pour des sommes considérables à la cargaison du Grand-Saint-Antoine qu’ils destinent à la foire de Beaucaire. Derrière eux, un nombre important de marchands de moindre envergure ont également fortement investi dans le périple du bateau. Tous savaient les problèmes du navire puisque son capitaine avait fait une relâche avant de rejoindre Marseille pour les en informer. Le conflit d’intérêts est donc patent. Dans l’immédiat, personne ne veut perdre sa mise. Il s’agit de « ne pas scandaliser la ville et son commerce », d’autant que Marseille a beaucoup pâti de la récente guerre de succession d’Espagne et entend profiter au mieux de la nouvelle ère de prospérité qui s’annonce.

D’autres considérations que le profit personnel agitent sans nul doute les autorités municipales et expliquent leur entêtement prolongé à dénier la réalité du mal. Une ville déclarée pestiférée se retrouve en effet immédiatement confrontée aux réalités d’une économie de guerre. L’isolement suspend les activités économiques et commerciales, provoque chômage et misère auxquels les pénuries du ravitaillement ajoutent leurs effets. L’association de la colère et de la panique dans les masses populaires brusquement privées de travail et de pain fait craindre les pires désordres. Comment alors maintenir cette foule « dans une juste crainte » ? Le commissaire au Châtelet Nicolas Delamare observe dans son célèbre Traité de la police (le premier du genre) : « De toutes les maladies qui arrivent aux hommes, il n’y en a point de plus dangereuse que celle-ci3. » Et puis, ne pas nommer le mal, à défaut de s’en protéger, permet de se rassurer, du moins un temps. Nommer la peste, c’est avouer qu’il est trop tard pour s’en protéger. C’est pourquoi la municipalité se réfugie derrière des éléments de langage pendant plus d’un mois, parlant de « fièvre maligne ».

Pour ne pas mettre les maux en mots, les échevins peuvent s’appuyer sur l’ignorance, l’incompétence, parfois la mauvaise foi, des médecins. Beaucoup parmi ces derniers sont d’ailleurs disposés à participer à l’entreprise de dissimulation, car ils sont persuadés que l’abattement moral et la peur prédisposent à être contaminés. La « fièvre maligne », ou « contagieuse », serait aussi le résultat d’une mauvaise alimentation. Pierre Chirac, premier médecin du Régent, conseille ainsi aux Marseillais « de faire bonne chère et d’organiser des concerts de violons pour chasser la morosité, la pénétration des miasmes dans le corps étant empêchée par la réplétion et la bonne humeur » !

Reprenons Jaucourt : « On doit conclure de tout ce qui a été dit sur la peste, que cette maladie nous est totalement inconnue quant à ses causes et son traitement. » Le schéma de la transmission bacille/rat/puce/homme est encore inconnu, et pour longtemps. De la peste, on ne connaît guère que le tableau clinique. Mais les céphalées, diarrhées, douleurs musculaires et vomissements accompagnés de fortes fièvres ne lui sont pas spécifiques. Et les bubons, qui en sont les symptômes incontestables, peuvent être trop profondément inscrits dans les chairs pour être visibles ou bien la mort intervient avant leur apparition. Surtout, les praticiens s’opposent quant au caractère contagieux de la maladie. Les « aéristes » ou « infectionnistes » tiennent que des « miasmes » ou des « venins » en suspension dans l’air sont à l’origine du mal. Ils sont donc hostiles au principe de l’isolement des malades qu’ils estiment inhumain et susceptible d’aggraver la mortalité. Leurs adversaires soutiennent eux que la propagation se fait par contact physique direct ou indirect (par des objets). Pourtant, tous les « contagionnistes » ne sont pas non plus favorables à l’entassement à l’hôpital qu’ils savent favoriser l’infection.

  • Un moment de peur

La peste est un moment de peur. Une peur qui habite la conscience et l’inconscience des hommes. Jean Delumeau l’a démontré le premier en appuyant sa démonstration, entre autres exemples, sur le cas marseillais4. Dès que l’évidence s’impose, que le mal est nommé, l’incrédulité cède vite à une panique qui submerge la ville aussi vite que le bacille s’y répand. Les hommes ne sont pas ses seules victimes. La peste est aussi un moment où la société se déchire. La rupture avec le cours familier de l’existence est brutale ; quelques semaines suffisent à la rendre inhumaine. D’abord, l’impuissance des autorités et leurs discours trompeurs heurtent le bon sens populaire qui ne doute pas du caractère contagieux de la « fièvre ». Ressurgit alors la conviction, héritée des crises d’autrefois, qu’il n’est de salut possible que dans la fuite. Tous ceux qui le peuvent, les plus riches et les notables, nobles ou bourgeois bien sûr, mais encore nombre de médecins, d’hommes de loi, de cadres administratifs, d’artisans et même de religieux – à commencer par les chanoines de la cathédrale ! – se ruent vers les portes de la ville avant qu’elles ne se ferment afin de gagner des refuges campagnards. D’autres préfèrent se claquemurer, comme les moines de Saint-Victor qui vont jusqu’à obstruer les ouvertures de leur abbaye et le corps des galères retranché dans l’arsenal.

Puis vient le moment de l’horreur et d’un effondrement psychologique auquel bien peu échappent. Les rues de la ville, surchauffées par le soleil de l’été méditerranéen, offrent le spectacle hallucinant des cadavres « tout puants et crevés » que l’on a défenestrés sans autre précaution avec les literies et les linges souillés, tandis que les hôpitaux ouverts à la hâte sont submergés de corps en décomposition. Autant que la panique, la suspension des activités et l’interdiction des déplacements brisent les solidarités, anéantissent la sociabilité, effacent les hiérarchies. La peur de mourir délite jusqu’aux liens affectifs les plus solidement établis. Toutes les coutumes, tous les usages, toutes les références qui procuraient dignité, identité, sécurité ou réconfort, sont balayés.

La mort est dépourvue du cérémonial et des rites qui l’apprivoisaient. Les vivants refusent de coexister avec les morts : plus de rituels funèbres ni d’obsèques, plus de cimetières – ils sont fermés – où se réunissaient parents, alliés et amis, mais des fosses, des tranchées, au vrai des charniers béants où les tombereaux déversent pêle-mêle leurs chargements que l’on se hâte de recouvrir de chaux vive5. Les pestiférés sont doublement retranchés de la communauté des vivants. Privés de l’accès aux sacrements par la brutalité du mal, peuvent-ils espérer être sauvés le jour du Jugement dernier ? Et puis cette apocalypse est silencieuse. Les cloches se taisent. Les églises, les collèges, les foires, les échoppes sont fermés. Les fêtes sont interdites. Les chiens et les chats sont exterminés. Les rues sont désertées. La plupart des bruits de la vie quotidienne ont disparu. Ce calme effrayant suggère que la peste ne s’arrêtera qu’après avoir exterminé la ville.

  • « Dieu justement irrité par nos crimes »

Les échevins et les médecins peuvent agir comme ils l’entendent, ils ne sauraient s’opposer à Dieu, « maître souverain de la vie et de la mort ». Pour l’Église, la peste est l’expression de la colère divine. Elle révèle l’horreur du péché et entretient dans la hantise de la damnation. Il n’est donc de thérapeutique envisageable que spirituelle. Il n’est de salut que dans le repentir et la pénitence. Puisqu’il s’agit, non pas de guérir les corps mais de sauver les âmes, le secours spirituel n’est pas un remède mais une supplique. D’ailleurs, le moment venu, il faudra attribuer la délivrance du fléau non pas à la prévoyance des hommes mais à la seule bonté divine. Car le Dieu « terrible » est aussi Dieu « de justice », « le Dieu de paix et de bonté qui nous châtie et nous afflige »6.

La conception vétéro-testamentaire d’un Dieu vengeur met en équation le mal et la culpabilité ou, si l’on préfère, établit de façon irréfutable l’analogie entre un état subi (être atteint de la peste) et une disposition morale (avoir mal agi). La société atteinte est fautive. La peste n’est donc pas perçue comme un ennemi à qui l’on doit déclarer la guerre, mais comme une épreuve salutaire qu’il faut accepter avec fatalisme. Elle apparaît dès lors comme l’occasion idéalement propice de provoquer une recrudescence de ferveur et de piété. C’est pourquoi l’évêque, monseigneur de Belsunce, dont la sincérité et le courage physique ne sauraient être suspectés, ne ménage pas sa peine pour recourir à ce qu’il est désormais convenu d’appeler à la suite de Jean Delumeau une « pastorale de la peur ». Il organise inlassablement jeûnes, prières collectives et processions, autant de rites séculaires dans le style propre à la confession romaine, tout à la fois remparts et exorcismes. La consécration de la ville au Sacré-Cœur-de Jésus se veut l’apothéose de l’offensive épiscopale.

La « pastorale de la peur », quoique dépourvue de toute préoccupation sanitaire, est d’un grand mérite anthropologique. D’abord, elle donne un sens à ce qui se passe. Mieux encore, elle substitue à l’angoisse face à la calamité ambiante une anxiété théologique à même d’offrir aux esprits une sorte de réassurance réconfortante. Elle dote aussi la communauté disloquée d’une nouvelle homogénéité en lui désignant des responsables dont le châtiment est propre à la disculper, en l’occurrence tous les déviants qui se sont affranchis des normes, se sont montrés indociles, ont contesté l’autorité morale et spirituelle de l’Église par leurs péchés ou de fausses croyances (ainsi les jansénistes, que Belsunce désigne comme boucs émissaires…) et refusent le repentir. Enfin, en rappelant aux fidèles leurs devoirs d’obéissance et de discipline, elle agit en faveur de l’ordre public. Quoique se démarquant absolument de toute administration temporelle, l’économie spirituelle de la peur contribue de la sorte au gouvernement de la collectivité.

Malgré tout, elle recèle aussi en elle-même des faiblesses qui marquent ses limites. Les foules désemparées sont d’autant plus disponibles à suivre leurs prélats que la domination du mal leur démontre l’impuissance des échevins, des médecins et des parlementaires. Dès lors, le reflux du fléau puis sa disparition, qui coïncident avec l’application énergique des mesures décidées par l’État, ne peuvent manquer d’ouvrir la voie aux explications rationnelles. À plus long terme, la culpabilisation est si excessive qu’elle porte l’angoisse du salut à un stade névrotique et apparaîtra comme une brutalisation intolérable des consciences7.

  • Le pouvoir au défi de l’épidémie

Les autorités locales, à qui il revient de s’occuper des corps et non pas des âmes, demeurent étrangères à l’exaltation du sentiment religieux. Mais comment assurer la sauvegarde temporelle de la cité alors que l’on n’a pas pu prévenir et que l’on ne sait pas guérir ? Il faut se résigner à recourir à des mesures essentiellement prophylactiques qui, pour être mises en œuvre, exigent une coercition dont le premier effet est d’accroître le découragement collectif ou de susciter la colère. La police de la ville relevant de leurs attributions, les échevins n’attendent pas de reconnaître que la « fièvre maligne » est bel et bien la peste pour agir. Ils disposent pour cela d’arrêts pris au siècle précédent par le parlement d’Aix, véritables vade-mecum de la conduite à tenir en de telles circonstances. Les nombreux textes règlementaires qu’ils produisent eux-mêmes en quelques mois indiquent leur souci pragmatique de ne pas choisir entre les principes des « contagionnistes » et ceux des « aéristes ».

Deux priorités commandent tout. Il s’agit de nettoyer, désinfecter, purifier autant que faire se peut la ville. On s’en remet pour cela à des fumigations pour lesquelles on brûle force huiles, soufre et encens. On ordonne aussi d’incendier les maisons des pestiférés. Les médecins et les chirurgiens ainsi que les corbeaux chargés d’inhumer les cadavres multiplient les précautions pour éviter les contacts directs avec les infectés et usent abondamment de vinaigre. L’évitement social – nous dirions aujourd’hui les « gestes barrières » – se révélant inopérant, la circulation de jour comme de nuit est interdite sans la possession d’un visa.

Tout cela ne suffit pas. Il faut aussi, et surtout, recourir aux différentes formes de l’exclusion sanitaire. Il s’agit de protéger la société en séparant la partie saine de la partie contaminée ou suspectée de l’être. Les malades sont isolés de force chez eux ou dans les « infirmeries », l’hôpital rompant de la sorte avec son rôle traditionnel d’assistance charitable pour devenir un instrument de la police sanitaire – et un mouroir qui ajoute à l’horreur ambiante. Les « suspectés » sont sommés (vainement) de se déclarer. Les bien-portants, qu’il est vite difficile de distinguer des suspectés, sont quant à eux confinés chez eux, ce qui, au regard de la densité des quartiers populaires, est contradictoire avec l’objectif recherché. La quarantaine est étendue à des immeubles et à des rues, à des quartiers, puis à la ville entière lorsque le parlement d’Aix, enfin informé de la réalité par la municipalité, prend le 31 juillet des mesures plus drastiques encore, ordonnant l’expulsion des mendiants et des vagabonds, et plaçant la cité sous interdit. Il est désormais presque impossible d’y entrer ou d’en sortir. Les magistrats aixois multiplient à leur tour des règlements destinés à protéger leur propre ville mais aussi la province où la peste se répand. Ces dispositions, calquées sur le modèle marseillais, sont imposées à toutes les communautés désormais tenues de « publier » le mal.

Cette intense activité règlementaire se révèle médiocrement opérante. Les décisions des uns et des autres sont trop nombreuses et répétitives pour ne pas révéler leur impuissance. Elles sont aussi trop ponctuelles, voire contradictoires, pour témoigner d’une approche globale de la crise. Enfin, elles souffrent du manque de coordination entre des juridictions parfois rivales ou soucieuses de leur autonomie. Cet ordre règlementaire que l’on veut imposer n’est souvent qu’un ordre de papier. D’ailleurs, les moyens ne suivent pas. À Marseille, la mise en œuvre stricte des décisions prises exige un quadrillage administratif serré alors que bon nombre de commissaires de quartier, de médecins et de chirurgiens, d’employés subalternes ont fui ou meurent, rendant par exemple l’évacuation des cadavres insoluble ou le respect du blocus très imparfait.

La peste devient une affaire d’État lorsque le pouvoir central comprend que Marseille aussi bien que le parlement de Provence sont débordés par la situation. Le chevalier de Langeron, chef d’escadre des galères, reçoit le 12 septembre un brevet de « commandant dans la ville de Marseille et son terroir », qui le dote de pouvoirs extraordinaires pour travailler à la « conservation de la ville ». En concertation avec la municipalité, mais décidant seul, il a les moyens d’imposer à la cité une « police de peste » appliquée avec une rigueur sans faille – aux troupes des galères et leurs forçats déjà à sa disposition s’ajoute le renfort de plusieurs compagnies d’infanterie. Ses décrets, exécutés sans délai, assurent en quelques semaines le retour à l’ordre social et sanitaire. Les officiers municipaux, les intendants de santé et les chirurgiens qui avaient déserté sont contraints de reprendre leurs postes. On commence à dresser des bilans précis de la contagion. Une stricte discipline règle les questions du nettoiement des rues, de l’enfermement des malades et de l’inhumation des morts, ainsi que du ravitaillement de la population. Ce nouvel effort coïncide avec un reflux de l’épidémie auquel il n’est sans doute pas étranger8.

Puis, le 14 septembre, le Conseil d’État rend un arrêt « au sujet de la maladie contagieuse de la ville de Marseille »9. Les attendus de ce texte décisif disent sans ambages que le roi, entendons le régent Philippe d’Orléans, est désormais convaincu de l’incapacité des autorités locales à empêcher l’épidémie de se propager en Provence et au-delà dans le royaume. Il s’agit donc de mettre fin à l’anarchie des juridictions, de suppléer à leurs défaillances et de prendre en un seul texte toutes les « précautions nécessaires et suffisantes » à la « sûreté » et à l’« abondance » des provinces.

Il est désormais interdit aux hommes et aux marchandises de sortir de Marseille sous peine de la vie. Y entrer suppose la possession d’un sauf-conduit signé de l’intendant de la province ou du commandant de la ville. La Provence entière, délimitée par le Verdon, la Durance et le Rhône, est soumise à quarantaine avec l’établissement d’un cordon sanitaire dont la surveillance est confiée à l’armée. La circulation des hommes, des courriers, des marchandises et des denrées est sévèrement contrôlée voire interdite dans certains cas. Les itinéraires et les points de passage sont décrétés, la possession de billets et de visas signés par les bureaux de santé est obligatoire pour les emprunter, comme le respect de la quarantaine (sauf dans le cas de certaines denrées alimentaires). Les peines des galères et de mort sanctionnent toute infraction. Dans les villes, les commandants militaires prennent le contrôle des bureaux de santé multipliés par l’intendant et ses subdélégués qui se démènent sans compter. Comme Langeron, ces officiers reçoivent des pleins pouvoirs « nonobstant opposition ou appellation quelconque ». Partout, ils les exercent sans état d’âme.

Cette « dictature de la peste » postule l’obéissance absolue des hommes et le contrôle de l’espace le plus rigoureux qu’il est alors possible de concevoir. Le parlement de Provence a beau protester d’être dépouillé de sa juridiction sanitaire, il est de droit et de fait réduit à l’impuissance. D’ailleurs, il accable les militaires, mais se garde de s’en prendre à l’intendant, Cardin Le Bret, qui cumule sa fonction avec la charge de premier président… La violence de l’État souscrit à des procédures institutionnelles pour répondre à la violence de l’épidémie.

L’État met en œuvre des moyens impressionnants. Outre la mobilisation de son appareil administratif, il engage le quart des régiments de ligne, une partie de la milice et des brigades des Fermes générales, et les maréchaussées. Plusieurs dizaines de médecins et de chirurgiens sont dépêchés de Montpellier et de Paris, et placés sous contrôle militaire. À l’organisation planifiée du ravitaillement des villes viennent s’ajouter d’importants prêts d’État et des dons personnels du roi, qui évitent aux communautés de s’effondrer financièrement. La logique du cordon sanitaire, comparable à celle du lazaret, semble obéir davantage à des considérations économiques – elles concernent les deux tiers des articles de l’arrêt – qu’à des préoccupations de santé publique. Pour autant, les secondes ne sont pas une annexe des premières, car les deux dispositifs convergent.

L’approche de la crise épidémique se veut ainsi tout à la fois globale et pragmatique. Si l’État n’innove pas et se contente de militariser une prophylaxie déjà expérimentée localement, il veille cependant à la rendre compatible avec le maintien des circuits économiques et commerciaux, comme il accepte la « publicité » de la gravité de la situation sans « épouvanter les peuples ». Au total, si son intervention massive est trop tardive pour empêcher la peste de perdurer, très amoindrie, pendant encore deux ans, et même de franchir le Rhône pour gagner le Languedoc et le Gévaudan, elle évite incontestablement le pire à la Provence et au royaume.

  • Après l’épidémie

Le bilan est d’abord démographique, social, économique et culturel. Trente-cinq à cinquante mille morts pour Marseille et son territoire, soit, si l’hypothèse haute est retenue, environ la moitié de la population phocéenne fauchée en deux ans, auxquels il faut ajouter probablement soixante-dix mille décès dans les deux cent quarante et une autres localités frappées par l’épidémie. Au total, environ cent vingt mille morts, soit un tiers des Provençaux10. Outre Marseille, on observe des pics de mortalité effrayants, supérieurs à la moitié de la population, dans treize villes et villages, dont Arles et Aubagne. Toutefois, les communautés sont très inégalement touchées : Lambesc ne déplore qu’un seul décès, mais on compte mille soixante-huit morts pour mille six cents habitants à La Valette.

Sa létalité terrifiante suffit à expliquer qu’aujourd’hui encore, dans l’imaginaire commun, la peste personnifie la mort de masse. Globalement, le bacille n’a pas distingué entre les sexes, les âges et les classes. Des analyses plus fines montrent que, sauf à Marseille et à Saint-Rémy-de-Provence, les femmes ont été relativement plus touchées que les hommes. Les plus jeunes (moins de dix ans) et les plus âgés (plus de soixante-neuf ans) ont été moins sévèrement frappés que les autres. Les pauvres et les plus fragiles économiquement ont évidemment payé le plus lourd tribut, mais à Arles, la bonne bourgeoisie a été décimée. Au total, la reprise démographique demande plusieurs générations, voire plus d’un siècle comme à Arles.

Le bilan psychologique est beaucoup plus difficile à évaluer. La documentation léguée par les contemporains n’évoque pas la question du stress post-traumatique chez les survivants, préoccupation il est vrai étrangère à l’époque. Les indices d’une rapidité de la résilience psychologique et mentale sont cependant multiples, le plus probant étant sans nul doute le retour de l’insouciance ordinaire dans la vie quotidienne et de la confiance dans l’avenir une fois la disparition de l’épidémie acquise. Peut-être faut-il y voir un effet thérapeutique de cette acceptation du fatalisme et du refuge dans la culpabilité imposés par l’Église.

La peste de 1720 fut un choc anthropologique inouï et pourtant sans lendemain. Elle n’a rien changé des habitudes, bonnes ou mauvaises, ni des comportements, déviants ou non, comme elle n’a engendré dans les couches populaires aucune conscience de classe favorable à une contestation de l’ordre social11. Cependant, Marseille conserve la mémoire de son martyre. Dès le xviiie siècle, l’exubérance baroque se prête à la représentation des souffrances et des horreurs subies. Le siècle suivant entretient le culte des héros : Belsunce, Roze, Cardin Le Bret, Langeron… Le souvenir de l’épidémie se prolonge dans la culture locale jusqu’à nos jours, comme l’atteste le succès public d’une littérature de la peste.

Si l’économie réagit plus rapidement que la démographie, il faut tout de même quatre années au trafic maritime comme à la production agricole régionale pour retrouver des niveaux d’avant la crise. Les cités sont toutes plus ou moins endettées – l’épidémie a coûté cinq cent mille livres à Marseille, dont quatre cent mille en achats de blé (partiellement financées par des emprunts qui demanderont dix ans pour être remboursés) auxquelles il faut ajouter cinq cent mille de taxes non perçues. Certes, le mouvement général des affaires n’a pas été totalement interrompu, les capitaux placés ont continué de travailler, mais nombre de négociants et de marchands sortent ruinés de la crise. Le menu peuple, quant à lui, bénéficie peu de la hausse des salaires due à la raréfaction de la main-d’œuvre puisque les prix des denrées augmentent également du fait de la désorganisation des circuits commerciaux. Au total, la situation économique et sociale n’est pas stabilisée avant 1728.

Il faut revenir sur l’implication de l’État dans la gestion de la crise épidémique. La peste n’a pas été à proprement parler vaincue, du moins par une médecine dépourvue pour encore longtemps de toute véritable option thérapeutique. Mais elle ne ravagera plus jamais le royaume. Ce succès est à l’évidence celui d’une organisation administrative centralisée qui a permis aux représentants de l’État, au premier chef l’intendant, de s’imposer comme les principaux acteurs d’une politique sanitaire globale et cohérente, capables d’utiliser rationnellement les moyens disponibles. L’action de l’État fit bien plus que dépasser le stade de la gestion routinière et le parlement d’Aix dénonça le comportement de certains commandants, mais personne en dehors de ces magistrats ne jugea excessif le volontarisme étatique et nul ne discerna chez la monarchie les signes d’une utilisation politique réfléchie de l’épidémie, moins encore la tentation de la tyrannie.

Alors, l’action de Philippe d’Orléans témoigne-t-elle de ce « rêve politique de la peste » permettant le fonctionnement de « disciplines parfaites » décrites par Michel Foucault12 ? Il s’agit effectivement pour le Régent de vaincre l’épidémie en faisant régner l’ordre. En ce sens, la gestion du fléau apparaît bien comme un paradigme du pouvoir disciplinaire. Mais elle affirme aussi, plus simplement, la souveraineté d’un État qui, depuis Hobbes, a appris à se considérer comme un « corps politique » soucieux de faire respecter la loi commune13. Le roi aussi bien que l’État, plus encore lorsqu’ils se veulent absolus, entendent être obéis. Ajoutons que les mesures d’exception, justifiées par le souci du bien public, sont temporaires et que, dans la pratique, ni l’État ni les pouvoirs locaux ne peuvent empêcher totalement certaines transgressions. Surtout, le confinement demeure ce qu’il est conformément à la tradition : une mesure de panique décidée en urgence, trop tard et faute de mieux, faute surtout de disposer des connaissances scientifiques susceptibles de s’imposer aux croyances et de proposer d’autres solutions.

Il vaut donc mieux considérer que la peste de 1720 accélère l’émergence d’un nouvel art de gouverner ou, si l’on préfère, d’une gouvernementalité fondée sur la raison. L’État n’ignore plus qu’il tire ses forces de la population et doit exercer sur elle la bonne « police » nécessaire à ses vues, c’est-à-dire la contrôler, la mobiliser, mais aussi la faire prospérer. L’important est précisément dans cette conviction qu’il a non seulement le droit mais surtout le devoir d’intervenir en matière de santé publique, ce que son pouvoir de contrôle des hommes et de l’espace par le biais d’institutions efficaces lui permet. En ce sens, la confrontation avec la peste de 1720 fut pour l’État un moment de vérité, comme le fut en 2020 la « déclaration de guerre » à la covid-19.

Cette naissance d’un pouvoir « biopolitique », s’il faut le désigner ainsi, accompagne l’évolution des sensibilités. Si en 1720 les médecins sont encore loin d’avoir remplacé les prêtres dans le rétablissement de la confiance collective, les croyances héritées de la tradition ne satisfont plus des esprits toujours plus nombreux en quête d’explications rationnelles et de vérités scientifiques. Ainsi la peste peut-elle être vue comme l’origine lointaine du monopole contemporain de la médecine du pouvoir de guérir. Le fatalisme entretenu par un sentiment d’impuissance face à l’inéluctable n’est désormais plus de mise face à la maladie. Les témoins de la peste de Marseille sont tous d’accord sur deux points essentiels : la catastrophe est venue de ce que le mal n’avait pas été reconnu à temps ; sans exclure le recours à la protection divine, les villes, le parlement d’Aix, l’État ont développé des dispositifs matériels qui interdisaient toute résignation. La santé devient un service public dont les Encyclopédistes, mais aussi l’État, cherchent tout au long du nouveau « siècle des Lumières » à préciser les contours.


1M. Signoli et alii, « Paléodémographie et démographie historique en contexte épidémique », Population, 57/6, 2002, pp. 821-847.

2La peste de Marseille nourrit de nos jours encore une abondante littérature. Aux travaux désormais classiques de Ch. Carrière, M. Courdurié et F. Rebuffat, Marseille morte. La peste de 1720, Marseille, 1968 (nombreuses rééditions), et de J.-N. Biraben, Les Hommes et la Peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, Paris-La Haye, Mouton, 2 tomes, 1975 et 1976, ont notamment succédé ceux de G. Buti, Colère de Dieu, mémoire des hommes. La peste en Provence, 1720-1722, Paris, Le Cerf, 2020, et de F. Hildesheimer, Des épidémies en France sous l’Ancien Régime, Paris, Nouveau Monde éditions, 2021.

3N. Delamare, Traité de la police, Livre iv, titre xii, Paris, 1705, p. 616.

4J. Delumeau, La Peur en Occident, Paris, Fayard, 1978.

5Pour les attitudes devant la mort, voir M. Vovelle, Mourir autrefois, Paris, Gallimard, 1974.

6J.-B. Massillon, Rituel du diocèse de Clermont, Clermont-Ferrand, 1733.

7G. Cuchet, « Jean Delumeau, historien de la peur et du péché », Vingtième siècle. Revue d’histoire n° 107, 2010/3, pp. 145-155.

8J.-B. Bertrand, Relation historique de la peste de Marseille, Cologne, 1721.

9Cet arrêt du Conseil est publié par L.-F. Jauffret, op. cit., pp. 147-148.

10Un bilan établi en août 1721 par les commissaires de quartier dénombre trente mille cent trente-sept décès intra-muros et huit mille neuf cent soixante-dix autres dans le territoire de Marseille. Certains historiens jugent ce bilan inférieur à la réalité tandis que d’autres l’estiment au contraire excessif.

11Le Régent, fin politique, veille à étouffer la question de la responsabilité des échevins. Jean-Baptiste Estelle, sur la proposition de l’intendant Cardin Le Bert, soutenu par le maréchal de Villars, gouverneur de la Provence, est anobli en juillet 1722…

12Michel Foucault a traité à de nombreuses reprises de l’étatisation du biologique. Voir notamment Surveiller et Punir, Paris, Gallimard, 1975.

13T. Hobbes, Léviathan ou Matière, forme et puissance de l’État chrétien et civil, 1651.

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