Une réflexion sur la norme ne peut faire l’impasse sur l’essence de l’art. En effet, celui-ci repose a priori sur son absence. Pourtant cette absence n’est pas absolue. Le concept de tableau, par exemple, reste celui d’une toile plus ou moins recouverte de dessins ou de couleurs assemblées, encadrée pour être accrochée sur un mur. Une norme qui enferme le regard dans une relation convenue d’avance.
Depuis soixante ans, le peintre Claude Viallat rompt avec cette dialectique entre le regard et l’œuvre en engageant celui-là dans une autre relation. Ses toiles sont non seulement libérées de tout encadrement, de tout formalisme, de toutes limites, rectangulaires, rondes ou carrées, mais elles sont elles-mêmes devenues un support particulier qui a perdu sa singularité initiale. Ce peut être une toile de tente, de parasol, de tissu d’ameublement décoré, un vêtement, un torchon, ou tout autre matériau, bois, fer, pierre… L’artiste change soudainement le destin du matériau en lui conférant une nouvelle vie par la peinture ou toute autre manipulation. Plus encore, Claude Viallat fait accéder au statut d’œuvre d’art des objets dérisoires comme le bois flotté, des bouts, des cordages, des filets de pêche, des poulies, en les isolant, les peignant et les disposant dans l’espace. Une véritable déviation du regard, qui est arraché à ce qu’il connaît pour ressentir une impression rare de beauté inattendue et renouvelée.
Inflexions : Claude Viallat, comment et pourquoi avez-vous rendu sa liberté à la peinture en la désinsérant du cadre, lui redonnant son apparence, sa fonction immémoriale d’enchanter le monde ?
Claude Viallat : La toile sur châssis est une surface idéale, prête à recevoir toutes propositions encloses entre les quatre côtés du tableau, enfermée la plupart du temps par un cadre qui la défini et l’isole. Le recours à la toile libre est une manière de désacraliser la peinture, de ne pas considérer le tableau comme un écran. Je travaille des supports qui sont plutôt de l’ordre du carottage, partie d’un tout plus grand, et en relance sur l’extérieur, comme si l’ensemble du travail était une toile immense, dont on emprunte chaque fois un fragment, toujours en relation avec la toile initiale. De plus, par le raboutage, j’arrive à démultiplier le sens du positionnement, donc à offrir des lectures multiples en fonction du placement des divers tissus supports.
Inflexions : Cette nouvelle liberté de la peinture est-elle le retour de sa fonction originelle, voire préhistorique ? Faut-il alors dés-apprendre du monde pour approcher son ontologie primitive ?
Claude Viallat : Le pied, la main étaient traces de passage, marquages de poids, de force, de cassure. Puis la trace est devenue image, reconnaissante d’elle-même, marquante, marquée du lieu de son marquage. Le phénomène du matériau, de l’outil main, pied ou corps, en a découlé, ainsi que l’utilisation des matières au fur et à mesure de leur connaissance/reconnaissance, et la différenciation de ces matières, outils, gestes par les onomatopées d’abord, puis par la parole ; les mots, les codes se chargeaient de sens. Nous sommes aujourd’hui en quête de nos balbutiements, de nos origines. Déconstruisant nos langages, nos techniques, nous les mettons en doute. Le monde réapprend alors qu’il est appris, se ré-interroge, se dés-invente par un retour sur lui-même.
Inflexions : Une forme archétypale, celle d’une image organique, d’une « éponge », est présente de façon constante dans votre œuvre, qui pourrait alors apparaître comme la création d’une norme. D’où vient-elle ? Faut-il accepter de s’engager dans le « déjà-dit » pour accéder à quelque chose d’autre ? Autrement dit, l’apparence de la norme pourrait-elle être sa négation même ?
Claude Viallat : En 1966, j’ai vu l’exposition « Dix ans d’Art vivant 1945-1955 » organisée à la fondation Maeght. Et j’ai soudain pris conscience qu’il me fallait changer radicalement. Je me suis alors souvenu que les peintres en bâtiment de ma région chaulaient les murs en les tamponnant avec une éponge. Cela m’a inspiré. À partir d’une masse de polyuréthane plongée dans de la couleur noire et appliquée sur de la toile crue, j’ai obtenu une image. Pour nettoyer cette masse, je l’ai plongée dans un seau d’eau et de javel. Elle s’est déchirée en plusieurs morceaux. Le plus gros était la forme que j’utilise encore aujourd’hui comme un objet indicible, neutre. Sa répétition, quasi à l’identique, ouvre paradoxalement à des possibilités infinies grâce à l’acte de peindre.
Inflexions : Comment reliez-vous à vos peintures les œuvres que vous nommez « objets » réalisées avec des cordages, du bois, du fer ? Procèdent-elles du même processus de hasard ?
Claude Viallat : Les objets n’ont d’« objet » que le nom : ils sont des rencontres opportunes qui déterminent sens, existence et fait. Rien a priori ne prédestine leurs composants. Dans leur rusticité, ils ouvrent à l’imaginaire des voies de connaissance, de mémoire, de banalité, et parlent des systèmes universels ancestraux ou enfantins. Ils sont précaires, instables, fragiles. Légers équilibres ou systèmes affirmés, l’esthétique qui en résulte n’a d’autre réalité que sa volonté de n’être que cela. Il y a plus qu’un lien entre l’objet et les peintures ; il y a même un principe d’équivalence, un système qui émerge si l’on considère le tableau comme objet : tableau = châssis toile échange de tension = bois tissus échange de tension = matériau dur matériau souple échange de tension. Dès que l’on choisit un élément, que ce soit un bout de ficelle, de chiffon, de bois ou tout autre rebut laissé pour compte, on le charge d’une dimension spirituelle lourde, qui au contact des autres pièces rapportées va devenir évidente et prendre écho avec la mémoire ou l’imaginaire. L’invention n’est pas forcément perçue a priori, mais le résultat existe en soi et se répercute profondément. Comme si, de toute évidence, les pièces rapportées n’attendaient que le rapprochement pour devenir une entité autonome.
Inflexions : Vous accueillez le hasard, ce qui est par essence l’opposition radicale à la norme. Il n’existe pas de hasard normé. Cela signifie-t-il pour vous le renoncement à toute norme ?
Claude Viallat : Je ne sais pas à l’avance ce que sera le résultat de ce que j’entreprends ; je me sers du hasard pour accueillir la liberté. Il y a un temps de travail et d’analyse. Tous les paramètres sont là, confondus, en devenir, qu’il faut investir en possibilités. Le choix sera l’instinct et le savoir mêlés, mais ne peut se prévoir. Il en résultera une image acceptée par l’artiste, ouverte aux différentes lectures, et finalement évidente dans sa réalité définitive.
Inflexions : Votre travail est une quête permanente d’un retour à l’origine, afin de le débarrasser d’une modernité, de son encombrement culturel qui lui fait perdre son ontologie. Chacune de vos œuvres en témoigne-t-elle ?
Claude Viallat : Ce qui m’intéresse, c’est la peinture. J’ai reçu un enseignement académique qui m’a permis d’acquérir les techniques nécessaires, et je me sers de cet enseignement sur des toiles ni encollées ni enduites, ce qui modifie tout. Est-ce un retour à l’origine ? Je ne sais pas. Mais c’est certainement une critique d’une certaine histoire de l’art connue. Je ne parlerais pas de normalité, un terme qui n’existe pas dans mon vocabulaire. Je retourne à l’origine en partant du support. Marger son savoir et marquer les images tout en reconnaissant leurs fragilités. Les avoir comme mémoire tremblante, approximative, liée par le souvenir et le désir irrépressible du débord. Passage du sol à la verticalité, en gardant au support tous les éléments qui le constituent, ses particularités. Nécessité d’existence et de production d’une charge émotionnelle active. Tout ce qui advient prend importance et sens. La lecture se fera plus tard, avec toutes les interprétations possibles, et les passerelles à établir et à prolonger. Le surcroît reste totalement, entièrement ouvert.
Inflexions : Vous exposez désormais dans le monde entier ; les musées s’arrachent vos œuvres ; vos taureaux sont aussi superbes que ceux de Picasso. Vous auriez pu choisir d’être un artiste classique. Avez-vous l’impression que cette créativité hors norme qui vous anime a pu changer le regard sur la peinture ?
Claude Viallat : J’ai participé à la naissance du mouvement Supports/Surfaces, c’est-à-dire à une autre façon de faire de la peinture, et ai probablement influencé quelques peintres, en particulier certains de mes étudiants. Jamais les artistes n’ont eu la prétention de changer le regard. Le Greco, Van Gogh, Picasso, Matisse, Bonnard, Pollock, Rothko… ont chacun changé la peinture et le regard porté sur elle. Mais seule la postérité peut en témoigner. C’est peut-être la vraie fonction de l’artiste.
Inflexions : Claude Viallat, vos œuvres nous font entrer dans la qualité poétique de la vie : l’exaltation, l’amour, la communauté. « Nous avons besoin de sauver les qualités poétiques de la vie », dit Edgar Morin, et votre œuvre « anormale » nous y conduit. Merci d’avoir accepté de participer à notre numéro.
Propos recueillis par Didier Sicard 