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N°21 | La réforme perpétuelle

Aurélie Éon

L’abus de changement peut-il nuire à la santé ?

Le stress au travail a un coût. En 2007, pour la France, il a été évalué à trois milliards d’euros. Ce chiffre inclut les dépenses de soins et celles liées à l’absentéisme, aux cessations d’activité et aux décès prématurés. Signe des temps, les noms des maladies en relation avec la souffrance au travail se multiplient : burn-out apparu dans les années 1970, « harcèlement au travail » défini dans les années 1990, « syndrome d’épuisement professionnel »1, « trouble de l’adaptation », « ergomanie »2, « karoshi »3. On connaissait les « bourreaux de travail » ; aujourd’hui existeraient les « drogués du travail », désignés outre-Atlantique sous le vocable de workaholiscs4.

Paradoxalement, les Français continuent à considérer le travail comme l’élément ordonnateur essentiel des sociétés5. À leurs yeux, il demeure le premier facteur de développement de soi et d’ancrage social. Mais s’il est source de satisfaction et d’épanouissement, il peut aussi faire souffrir, blesser et même détruire. C’était la grande révélation de l’ouvrage de Christophe Dejours, Souffrance en France. La banalisation de l’injustice au travail, publié en 1998.

L’évolution est telle que le harcèlement au travail est devenu en 2002 un délit défini par l’article 1152-1 du Code du travail. Les pathologies qui en résultent sont l’objet d’un enseignement spécifique dans les facultés de médecine. Ainsi, le syndrome d’épuisement professionnel peut être reconnu et indemnisé comme une maladie professionnelle, et au plan préventif, l’évaluation du « risque psychosocial » est devenue une pratique incontournable dans chaque entreprise, armée incluse.

  • Le cas France Télécom

À cette même époque, plusieurs vagues de suicides au sein de grandes entreprises nationales ont été médiatisées : chez edf, Renault, psa, La Poste, la sncf… Chaque cas est spécifique, mais, à en croire les médias, ces drames seraient la résultante d’une modification du mode de vie des Français avec un travail désormais centré sur la rentabilité, la productivité et la performance. Pour faire bref, ce phénomène serait lié au développement d’un stakhanovisme à l’occidentale.

Les médias ont donné un éclat particulier à ce problème de santé publique en mettant la focale sur la conséquence la plus spectaculaire de la souffrance au travail : le suicide sur le lieu de travail. Le cas France Télécom est emblématique : avec trente-cinq suicides en deux ans, on n’a pas hésité à parler d’« épidémie ». Plusieurs plaintes ont été déposées pour mise en danger de la vie d’autrui et pour harcèlement moral. Il est reproché à l’entreprise l’absence de prise en compte de la souffrance de ses salariés et la mise en place de techniques de management génératrices de stress. Les transformations majeures ont été opérées trop rapidement et sans prise en compte suffisante du facteur humain. Le pacte social entre les salariés et la direction a été rompu. France Télécom a été pointée du doigt avec une « mise sous tutelle » par le gouvernement qui a placé en numéro deux de l’entreprise l’ancien directeur de cabinet du ministre de l’Économie. Bilan : une entreprise peut réussir sa mutation à marche forcée, mais elle peut aussi y perdre son âme.

  • Quid du pacte social dans les armées ?

L’armée a connu, et connaît aujourd’hui encore, des processus de changement impulsés dans le but d’une rationalisation des moyens et d’une amélioration de la rentabilité. Ces réformes successives suivent les modifications de la société et adaptent les armées aux nouvelles spécificités des théâtres opérationnels. La guerre change, la société aussi et l’armée n’a pas d’autre choix que de s’adapter.

Mais l’armée doit-elle, comme d’autres entreprises, faire face à un phénomène particulier de souffrance au travail ? Les enquêtes menées chez les militaires relèvent une augmentation du stress dans l’accomplissement des tâches quotidiennes, dans la répétition et dans la prolongation des missions extérieures. Exprimer directement ce stress est complexe. Les valeurs du soldat lui imposent en effet d’être fort physiquement et moralement. Mais ces changements pèsent sur ses capacités d’adaptation. Un militaire peut-il garder un bon niveau de performance en étant stressé par la contrainte au changement ? L’augmentation des dépressions et des conduites agressives peut être une expression de cette souffrance6. Durant la période 2002-2010, le taux annuel de suicides n’a guère évolué7. Les conduites auto-agressives, et plus particulièrement les tentatives de suicide, avaient presque doublé entre 1995 et 1998. Une tendance qu’on ne retrouve pas entre 2001 et 2010. Au contraire. Le taux incidence des tentatives de suicide est stable jusqu’en 20058, mais en baisse importante à partir de cette période. Pour autant, dans 37 % des cas, un trouble de l’adaptation est retrouvé.

Il paraît difficile de conclure au rôle positif ou négatif que peuvent jouer les réformes sur les chiffres des conduites auto-agressives. Peu de recherches ont évalué le stress dans l’environnement de travail du militaire en temps de paix. Dans nos consultations, la fréquence des troubles des conduites et celle des abus de substances psychoactives sont importantes. Nous établissons un lien entre ces troubles et des difficultés d’adaptation à l’institution. Ces éléments nous font considérer qu’un malaise affecte le métier des armes.

La souffrance au travail peut être retrouvée chez ceux qui sont pris dans un décalage entre l’organisation prescrite du travail et l’organisation réelle. Dans le métier des armes comme dans d’autres, il peut exister un décalage entre la représentation idéalisée du statut et la réalité. Tout militaire n’est pas destiné à être commando ou à faire de l’intervention humanitaire. Aussi, certains, confrontés à cette désillusion, peuvent-ils souffrir. Ils se sont engagés sur un rêve et la réalité est plus terne.

Il y a souffrance également lorsque les espoirs de reconnaissance sont déçus. Ceci d’autant plus que l’exercice de la profession comporte des risques certains. « Lorsque la qualité de mon travail est reconnue, ce sont mes efforts, mes angoisses, mes doutes, mes découragements qui prennent sens9. » Les soldats revenant d’opérations peuvent se plaindre de ce manque, autant que d’un retard, de reconnaissance. Ce manque de reconnaissance n’est pas seulement celui de la hiérarchie, mais aussi celui de leur entourage, de la société qui ne comprend guère les enjeux de ces conflits à distance.

Face à ces éléments de souffrance au travail, les hommes et les femmes érigent des stratégies de défense subtiles, diverses, ingénieuses. Lorsqu’il y a souffrance, le travail est vécu comme une menace pour le sujet. Face à cette menace, trois stratégies peuvent être adoptées : le combat, la sidération ou la fuite.

Le combat est l’apanage de celui qui revendique son statut de « travailleur de l’extrême ». La sidération, elle, est une modalité de gestion de la menace complètement opposée. L’animal face au prédateur fait le mort le temps que celui-ci s’éloigne. Le travailleur sidéré ne peut ni échapper au travail, ni trouver un refuge. Il devient aliéné à la tâche. Ces situations sont propices à l’apparition d’effondrement dépressif ou de troubles des conduites. La stratégie de fuite, enfin, est un entre-deux choisi par celui qui ne peut combattre mais refuse de se soumettre. La fuite peut être active et prendre la forme d’arrêts de travail itératifs. Elle peut également être passive : c’est le déni, qui permet au sujet de ne plus voir la menace afin de limiter tout ressenti de souffrance. Si l’aveuglement est adopté par tout un groupe, le débat se clôt.

La souffrance au travail existe, mais elle n’est pas une fatalité. Le travail doit être source de satisfaction, d’émancipation. Pierre-Henri d’Argenson propose des pistes à explorer pour limiter, voire éviter cette souffrance. Il insiste sur l’importance d’un management qui sache insuffler un sens au travail10. Répondant aux attentes des sujets en recherche d’épanouissement personnel ; c’est « Devenez vous-même ! » Cette formulation est ingénieuse. Elle est porteuse d’une promesse. Encore faut-il que l’institution soit en mesure de la maintenir au fil de ses mutations.

1 Terme de référence en France.

2 Au Canada. À partir du grec « maladie grave du travail ».

3 Au Japon. Littéralement « mort par son travail ».

4 En français « travailolique ».

5 P. Naville, in Traité de sociologie du travail, 1967.

6 Céline Bryon-Portet, « Stress et suicides liés au travail au sein de l’institution militaire », Travailler n° 26, 2011/2, pp. 87-110

7 MCS Migliani et alii, « Conduites auto-agressives dans les armées. Tentatives de suicide et suicides. Résultats de la surveillance épidémiologique  2002-2010 », rapport technique.

8 Ibid.

9 Christophe Dejours, La Souffrance au travail, la banalisation de l’injustice sociale, Paris, Le Seuil, 1998.

10 Pierre-Henri d’Argenson, « Souffrance au travail : ce qui a changé », Le Débat161, 2010/4, pp. 105-115.

Témoignage d’un chef de corps... | F. Gout