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N°31 | Violence totale

Wassim Nasr

La violence, une fin ou un moyen pour l’État islamique ?

La violence, ou plus précisément sa mise en scène, ou celle du châtiment moral et physique, n’a pas commencé avec l’État islamique (ei). Ces pratiques sont aussi vieilles que les premières constructions sociétales de l’homme, mais demeurent présentes et acceptées à différents degrés sur une bonne partie du globe. Elles peuvent être étatiques, les exemples les plus parlants étant ceux de l’Arabie Saoudite et de l’Iran, ou criminelles, comme les décapitations pratiquées par certains cartels de la drogue mexicains. Aujourd’hui absentes des sociétés occidentales, il faut se souvenir qu’au xxe siècle encore elles étaient adoptées outre-mer par les puissances coloniales. Ce message de terreur était alors considéré comme « efficace » face au soulèvement armé de populations autochtones. Sauf que ces pratiques, même utilisées par les propagandes pour galvaniser ou pour dénoncer, n’avaient pas le retentissement médiatique que l’on constate de nos jours et, par conséquence, ne touchaient que les protagonistes ou les populations directement concernées. Et si on se concentre sur les vidéos de propagande djihadiste, on remarque que les décapitations prises en photos ou filmées ne sont pas une nouveauté non plus. L’une des plus « emblématiques » de notre siècle fut celle du ressortissant américain Nicholas Berg en 2004 par Abou Moussab al-Zarkawi, un Jordanien à l’origine d’al-Qaïda en Mésopotamie, composante principale de l’État islamique en Irak (eii), ancêtre de l’actuel État islamique proclamé califat.

  • Un « bond en avant » dans la propagande djihadiste

L’État islamique innove dans la production par la scénarisation et la réalisation d’une partie de ses vidéos. Différents « publics » sont visés et chaque vidéo de propagande cherche à toucher un ou plusieurs d’entre eux. À la différence des procédés ou « façons de faire » d’autres groupes djihadistes avant lui, l’ei soigne sa communication et son message en usant de ses propres relais et moyens qui lui permettent de se passer des canaux médiatiques classiques tels que la radio, la télévision ou la presse écrite.

L’ei a commencé très tôt à produire des vidéos qui dénotent avec l’image classique que l’on pouvait se faire de la propagande djihadiste. Au-delà des images de camps d’entraînement et des appels au djihad réalisés à l’aide d’une caméra fixe, il s’est donné les moyens de suivre les combats au plus près. Notamment en installant des caméras Gopro au bout des kalachnikovs ou des rpg7, ou en faisant appel à des « documentaristes » qui ne se contentent pas de suivre les combattants mais les accompagnent en première ligne. J’ai eu l’occasion d’interviewer plusieurs de ces « documentaristes » depuis le début du conflit syrien. Nombre d’entre eux ont commencé comme activistes avec des moyens personnels mis à la disposition de la « cause », avant de basculer dans la couverture des actions militaires.

Si la violence des combats n’a rien d’inhabituel et que les mises en scène à la gloire ou à l’avantage du combattant n’ont rien de nouveau, voire font partie de l’apanage de toute force armée ou de toute milice, c’est dans la mise en scène scénarisée de la violence à outrance que l’ei s’est démarqué du reste des factions djihadistes. Il est en effet le seul à avoir industrialisé la production et promu la diffusion massive des productions djihadistes, cela alors qu’al-Qaïda se désolidarise officiellement de telles démonstrations. En octobre 2014, j’ai eu l’occasion d’interviewer le cheikh Nasr al-Anssi, une figure d’al-Qaïda dans la péninsule Arabique (aqpa), qui a revendiqué l’attaque de Charlie Hebdo par les frères Kouachi quelques mois plus tard ; il m’avait assuré que les décapitations et les exécutions publiques filmées n’étaient pas acceptables. Il avait d’ailleurs été missionné par Oussama Ben Laden pour aller aux Philippines et dissuader le groupe d’Abou Sayyaf de procéder à ce genre de pratiques.

Pourtant, cette violence « en boîte » avec son story telling bien ficelé semble coller à notre temps. Les djihadistes des cinq continents sont les enfants de ce siècle mondialiste et mondialisé. La plupart d’entre eux ont regardé les mêmes séries télévisées, joué aux mêmes jeux vidéo, suivi les mêmes guerres sur les chaînes d’info en continu, vécu les mêmes problèmes économiques et eu les mêmes questions concernant la mutation globale vers une mondialisation uniformisant les quotidiens. Ils sont issus de différents backgrounds culturels et mettent leurs compétences au service du califat qui attaque les modèles sociétaux occidentaux au même titre que les modèles traditionnels des sociétés arabes et islamiques. Cette combinaison des savoirs entre toutes les composantes humaines de l’ei fait que la machine de communication et de propagande djihadiste du groupe est de facto des plus redoutables. On est loin des djihadistes d’al-Qaïda forcés de communiquer depuis leurs grottes ou leurs déserts. Sans oublier qu’à cette époque, les Occidentaux avaient fait la différence en termes de communication. Je pense, à titre d’exemple, à l’Américain Anwar al-Awlaki d’aqpa, principal inspirateur d’un nouveau mode de communication via internet avec le magazine en ligne Inspire, avant d’être neutralisé par une frappe de drone américain le 30 septembre 2011 – son fils de seize ans sera tué de la même manière le 15 octobre suivant. Mais aussi à « Aazam l’Américain » qui contrôlait la production d’al-Sahab, le bras médiatique d’al-Qaïda. Aujourd’hui, des Palestiniens, Irakiens, Syriens et Occidentaux opèrent dans les organes de communication de l’ei à différents niveaux, du théâtre des opérations jusqu’au virtuel des réseaux sociaux.

  • Une violence à dessein destinée à des publics bien définis

Depuis 2006, la production médiatique de l’État islamique en Irak, ancêtre de l’actuel califat, s’est démarquée par la scénarisation des contenus grâce aux compétences de djihadistes venus des pays du Golfe et qui ont rejoint le djihad en Irak dès 2003. Sans raconter l’évolution de la communication d’al-Furqan et de ses déclinaisons, on va se concentrer sur des productions représentatives des nouveaux aspects de la mise en scène de la violence.

L’une d’elles met en scène l’exécution d’officiers aviateurs et de soldats syriens capturés à l’aéroport militaire de Tabqah. Elle a été diffusée à la mi-octobre 2014 sous le titre « N’en déplaise aux mécréants ». C’était la première mise en scène de plusieurs égorgements simultanés. Une vidéo où l’on a pu identifier Maxime Hauchard, un converti originaire de Normandie, et d’où est partie la polémique, ici en France, autour de la présence d’un autre de nos compatriotes, Michael Dos Santos. Nous étions quelques-uns à affirmer que ce ne pouvait être lui. Un de nos arguments était en rapport avec le message – celui-ci est généralement contenu dans l’image et non dans le commentaire – que souhaitait véhiculer l’ei dans cette production d’al-Furqan : représenter les différentes nations ou origines présentes dans les rangs de l’ei par un de leurs ressortissants. Il n’y avait donc aucune raison pour que la France soit représentée par plus d’un djihadiste.

Le message le plus visible à l’image reste celui d’une vengeance brutale et sanguinaire par une sorte d’internationale djihadiste. L’ei se veut en effet internationaliste en application des préceptes d’un islam qui transcende races et origines, d’où la mise en scène avec des djihadistes de différentes nationalités réunis sous la bannière du califat. L’autre aspect de cette image est celui de la menace que représenteraient ces djihadistes pour leurs pays d’origine. Nous sont donc présentés des hommes de diverses provenances, tous aguerris et prêts à égorger au nom de leur groupe. Mais cela ne s’arrête pas là. À la fin de la vidéo, le Britannique « Jihadi John », qui mène le cérémonial, apparaît tenant la tête d’un otage américain. Là aussi le message est double : d’une part l’ei met les soldats et les aviateurs du régime syrien au même niveau qu’un ressortissant occidental pour dire que Washington et Damas appartiennent au même camp ; d’autre part il marque le début de la bataille de Dabiq, lieu du tournage, qui, dans un hadith apocalyptique, est présentée comme le dernier combat entre les armées romaines, donc occidentales, et musulmanes.

En renvoyant dos à dos Occidentaux et militaires du régime syrien, l’ei endosse l’habit du vengeur aux yeux des musulmans sunnites en général, mais surtout des populations sunnites syriennes et irakiennes, qui constituent son premier vivier populaire. Le but est similaire quand ses hommes exposent les têtes des officiers et soldats syriens sur une place publique de Raqqa. Une perception qui se renforce de jour en jour vu les alliances de plus en plus hétéroclites qui se nouent en Irak comme en Syrie. Car même si ces alliances sont parfois ponctuelles et opportunistes, elles sont présentées par l’ei, et donc perçues, comme une conséquence logique au retour du califat rejeté par les puissances occidentales et leurs régimes vassaux de la région, tous prêts à mettre leurs différends de côté pour le combattre. La réalité est bien entendu beaucoup plus complexe, mais la perception est primordiale pour la propagande djihadiste à tous les niveaux. Comme l’expliquait Carl von Clausewitz dans De la guerre, il y a la victoire et la perception d’une victoire ; il y a la réalité et la perception de cette même réalité.

L’ei a également diffusé plusieurs vidéos d’exécutions perpétrées par des enfants. Pourquoi des enfants ? Parce qu’il présente ainsi au monde une nouvelle génération de djihadistes, encore plus déterminés que leurs aînés. Il dit que la relève est prête, cette « génération qui va conquérir l’Andalousie [l’Espagne] et Rome », qu’une société combattante est en formation. Mais en faisant exécuter ces « espions de puissances ennemies » par des enfants, il s’agit aussi d’humilier l’ennemi. Là encore le message est dans l’image et non dans le commentaire. Et quand, à la date anniversaire de sa première attaque du 11 mars, on voit un proche de Mohamed Merah superviser son demi-fils lors de l’exécution d’un homme qualifié d’« espion du Mossad », l’ei nous renvoie à toute l’affaire sans même que celle-ci soit mentionnée. Et lui redonne toute sa dimension liée au conflit israélo-palestinien.

Nombreux sont ceux qui pensent que la communication de l’ei est destinée à impressionner les Occidentaux tout en cherchant à les attirer dans ses rangs. Pourtant ses productions scénarisées avec une violence sans précédent visent en premier les populations locales. Ainsi un pilote de f16 jordanien capturé après que son avion a été abattu a été brûlé vivant et enseveli sous les décombres « en application de la loi du Talion ». Cette mise à mort spectaculaire fait suite à une sorte de micro-trottoir réalisé dans différentes provinces de l’ei dans lequel il était demandé aux habitants et aux combattants quelle sentence ils souhaitaient pour le pilote. Le message est clair : l’ei rappelle qu’avec peu de moyens il est parvenu à descendre un f16. Il y voit une intervention divine qui lui donne un droit de vie et de mort sur le pilote tombé entre ses mains. De même, des « agents » sunnites de Bagdad et de la coalition ont été tués, qui par noyade dans une cage, qui enfermés dans une voiture, qui pulvérisés par une roquette rpg7, qui décapités à l’explosif. Une manière de venger les victimes civiles des frappes de la coalition. Puis dans une autre production, des miliciens chiites sont brûlés vifs, suspendus à quelques centimètres du sol. Là encore il s’agit de vengeance, les mêmes agissements ayant été commis par d’autres miliciens chiites à l’égard de combattants sunnites.

Les égorgements d’otages occidentaux, ou japonais, sont certes destinés aux décideurs politiques, mais ils s’adressent avant tout à l’opinion publique des pays démocratiques. Une opinion qui a son mot à dire dans les urnes et donc sur la décision d’envoyer des soldats au sol. Il faut cependant noter que, pour la propagande de l’ei, une décision interventionniste de l’Occident comme une décision de retrait sont toutes deux bénéfiques : dans le premier cas les djihadistes auraient réussi à attirer les armées occidentales au sol, une stratégie classique ; dans le second, la dissuasion aurait marché.

N’oublions pas ici la violence des sentences de « droit commun », comme le voleur qui se voit couper une main ou l’homosexuel qui est jeté depuis un toit ou l’adultère lapidé. Une violence au service du nouvel ordre établi suivant les préceptes les plus rigoristes de l’islam.

  • L’absence de violence également au service de la propagande

Même si d’autres groupes djihadistes ont déjà mis en avant les aspects dogmatiques, civils et sociétaux de leur structure, et là je pense très précisément à des groupes ennemis de l’ei comme le Hamas palestinien ou le Hezbollah libanais, jamais un tel effort n’a été entrepris, et de manière si explicitée, à destination du public occidental. L’ei a mis cet aspect de sa propagande dans la bouche d’un représentant de son ennemi, John Cantlie, un journaliste britannique qu’il détenait en otage. La captivité et le statut de Cantlie ont évolué sous nos yeux en images. Celles-ci l’ont montré vêtu d’une combinaison orange et enfermé, puis en habit civil et conduisant une moto de la police islamique dans les rues de Mossoul. Dans une première série de sept vidéos, Cantlie a exposé l’idéologie de l’ei et essayé de déconstruire la politique étrangère occidentale, américaine en particulier. Ses arguments n’étaient pas appuyés sur les diatribes habituelles, ils ne comprenaient aucune référence religieuse, aucune violence. Sept épisodes qui s’adressaient au public occidental, à la ménagère de moins de quarante ans, aux électeurs... Une seconde série a mis en scène Cantlie en civil dans les rues de Kobané, d’Alep et de Mossoul, avec le même fil conducteur : déconstruire les idées reçues et les montages médiatiques dénigrant l’ei. Cantlie a même écrit des articles dans le magazine anglophone de l’ei, Dabiq.

  • Les médias ont-ils une responsabilité dans la propagation
    de cette violence ?

Cette question se pose tous les jours, mais est-elle toujours pertinente ? La réponse est non. Déjà il faut redéfinir « les médias ». On est loin de l’époque de la seule presse écrite, de la radio ou même du monopole de l’information par les journaux télévisés. Combien sommes-nous aujourd’hui à attendre le journal du 20 h pour nous informer ? Cette réalité a été étudiée et intégrée par différents groupes djihadistes. Leurs communicants sont les enfants de notre siècle numérique. Désormais, rares sont ceux qui passent par les agences de presse ou les médias traditionnels pour diffuser un communiqué ou une revendication. Un des derniers exemples en date est celui de Jamaat Ahl al-Sounna lil Tawhid wal Jihad (Boko Haram) avant son allégeance en bonne et due forme à l’État islamique. Ayant suivi les phases de rapprochement entre les deux groupes de très près, j’ai pu constater, grâce notamment à une source qui a œuvré à ce rapprochement, que le groupe djihadiste africain a été sommé de répondre à une sorte de cahier des charges pour que l’allégeance souhaitée par Abu Bakr Chaikaou soit acceptée par Abu Bakr al-Baghdadi. Une des « clauses » concernait l’amélioration et le quadrillage de l’effort médiatique du groupe pour qu’il concorde avec celui de l’ei. L’acceptation de cette clause est très visible dans les productions récentes de Boko Haram et dans leur mode de diffusion sur les réseaux sociaux, outrepassant le canal habituel de l’afp.

Par ces pratiques, les groupes djihadistes contrôlent leur communication et ne sont pas à la merci des médias mainstream. L’époque où Ben Laden, inspirateur et fondateur à beaucoup d’égard du djihad moderne, devait passer par al-Jazeera ou quelque autre organe médiatique pour diffuser sa parole est bel et bien révolue.

Aujourd’hui, que ce soit pour les différentes branches d’al-Qaïda, qui ont adopté un mode de diffusion décentralisé, ou pour l’État islamique, la communication n’a plus besoin des médias traditionnels. D’où la rareté des interlocuteurs des djihadistes dans les mondes de la recherche ou du journalisme. Ce qui ôte toute responsabilité en termes de propagation du message brut. Une vidéo de l’ei ou d’al-Qaïda fait désormais plusieurs fois le tour du monde avant de faire l’objet d’un sujet d’un journal télévisé. En revanche, la vérification, l’explication et la décortication du contenu de toutes les productions djihadistes sont au cœur d’un travail journalistique qui a l’ambition de donner des éléments de compréhension objectifs sur ce sujet.

Et la foule crie « à mort ! »... | P. Clervoy
B. Chéron | La médiatisation de la violenc...