Le fil Inflexions

Les 19 et 20 juillet, Inflexions sera au salon du livre de Saint-Cyr Coëtquidan

20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°21 | La réforme perpétuelle

Audrey Hérisson

Essai sur la dialectique des volontés

« La guerre est une des conditions du progrès... Le jour où l’humanité deviendrait
un grand empire romain n’ayant plus d’ennemis extérieurs serait le jour
où la moralité et l’intelligence courraient les plus grands dangers. »

Ernest Renan (La Réforme intellectuelle et morale, 1871)

En 1870, Ernest Renan est profondément marqué par les événements : la guerre déclenchée en juillet, la défaite de Sedan en septembre et, finalement, l’invasion du territoire français. Face au drame national, il dresse un diagnostic implacable du désastre et dessine les voies du redressement dans La Réforme intellectuelle et morale.

Que faut-il entendre par réforme ? Dans le sens commun, il s’agit d’un changement opéré en vue d’une amélioration. Appliquée aux questions de société, la notion prend une dimension particulièrement complexe, mêlant raison et morale. Dans cet essai, la « morale » est entendue comme étant de l’ordre de la volonté, de ce que l’on fait par devoir ; elle se distingue ainsi de l’éthique, qui est de l’ordre du sentiment, de ce que l’on fait par amour1. Le rôle de la morale est d’articuler l’éthique au sein de règles pour une vie en société2. Cette dernière est modélisée comme un système organisé et cohérent composé de différents acteurs3.

Parler de réforme, c’est évoquer des situations paradoxales dans lesquelles la recherche du bien général et les contraintes de l’action collective se heurtent aux aspirations et aux intérêts individuels. Le décalage entre les discours de dirigeants arguant de la nécessité de réformer et les plaintes des personnes en subissant les effets est souvent saisissant ; cet écart ne manque pas de rappeler ces lignes de Machiavel : « Il faut […] qu’un prince ne se soucie pas d’avoir le mauvais nom de cruel, pour tenir ses sujets unis et fidèles : car avec très peu d’exemples il sera plus pitoyable que ceux qui, par excès de pitié, laissent se poursuivre les désordres, d’où naissent meurtres et rapines ; car ceux-ci d’ordinaire nuisent à une collectivité entière, et les exécutions qui viennent du prince nuisent à un particulier4. »

Pourtant, dans nos sociétés modernes, l’autorité publique, « verticale », est censée coexister harmonieusement avec le réseau « horizontal » des relations sociales fraternelles. La contradiction semble insoluble : privilégier l’intérêt collectif revient à négliger les intérêts individuels, la raison sociale l’emportant sur l’individu ; a contrario, privilégier les intérêts individuels suppose d’accepter de le faire au détriment du bien collectif, puisque des contradictions interpersonnelles naît l’anarchie.

Néanmoins, si douloureuses soient-elles, les réformes s’enchaînent, montrant l’incroyable capacité du système social à absorber les perturbations, à s’adapter à son environnement, et de la société à réconcilier ces deux extrêmes : le collectif et l’individu. Comment une telle prouesse peut-elle se réaliser ? La réussite des changements sociétaux serait le résultat d’un véritable acte de volonté de tous les niveaux. Cette volition, si l’on prend le terme utilisé par les psychologues, implique l’intervention de deux types de facteurs, les motifs et les raisons, qui sont d’ordre intellectuel, et les forces et les mobiles, qui sont d’ordre physique et psychique : « Dans l’activité rationnelle ou raisonnable qui relève de la volonté intervient donc une force ou une impulsion qui semble étrangère à l’ordre de la raison ou de l’intelligence5. »

Ainsi, la réforme naîtrait tout d’abord d’un véritable besoin de penser un ordre nouveau, mais ne saurait grandir et vivre sans une contre-réforme, un contre-pouvoir moral, donnant l’impulsion capable de surmonter l’impasse dans laquelle la raison se perd face au désordre. La réforme serait alors bien à la fois « intellectuelle et morale ».

  • La réforme ou le besoin de penser un nouvel ordre

La réforme est nécessaire : elle est une question de survie pour le système. Imposée à l’individu, elle a pour mission de domestiquer le désordre qui s’installe. Elle s’appuie alors sur une forte rationalité, qualité essentielle à la base de tout acte de volonté, pour expliquer la nécessité du changement à ceux qui se le voient imposer et construire un ordre nouveau. Poussée à l’extrême, cette logique entraîne cependant une dérive vers une intellectualisation qui désacralise les structures et déshumanise les acteurs.

  • Réformer : une question de survie face au désordre et à la complexité

Tout système doit évoluer pour survivre, soit parce qu’il est soumis à des contraintes externes lui imposant de s’adapter, soit parce que des perturbations internes viennent spontanément bouleverser son fonctionnement, soit, enfin, parce que tout système, même en l’absence de tensions, a besoin d’être régénéré pour survivre. « Les organisations qui ne changent pas s’étiolent. Les systèmes qu’on ne régénère pas deviennent tellement complexes qu’on ne peut plus les maîtriser6. »

Dans les cas de perturbations internes, qu’il s’agisse de l’apparition de désordre ou d’un accroissement de complexité, le système n’a d’autre choix que de se réorganiser dans le but de faire apparaître un nouvel ordre ou de bâtir un modèle plus simple. Ces types de tensions sont d’ailleurs souvent liés : un système, en évoluant, tend naturellement vers plus de complexité, ce qui augmente les chances d’apparition de dysfonctionnements internes. De façon symétrique, les perturbations internes, même très faibles, accroissent la complexité du système ; les liens entre les acteurs et les structures s’en trouvent modifiés, s’écartant au fur et à mesure de l’état d’équilibre dans lequel ils se trouvaient. La réforme de Cîteaux peut ainsi être considérée de ce point de vue ; la complexification de l’ordre et les désordres internes survenus ont rendu nécessaire la redéfinition d’une règle considérée comme trop relâchée.

Un système doit aussi nécessairement s’adapter aux contraintes externes, sinon à dépérir. Il n’est jamais totalement fermé ; les perturbations extérieures finissent toujours par toucher l’intérieur du système, créant ainsi du désordre. Cette intrusion du chaos n’est pas forcément subie, comme elle le serait pour des défenses d’un organisme devenues inefficaces ; elle peut procéder d’un acte volontaire. Accepter de s’adapter avant que l’environnement extérieur ne l’impose, c’est vouloir maîtriser le tempo d’un changement finalement inéluctable ; c’est surtout tenter de limiter l’intrusion du chaos dans des proportions acceptables. En effet, plus le système résiste, plus la pression des contraintes extérieures augmente, plus l’écart se creuse entre externe et interne, et plus le changement sera finalement complexe à instaurer. Tout se passe comme si, attaqué par des sollicitations externes, le système n’avait d’autre solution que de les ingérer et de les traiter « en interne » ; plus il ingérera le désordre tôt, moins ce dernier aura d’effet perturbateur.

Ainsi la réforme serait un acte nécessaire à la collectivité et donc imposé à ses membres. Cet acte d’ouverture des défenses n’est pas sans faire penser que depuis Machiavel, l’intérêt collectif, celui du système global, passe devant l’intérêt individuel, celui des acteurs du système. Pour le bien général, pour le salut collectif, la décision est prise de faire rentrer le chaos à l’intérieur du système, d’en déstabiliser les acteurs qui se pensaient protégés, afin de faire évoluer l’ensemble. Même lorsque le changement est d’origine interne, même lorsqu’il est le « résultat d’innombrables ajustements sociaux qui s’opèrent d’eux-mêmes à l’intérieur des ensembles humains, […] il faut que les hommes interviennent volontairement pour corriger, infléchir, restructurer l’évolution »7. Quelle qu’en soit l’origine, la réforme est toujours un acte de volonté collectif.

  • Réformer : une méthode qui affirme la prédominance de l’intelligence
    sur le « bon sens »

Acte de volonté collectif, la réforme s’appuie sur ce qui fait la base de toute volition : la rationalité. Il est fait appel à la raison des individus à qui elle est imposée, afin que ceux-ci en comprennent la nécessité ; il est fait appel à l’intelligence du collectif pour construire à partir du désordre un ordre nouveau. La « méthode » scientifique et systématique est séduisante car elle s’appuie sur le raisonnement et l’esprit humain ne peut qu’y adhérer. Nourrie de la pensée cartésienne, l’histoire des réformes sociales a montré cependant le dévoiement de la méthode rationnelle vers une véritable intellectualisation écartant tout recours au bon sens des individus.

Dans la logique cartésienne, un acte de volonté collectif doit s’appuyer sur une méthode de raisonnement pour canaliser les opinions divergentes des individus. « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont. [...] La diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies. […] Car ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien8. » Pour bien conduire sa raison, Descartes a donc cherché les principales règles de la « méthode » et a dégagé des préceptes, tellement ancrés dans notre mode de pensée aujourd’hui qu’ils nous paraissent évidents. Leur bonne application est de nature à fédérer les opinions individuelles dans une acceptation commune de la nécessité du changement. La méthode de raisonnement l’emporte sur le bon sens de chacun.

Appliquée à la sociologie, la logique cartésienne s’est transformée en une véritable intellectualisation de la pensée. Auguste Comte, chantre du positivisme, donne pour but à la sociologie de promouvoir la réforme intellectuelle, afin de réorganiser une société alors en état de crise profonde. Selon sa célèbre loi des trois états, l’esprit humain passe successivement par l’âge théologique, puis par l’âge métaphysique, pour aboutir à l’âge positif, dans lequel la vérité n’est accessible que par les sciences. « La réorganisation préalable des opinions et des mœurs constitue la seule base solide d’après laquelle puisse s’accomplir la régénération graduelle des institutions sociales, à mesure que l’esprit public aura librement adopté les principes fondamentaux du régime final vers lequel tend l’ensemble du passé chez l’élite de l’humanité. Ainsi, la saine instruction populaire devient aujourd’hui la première condition du vrai caractère propre à la terminaison organique de la grande révolution. Ce besoin est surtout compris par les prolétaires eux-mêmes, qui, malgré l’admirable spontanéité de leurs nobles instincts, sentent combien la culture systématique en est indispensable9. »

La méthode intellectuelle, prônée par Descartes, y est poussée à l’extrême ; l’idée de fédérer le bon sens de chacun vers une opinion partagée utilisable en collectivité se transforme en la conviction que l’individu doit accepter que ses « nobles instincts » s’effacent devant des « principes fondamentaux » inscrits dans l’histoire de l’humanité et mis en lumière par la science positive. Le raisonnement est inversé : dans la logique cartésienne, lorsque la méthode de raisonnement est suivie, le résultat s’impose naturellement ; dans la logique de Comte, le résultat est imposé, partant du principe que la méthode aurait été suivie.

Cette intellectualisation fonde le changement uniquement sur le raisonnement logique, les faits objectifs et vérifiables, écartant tout un pan de ce qui fait la nature humaine : la subjectivité, les sensations, l’instinct, la morale.

  • Réformer : une démarche qui, poussée à l’extrême,
    désacralise et déshumanise

La conséquence de cette rationalisation extrême, de cette intellectualisation du changement, est une perte de « sens » fragilisant le système : les structures10 le soutenant sont désacralisées ; les acteurs sont déshumanisés et réduits à une ressource. Ils ne sont plus acteurs ; les structures qui reliaient ceux-ci entre eux dans une logique d’action, selon une finalité partagée, perdent également leur solidité. Le système est donc à la fois déstructuré et privé de sa substance.

Les institutions incarnent les structures du système : elles regroupent en leur sein des acteurs engagés dans une même logique d’action collective ; elles ont un rôle social et une finalité politique. Elles sont en cela différentes des organisations qui, elles, fondent leur stratégie sur une logique de moyens et où le personnel est un capital, participant à son rendement ; les entreprises font partie des organisations. Contrairement aux institutions, pour lesquelles les finalités de l’action collective sont stables dans le temps – l’institution militaire ayant pour finalité la défense des intérêts vitaux du pays –, les organisations ont des finalités qui fluctuent en fonction des moyens disponibles et qui sont par conséquent remises en question à intervalle régulier. Utiliser à des fins de réforme d’une institution une méthodologie construite initialement pour le monde des entreprises provoque alors un paradoxe insoluble : comment souhaiter maintenir stables les finalités d’une action collective et, en même temps, vouloir introduire une logique de moyens qui débouche vers une redéfinition des finalités ?

Les années 1970 ont pourtant vu « une politique militaire d’envergure [déboucher] sur des transformations profondes de l’institution militaire. […] “L’armée est une entreprise comme une autre”, ce slogan [a constitué] l’argument de vente d’une avalanche de directives, mesures et procédures diverses »11. Cette logique de changement organisationnel fait perdre le sens de l’engagement, les finalités de l’institution qui sont à l’origine de l’adhésion des acteurs étant masquées par des objectifs de rendement à court terme : elle « érode le caractère sacré de l’institution, déplace la légitimité des valeurs [vers toujours plus de] rationalité, introduit la mesure de l’efficacité du travail, dissout peu à peu la vocation […] au profit d’un engagement plus technique. […] La particularité de la réforme actuelle des armées est que la question des moyens, loin d’être subsidiaire, se combine à une interrogation portant sur l’utilité, le rendement et le coût des militaires face à l’opportunité de certaines missions »12.

Les réformes organisationnelles introduisent également une déshumanisation. Le modèle taylorien, exemple d’intellectualisation des méthodes de production, a permis des gains indéniables de productivité, mais au prix d’une déshumanisation du travail : la « direction scientifique des entreprises […] s’appuie sur des lois, des règles et des principes clairement définis comme une maison sur ses fondations »13. Dans les années 1970, sur le fondement d’avancées réalisées en psychologie, les relations humaines au travail sont également technicisées : le terme de « personnel » est remplacé par celui de « ressource humaine », ressource à façonner pour la rendre la plus rentable possible. « Les gens du premier niveau d’encadrement, qui ont acquis une expérience humaine, ont été dévalorisés par la figure du manager et du communicant. Leur qualité et leur expérience ont été mises de côté au profit d’une logomachie managériale et de multiples “boîtes à outils”, des méthodologies formelles enseignées dans les stages de formation. C’est tout le système de promotion sociale qui s’en est trouvé atteint14. »

Le risque de toute réforme est de pousser trop loin la rationalisation de la démarche de transformation, de déposséder les acteurs de leur capacité d’agir sur le système, de faire perdre aux structures articulant le système la valeur morale de leurs finalités.

Ainsi, tout se passe comme si les réformes ne faisaient que fragmenter le désordre perceptible globalement par le système pour le reporter sur les acteurs, générant des déstabilisations graves et multiples. L’acte de volonté collectif ne peut pas reposer uniquement sur la raison ; il a besoin d’une impulsion morale, seule capable de surmonter la situation chaotique subie par les individus. La contre-réforme est indissociable de la réforme.

  • La contre-réforme ou la volonté
    de retrouver du sens moral dans le désordre

Véritable acte de volonté, véritable contre-pouvoir moral, la contre-réforme donne du « sens » à la réforme ; elle re-sacralise ce qui a été désacralisé, ré-humanise ce qui a été déshumanisé. À l’inverse du système qui mobilise toute la puissance de la logique rationnelle pour créer collectivement de l’ordre, les acteurs, animés d’une impulsion morale, irrationnelle, enclenchent un mécanisme de solidarité, fortement lié à la notion d’identité, qui va modifier de l’intérieur le système et parachever le mouvement de changement. Le désordre, contrairement aux peurs qu’il inspire, se présente finalement comme un facteur régénérescent, un facteur essentiel à la survie du système social.

  • Contre-réformer : donner du « sens » en suscitant l’« impulsion morale »

Afin de réduire les risques induits par un mécanisme de changement par trop rationnel, la tendance naturelle à vouloir se réfugier dans une logique du « tout rationnel » doit être contrebalancée par un mouvement de re-sacralisation et de re-humanisation. Dans une démarche contraire à celle de l’intellectualisme, la contre-réforme laisse se libérer les forces instinctives et subjectives des acteurs, afin de créer du « sens » à partir du désordre.

Penser une réforme en voulant neutraliser la réaction des acteurs en les déshumanisant, en leur retirant leur capacité d’agir, est aberrant. « L’acteur n’existe pas en dehors du système qui définit la liberté qui est la sienne et la rationalité qu’il peut utiliser dans son action. Mais le système n’existe que par l’acteur qui seul peut le porter et lui donner vie, et qui seul peut le changer15. » Certes des effets contre-intuitifs16 peuvent interférer avec la manœuvre de réforme, mais ceux-ci sont l’expression normale du fonctionnement de tout système. « La notion de “résistance au changement” […] devrait être rayée du vocabulaire. Non qu’il n’y ait pas de résistances. Mais celles-ci ne sont le plus souvent que l’expression de l’appréciation tout à fait raisonnable et légitime par les acteurs concernés des risques que comporte pour eux tout changement conçu en dehors d’eux et visant avant tout à “rationaliser” leurs comportements, c’est-à-dire à les rendre plus prévisibles en supprimant leurs sources d’incertitudes17. » Les acteurs sont incontournables et le changement naît de leurs réactions face au désordre, face aux défis qui leur sont imposés.

Dans cette perspective, la préservation du caractère sacré des structures est impérative. Le sens moral des finalités des institutions qui ont été mises à mal par l’introduction de l’idéologie gestionnaire dans le champ public18 doit être notamment rappelé. Pour limiter les effets contre-intuitifs, l’action individuelle doit être guidée vers une finalité commune et librement partagée, et donc l’adhésion des acteurs à un acte collectif doit être sollicitée en donnant à ce dernier du « sens ». Et c’est un sens moral qu’il faut donner à l’action, non pas un sens logique : « Guibert réduit à néant, par un raisonnement appuyé d’observations pratiques, la théorie mathématique du choc d’une troupe massée contre une autre. [...] Le sentiment de l’impulsion morale qui anime l’attaquant est tout. Le sentiment de l’impulsion morale est le sentiment de la résolution qui vous anime, perçu par l’ennemi19. »

La volonté des hommes se meut selon des inclinaisons non rationnelles, des passions ; elle est un acte de raison déclenché par une impulsion morale et finalement créatrice. La contre-réforme se construit au plus bas de l’échelle, au plus près des acteurs qui, telles les cellules d’un organisme, doivent se défendre des perturbations subies. Cette défense s’organise progressivement, et ce de manière collective.

  • Contre-réformer : laisser agir la solidarité, l’identité et la culture

La solidarité traduit la subordination de l’intérêt individuel à l’intérêt collectif, comme nécessité de survie tous ensemble. Pour Émile Durkheim20, la solidarité peut prendre deux formes très différentes : une solidarité par similitude, dite « mécanique », et une solidarité par différenciation, dite « organique ». La première se manifeste lorsque les hommes, membres d’une même collectivité, se ressemblent « parce qu’ils éprouvent les mêmes sentiments, parce qu’ils adhèrent aux mêmes valeurs, parce qu’ils reconnaissent le même sacré »21 ; ils adhèrent naturellement aux mêmes projets d’action collective. « Durkheim appelle organique une solidarité fondée sur la différenciation des individus par analogie avec les organes de l’être vivant qui, remplissant chacun une fonction propre et ne se ressemblant pas, sont tous cependant également indispensables à la vie »22. Avec la différenciation sociale naît la liberté individuelle ; dans les sociétés modernes, un minimum de conscience collective doit être maintenu sous peine de désintégration sociale. « La société de différenciation organique ne pourrait se maintenir si, en dehors ou au-dessus du règne contractuel, n’existaient impératifs et interdits, valeurs et sacré collectifs, qui attachent les personnes au tout social »23 ; l’adhésion des hommes à une action collective est dans ce cas construite sur des valeurs morales.

L’attachement des hommes à un tout social, assis sur des valeurs morales, se manifeste dans la notion d’identité. Tout comme la solidarité, l’identification de l’individu à un groupe peut être naturelle et mécanique, ou bien construite et organique. Charles Ardant du Picq l’avait compris : « L’esprit de corps se forme avec la guerre ; la guerre devient de plus en plus courte, et de plus en plus violente ; formez d’avance l’esprit de corps24. » L’identification à un groupe se forge naturellement dans l’adversité, mais c’est un processus à maturation lente qui peut cependant être anticipé. Les gens de mer, dont la solidarité est une force reconnue, l’avaient également intégré : l’esprit d’équipage doit être insufflé bien avant que les fortunes de mer ne l’exigent. L’adhésion à une même identité, à un même esprit, cimente la cohésion du groupe et provoque des synergies ; le tout devient alors plus fort que la somme des parties. « En s’agrégeant, en se pénétrant, en se fusionnant, les âmes individuelles donnent naissance à un être, psychique si l’on veut, mais qui constitue une individualité psychique d’un genre nouveau. […] Le groupe pense, sent, agit tout autrement que ne feraient ses membres, s’ils étaient isolés25. »

La démoralisation est le déclin de l’influence des valeurs collectives sur l’individu qui se détourne de son groupe identitaire. Dans nos sociétés modernes, la tendance individualiste représente une force centripète qu’il faut contrer en permanence par une force centrifuge. La culture est un rapport aux hommes, au temps et aux choses qui rassemble les individus dans une même dynamique d’action collective. La culture, comme l’identité et la solidarité, fédère les énergies individuelles libérées par la confrontation des acteurs au désordre imposé par le changement.

  • Contre-réformer : accepter le « désordre régénérescent »

Le système, telles nos sociétés modernes complexes, ne survit donc aux aléas que par les actions et réactions, sans cesse renouvelées et sources de création, de ses acteurs. « Les sociétés laissent toutes une place au désordre, tout en le redoutant. À défaut d’avoir la capacité de l’éliminer, [...] il faut en quelque sorte composer. Puisqu’il est irréductible, et encore davantage nécessaire, [...] la seule issue est de le convertir en facteur d’ordre26. » L’intellectualisation, en psychanalyse, est un mécanisme de défense par lequel un individu utilise le raisonnement ou la logique afin d’éviter la perception et la reconnaissance de ses conflits et émotions. Elle est contraire à l’acte de volonté et ne permet pas d’engager la démarche de changement. Le changement suppose d’accepter le désordre, de ne pas en avoir peur, de le considérer donc comme un désordre régénérescent.

Lorsque le désordre survient, la peur éprouvée – sensation irrationnelle – provoque instinctivement un repli défensif dans une logique rationnelle, évacuant toute subjectivité, avec pour seul objectif le retour de l’ordre, c’est-à-dire la réforme. Ce faisant, dans cette démarche purement intellectuelle, l’abandon de la dimension morale n’est pas sans conséquences profondes ; la perte de sens remplace le chaos à l’origine de cet enchaînement. Une véritable volonté de survie s’ensuit ; la contre-réforme commence. Le mécanisme de solidarité s’enclenche ; les réactions et adaptations s’engagent dans une même direction grâce à l’adhésion, volontaire et préalablement acquise, à une même identité, à une même culture. Un phénomène de régénérescence s’opère ; le désordre aura provoqué une remise en cause salutaire du système. « Pour évoluer, se laisser agresser. La société sera d’autant plus résistante qu’elle aura été soumise aux influences extérieures, que ces influences soient perçues comme un apport ou comme une agression. Dans les deux cas, ces intrusions dans le système éprouvent à la fois la résistance de la structure et sa capacité à évoluer. La capacité de résilience d’une société se forge au quotidien dans sa capacité à absorber les secousses27. » La créativité a besoin du chaos : « La déviance est source de créativité28. »

Le désordre est essentiel à la survie du système car il enclenche le mécanisme salvateur de réforme et de contre-réforme.

  • Réforme et contre-réforme : l’une ne va pas sans l’autre

Dans un mouvement de balancier, les volontés collectives et individuelles se répondent : la réforme voit l’action collective, poussée par la raison, agir du haut vers le bas sur les individus, tandis que la contre-réforme, partant du bas vers le haut, voit les contre-réactions individuelles, guidées par la morale, se regrouper dans un effort collectif pour agir sur la globalité du système. Dans ce mouvement top-down puis bottom-up, le pouvoir du raisonnement intellectuel, entamant la démarche logique et nécessaire de changement, laisse place au contre-pouvoir moral, rétablissant les équilibres modifiés pour parachever la réforme. Telle l’oscillation du pendule de Foucault attaché à la voûte du Panthéon, le mouvement de réforme/contre-réforme ne se fait pas dans un plan fixe dans lequel le point d’arrivée serait identique au point de départ ; il ramène la société dans un ordre nouveau. Ce nouvel ordre sera à son tour perturbé et le mouvement pendulaire reprendra sur un autre plan d’oscillation. Comme le pendule de Foucault qui met en lumière le mouvement de rotation de la Terre par rapport aux étoiles, celui des réformes/contre-réformes montre que tout système est dans un mouvement plus global d’évolution.

Les institutions militaires suivent un cycle de vie propre qui s’inscrit dans le temps long. Elles possèdent des traits de permanence, malgré les changements du temps court contraints par les exigences du pouvoir politique, par l’évolution des mentalités dans la société et, surtout, par les modifications du champ de bataille. Cette caractéristique donne au système militaire une qualité de quasi-modèle de société, de laboratoire dans lequel il est possible d’observer à plus petite échelle les mouvements de transformation. Cette institution est certainement celle qui a été la plus réformée ; pourtant, elle est toujours considérée comme nourrie d’un héritage fort du passé, comme perpétuant la tradition d’une identité marquée par l’attachement à la patrie. La guerre est certes un catalyseur de transformations, mais de Thucydide et Sun Tzu à aujourd’hui, en passant par Clausewitz et Castex, son étude fait émerger des invariants, notamment celui de l’incertitude liée à l’opposition des volontés. Les réformes, et les contre-réformes qu’elles enclenchent, se traduisent aussi par l’oscillation entre deux volontés. Comment penser alors que le monde militaire ne puisse pas être un laboratoire d’observation particulier du changement ? Pour les militaires, la stratégie n’est-elle pas « l’art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit »29 ?

1 André Comte-Sponville, Le Capitalisme est-il moral ?, Paris, Albin Michel, 2004.

2 Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Le Seuil, 1997.

3 Michel Crozier, Erhard Friedberg, L’Acteur et le Système, Paris, Le Seuil, 1977.

4 Nicolas Machiavel, Le Prince, Paris, Flammarion, 1980, p. 155.

5 Paul Foulquié, La Volonté, Paris, puf, « Que sais-je ? », 1951, p. 6.

6 Michel Crozier, On ne change pas la société par décret, Paris, Hachette, « Pluriel », 1979, p. 56.

7 Michel Crozier, op. cit., p. 55.

8 Descartes, Discours de la méthode, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 33.

9 Auguste Comte, « Ordre et progrès. Association libre pour l’instruction positive du peuple dans tout l’Occident européen, 1848 », Discours sur l’esprit positif. Suivi de cinq documents annexes, Paris, 1842, p. 59.

10 « Les structures sont des systèmes d’interaction durables concernant différents sous-systèmes sociaux ne dépendant pas directement de l’action d’agents identifiables et s’exprimant dans des institutions », Pierre Muller, Les Politiques publiques, Paris, puf, « Que sais-je ? », 2008, p. 71.

11 André Thiéblemont, « Évolutions et permanences du commandement militaire », Regards croisés, armée et société : commandement, management et autorité, conférence-débat de Politique Autrement, 2009.

12 Sébastien Jakubowski, « L’institution militaire confrontée aux réformes organisationnelles », L’Année sociologique, 2011/2 vol. 61, pp. 297-321.

13 Frederic Winslow Taylor, La Direction scientifique des entreprises (1911), Paris, Dunod, 1971.

14 Jean-Pierre Le Goff, « Les évolutions de l’encadrement dans l’entreprise » Regards croisés, armée et société : commandement, management et autorité, conférence-débat de Politique Autrement, 2009.

15 Michel Crozier, Erhard Friedberg, op. cit., p. 9.

16 Ou « effets pervers », effets non voulus, « aberrants sur le plan collectif d’une multitude de choix individuels autonomes et, pourtant, […] parfaitement rationnels », ibid, p. 14.

17 Ibid, pp. 29-30.

18 Vincent de Gaulejac, La Société malade de la gestion, Paris, Le Seuil, 2005.

19 Charles Ardant du Picq, Études sur le combat, Paris, Economica, 2004, p. 105.

20 Émile Durkheim, De la division du travail social (1893), Paris, puf, 1930.

21 Raymond Aron, Les Étapes de la pensée sociologique, Paris, Gallimard, 1967, p. 319.

22 Ibid. p. 320.

23 Raymond Aron, op. cit., p. 330.

24 Charles Ardant du Picq, op. cit., p. 101.

25 Émile Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique, 1894, p. 62.

26 Georges Balandier, Le Désordre, éloge du mouvement, Paris, Fayard, 1989, p. 117.

27 Hervé Pierre, « Faut-il avoir peur de l’incertitude ? », Inflexions 21.

28 Edgar Morin, La Méthode. Éthique, tome VI, Paris, Le Seuil, 2004.

29 Général André Beaufre, Introduction à la stratégie, Paris, Hachette, 1963, p. 34.

1932-1961 | P. Vial
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