N°55 | Vaincre

Jacques Tournier

Le besoin de vaincre

Tel qu’il se matérialise, l’Univers apparaît comme un milieu animé par une permanente dynamique où s’entrechoquent jaillissements d’énergie, émergences de matières, heurts violents de l’une et de l’autre dont résultent aussi bien des déflagrations destructrices que la formation de structures inédites nées de leurs combinaisons de hasard. Et bien loin de se réduire à un bouillonnement uniforme, les mouvements chaotiques et aléatoires de cette grandiose alchimie cosmique ne laissent pas d’alimenter des processus évolutifs traduisant la tendance au devenir dans laquelle s’inscrit le déploiement du monde physique.

Pour n’être jamais qu’une ramification particulière des développements qui en émanent, la vie sur Terre demeure indéfectiblement partie prenante de ce dynamisme intrinsèque de l’Univers. Tandis qu’en procède sa propension opiniâtre à proliférer, à se perpétuer et à gagner toujours davantage en complexité, les myriades d’espèces sous la forme desquelles elle s’incarne ne s’en trouvent pas moins devoir assurer leur survie, et ceci au sein d’un environnement lui-même travaillé en permanence par des forces indifférentes aux effets qu’elles produisent. Aussi, l’existence de chacune des créatures relevant de l’ordre du vivant revêt-elle la dimension d’un combat, ne serait-ce que pour pourvoir aux besoins d’une subsistance qui n’est jamais acquise, mais aussi pour résister à tous les dangers auxquels l’exposent les manifestations aléatoires du potentiel de violence que recèle le milieu naturel où elle est appelée à s’écouler.

Pour autant, tel qu’il se concrétise au premier chef dans la quête de nourriture qui conduit chaque espèce à interagir violemment avec celles que leur destine l’organisation de la chaîne écologique, ce combat pour la survie ne se joue pas dans un registre susceptible de faire intervenir la notion de victoire pour qualifier, lorsqu’elle est couronnée de succès, l’issue des actes qu’il pousse à commettre. Car, à s’en tenir au règne animal, le plus topique en l’occurrence, il semble impropre de considérer que le prédateur a vaincu la proie dont il s’est saisi ou, réciproquement, que cette dernière se retrouve en position d’avoir été défaite par celui-ci. C’est qu’en effet, n’ayant pas d’autre finalité que de permettre au premier de s’alimenter ou d’alimenter sa progéniture, le dénouement de la lutte qui les oppose n’a pas vocation à emporter plus de conséquence que l’assouvissement immédiat de ce besoin élémentaire ou, à défaut, son échec dans le cas où la proie convoitée parvient en définitive à s’échapper. De fait, on perçoit que, quand bien même il s’achève par la mort de l’un de ses protagonistes et son ingestion par l’autre, l’affrontement asymétrique qui est au principe de cette mécanique naturelle de la prédation demeure en deçà d’un seuil d’enjeux à partir duquel pourrait valablement entrer en ligne de compte le signifiant attaché à l’idée de vaincre.

En revanche, la donne change sensiblement lorsque deux ou plusieurs animaux ressortissant de la même espèce, mais que rien ne lie, se retrouvent par hasard face à une proie déjà inanimée ou que l’un d’eux vient de tuer, et qu’alors s’engage entre eux une dispute féroce pour son appropriation. Cette fois-ci, l’identité de genre confère à la confrontation un caractère symétrique qui la dispose à un dénouement dont l’issue ne sera pas la dévoration ou la fuite des perdants, mais, à un moment, leur renoncement à poursuivre la lutte et leur retrait du terrain où elle s’est livrée. De fait, ces derniers seront contraints de s’incliner devant la force supérieure dont a fait preuve celui qui pourra alors se saisir, à son profit exclusif, de l’objet de leur rivalité comme d’un trophée consacrant la performance que désigne précisément le fait d’avoir vaincu ses adversaires.

  • Affirmation de puissance et quête de supériorité

Cette modalité de la violence inhérente à l’ordre de la nature, qui aboutit à affirmer une supériorité de puissance dans le cadre d’un affrontement entre des compétiteurs de niveau comparable se disputant la possession d’un même objet, va connaître des extensions croissantes à partir du moment où l’élévation dans l’échelle de la complexité fait advenir des espèces dont la perpétuation passe par la formation de groupes d’ampleur variable, régis par des mécanismes plus ou moins développés de solidarité entre les individus qu’ils rassemblent.

Déjà, qu’il soit permanent ou simplement réduit à la période cyclique de la reproduction, ce fonctionnement en groupe va se traduire, pour nombre de ces espèces, par l’appropriation durable ou intermittente d’un territoire qu’il importe alors de défendre contre des agresseurs extérieurs tentant de s’y introduire de force ou de s’en emparer dans le but de satisfaire à leurs propres besoins. En l’occurrence, la nécessité de préserver les ressources qu’ils en tirent ou de protéger leur progéniture encore chétive amène les occupants initiaux à devoir se battre collectivement contre les intrus potentiels aux fins de les contraindre à renoncer à leur entreprise. Et, de part et d’autre, la perspective de vaincre l’adversaire devient alors le point de passage obligé pour s’assurer d’une possession revendiquée comme leur par les premiers et furieusement convoitée par les seconds.

Mais surtout, le fait est que la mutualisation de la lutte pour la survie qui constitue la raison d’être de ces sociétés animales n’abolit pas, loin s’en faut, la compétition à laquelle se livrent les individus qui en ressortissent pour accéder à une satisfaction optimale de leurs besoins respectifs. Toutefois, parce que l’instinct collectif auquel obéit la vie du groupe commande que les conflits suscités par ces rivalités demeurent contenus dans des limites qui évitent de mettre en péril sa pérennité, ceux-ci se résolvent moins par la mort de l’un ou de plusieurs de leurs acteurs que par leur cristallisation sous la forme de rapports de domination et de soumission.

Si la hiérarchisation de l’organisation sociale qui en résulte s’avère, en réalité, constitutive des ressorts sur lesquels reposent la cohésion des groupes concernés et, partant, les conditions de leur survie, la situation des individus y occupant une position favorable n’est cependant jamais assurée de demeurer définitive. Celle-ci ne laisse pas, en effet, d’être contestée par ceux de leurs congénères qui, initialement cantonnés par la force des choses dans une strate inférieure, se retrouvent, pour diverses raisons, avoir à un moment acquis assez de puissance pour se sentir tout autant légitimes à en bénéficier. Dès lors, vient immanquablement le moment où l’un ou plusieurs de ces derniers s’emploient à supplanter celui ou ceux dont ils convoitent la place au prix d’un affrontement dont la conclusion, quelle qu’elle soit, justifie bien, cette fois-ci, d’être appréciée en termes de victoire des uns et de défaite des autres.

Propre aux animaux auxquels l’évolution a donné d’atteindre un degré élevé de socialisation, cette modalité singulière d’expression de la force vitale, dont il importe de souligner qu’elle met aux prises des individus appartenant à la même espèce, se révèle inséparable d’une visée de domination procédant de la recherche d’avantages que, certes, permet d’obtenir le fait de prendre le dessus sur l’adversaire, mais dont l’effet ne s’épuise pas une fois passé le moment paroxystique de l’affrontement. Car ce qui se joue alors prend sa source dans une sorte de dérivation de la tendance spontanée du vivant à croître et à proliférer, dérivation qui se traduit, chez ceux que leur nature prédispose à s’engager dans cette voie, par une poussée instinctuelle d’affirmation de puissance les entraînant à se tailler au sein du groupe la place la mieux accordée avec la surabondance d’énergie dont ils sont nantis. Et pour parvenir à être satisfaite, cette quête de prééminence requiert une consécration qui non seulement trouve sa sanction dans l’acte explicite de soumission que représente la capitulation des vaincus, mais se voit aussi dans le même mouvement, confirmée par le retentissement qu’elle a sur les autres membres du groupe dans le regard desquels la supériorité avérée du vainqueur vient, pour le temps que celui-ci le demeurera, s’intégrer comme une donnée constitutive de l’existence commune.

  • La volonté de puissance propre aux êtres humains

Puisque le genre humain n’est jamais qu’une excroissance singulière surgie dans l’arborescence du vivant, sa destinée terrestre demeure pour une grande part régie par les mécanismes à l’œuvre dans le déploiement de l’Univers, et plus particulièrement par la programmation instinctuelle à laquelle obéissent les espèces animales les plus évoluées sur l’échelle de la complexité. Ainsi, tout en se distinguant peu à peu de la lignée des grands primates dont il émerge, il en a hérité la structure de comportement, laquelle détermine les conditions primitives de son inscription dans le monde et de sa façon d’y assumer le combat de la vie qui lui est également imparti. Et de fait, les modalités selon lesquelles les êtres humains interagissent avec leur environnement et entre eux pour assurer leur perpétuation ne sont pas foncièrement différentes, tout au moins dans leur principe, de celles qui sont communes à la plupart des animaux socialisés : non seulement la violence en est une composante importante, mais aussi l’éventail des motifs qui la justifient et qui, pour certains – rivalité d’appropriation, compétition pour la domination, compétition reproductive… –, l’assortissent d’un enjeu voué à se décliner en termes de victoire et de défaite.

Pour autant, telle qu’elle s’exprime à travers le genre humain, la puissance en expansion qui travaille le cosmos prend un tour jusqu’alors inédit. C’est qu’en effet, tandis que l’existence des autres animaux, prédéterminée par la seule activation des fonctions biologiques et des ressorts instinctuels caractéristiques de leur espèce, ne sort pas des limites de la destinée écologique à laquelle ils sont assignés, les possibilités ouvertes au déploiement de la vie des hominidés vont s’élargir de façon croissante, en relation avec les transformations génétiques successives dont ceux-ci sont l’objet depuis l’apparition de leur lignée au lointain des âges.

Tout à la fois résultat et facteur d’amplification du processus d’évolution qui les amène à se singulariser radicalement au sein du règne animal, la capacité des premiers êtres humains à manier un langage toujours plus complexe a manifestement fini par produire un effet de bascule aboutissant à ce que la parole devienne le creuset privilégié de leur inscription dans le monde, le levier déterminant de leur essor en tant qu’espèce promise à un exceptionnel destin et, en définitive, la matrice génératrice de la forme d’existence qui les distingue dans l’ordre du vivant.

Cette sorte de mutation que traduit le franchissement sans retour de l’accès au statut d’être parlant a en effet pour conséquence d’instaurer entre les hommes et le réel une irrévocable distance qui, de les arracher ainsi à leur situation originelle de fusion avec leur environnement, les confronte, au tréfonds d’eux-mêmes, à la sensation permanente que quelque chose d’aussi mystérieux qu’imprécis leur échappe. Mais parce qu’elle les presse continûment de s’employer à la résorber ou de lui trouver quelque répit, l’inquiétude dans laquelle les maintient le déséquilibre ou, si l’on préfère, l’inconfort suscité par ce manque qui les habite se transmue en force motrice d’une quête indéfinie dont le principe et le dynamisme constituent chaque humain en être de désir.

L’augmentation du volume de leur cerveau et les capacités croissantes d’ingéniosité pratique, d’intelligence conceptuelle et d’imagination qui en résultent vont permettre aux êtres humains de s’affranchir de plus en plus des boucles d’automatisme dans lesquelles sont contenues les vies animales, et ce d’autant plus que le processus additionnel de cérébralisation qu’implique la naissance prématurée de leurs petits crée les conditions propices à un tel assouplissement. De fait, le jeu qu’introduit cette combinaison de facteurs dans leurs comportements génétiquement programmés ne va alors plus cesser de s’amplifier, grâce à l’élargissement des possibilités d’action que leur offre l’usage d’outils toujours plus performants et, dans le même mouvement, la capitalisation des apprentissages et des savoirs qu’ils forgent à l’épreuve du monde.

Cette extension continue du champ des possibles se traduit cependant par un changement radical des finalités qui vont sous-tendre la façon dont se manifestent, à travers eux, les poussées de violence auxquelles prête le déploiement de la vie sur la Terre. C’est qu’en effet, tout en procédant de la nécessité d’assurer la perpétuation de l’espèce, le combat de la vie que mènent les êtres humains se trouve également aiguillonné par l’objectif visant à essayer de combler le manque qui les habite et chercher ainsi à recouvrer la plénitude d’être dont ils se sentent privés.

Mais si les voies qu’ils peuvent emprunter à cette fin sont multiples, il apparaît que la plus immédiate et la plus séduisante réside dans la perspective de s’affranchir, en les dominant, des continuelles résistances que leur oppose la négativité inhérente au réel, dès lors que celles-ci, par essence, les renvoient à l’incomplétude originelle avec laquelle ils doivent composer. Aussi, pour peu que, chez un individu donné, s’opère une adhérence inconsciente à cet horizon imaginaire – et ceci sans que la force physique en soit obligatoirement la condition première –, la volonté de puissance va-t-elle tendre à s’imposer comme le moteur central de son existence et ne plus cesser de nourrir en lui un besoin impérieux de faire plier toute réalité susceptible de contrarier l’expression de ses propres envies, y compris lorsqu’elle revêt le visage des autres hommes, ses semblables. Et le moyen de triompher de ce qui fait obstacle à cette volonté de puissance, c’est bien de le vaincre.

  • Le pouvoir et la guerre : l’obligation de vaincre

Parce qu’il leur échoit d’être constamment aux prises avec la tension du désir qui fonde leur singularité, les êtres humains sont voués à accomplir leur existence dans le registre du devenir. Il en résulte que l’exploration du réel à laquelle ils ne cessent de s’adonner avec une énergie que redouble, chez certains d’entre eux, le besoin de satisfaire à une farouche volonté de puissance a pour effet d’engager l’espèce sur la trajectoire d’une lente évolution dont les tribulations chaotiques constituent la marche de l’Histoire. Et, de fait, le mouvement qui les porte à inventer et à bâtir leur propre monde est constamment travaillé par l’importance qu’y prend l’irrésistible attraction exercée par la perspective d’accéder à une position qui soit de nature à conférer une forme d’empire sur les autres hommes, c’est-à-dire, quelles qu’en soient la physionomie et la teneur, une position de pouvoir.

Si la capacité, que certains individus possèdent comme naturellement, à dominer les événements et à avoir barre sur l’adversité leur vaut, de la part de leurs semblables, une reconnaissance spontanée de la fonction d’autorité à laquelle ces derniers acceptent de déférer, il n’en reste pas moins que, de manière générale, le pouvoir se présente d’abord dans son principe comme un objet de convoitise que sont disposés à se disputer avec acharnement ceux qui escomptent de sa saisie la possibilité de jouir durablement de la sensation de puissance dont il fait miroiter la promesse. Et parce que la violence des passions que suscite sa conquête est telle qu’elle ne laisse aucune place aux concessions ou aux compromis entre ceux qui ambitionnent de s’en emparer, il n’est, pour qui veut absolument y parvenir, que de faire plier ses rivaux et donc de les vaincre par n’importe quel moyen.

Or les hommes sont ainsi constitués que toute position de pouvoir fascine non seulement ceux qui prétendent à y accéder, mais aussi la plupart de ceux qui en subissent la domination. En effet, dans la mesure où celui qui détient une telle position, surtout si elle est éminente, accrédite la possibilité de réaliser l’aspiration communément partagée au dépassement d’une condition le plus souvent dure et pénible, la supériorité existentielle que l’on tend dès lors à lui imputer manque rarement d’être enviée et, sans doute encore plus, d’être secrètement admirée. Il en résulte que, pour être perçue comme une incarnation emblématique du déploiement de la puissance auquel semble être ordonné le cours du monde, la figure du vainqueur bénéficie, dans le champ des représentations collectives, d’une aura singulière, et ceci quels que soient les dommages qu’il a pu infliger à ses semblables dans le but de parvenir à ses fins.

Au surplus, parce que s’y perpétue le dynamisme des forces qui régissent l’évolution universelle, l’histoire de l’humanité procède pour une grande part des jeux protéiformes de la compétition à laquelle se livrent les peuples pour conquérir des territoires pourvus de ressources propres à assurer leur expansion démographique ou, à tout le moins, leur survie, mais également pour retremper, dans le creuset de la confrontation avec des ennemis, la vigueur des ressorts qui légitiment le sens de la vie commune, ou encore servir à leurs dirigeants de levier pour amplifier les assises de leur puissance dominatrice. Aussi la guerre en constitue-t-elle, quoiqu’on en veuille, une donnée récurrente, dont l’irruption expose à chaque fois les collectivités qu’elle implique au risque d’un infléchissement plus ou moins important du cours de leur destinée, surtout si elle s’achève sur une défaite. Compte tenu, dès lors, de la fréquence et du caractère décisif que revêtent les conflits armés tout au long de l’aventure humaine et des conséquences bénéfiques ou funestes qu’ils emportent pour leurs parties prenantes, il est compréhensible que le culte de la victoire soit particulièrement valorisé dans l’imaginaire des peuples et qu’en reconnaissance de leur capacité hors norme à commander aux événements pour finir par imposer leur loi aux vaincus, y soit perpétuée la mémoire exemplaire des chefs qui en ont été les protagonistes glorieux.

  • Relativité de la victoire

À travers l’action qu’ils déploient en se colletant avec les multiples facettes de leur environnement, les hommes se consacrent non seulement à satisfaire aux besoins de leur survie, mais y trouvent également la matière première des résistances que leur oppose le réel et qu’ils ne cessent de chercher à surmonter afin de se forger une existence accordée aux élans de leur désir. C’est là ce qui les porte à considérer comme constitutives d’autant de victoires les occurrences marquant le moment où ils réussissent à prendre l’ascendant sur quelqu’une des manifestations ou forces hostiles auxquelles, dans la spontanéité jaillissante de son dynamisme, la nature ne laisse pas de les confronter. Mais si elle leur permet ainsi de se bâtir un monde qui les amène peu à peu à habiter la Terre dans des conditions plus favorables, la maîtrise de l’adversité à laquelle ils s’efforcent avec opiniâtreté de parvenir semble promise à ne jamais demeurer que partielle.

Certes, il ne fait pas de doute que, grâce à l’enrichissement continu des savoirs qu’acquièrent les hommes et la puissance toujours accrue des outils qu’ils développent, tend à s’élargir la sphère au sein de laquelle sont tenues en lisière les manifestations agressives de la nature et rendues moins oppressantes les peines, les pesanteurs et les difficultés inhérentes au combat de la vie. Mais ces progrès n’abolissent pas pour autant la négativité du réel – à commencer par la mort qui, pour l’homme, en est la marque ultime –, quand bien même ils n’en provoquent pas en retour d’imprévisibles effets générateurs de nouvelles menaces1.

Cette relativité des victoires remportées par les hommes lorsqu’ils s’emploient à dompter la part de violence immanente à la nature vaut tout autant pour celles qui résultent des combats individuels ou, à l’échelle collective, des guerres que le besoin d’affirmer leur puissance les conduit à livrer à leurs semblables. Car tandis que les premiers manquent rarement d’enclencher un cycle de vengeance difficile à interrompre, l’histoire des peuples montre comment, souvent, le fait de triompher d’un adversaire par la force des armes ne suffit pas à éteindre les causes rémanentes d’hostilité mutuelle, et encore moins le désir de revanche qui en résulte chez celui-ci, sauf à l’écraser complètement en provoquant sa ruine définitive, avec ce qu’une telle issue emporte d’incommensurable en termes de souffrances humaines et de disparition irréversible de cultures singulières.

  • Vaincre l’irrépressible besoin de vaincre ?

Sans doute peut-on concevoir que l’aventure humaine est essentiellement déterminée par la loi des puissances dont l’entrechoquement continu semble régir le mouvement général de l’évolution universelle et qu’elle est, dès lors, vouée à se poursuivre dans des conditions où la formidable énergie vitale qui anime l’espèce ne laisse pas d’être source de confrontations violentes ayant pour effet d’activer en permanence le besoin de vaincre. Pour autant, tout en s’inscrivant dans le sillage de cette tendance générale, le dynamisme du désir dont procède la singularité des êtres humains leur ouvre paradoxalement la possibilité d’emprunter une voie alternative. Car plutôt qu’être réduite à constituer, à leur niveau, la courroie de transmission du jeu des forces naturelles dont l’expression se traduirait, chez certains d’entre eux, par un besoin exacerbé d’affirmer à tout prix leur supériorité sur leurs semblables, il s’avère que la quête existentielle suscitée par la tension du manque qui les habite a pour fonction primordiale d’être le vecteur de leur accès au registre du symbolique, ou, si l’on préfère, de leur émergence au monde de l’esprit – processus avec lequel se confondent, par essence, les patients développements de leur humanisation et de la civilisation des mœurs qui en est le corollaire.

De fait, à travers les innombrables épreuves que leur donne de traverser la persistance des fantasmes de toute-puissance auxquels il leur est souvent difficile de résister, les êtres humains ne cessent néanmoins d’apprendre peu à peu ce que certains de leurs lointains ancêtres ont déjà compris bien avant eux : la véritable évolution de l’espèce passe par le renoncement à la violence dominatrice pour y substituer, comme mode privilégié d’interaction, le respect de la dignité de chacun et l’échange de la parole sous l’égide de règles communément acceptées, la souplesse de jeu et les possibilités de conciliation raisonnable qu’ils permettent d’introduire dans l’expression des volontés antagonistes, et, en définitive, la réciprocité féconde des relations pacifiques dont ils sont l’irréductible creuset. Et dès lors que l’on se situe dans cette perspective, il apparaît que les victoires qui valent véritablement sont celles qui ont pour effet, non seulement de soulager la détresse des hommes face à l’adversité, mais tout autant de les amener à s’émanciper, au plan individuel comme à l’échelle collective, des multiples formes de domination, d’entraves ou d’illusions les empêchant de se réaliser librement dans leur vocation à s’élever dans l’être, chacun selon l’orientation singulière que les mouvements profonds de son désir l’invitent à imprimer à son existence.

Au bout du compte, parvenir pas à pas à vaincre leur propension à assouvir par la force leur soif conquérante de puissance, ne serait-ce pas là l’essence ultime du combat que la mystérieuse aventure du vivant assigne aux êtres humains comme horizon de leur destin ?


1Tels qu’aujourd’hui on commence à s’en rendre compte avec les mutations de micro-organismes pathogènes qui deviennent résistants aux médicaments, la stérilisation des sols cultivables résultant de l’usage massif d’engrais, les phénomènes de dérèglement climatique en conséquence des développements sans limite de l’activité humaine…

M. Vigié | Marseille face à la peste...