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N°41 | L'allié

Jean Michelin

Quel allié sommes-nous ?

Churchill n’affirmait pas pour rien qu’il n’y avait pire chose que de combattre avec des alliés sinon de combattre sans eux : à l’en croire, l’allié serait toujours une source de problèmes. Son bon mot a traversé les époques parce qu’il relaie une opinion assez largement partagée. Il n’est en effet nullement nécessaire d’avoir lu de façon exhaustive sur le sujet pour comprendre que, dans la majeure partie des cas, si l’on parle de l’allié, c’est avant tout pour s’en plaindre. Celui-ci serait toujours trop lent ou trop prompt, trop empressé ou trop distant, trop différent ou trop vassalisé ; on le suspecte de ne penser qu’à ses intérêts, on l’accuse de duplicité, de se plier aux désirs d’autres que nous, voire même, parfois, de ne pas être entièrement sincère ! À bien des égards, il faut admettre que l’on se comporte presque toujours en mari jaloux. Dès que l’on sort du cadre convenu des commémorations, des discours et des volontés d’affichage politique dont on se pare pour faire bonne figure, on célèbre plutôt rarement les vertus de notre allié, sa solidité et sa fidélité.

Cette intransigeance est tout particulièrement perceptible à mesure que l’on quitte la scène politique pour descendre au niveau des traitants, des porteurs de dossiers, des rédacteurs de fiches, bref, là où, proverbialement, « les choses se passent ». D’ailleurs, se plaindre de ses alliés est même devenu un truisme journalistique, tant tous les articles de presse qui décrivent d’éreintantes négociations multipartites réussissent systématiquement à glisser une citation, généralement anonyme, de tel membre de la délégation étrangère qui « murmure » que l’on « s’agace » des « lenteurs » et des « incompréhensions », et on va parfois même jusqu’à suspecter l’allié de « ralentir le processus », voire de le « saboter » !

Malheureux allié ? N’allons pas si vite. Ce que l’on trouve derrière ces considérations parfois mesquines n’est jamais qu’un indicateur parmi d’autres du fonctionnement d’une relation entre pays souverains soucieux de préserver leurs intérêts dans le cadre peu romantique d’un mariage de raison. Il y a d’ailleurs tout lieu de se réjouir que les relations entre États ne soient pas trop romantiques. La diplomatie, après tout, s’accommode plutôt mal des passions éclatantes, des jalousies larvées et des rancœurs tenaces. Il est heureux que la paix soit ennuyeuse.

La France, à l’instar d’autres puissances historiques, notamment en Europe, s’est construite au fil de ces alliances, mouvantes ou permanentes, anciennes ou contemporaines, qui l’ont conduite au modèle actuel, multilatéral et sans ennemi déclaré. Mais l’histoire laisse des traces : on célèbre encore aujourd’hui, quoique symboliquement, l’Auld Alliance de la France avec l’Écosse comme la plus vieille alliance du monde. Il se trouve encore des Serbes francophones pour rendre grâce à la France d’avoir fait la guerre avec eux en 1914-1918 et d’autres, parfois dans le même village, pour ne pas lui pardonner d’avoir participé aux bombardements de Belgrade et de l’appareil militaire serbe en 1999. Le degré inégalé d’échanges bilatéraux avec le Royaume-Uni sur le plan militaire depuis la signature des accords de Lancaster House en 2010 et la légitime fraternité d’armes qui en découle n’effacent pas pour autant une rivalité tenace qui, si elle ne s’exprime plus guère que sur les terrains de rugby, n’a rien oublié des coups de sang de l’histoire, d’Azincourt à Mers el-Kébir. Et les relations compliquées de la France et de la Russie le sont d’autant plus que l’histoire de leurs deux peuples est emplie de rapprochements aussi forts que leurs querelles furent cruelles.

Il est donc courant d’entendre les Français se plaindre de leurs alliés, accusés de toutes les lenteurs et de toutes les insuffisances du monde lorsqu’ils ne tiennent pas exactement le rôle que ceux-là souhaiteraient leur voir tenir. Mais la réciproque est aussi vraie ; il serait bien naïf de croire que nos alliés s’abstiennent de nous observer en retour, de nous juger et de se plaindre de nous. Jeff Bezos, le fondateur et président d’Amazon, affirmait récemment : « Votre marque de fabrique est ce que les gens disent de vous lorsque vous n’êtes pas dans la pièce. » Cette citation appliquée au marketing peut trouver un usage similaire dans les relations internationales, notamment pour se poser la question suivante : que disent nos alliés de nous lorsque nous sommes sortis ? Quel allié sommes-nous ?

Plusieurs méthodes pourraient être envisagées pour répondre à cette question. Par exemple en conduisant des enquêtes d’opinion dans les rues des capitales de nos grands alliés, pour essayer d’en tirer un modèle statistique au moins partiellement représentatif. Ou en s’appuyant sur la collecte de déclarations, ces fameuses petites phrases prononcées en marge des sommets internationaux, et d’autres citations diverses attribuées avec plus ou moins de certitude à nos alliés proches pour tenter de tracer un tableau raisonnablement fidèle de perceptions et d’impressions, ce modèle laissant davantage la parole aux praticiens de l’alliance qu’à la seule opinion publique. On pourrait enfin demander à des étrangers nous connaissant bien de nous décrire sincèrement ce qu’ils pensent de nous, et c’est d’ailleurs un exercice qui existe déjà dans la presse écrite. Aucune de ces méthodes ne suffirait cependant à nous donner un résultat scientifiquement irréfutable.

Pour ne rien arranger par ailleurs, il ne faut pas omettre non plus qu’un allié militaire ou politique peut aussi être un concurrent commercial, un rival ponctuel voire un futur adversaire, et que ses positions par rapport à nous s’évaluent sur une trame bien plus vaste et mouvante que la seule conjonction de nos intérêts stratégiques. En définitive, une vie d’étude ne suffirait probablement pas pour répondre avec certitude à la question que nous nous posons. Cela ne signifie pas qu’il est impossible de le faire, simplement que dans le cadre de cet article nous prendrons pour hypothèse que les intentions, les suppositions, les impressions et les démonstrations ont une valeur propre. Et c’est ce ressenti sur lequel nous allons chercher à réfléchir.

Un élément de limitation du sujet s’impose à ce stade : il ne sera ici fait mention que de nos alliés occidentaux, principalement pour deux raisons. D’abord, parce que la plupart de nos autres alliés sont d’anciennes colonies, notamment africaines, et que notre relation avec eux est construite sur la rémanence d’un modèle fortement inégalitaire qui fausserait l’analyse de la question. Et surtout, parce que l’expérience personnelle de l’auteur de ces lignes est bien insuffisante quant à ce que pensent nos alliés africains de nous, même en se limitant à une simple étude superficielle des ressentis. Cela dit, il y a tout lieu de penser qu’un certain nombre des points que nous allons développer ci-après se retrouve, dans des proportions et sous des formes variables, dans l’allié que nous sommes aux yeux de nos anciennes colonies.

Pour bien comprendre la dynamique actuelle du regard que portent nos alliés sur nous, il est intéressant d’observer quelques tendances historiques. Notre système d’alliances actuel centré sur l’otan et l’Union européenne, et donc indirectement héritier des dynamiques des deux guerres mondiales, a connu son content de soubresauts. On se souvient par exemple que, pendant la Seconde Guerre mondiale, Roosevelt considéra longtemps le général de Gaulle comme un dictateur en puissance et qu’il n’accepta qu’à contrecœur, et bien tardivement, de lui reconnaître un semblant de légitimité politique. On se souvient aussi que c’est parce qu’il redoutait de voir le Royaume-Uni coincé et menacé d’écrasement entre les deux encombrantes superpuissances rivales en 1945 que Churchill, en dépit des relations compliquées qu’il pouvait entretenir avec l’ombrageux général, avait plaidé pour que la France soit invitée in extremis à la table des vainqueurs – un geste à la fois généreux et intéressé, et donc assez caractéristique d’une alliance qui fonctionne, n’en déplaise aux rancœurs historiques.

La personnalité du général de Gaulle, affirmée sur la scène internationale pour la première fois lors de ces années de guerre et confirmée ensuite lors de son accession à la présidence de la toute jeune Ve République, est d’ailleurs assez proche de la façon dont la France semble parfois être perçue par ses alliés : à la fois consciente des limites de son pouvoir et de son influence réels, mais déterminée à n’en rien montrer, hautaine et supposément peu portée sur le compromis, mais aussi crédible dans ses actions et fidèle à sa parole. Ce sont des traits que nos alliés semblent souvent tout à la fois nous envier et nous reprocher. De Gaulle lui-même d’ailleurs ne s’y trompait guère, rappelant à Maurice Schumann dès le 28 juin 1940 que « jusqu’à nouvel ordre, nous sommes trop faibles pour ne pas être intransigeants », alors que s’engageaient avec Londres d’épineuses négociations quant à l’existence même de la France libre.

Dans les faits, existe encore, en particulier au sein de l’otan, la rémanence de cette attitude altière toute gaullienne, qui se reflète dans la façon dont nous sommes perçus. D’abord parce que la France fait partie des rares pays à ne rien laisser passer au hasard, lisant avec attention et dans le détail l’ensemble considérable des papiers que produit l’Alliance au quotidien. En conséquence, c’est souvent elle qui lève le doigt pour souligner un problème, une incohérence ou un désaccord de fond. Il existe toujours également une trace de ce que nos alliés prennent souvent pour de l’arrogance dans notre capacité à donner des leçons à tout le monde : sur la maîtrise budgétaire, sur l’engagement opérationnel, sur le contrôle de l’inflation des effectifs dans les structures de commandement permanentes... Les sujets ne manquent pas, pas plus que l’appétence prêtée à la France à ne rien céder. Les négociations conduites en 2016 et 2017, à la suite du sommet de l’otan à Varsovie, pour adapter et renforcer la structure de commandement intégrée, lui ont ainsi donné l’occasion de discuter, pied à pied, les augmentations d’effectifs et donc de budget qu’il faudrait consentir. Voilà le premier véritable élément de réponse à la question « quel allié sommes-nous ? ». Nous sommes un allié difficile.

L’histoire ne donne pas vraiment tort à nos alliés, si l’on observe les choses avec un minimum de recul. Ils s’émeuvent de nos coups de sang et de nos pensées irrédentistes. Outre l’arrogance et un certain manque d’appétence au compromis, il reste aussi chez nous un fond de « vive le Québec libre ! », une tendance au pied de nez, à l’emportement, qui vexe toujours autant nos partenaires quand bien même ceux-ci nous voudraient du bien. Cette attitude est ancrée dans une croyance profonde en notre caractère irréductible qui nous rend, à nos yeux, indispensables à toute coalition sérieuse. Ce sens prononcé de l’autonomie stratégique était déjà l’une des raisons principales de notre départ des structures de commandement intégrées en 1967, c’est encore aujourd’hui une de celles expliquant que la France ne siège pas au groupe de planification nucléaire de l’otan.

Et c’est d’ailleurs un deuxième point récurrent dans la façon dont nous sommes perçus : si nos alliés tolèrent nos emportements et notre arrogance, c’est parce qu’à leurs yeux, nous demeurons un partenaire crédible. Le président Trump est d’ailleurs souvent bien plus sévère avec l’Allemagne qu’avec la France lorsqu’il tance les pays européens pour leur manque de respect des engagements budgétaires, notamment parce que celle-ci contribue activement, en déployant des hommes et des moyens de combat sur les zones dangereuses du monde, à la lutte contre le terrorisme et à la défense, au loin, de l’Europe.

Avec des moyens modestes, la France continue donc d’exercer une influence supérieure à ce que son poids économique et démographique pourrait lui permettre. Et cette influence est due au fait qu’elle est l’un des seuls pays à être présent sur l’ensemble de la trame des opérations politiques et militaires, capable de déployer des moyens de haute technologie et de conduire des opérations de plus faible intensité tout en conservant à la fois une dissuasion nucléaire crédible et une base industrielle solide. Il ne s’agit évidemment pas de s’imaginer que le dispositif français est exempt de défauts et de faiblesses, et c’est d’ailleurs un travers dans lequel nos alliés ne tombent pas. Cependant, dans un monde où les perceptions et les impressions ont valeur de certitudes et de faits, la France demeure un allié crédible – un pays qu’il vaut mieux avoir avec soi, en particulier quand les enjeux militaires deviennent sérieux.

Que l’on ne se figure pas que l’équation soit aussi simple que cela. L’image de la France comme un allié solide et compétent que l’on tolérerait pour ces raisons en dépit de ses sautes d’humeur et sa propension au commentaire n’est pas une vérité fixe, notamment lorsque l’on y ajoute une perspective temporelle. En effet, nulle image n’est immuable : il s’est écoulé moins de dix ans entre la soudaine poussée de francophobie américaine suite au refus français de cautionner l’invasion de l’Irak en 2003 et l’admiration discrète mais sincère qui a suivi le succès foudroyant de l’opération Serval au Mali, en 2013. D’autres impressions sont plus tenaces et ressurgissent encore parfois au fil d’un mouvement d’humeur – on pensera notamment aux accusations de lâcheté proférées à l’encontre des Français pendant cette fameuse année 2003, faisant écho à l’effondrement de mai 1940 face à l’offensive allemande.

En dehors de ces tendances lourdes, il est cependant toujours difficile d’avoir une idée précise de ce que pensent nos alliés de nous en dehors des moments de tension ou de frustration et sans le filtre parfois trompeur des médias. Une exception demeure toutefois : l’humour. Il arrive en effet parfois qu’entre militaires de nations alliées, les plaisanteries touchent à une caricature nationale que l’on sait intimement liée à la représentation de notre pays aux yeux des autres. Les dessins humoristiques affichés au-dessus des bureaux dans les états-majors de l’otan le confirment, tout comme les témoignages de ceux qui ont pu y servir : les stéréotypes ont la peau dure, pour la simple raison qu’ils permettent de dire les choses avec le sourire, en s’appuyant sur un fond de vérité. Sans surprise, l’humour de nos alliés s’attache à tourner en dérision notre port altier, notre arrogance et notre propension à tout remettre en question en faisant doctement la leçon à nos partenaires. Fort heureusement, eux-mêmes sont dotés d’un nombre suffisant de traits caricaturaux pour que l’échange reste équilibré. Et toute plaisanterie mise à part, il est sain que l’on puisse se reprocher, entre alliés, certains traits de caractère sous le prisme relativement inoffensif de l’humour. C’est un signe de l’équilibre et de la bonne santé d’une relation.

En définitive, il est certainement impossible, en tant que Français, de dépasser les stéréotypes que nous renvoyons à nos alliés lorsqu’ils parlent de nous. Et il n’est d’ailleurs pas certain qu’il faille chercher à aller au-delà. S’il faut, comme l’affirmait Kurt Tucholsky, « aimer les Français pour les comprendre », après tout, en tant qu’allié, qu’importe la manière : l’essentiel n’est-il pas d’être compris ? On ajoutera également qu’à défaut de pouvoir mettre des mots précis répondant à la question « quel allié sommes-nous ? », il n’est pas inutile d’en faire l’expérience personnelle en fréquentant assidûment d’autres ressortissants des pays alliés – faire effort sur les individus plutôt que sur le drapeau qu’ils servent. Cette dernière approche présente plusieurs avantages : elle permet de se faire une idée plus précise de la question, elle augmente l’efficacité des relations de travail dans les organisations internationales, et même, qui sait, en la pratiquant à une vaste échelle et sur une durée suffisamment longue, elle peut aussi peut-être nous permettre de transformer nos alliés en amis…

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