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N°27 | L'honneur

Jean-Louis Georgelin

L’honneur de la Légion d’honneur

Peut-on décrire ce qui se vit ? Comment enfermer dans une définition ce qui est à la fois multiforme et intemporel ? Comment ranger dans une rassurante classification ce qui est d’espèce immatérielle et relève avant tout d’une quête ?

La revue Inflexions vient très à propos s’interroger sur ce qu’est l’honneur. On peut disserter aux marges de la philosophie sur ce thème pour convenir si l’objet de notre attention est un vestige ou s’il peut trouver aujourd’hui une application. Ou encore pour savoir ce que cette notion recouvre et si elle est malléable. D’éminents spécialistes auront probablement disserté dans ces pages sur les fondements éthiques de l’honneur à travers les âges, et selon les différentes cultures et civilisations. À chacun son domaine de spécialité et il semble ainsi naturel de solliciter celui qui, par sa fonction de grand chancelier de la Légion d’honneur, représente l’institution dépositaire de cette valeur dans notre société contemporaine. Chacun comprendra donc que je m’exprime ici exclusivement sur notre premier ordre national.

Son nom même laisse à penser que l’honneur aurait été codifié, que des cohortes de légionnaires, sagement rangées derrière leur emblème, personnifieraient enfin ce que l’esprit cartésien français se plaît à voir ordonnancé et étiqueté. Mais comme toujours, la réalité est plus complexe et l’honneur échappe ici aux commodes définitions que pourraient être tentés d’appliquer le grand chancelier et le conseil de l’ordre, dont le devoir est de statuer sur ceux qui sont dignes de cette valeur et ceux qui ne le sont pas.

« Plus d’Honneur que d’honneurs » affirme l’antique devise : faut-il y voir un antagonisme entre la valeur éthique et les reconnaissances honorifiques créées par nos sociétés, la Légion d’honneur en particulier ?

Au commencement de l’ordre, il y a la nature humaine. Napoléon la dépeint de façon lucide au Conseil d’État et il paraît intéressant de citer complètement ce qui lui est habituellement attribué de manière tronquée : « Je défie qu’on me montre une république ancienne ou moderne dans laquelle il n’y a pas eu de distinctions. On appelle cela des hochets. Eh bien c’est avec des hochets que l’on mène les hommes ! Je ne dirais pas cela à une tribune ; mais, dans un conseil de sages et d’hommes d’État, on doit tout dire. Je ne crois pas que le peuple français aime la liberté et l’égalité. Les Français ne sont pas changés par dix ans de révolution. Ils sont ce qu’étaient les Gaulois, fiers et légers ; ils n’ont qu’un sentiment, l’honneur. Il faut donner un aliment à ce sentiment : il leur faut des distinctions. » Avec cette fine connaissance de ce qui meut les hommes sous toutes les latitudes et à toutes les époques, Napoléon impose une institution qui rassemble dans une communauté de valeurs et sous un même insigne ceux qui servent la nation dans l’honneur.

« Je veux décorer mes soldats et mes savants », a-t-il décidé en instituant la Légion d’honneur, rendant cette distinction universelle. Il est certes aisé de percevoir comment un citoyen sous les armes, prêt à faire le sacrifice de sa vie pour la défense de son pays, peut incarner l’honneur et se voir ainsi récompensé. La chose est parfois moins bien comprise de nos contemporains dans le cas de mérites émanant de civils. Il est d’ailleurs intéressant de noter que dans le code de la Légion d’honneur établi en 1962 sur les principes fondateurs de l’ordre et qui constitue sa réglementation actuelle, le mot même d’honneur n’apparaît que lorsqu’il est bafoué par un décoré et que des peines disciplinaires doivent s’appliquer.

Sur quels critères un citoyen est-il donc jugé digne d’appartenir à la Légion d’honneur ? Le code précise dans son premier article : « La Légion d’honneur est la plus élevée des distinctions nationales. Elle est la récompense de mérites éminents acquis au service de la nation soit à titre civil, soit sous les armes. » On constate ici un glissement de la notion d’honneur vers celle de mérites éminents dont la définition théorique reste tout aussi complexe à établir ! On peut toutefois avancer que le pluriel marque la tangibilité des mérites qui se construisent par une suite d’actions et d’engagements concrets qu’il s’agit de pouvoir mesurer. Le mémoire qui constitue le dossier de candidature comporte ainsi un exposé détaillé des services de la personne proposée dans l’ordre, forme de biographie professionnelle argumentée. Mais l’éminence seule des mérites ne suffit pas : ces derniers doivent être exercés « au service de la nation ». Les candidats doivent ainsi œuvrer au bénéfice du pays dans leur propre domaine d’activité, ce qui prend de fait de multiples formes : création d’emplois, développement de l’éducation, soutien aux défavorisés, sécurité intérieure. Ils peuvent contribuer à l’innovation technologique, scientifique, médicale, écologique ainsi qu’à la création artistique et intellectuelle. Ou participer au rayonnement de la France à l’étranger par leurs interventions militaires et diplomatiques, leurs prouesses sportives ou le déploiement commercial de leur entreprise. La liste de ces mérites ne peut naturellement être exhaustive puisqu’il s’agit de définir l’action d’autant d’êtres humains dont le parcours est par nature unique. On voit donc que l’honneur est décliné dans une traduction concrète et qui épouse les évolutions de la société depuis la création de l’institution par Napoléon.

Complétons cette approche positive de l’honneur dans la Légion d’honneur par une approche négative, « en creux ». On a vu que le code n’est pas explicite sur la définition de l’honneur ; il l’est en revanche davantage sur le manquement à l’honneur. Précisons d’abord que pour être décoré il faut satisfaire à une enquête menée par les services de préfecture et qui atteste l’honorabilité du candidat. Par la suite, le conseil de l’ordre doit veiller, avec notamment le concours du ministre de la Justice, du ministre de la Défense ainsi que celui des préfets et des ambassadeurs, à ce que les membres de l’ordre ne puissent être pris en défaut. L’article 96 stipule que des « peines disciplinaires peuvent être prises contre tout membre de l’ordre qui aura commis un acte contraire à l’honneur ». L’article 91 précise que « sont exclues de l’ordre les personnes condamnées pour crime et celles condamnées à une peine d’emprisonnement sans sursis égale ou supérieure à un an ». L’article 92 ajoute que « peut être exclue de l’ordre toute personne qui a fait l’objet d’une condamnation à une peine correctionnelle ». Lorsque le conseil siège en formation disciplinaire, après avoir entendu celui de ses membres qui rapporte le cas du légionnaire concerné, il répond en premier lieu à la question : y a-t-il eu faute contre l’honneur ? Question à laquelle le conseil répond en fonction de son jugement propre – sa composition, et c’est fondamental, est le garant de sa compétence en la matière – et en s’appuyant sur la jurisprudence construite tout au long de l’histoire de l’ordre.

Allons plus loin en nous intéressant à l’étymologie du mot. Lors du colloque organisé pour le bicentenaire de la Légion d’honneur1, Claude Hagège, professeur au Collège de France, a fait une intéressante communication sur ce thème. Il rappelle que le premier sens du mot honneur est « hommage rendu », en écho à l’honos du latin classique. « Il s’agit d’abord du tribut de respect servi aux dieux par la cité à travers les gestionnaires officiels du sacré. […] On peut reconnaître cela dans l’expression “rendre les honneurs”. » Le linguiste nous apprend que le mot évoque des « activités de service qui ont une contrepartie honorifique, c’est-à-dire qui valent à leur bénéficiaire une distinction ». La décoration vient donc matérialiser la reconnaissance de la nation pour ces services rendus. Le mot honneur résonne dans son acception d’« hommage ».

Claude Hagège estime par ailleurs que l’idée « selon laquelle l’honneur est la marque décernée au mérite était sans doute une de celles que possédait, quand l’idée en apparut, la Légion d’honneur. […] Bonaparte souhaitait certes que la République regroupât les plus méritants des citoyens dans un corps d’hommes valeureux, susceptibles de faire office de guides pour la nation, par le modèle qu’ils incarnaient et l’éthique qui inspirait leur conduite ». Car « l’honneur n’est pas seulement le mérite »2, précise Erik Orsenna, c’est « ce bien moral conquis dans la lutte et qui permet à la fois d’acquérir la considération d’autrui et de conserver sa propre estime ». Il y a donc autre chose, quelque chose de supérieur, un supplément d’âme que l’on qualifie « d’éminent » et qui est mis au service de la nation. Bonaparte, soucieux de faire en sorte que les citoyens les plus valeureux fussent attachés à l’État, mêlait adroitement le sens de « distinction octroyée à des sujets loyaux et dévoués » avec un autre sens de ce même terme, qui est celui de « sentiment que chacun ressent quant à ce qui est digne de lui ». Cette double conception de la Légion d’honneur, à la fois pratique et éthique, assure depuis deux siècles à l’institution sa popularité et son rayonnement.

1 Actes du colloque recueillis dans le livre La Légion d’honneur, deux siècles d’histoire, sous la direction de Jean Tulard, François Monnier et Olivier Échappé, Paris, Perrin, 2004.

2 Séance publique annuelle des Cinq Académies, le 22 octobre 2002.

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