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N°26 | Le patriotisme

Virginie Vautier

Le patriotisme amer de Frantz Fanon

Frantz Fanon, médecin, philosophe et militant politique, est né français le 20 juillet 1925 à Fort-de-France, aux Antilles, et est mort algérien trente-six ans plus tard. Son père, inspecteur des douanes, lui a sans doute transmis les valeurs républicaines, mais celles-ci lui furent surtout enseignées tout au long de son apprentissage scolaire. Elles étaient plus proches d’un idéal que d’une réalité. Fanon a dix ans lorsqu’il assiste, avec les enfants de sa classe, à une cérémonie devant le monument dédié à Victor Schœlcher, célébré pour avoir mis fin à l’esclavage. Il dira plus tard le bouleversement qui l’a saisi lorsque lui fut révélée l’histoire de la traite des Noirs et la déshumanisation dans laquelle la France avait, à peine deux siècles plus tôt, jeté ses aïeux. Ceux qui l’ont connu à cette époque décrivent un garçon intrépide, meneur, animé d’une ardente foi patriotique fondée sur les valeurs révolutionnaires d’égalité et de fraternité.

En 1943, à dix-huit ans à peine, il fait le choix d’aller se battre pour défendre son idéal patriotique et s’engage pour rejoindre les Forces françaises libres. Et lorsque, autour de lui, ses amis créoles expliquent que cette guerre n’est pas la leur mais celle des Blancs contre les Blancs, que les nègres n’ont rien à y faire, il répond : « Chaque fois que la dignité et la liberté de l’homme sont en question, nous sommes concernés, Blancs, Noirs ou Jaunes, et chaque fois qu’elles seront menacées en quelque lieu que ce soit, je m’engagerai sans retour. »

Frantz Fanon s’engage donc. Mais la déception arrive vite. En escale aux États-Unis, il fait l’expérience insolite de pénétrer dans des bars interdits aux Noirs mais pas aux soldats français. Il se sent ensuite humilié par les conditions dégradantes dans lesquelles lui et ses jeunes camarades antillais sont transportés vers l’Europe. Sur le théâtre de guerre métropolitain, il constate l’indifférence des Français à l’engagement des Antillais. Il est nègre et considéré comme tel. Il est confronté à la violence morale d’un racisme fortement ancré dans les esprits des Européens, témoin des discriminations à l’égard des tirailleurs sénégalais et des soldats originaires d’Afrique du Nord qui ne bénéficient ni des mêmes conditions d’hébergement ni des mêmes marques de reconnaissance que les troupes métropolitaines. Alors qu’il a abandonné ses études et sa famille pour lutter contre le nazisme et les discriminations raciales, il en est victime au sein de son propre pays. Il se sent comme un étranger parmi ceux qu’il est venu soutenir alors qu’il pensait partager avec eux les mêmes idéaux de fraternité. La blessure est profonde.

  • « Je me suis trompé »

Le ton des lettres qu’il adresse à sa famille laisse même penser qu’à un moment il a souhaité ne pas survivre aux combats auxquels il a participé : « Un an que j’ai laissé Fort-de-France. Pourquoi ? Pour défendre un idéal obsolète. […] Je doute de tout, même de moi. […] Cette fausse idéologie, bouclier des laïciens et des politiciens imbéciles, ne doit jamais nous illuminer. […] Si je ne retournais pas, si vous appreniez un jour ma mort face à l’ennemi, consolez-vous, mais ne dites jamais : il est mort pour la belle cause. [...] Je me suis trompé ! Rien ici, rien qui justifie cette subite décision de me faire défenseur des intérêts du fermier quand lui-même s’en fout. […] Je pars demain volontaire pour une mission périlleuse, je sais que j’y resterai. »

Son attachement patriotique est ébranlé. Loin de céder à la tentation de la haine et du ressentiment vis-à-vis de ses compatriotes blancs, il tire de cette expérience douloureuse une réflexion poussée sur le racisme, qui marque l’ensemble de ses écrits d’après-guerre. Après la Libération, il entame des études de médecine et de littérature à la faculté de Lyon. Et rédige son œuvre la plus étudiée, Peau noire, masques blancs, d’abord intitulée Essai sur la désaliénation du Noir.

Son récit est novateur, révolutionnaire et dérangeant. Il y transcrit une expérience subjective riche, celle d’un homme noir dans la France des années 1950, dans un univers social où le Blanc est considéré comme référent et dominant. Il ne s’agit pas pour lui de diviser, mais de partager son expérience, de la rendre palpable à ceux qui ne peuvent pas la saisir tellement elle est inscrite dans les mots et les attitudes de tous les jours. Il tente d’établir une compréhension entre ces deux mondes soi-disant réconciliés depuis plusieurs décennies. Il prône le dépassement de cette hiérarchisation implicite entre les ethnies au sein même de son pays, la France. Il souhaite une communication plus authentique. Une démarche qui peut être interprétée comme un patriotisme plus constructif, plus lucide.

  • L’Algérie

À la fin de ses études, Frantz Fanon est affecté en Algérie comme psychiatre. Il se rend compte à quel point il partage cette expérience subjective avec les Algériens. Cette expérience partagée nourrit son travail de médecin autant que celui d’écrivain et d’homme politique. Il devient bientôt le chef de file du mouvement anticolonialiste, ce que ne lui pardonne pas la communauté des Algériens d’origine métropolitaine qui le marginalise. À droite, son œuvre est perçue, à tort, comme un appel à la division et à la haine raciale ; on recommande même au médecin de « se soigner ». À gauche, le déni du racisme ordinaire fait que l’œuvre est jugée choquante, hors de propos et en décalage avec l’époque. Le monde intellectuel s’étonne que les discriminations raciales puissent encore être un sujet d’écriture. Les intellectuels blancs pensent en avoir eux-mêmes déjà fait le tour.

Son hôpital est considéré comme un lieu de refuge des combattants du fln. Précipité par la menace d’une répression, Fanon présente sa démission. Le courrier adressé à l’autorité administrative de tutelle est un bilan. On y retrouve la formulation d’une expérience patriotique déçue : « Sur ma demande et par arrêté en date du 22 octobre 1953, monsieur le ministre de la Santé publique et de la Population a bien voulu me mettre à la disposition de monsieur le Gouverneur général de l’Algérie pour être affecté à un hôpital psychiatrique de l’Algérie. Installé à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville le 23 novembre 1953, j’y exerce depuis cette date les fonctions de médecin chef de service. Bien que les conditions objectives de la pratique psychiatrique en Algérie fussent déjà un défi au bon sens, il m’était apparu que des efforts devaient être entrepris pour rendre moins vicieux un système dont les bases doctrinales s’opposaient quotidiennement à une perspective humaine authentique. Pendant près de trois ans je me suis mis totalement au service de ce pays et des hommes qui l’habitent. Je n’ai ménagé ni mes efforts ni mon enthousiasme. Pas un morceau de mon action qui n’ait exigé comme horizon l’émergence unanimement souhaitée d’un monde valable. Mais que sont l’enthousiasme et le souci de l’homme si journellement la réalité est tissée de mensonges, de lâchetés, du mépris de l’homme ? Que sont les intentions si leur incarnation est rendue impossible par l’indigence du cœur, la stérilité de l’esprit, la haine des autochtones de ce pays ? La folie est l’un des moyens qu’a l’homme de perdre sa liberté. Et je puis dire que, placé à cette intersection, j’ai mesuré avec effroi l’ampleur de l’aliénation des habitants de ce pays. Si la psychiatrie est la technique médicale qui se propose de permettre à l’homme de ne plus être étranger à son environnement, je me dois d’affirmer que l’Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue. Le statut de l’Algérie ? Une déshumanisation systématisée. […]

« Monsieur le ministre, il arrive un moment où la ténacité devient persévération morbide. L’espoir n’est plus alors la porte ouverte sur l’avenir, mais le maintien illogique d’une attitude subjective en rupture organisée avec le réel. […] Une société qui accule ses membres à des solutions de désespoir est une société non viable, une société à remplacer. Le devoir du citoyen est de le dire. Aucune morale professionnelle, aucune solidarité de classe, aucun désir de laver le linge en famille ne prévaut ici. Nulle mystification pseudo-nationale ne trouve grâce devant l’exigence de la pensée. […] Depuis de longs mois ma conscience est le siège de débats impardonnables. Et leur conclusion est la volonté de ne pas désespérer de l’homme, c’est-à-dire de moi-même. Ma décision est de ne pas assurer une responsabilité coûte que coûte, sous le fallacieux prétexte qu’il n’y a rien d’autre à faire. Pour toutes ces raisons, j’ai l’honneur, monsieur le ministre, de vous demander de bien vouloir accepter ma démission et de mettre fin à ma mission en Algérie, avec l’assurance de ma considération distinguée. » « Nulle mystification pseudo-nationale ne trouve grâce devant la pensée » : telle est la formule par laquelle Frantz Fanon dénonce définitivement le patriotisme de son temps.

  • L’engagement révolutionnaire

Sa lettre de démission reste sans réponse et Fanon quitte Blida pour rejoindre Paris où il trouve asile chez son ami Jean Ayme, à l’hôpital de Clermont dans l’Oise. Il apprend peu après qu’un arrêté d’expulsion a été émis à son encontre. Après trois mois passés en France, il gagne Tunis pour mener une double activité, psychiatrique et politique. Il est intégré dans le service de presse du fln et rédige régulièrement des articles pour le journal El Moudjahid. Au-delà du conflit algérien, il envisage la question de la décolonisation pour l’ensemble de l’Afrique. En 1959, il est nommé ambassadeur itinérant du gouvernement provisoire de la République algérienne et prend ses quartiers à Accra (au Ghana). De là il multiplie les voyages et les conférences dans lesquelles il milite pour une solidarité entre les différents pays d’Afrique : il rêve d’États-Unis d’Afrique. Il court de capitale en capitale, rencontre les dirigeants, fait des conférences, projette d’écrire un livre sur l’unité négro-africaine qui s’intitulerait Alger-Le Cap

En décembre 1960, il revient à Tunis pour les fêtes de fin d’année. Il est épuisé et fait pratiquer des examens de santé de routine. Le diagnostic tombe : leucémie. Le pronostic est fatal et il le sait. Il part se faire soigner à Moscou d’où il revient au bout de quelques semaines, la maladie paraissant se stabiliser. Il dicte le livre qu’il avait en projet et qui s’intitulera Les Damnés de la terre. Comme dans ses autres ouvrages, le rythme est celui de la hâte, les phrases sont courtes, alternant entre le ton froid du médecin et la puissance verbale du militant. Les chapitres ont peu de liens entre eux, mais Fanon est plus attentif au contenu qu’à la forme : il a encore beaucoup à dire et le temps lui est compté. Son état de santé s’aggrave et il part suivre un nouveau traitement aux États-Unis. Lors d’une courte escale à Rome, il rencontre Jean-Paul Sartre, qui rédige une préface pour son livre dont il reçoit les premiers exemplaires trois jours avant sa mort, le 6 décembre 1961, à Bethesda, dans le Maryland. Peu avant, il avait écrit une longue lettre à un ami : « Nous ne sommes rien sur terre si nous ne sommes d’abord les esclaves d’une cause, de la cause des peuples, la cause de la justice et de la liberté. Je veux que vous sachiez que même au moment où les médecins avaient désespéré je pensais encore, oh dans le brouillard, je pensais au peuple algérien, aux peuples du tiers-monde, et si j’ai tenu, c’est à cause d’eux. » Il est enterré en terre algérienne.

Dans les années 1970, les écrits de Frantz Fanon sont redécouverts et perçus comme visionnaires. Dans son parcours d’Antillais, de Français métropolitain puis de psychiatre en Algérie, il a vécu de l’intérieur l’expérience de l’aliénation et de la violence raciste. Il a tenté de l’exprimer et de l’extérioriser dans ses écrits comme pour trouver une solution aux clivages et au manque de communication entre les différentes ethnies qui composent notre pays. Son œuvre est aujourd’hui connue et étudiée dans plus de cinquante pays ; ses principaux ouvrages sont traduits dans toutes les langues. En 2000, sa vie a fait l’objet de deux biographies, l’une en français par Alice Cherki, l’autre en anglais par David Macey, de trois documentaires et d’un film. Et pourtant, son pays, la France, est avare en hommages…

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