N°57 | La norme

Jacques Tournier

Glissements progressifs de la norme

Le mot « norme » dérive du latin norma, qui désigne initialement une équerre, c’est-à-dire un instrument servant à tracer des lignes droites et des perpendiculaires, pour être ensuite employé, par dérivation, au sens moral de règle ou de ligne de conduite1. Et il est probable qu’il procède du grec gnomon qui, ayant pour sens premier « indicateur », « instrument de connaissance », va ensuite servir à nommer ces outils de mesure que sont les cadrans solaires dont la forme la plus simple est une tige plantée verticalement dans le sol afin de projeter l’ombre du soleil sur un écran horizontal. Autrement dit, le champ lexical dans lequel baigne l’acception figurée de ce terme renvoie à l’idée d’élévation verticale par rapport à un plan horizontal, de rectitude au regard d’un référent, ou encore d’étalonnage d’une action ou d’une conduite en fonction d’une direction qui permet d’en jauger la droiture.

Pour autant, l’usage en français de ce mot selon le seul sens abstrait que notre langue en a gardé semble être demeuré relativement rare jusqu’au xixe siècle. Tel n’est assurément plus le cas aujourd’hui, comme en témoigne le constat régulièrement posé du développement irrépressible et de la surabondance des normes auxquelles, sous maints aspects, est assujetti le fonctionnement du monde contemporain. Mais surtout, il apparaît qu’à bien des égards la conception actuelle de la norme et le rapport que les êtres humains entretiennent aujourd’hui avec celle-ci sont étroitement corrélés aux développements du processus historique dont la « post-modernité » constitue l’étape qu’il nous est donné de vivre.

  • L’accès au langage et la genèse de l’humain

Tel qu’il se laisse appréhender dans son sens le plus général, le concept de norme relève d’une problématique inhérente à la singularité originelle de l’espèce humaine et aux défis auxquels sont exposées les sociétés que forment ses membres pour assurer leur survie, tout en constituant le milieu indispensable au déploiement de leur humanité.

À la différence des autres organismes biologiques dont la vie reste essentiellement commandée par les automatismes de leur programmation instinctuelle, l’animal humain, tel qu’il a émergé dans la chaîne de l’évolution, a dû à des dispositions physiologiques particulières qui lui ont donné d’accéder à l’ordre du langage symbolique d’être amené à se décoller de cet assujettissement inexorable au registre de l’inné. En effet, l’impossibilité de coïncider à tout jamais avec le réel du fait de la distance où la médiation de la parole a renvoyé celui-ci a eu pour conséquence de mettre les hommes aux prises avec une indétermination ontologique dont procède le mouvement de différenciation qui les conduit à se distinguer dans l’arborescence du vivant. Il en résulte que, tout en continuant de dépendre pour une large part des stimuli inhérents aux ressorts de leur nature, les multiples facettes de l’activité continuelle formant la trame de leur existence sur la Terre se trouvent également régies par la nécessité de remédier à l’inconfort causé par ce sentiment d’incomplétude qui les travaille en permanence et que la seule satisfaction de leurs besoins élémentaires s’avère impropre à résorber.

Habités de la sorte par une quête dont l’objet demeure pour eux indéfinissable, les êtres humains ne laissent donc pas d’être poussés à transcender leur animalité originelle en s’aventurant à explorer le champ des réalités dans lequel ils baignent, à y multiplier les expériences et à tirer les leçons des apprentissages qu’ils en font. Mais c’est collectivement que s’accomplit ce cheminement dans lequel ils sont engagés et qui se confond avec l’histoire plurimillénaire de l’humanité. De fait, pour être au principe de leur humanisation, le langage n’en détermine pas moins, pour les individus qui en partagent la même déclinaison morphologique, leur appartenance à une sphère culturelle commune dont il circonscrit le contour et scelle la cohésion. C’est à travers l’échange de la parole que les sociétés au sein desquelles les hommes se regroupent deviennent le creuset où se forge l’étayage de leur intériorité subjective, et où s’élaborent à la fois l’univers des signes qui ne cesse de l’enrichir et les inventions techniques dont les performances croissantes concourent à améliorer les perspectives collectives de survie.

Grâce à l’agilité d’esprit dont les dote le développement de la conscience et à l’assurance qui les gagne à mesure que s’affermit le pouvoir qu’ils acquièrent sur le monde, une souplesse de jeu s’introduit dans leurs comportements et permet d’en élargir progressivement l’éventail, leur ouvrant par là même des possibilités accrues de suivre leurs envies ou de s’aventurer sur des voies vers lesquelles les entraînent leurs émotions et les projections de leur imaginaire.

  • L’être humain, au croisement du désir et de la loi

La marge de liberté ainsi offerte à l’expression multiforme de leur énergie vitale se répercute dans la façon dont les êtres humains s’emploient à assouvir leurs appétits immédiats aussi bien qu’à satisfaire les désirs ou les ambitions dont l’accomplissement leur paraît augurer la perspective de combler la fêlure où leur humanité prend sa source. Et ceci d’autant plus qu’avec les facultés inventives de leur intelligence et l’usage des outils de leur fabrication, ils disposent de puissants leviers leur permettant d’amplifier la portée de leurs actes sans avoir nécessairement à composer avec les limites dans lesquelles les lois inhérentes à la mécanique des instincts et la pression régulatrice de leur milieu écologique contiennent le fonctionnement des autres espèces animales.

Aussi, le relatif équilibre que les hommes cherchent à établir dans les rapports qui les lient à leur semblables comme avec leur environnement se trouve-t-il en permanence susceptible d’être déstabilisé par l’effet des actions préjudiciables que la violence de leurs passions, la démesure ou la versatilité de leur conduite amènent certains d’entre eux à commettre, sans se soucier ni des conséquences qui en résultent pour leurs congénères ni des troubles qu’ils provoquent au sein du groupe social auquel ils appartiennent.

Parce qu’elles sont la condition de leur survie et de leur humanisation, les sociétés dans lesquelles les hommes inscrivent leur existence doivent se prémunir contre les risques délétères que ces agissements erratiques font peser sur les ressorts de leur cohésion, donc sur leur capacité à demeurer dans un cadre protecteur pour chacun de leurs membres. À cet effet, celles-ci n’ont d’autres recours que de puiser dans le fond d’expériences accumulées collectivement pour produire, sous la forme d’habitudes érigées en coutumes, de codes sociaux ou de règles formulées explicitement, des systèmes normatifs qui agrègent autant de référents à partir desquels peut être appréciée, voire, le cas échéant, restaurée par la contrainte, l’adéquation des comportements et conduites individuels à la nécessité impérieuse de garder vivable le monde des humains.

Sans doute, pour découler des expériences récurrentes que les êtres humains tirent de leur confrontation permanente à la négativité du réel, les repères et les limites qu’instituent ces dispositifs ne sont-ils pas complètement indépendants des lois qui régissent la nature. Pour autant, si empiriques soient-ils, ils sont d’abord des énoncés qui procèdent de postulats, lesquels cristallisent dans la conscience collective à mesure que progresse l’entreprise conduisant les hommes à prendre appui sur le langage pour se forger un monde qui leur est propre.

Productions exclusives de l’esprit humain où réside leur ancrage, les normes et leurs multiples déclinaisons plus ou moins formalisées supposent, pour être opérantes, d’être acceptées en partage par l’ensemble des membres de la collectivité sur laquelle s’exerce leur empire, ce qui ne va pas nécessairement de soi. Certes, leur puissance agissante repose pour une grande part sur le crédit que leur vaut l’effectivité, dans la durée, de l’ordre qui leur est imputable et, partant, de la sécurisation de la vie commune qui en résulte. Mais, compte tenu de l’immatérialité de leur fondement et de la nature purement langagière des prescriptions qu’elles imposent, l’obéissance qui leur est due requiert d’être confortée par l’existence de dispositifs concrets de coercition et d’instances tenues pour légitimes à les actionner.

C’est là la raison d’être de l’institution du pouvoir à qui il incombe, quelles que soient les formes que celui-ci revêt, d’assumer une fonction d’autorité à l’endroit des membres du groupe social, c’est-à-dire de leur faire valoir, autant que nécessaire, les impératifs de la conservation commune et de les astreindre à y déférer, y compris par l’emploi de la force. En d’autres termes, il lui appartient d’être à la fois le gardien et le garant des normes qui, délimitant les droits et les devoirs de chacun, conditionnent ainsi la viabilité des sociétés humaines en retenant les individus de céder à l’immédiateté de leurs pulsions comme de se laisser emporter par la violence dans laquelle celles-ci peuvent les amener à basculer.

  • L’articulation primitive de la norme et du sacré

Telles qu’elles ont émergé aux premiers âges de l’humanité, les normes irriguant le fonctionnement des sociétés n’ont toutefois pas manqué d’être articulées aux représentations qu’inventaient les hommes aux fins de donner du sens aux mystères du monde qui se découvraient à leur conscience naissante. Pour se défendre contre le vertige auquel les confrontait la perception de leur vulnérabilité face aux puissances énigmatiques que recèle la nature, ceux-ci n’ont en effet eu d’autres ressources que d’essayer de les apprivoiser en rapportant la signification qu’ils leurs attribuaient à leur inscription dans un ordre surnaturel, dont ils faisaient procéder la permanence du réel et le déploiement de la totalité de ses manifestations. Et dès lors que les êtres humains se comprenaient encore comme n’étant qu’un genre de créatures parmi toutes celles qui peuplent la Terre, ils concevaient que la perpétuation de leur lignée requérait de conformer leurs pratiques individuelles et collectives aux principes qui leur paraissaient régir la cohésion de l’univers, sauf à mettre en danger leurs perspectives de survie.

Lorsqu’au sein des sociétés humaines, devenues plus nombreuses, a commencé de cristalliser le phénomène du pouvoir dont la conservation impliquait, pour ses détenteurs, d’y faire régner un minimum d’ordre collectif, ceux-ci ont eu tendance à s’appuyer sur cet ancrage des normes dans un Au-delà à la fois inaccessible et souverain pour se prévaloir d’occuper une position de proximité avec cet arrière-monde et d’être imprégnés de la dimension de sacré dont il était nimbé. Ils y trouvaient ainsi matière à consolider une assise que l’origine humaine de leur fonction rendait inévitablement contingente et, grâce à la légitimité irréfragable que leur conférait cette situation d’exception, se voyaient investis sans partage d’une puissance d’autorité leur permettant d’imposer l’obéissance aux règles communes et d’en sanctionner rigoureusement les manquements.

Si archaïque qu’il puisse paraître aujourd’hui, ce mode de soutènement de l’organisation collective avait pour effet d’inscrire la conduite des individus et le jeu de leurs interactions sous le surplomb d’une instance référentielle dont le caractère sacré interdisait qu’elle puisse être remise en cause par le commun des mortels. Quelle qu’en ait été la figuration au fil des âges – des esprits immanents aux forces de la nature, un aréopage de divinités ou un Dieu unique –, celle-ci opérait comme une présence mystérieuse, dont la réalité échappait à toute possibilité de saisie. Elle représentait l’agencement qu’à leur insu les êtres humains avaient instauré pour symboliser le manque qui les habite et au creuset duquel s’accomplit, par l’accès à la médiation du langage, l’appropriation de leur condition singulière. En outre, parce qu’elle emportait la perception d’une affiliation conjointe à un foyer extrinsèque de puissance, cette projection d’une altérité insondable sur laquelle était adossée l’obligation de se plier aux règles collectives constituait, de ce fait, le substrat unificateur de sociétés politiques dont la réalité organique transcendait le sort des individus qui y appartenaient.

N’imaginant pas de vivre autrement que dans la crainte de la puissance souveraine dont procédaient l’existence et l’ordre de l’univers, les sociétés humaines avaient donc institué la représentation qu’elles s’en faisaient en clé de voûte aussi imposante qu’intangible de leur fonctionnement. Avec le regard que l’on peut porter aujourd’hui sur ce schéma qui a longtemps présidé à leur structuration, il apparaît que celles-ci se sont perpétuées en ayant, par la force des choses, verrouillé la sujétion de leurs membres au principe cardinal selon lequel l’humanisation de l’animal humain est indissociable du croisement de ce dernier avec le registre de la loi – ou, si l’on préfère, selon lequel la rencontre avec les limites posées par les interdits, et plus particulièrement ceux qui procèdent de la nécessité de faire droit aux aspirations légitimes d’autrui, est le ressort qui permet à tout homme d’advenir, en conformité avec son essence, à une vie véritablement humaine.

Dans ce contexte imprégné de la présence d’un Au-delà leur commandant de régler leurs comportements sur l’ordonnancement du monde dont il était la source, les hommes ne pouvaient effectivement plus se contenter d’être tels que les y inclinaient les tendances spontanées de leur économie pulsionnelle. Le caractère impérieux des systèmes normatifs qui en dérivaient les contraignait à conformer leur existence aux obligations d’un « devoir être » minimal, soumis à un contrôle étroit de leur communauté d’appartenance et dont les transgressions étaient sévèrement réprimées par les détenteurs d’une fonction d’autorité.

  • La vie humaine orientée vers un idéal ayant valeur de norme suprême

Toutefois, avec le développement des interrogations sur les valeurs telles que le bien et le mal auxquelles ont prêté l’édification de religions complexes et l’essor de la réflexion philosophique, a commencé d’émerger une aspiration diffuse à assortir d’un supplément d’âme les finalités pragmatiques auxquelles restait rivée la destinée terrestre des hommes. Ainsi sont apparues différentes constructions doctrinales conjecturant ce que pouvait être un idéal de vie humaine, qui se sont traduites par la formulation de préceptes constitutifs d’une morale de portée plus personnelle. Circonscrite, dans un premier temps, aux cercles restreints où se regroupaient leurs adeptes, leur influence s’est peu à peu propagée, et avec elle l’idée selon laquelle le cours de l’existence ne se réduisait pas à être déterminé par les prescriptions collectives, mais pouvait tendre, à travers un chemin d’élévation dans le registre de l’être, à une forme d’accomplissement mieux accordée aux motions du désir qui habite les êtres humains.

C’est ainsi qu’en proposant aux individus de régler leurs conduites sur un objectif de perfectionnement transcendant la simple nécessité de se conformer aux lois et coutumes de leur communauté d’appartenance, ces nouvelles représentations du sens assignable à l’existence des êtres humains légitimaient la possibilité, pour chacun d’eux, de s’engager sur une voie de croissance intérieure, où la perspective de progresser impliquait un effort constant de rectitude vis-à-vis des exigences inhérentes à l’idéal de réalisation personnelle poursuivi. En outre, dans la mesure où ce dernier acquérait, aux yeux des sujets concernés, la portée d’une norme supérieure à l’aune de laquelle l’appréciation de la droiture de leur comportement devenait essentiellement une affaire intime, la discipline de vie qu’il invitait à adopter pouvait s’avérer quelque peu décalée, voire orthogonale par rapport aux convenances émanant du jeu traditionnel des normes sociales.

  • L’humanité idéale, norme de la modernité

Dans le sillage de cette évolution, la synthèse qui s’est opérée en Occident entre les philosophies antiques et le message du christianisme est venue consacrer la dimension singulière de la construction du sujet humain à travers l’individualisation de sa relation à la figure tutélaire d’une divinité appelant les hommes à édifier un monde de paix, de justice et d’amour.

Parmi les effets qu’il a produits, ce tournant a sans conteste donné un tour décisif au processus déjà en germe depuis l’Antiquité, conduisant à reconnaître une valeur intrinsèque à la conscience de chaque sujet humain, principe sur la base duquel celui-ci allait bientôt revendiquer une pleine autonomie de jugement vis-à-vis des affirmations et des obligations qui lui étaient imposées au nom d’une vérité admise depuis toujours. Mais, en outre, s’inscrivant originellement dans une perspective de salut personnel, la mise en pratique des vertus que ce nouveau paradigme exhortait à prendre pour règles de vie est venue conférer, à l’échelle collective, une légitimité inédite au registre de l’altruisme et, par conséquent, à la nécessité de travailler à contenir la violence qui caractérisait les mœurs de l’époque.

C’est ainsi que s’est enclenché un mouvement diffus, chaotique et néanmoins persistant de civilisation des rapports sociaux, dont la conjonction avec le climat de ferveur spirituelle dans lequel baignait l’Occident et, à sa suite, l’engouement suscité par les perspectives qu’ouvrait une liberté de conscience désormais assumée sans détour, s’est traduite par un développement prolifique de foyers d’échanges intellectuels et d’effervescence culturelle. Et à mesure que l’avancée des réflexions débouchait sur l’élaboration de concepts novateurs, les principes d’élévation morale consubstantiels à la foi chrétienne ont commencé de prendre une tournure plus séculière, donnant progressivement naissance à une représentation de l’idéal d’humanité qu’il incombait à chaque homme de viser pour devenir ce que sa nature terrestre le prédisposait à être.

Sous l’influence de cette profession de foi dans la dignité éminente de la condition temporelle des êtres humains, une confiance en soi accrue est venue gagner ceux qui, en nombre toujours croissant, y ont adhéré. Ce qui les a amenés à prendre graduellement leur distance avec la visée supraterrestre à laquelle étaient rattachées les injonctions à se conformer aux normes en vigueur, vécues de plus en plus comme un carcan contrariant les possibilités de concrétiser les bienfaits qu’auguraient les promesses de cet humanisme naissant. Et portés toujours plus avant par ce surcroît d’assurance à explorer les marges de liberté qui se dévoilaient à eux, ils se sont mis à redoubler d’audace dans leur quête de savoir, provoquant l’essor de la démarche scientifique dont les premières grandes découvertes ont eu pour conséquence de reléguer dans un empyrée de plus en plus évanescent la source transcendante de l’ordre auquel était jusqu’alors soumis le monde des hommes.

Se propageant au sein des sociétés européennes qu’enhardissait le mouvement général de progrès dont il était le moteur, l’idéal d’une humanité appelée à trouver en elle-même les ressorts de son accomplissement a peu à peu été érigé en norme suprême, et a donc fini par se substituer à celle qui procédait de la souveraineté de la divinité sur la totalité de l’univers. Et il est ainsi apparu de plus en plus évident que seuls les êtres humains étaient à l’origine des institutions et des lois particulières qui régissaient la vie de chaque peuple, et que celles-ci devaient donc être dorénavant conçues comme des constructions collectives soustraites à toute espèce d’interférences avec d’hypothétiques puissances surnaturelles.

Toutefois, les transformations de l’organisation sociale qu’a provoquées cette entrée dans la modernité et qui ont débouché sur l’avènement de la démocratie ne se sont pas, dans un premier temps, traduites par un effritement significatif de l’emprise des normes collectives sur les individus. Au contraire, procédant désormais de la loi, expression sacralisée de la volonté générale, et considérées comme le levier décisif du processus d’émancipation devant permettre à chaque homme de concrétiser les promesses d’une humanité accomplie, celles-ci se sont trouvées investies d’une autorité renouvelée à laquelle les individus étaient, par construction, supposés consentir librement.

  • La neutralisation parallèle des systèmes normatifs

Pour n’être jamais que le fruit de projections fondées sur un mélange d’intuitions, d’expériences empiriques et de constructions spéculatives, l’idéal d’une humanité accomplie demeure l’objet de postulats échappant par nature à toute démonstration rationnelle, et dont, de surcroît, le contenu est susceptible de différer fortement selon les cultures, quand il n’est pas réinventé de toutes pièces par des idéologues qui se prévalent d’en proposer une version indépassable. Or l’Histoire ne laisse pas de témoigner des ravages occasionnés par les conflits qui trouvent leur origine dans l’attachement forcené que les êtres humains sont capables d’éprouver à l’endroit de ce qu’ils croient être, pour l’humanité, la référence suprême et exclusive du bien, et dont la représentation, parce qu’elle les prémunit contre le vertige abyssal du manque, revêt à leurs yeux valeur de vérité aussi universelle qu’absolue.

Dans le but d’essayer de prévenir le retour de l’atrocité des guerres de Religion que de tels affrontements de croyances antagonistes ont valu aux Européens de subir au début des Temps Modernes, s’est formé un courant de pensée qui, à l’empire normatif d’un souverain bien, dont la définition n’a jamais cessé d’exacerber les passions, s’est proposé de substituer un mode de régulation des sociétés par de simples mécanismes procéduraux. C’était là ce qui devait permettre de ne plus faire dépendre l’ordre collectif d’une figure de la transcendance dont on ne pouvait en réalité inférer aucune norme certaine ni énonçable une fois pour toutes. Et puisqu’au bout du compte il devenait de plus en plus évident que le monde était à la disposition du vouloir des hommes, s’est développée l’idée selon laquelle l’équilibre des sociétés pouvait spontanément résulter de la confrontation des intérêts pluriels des individus, pourvu que celle-ci soit assujettie à un ensemble de règles techniques ayant pour effet de conférer à tous les humains une égale liberté d’agir et, en même temps, d’enserrer leur champ d’action dans des limites valables pour tous. De la sorte, le système des normes collectives devait être réduit à la neutralité d’un corpus juridique non seulement soustrait au surplomb d’une instance surnaturelle, mais en outre épuré de toute référence à quelque vision que ce soit de ce que pouvait être un projet d’humanité désirable.

Tandis que ces principes fondateurs de la doctrine libérale s’installaient peu à peu dans le paysage des sociétés occidentales, leur mise en œuvre n’en a pas moins longtemps coexisté avec la rémanence d’une dynamique collective s’inscrivant dans le prolongement des tendances héritées de l’ordre ancien. Car s’il s’avérait sans conteste opportun de conformer les institutions politiques à la règle de séparation des pouvoirs, d’étoffer le régime des libertés publiques et de développer, avec la liberté d’entreprendre, les marchés ouverts à la concurrence, ces évolutions ne s’en inscrivaient pas moins sous le signe de l’idée, consacrée par les penseurs des Lumières et qui se confondait désormais avec l’horizon des peuples, selon laquelle l’humanité était engagée sur une voie de progrès indéfini dont l’émancipation de l’Homme était l’objectif cardinal.

C’est dans ce contexte que, sous l’effet de la transformation accélérée des sociétés, mais aussi de la récurrence de guerres appelant les nations à mobiliser l’intégralité de leurs forces, n’a cessé de s’accroître la puissance des États, lesquels ont servi de structure d’étayage aux bouleversements induits par le recentrage radical de l’activité des hommes sur l’exploitation des innombrables perspectives que l’élan des Temps Modernes ouvrait à l’appropriation de leur condition terrestre. Instances suprêmes de légitimation des lois, garants de leur mise en œuvre, les États ont pris le relais du pouvoir souverain exercé jadis sur l’ensemble du corps social par le monarque de droit divin, mais sont devenus à ce titre le foyer matriciel du système de valeurs auquel était ordonnée la poursuite, par chaque nation, du projet collectif correspondant à l’idée normative qu’elle se faisait de l’humanité – comme en a témoigné, par exemple, l’idéal de civilisation à forte dimension éthique qu’a longtemps incarné, en France, la figure de la République au nom de laquelle l’État légiférait et déployait son action.

  • Le dépérissement contemporain de la norme

Sous l’effet d’un ensemble convergent de facteurs, la persistance d’une visée plus ou moins diffuse d’élévation des êtres humains et la valeur normative de l’idéal qui la justifiait se sont peu à peu trouvées remises en cause, au point de quasiment disparaître du champ des préoccupations contemporaines.

Pour avoir payé un prix gigantesque à la folie meurtrière d’idéologies prétendant à l’avènement d’une humanité nouvelle, les peuples européens en sont peu à peu venus à concevoir une compréhensible défiance à l’endroit de tout projet politique dont les perspectives ne se réduiraient pas à l’amélioration des conditions matérielles de l’existence et à l’édification d’un cadre collectif garantissant à chacun la possibilité de s’accomplir selon ses aspirations. Et comme les y disposait la nécessité de reconstruire leurs pays au sortir d’une guerre qui les avait ruinés, ils se sont lancés à bras-le-corps dans le développement de l’activité économique, laquelle a alors connu une expansion à un rythme jamais vu dans l’Histoire. Il en est résulté que, favorisées par les progrès continus des sciences et des techniques, la production ainsi que la consommation de biens matériels et de services de confort ont pris un tour de plus en plus frénétique, mobilisant une part toujours croissante de l’agir humain, au point d’en devenir la principale raison d’être.

Si, dans un premier temps, les États sont demeurés l’instance centrale de pilotage et de régulation de ce mouvement, l’autorité souveraine qui leur avait été jusqu’alors reconnue s’est progressivement trouvée battue en brèche par la faveur dont a bénéficié, lorsque l’essor des Trente Glorieuses a commencé de s’essouffler, une reviviscence de la pensée économique libérale promouvant la nécessité de pousser plus avant l’extension de la sphère marchande et la fluidification des échanges, condition présentée comme inéluctable d’une nouvelle accélération du processus de production de richesses. Mais tant pour des raisons tenant à l’idéologie dont il procédait qu’à cause des effets qu’il a produits sur la structure organique des sociétés, le nouveau cours qui s’est alors ouvert s’est traduit par un dépérissement graduel de la puissance des États, et, avec lui, de leur autorité.

Ce tournant a commencé de s’opérer à un moment où, avec l’irruption de la société de consommation et l’accès à un confort de vie absolument inédit, les pays développés étaient travaillés par une remise en question interne de leur système séculaire de normes sociales, lequel, se transmettant de façon quasiment inchangée de génération en génération, continuait de privilégier un mode d’existence axé sur une perspective de « devoir être ». Ce qui lui était ainsi reproché, c’était non seulement la primauté qu’il accordait au sens de l’effort sur la recherche par les individus d’une satisfaction immédiate de leurs envies, mais aussi le caractère insupportable des fonctions d’autorité par le truchement desquelles il se perpétuait, celles-ci étant considérées, parfois non sans raison, comme les relais dominateurs d’un ordre inutilement contraignant dont les prescriptions n’étaient de ce fait plus légitimes.

La vague de changements qu’a provoquée la conjonction du désir de jouir du bien-être offert par la société de consommation et des effets de ce qu’il est convenu d’appeler la révolution néo libérale a complètement transformé la conception que l’on pouvait former du principe de la norme et, partant, le rapport que les individus entretiennent avec celle-ci. De ce point de vue, il est en effet patent que l’entrelacement de ces deux lignes de force, qui ont commandé l’évolution du monde depuis quelques décennies, a engendré un formidable mouvement en spirale dont on commence aujourd’hui à mesurer les effets réels.

Grâce à la mondialisation des échanges, à l’intensification de la course technologique et à la quête avide d’enrichissement à laquelle elle a donné toutes ses lettres de noblesse, la nouvelle donne économique a favorisé la production d’une profusion toujours croissante de biens matériels ou immatériels conçus, pour la plupart, dans le but de faire naître des appétits nouveaux chez leurs destinataires présumés, et donc d’y répondre. Et de fait, ce déferlement d’objets offerts à la consommation de tous n’a pas manqué d’accoutumer les individus à trouver dans les pratiques qui en résultaient le moyen le plus expédient de combler le manque constitutif de leur condition d’humain, suscitant par là même un phénomène de plus en plus général d’addiction qui les amène à ne plus souffrir de différer la satisfaction de leurs envies.

En parallèle, et selon une logique similaire, l’autonomisation des individus qu’a permise le relâchement des contraintes matérielles de l’existence, l’assurance qu’ils en ont conçue et la distance qu’ils ont alors commencé de prendre vis-à-vis des grandes structures traditionnelles d’affiliation collective les ont conduits à se considérer de plus en plus comme les prescripteurs souverains de leur propre conduite. Et, par effet de bascule, sauf dans les cas où ils en attendent une reconnaissance publique de leurs choix privés ou l’obtention de ce qu’ils estiment leur être dû, ils ont été portés à accorder de moins en moins de crédit au bien-fondé des lois communes, comme aux détenteurs légitimes de l’autorité qui ont pour fonction d’en relayer et d’en faire vivre les exigences.

Sous les coups de boutoir répétés résultant de ce double mouvement, l’impuissance croissante dont ont été victimes les États a entraîné un affaissement de la capacité d’action des pouvoirs politiques à qui il incombe d’en incarner l’autorité. Privés de ce ressort, ces derniers se sont avérés de moins en moins aptes, voire de moins en moins enclins à résister à ce délitement du rapport des individus au principe de la norme, et encore plus à s’attaquer aux causes qui l’avaient déclenché. Aussi, faute d’être vigoureusement soutenues par un État capable de leur communiquer la force de sa volonté, la plupart des institutions irriguant le corps social aux fins d’y assurer l’éducation à la loi ont-elles, à leur tour, vu leur autorité remise en cause, quand elle n’a pas fini par être complètement disqualifiée. Dans ces conditions, il n’est guère surprenant que se multiplient les actes ou les comportements qui, à travers la véhémence des exigences capricieuses, la complète ignorance d’autrui ou les éruptions de haine irrationnelle dont ils portent la marque, témoignent d’une incapacité à dépasser le stade primaire de la toute-puissance infantile – pas plus, hélas, que ne l’est le constat d’une impossibilité grandissante à s’accorder sur des intérêts communs ou de la sourde montée d’une violence diffuse dont l’évolution du monde contemporain ne laisse pas d’attester la triste réalité.

En définitive, force est de reconnaître que la conception de la norme qui s’est formée aux premiers âges de l’Europe est en passe de déserter le paysage des sociétés contemporaines. Imaginer que celle-ci véhicule un idéal d’humanité et qu’à travers les limites, les exigences et les interdits qu’elle énonce, elle sert aux hommes de repère pour se guider sur cette voie qui les engage à s’accomplir dans leur humanité, voilà qui, vraisemblablement, n’est plus guère d’actualité. Mais il n’est même plus certain qu’elle soit encore opérante s’agissant de la fonction qui lui incombe a minima, à savoir garantir l’intégration, par chaque être humain, des attributs fondamentaux de sa condition d’homme, et, parmi eux, des exigences de la vie collective au prisme desquelles une société est à même de se représenter comme formant une communauté unie.

Tout cela n’empêche pas, cependant, que se multiplient à vitesse exponentielle les normes techniques qui, au départ, procèdent d’une logique d’ajustement standardisé des productions humaines et de prévention des risques dont elles sont susceptibles d’être porteuses. Mais il faut bien constater qu’avec les progrès continuels de la connaissance scientifique de l’être humain, il en est de plus en plus nombreuses qui viennent s’imposer à lui et concourent à l’enserrer dans les filets d’une froide mécanique venant se substituer à la saveur de la véritable liberté dont ils tendent à oublier qu’elle se forge dans le creuset où le désir s’articule aux préceptes d’un ordre symbolique. Peut-être faut-il y voir le signe que l’administration des choses achève de prendre le pas sur le gouvernement des hommes, et qu’au bout du compte, ces derniers seraient sur le point de renoncer à répondre à l’appel de leur humanité. À moins que, rattrapés par le réel, ils ne finissent par se réconcilier avec la puissance axiale de la norme qui leur en ouvre le chemin…


1Voir A. Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Paris, 2019, Le Robert, tome 2, p. 2374.

R. Leroy-Castillo | L’acceptabilité des normes, un...