N°28 | L'ennemi

Jean-René Bachelet
Enfant de troupe
La fin d’un monde
Chambéry, La Fontaine de Siloé, 2014
Jean-René Bachelet, Enfant de troupe, La Fontaine de Siloé

On n’aura pas l’impudence de présenter ici l’auteur, le général Bachelet. Mais les lecteurs et amis d’Inflexions doivent savoir qu’un jour, tout en mettant un peu d’ordre dans la maison familiale, ce grand soldat a su lire avec attendrissement mais sans faiblesse ses propres cahiers d’écolier et, mieux encore, ceux de Mout’s, son condisciple à l’école militaire préparatoire d’Autun. Cinq cahiers reçus un jour de Djibouti d’où son ami a disparu, le premier ouvert à la date du 20 septembre 1958, le dernier à celle du 22 juin 1968. Cinq calligraphies à l’encre violette faufilent ce livre de souvenirs, avec en prime une guirlande de poèmes. Les deux gaillards ? La même enfance rurale, le même sens de la méritocratie républicaine, huit années de vie commune chez les enfants de troupe, le même parcours fraternel jusqu’à leur entrée à Saint-Cyr en 1962, la même cascade de rêveries d’ados de quinze ans en quête du Graal et tous prêts à mourir à vingt ans en gants blancs, le même enchevêtrement de doutes et d’espoirs sur fond d’Indo et d’Algérie, avec de Gaulle à la manœuvre : jusqu’à la dernière page, on n’aura pas à faire le départ de l’intelligence et de l’amitié, de la foi et du cœur entre le narrateur et Mout’s. Et c’est tant mieux.

Car le livre dit le meilleur de l’apprentissage collectif des vertus militaires à Autun tout en ravivant les couleurs d’un monde provincial alentour dont nous avons perdu l’idée. Sont évoqués en bon ordre l’instituteur aux chaussons de Basane, la bonne sœur en scooter, les glissades sur le bassin gelé, les études sages, les premières bouffées de chevalerie aux feux des camps scouts ou respirées dans Kipling et Saint-Exupéry, le dimanche au ciné dans Autun, le vrai port du béret, l’amitié des Eurasiens repliés de l’école-sœur de Dalat, un aumônier platonicien, le père Pilot, avec lequel on ferraille en vidant le paquet de « troupes », l’atmosphère de fin d’empire, sans oublier la lumière de toutes les « étoiles du matin » : à tout propos, l’exigence morale surmonte la naïveté de l’enfance, le fracas des « événements » ne ruine pas l’âpre douceur morvandelle, l’école militaire si vieille France démontre qu’elle instruit encore très honorablement les chefs du lendemain. Cette description est loin de l’antimilitarisme d’Allons z’enfants d’Yves Gibeau en 1952 ou de la nostalgie d’Enfant de troupe de Roger Bruge dix ans plus tard. C’est avec La Classe de rhéto d’Antoine Compagnon, au Prytanée cette fois revu en 2012 par un éternel bizut, qu’on serait tenté de faire la comparaison point à point, avec servitude et grandeur en tête de chapitre. Car Mout’s et son compagnon d’Autun nous montrent que, même élevé et grandi sous l’uniforme, « on habite un cœur plein dans un monde vide », comme disait Chateaubriand. Mais rien ne prouve, à bien lire leur exemple, qu’on y ait éteint les étoiles du ciel.


L’Invention de la guerre moder... | Michel Goya
Guy Pervillé | Oran, 5  juillet 1962