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N°26 | Le patriotisme

Winston Churchill
Mémoires de guerre
T. I 1919‑1941 T. II 1941‑1945
Paris, Tallandier, 2013
Winston Churchill, Mémoires de guerre, Tallandier

Entre 1948 et 1953, Winston Churchill a rédigé et publié ses Mémoires de la Seconde Guerre mondiale, en six volumes de deux tomes chacun. Une première version abrégée est éditée en 1959, traduite en français et éditée en 2009. De nombreux passages sont supprimés et le texte est remanié pour respecter la chronologie et les proportions puisque le plan de Churchill est conservé. Cette édition présente une nouvelle traduction réalisée par François Kersaudy : « On retrouvait dans les volumes ultérieurs de l’édition française la langue fragile, les expressions familières, les approximations et les contresens désastreux émaillant les premiers tomes » (tome II, p. 17). Spécialiste d’histoire diplomatique et militaire, auteur notamment d’une biographie de Churchill parue en 2009, Kersaudy a également annoté cette nouvelle édition. Ces notes sont à la fois passionnantes et précieuses : très limitées, elles n’alourdissent pas le texte mais le remettent utilement en perspective. En effet, dans ses Mémoires, Churchill ne peut pas tout, par exemple, « [il] ne peut dire qu’il le savait [l’attaque imminente de la Crète par des troupes aéroportées allemandes] grâce aux interceptions par Ultra des transmissions de la machine allemande Enigma » (tome II, p. 66). « En décembre 1952, d’autres commentaires très peu flatteurs sur l’inaptitude politique du général Eisenhower ont été expurgés in extremis, celui-ci venant d’être élu à la présidence des États-Unis... » (tome 2 p. 906). François Kersaudy nous montre aussi que Churchill ne veut pas tout dire : « Notre stratège enthousiaste omet de citer ici les innombrables objections présentées par les chefs d’état-major à ces plans churchilliens entre 1941 et 1943 » (tome II, p. 276). Des erreurs factuelles sont également corrigées : « En dépit d’une légende tenace, le général Rommel n’a jamais participé au complot contre Hitler. […] Churchill a sans doute été influencé par l’ouvrage du premier biographe britannique de Rommel, Desmond Young, qui avait fait de Rommel un héros de la résistance dès 1950, sans connaître l’envers du décor » (tome II, p. 61). Enfin, son action est parfois remise à sa place : « Comme à Yalta, Churchill donne l’impression d’avoir maîtrisé les négociations de bout en bout, mais plus encore qu’à Yalta, il semble les avoir abordées avec un certain dilettantisme » (tome II, p. 954).

Ces notes très complètes éclairent donc Les Mémoires de Churchill, texte écrit en suivant la méthode employée par Daniel Defoë dans ses Mémoires d’un cavalier : rattacher l’exposé et la discussion de grands événements d’ordre militaire et politique au fil de l’expérience personnelle d’un individu (tome I, p. 23). Churchill s’entoure d’assistants, à la fois militaires et civils, qu’il appelle le « consortium » et qui sont chargés des recherches des documents d’archives (reproduits dans Les Mémoires et accompagnés de cartes), puis de la rédaction des grandes lignes en s’appuyant également sur les souvenirs dictés par le Premier ministre. Le texte écrit par ce dernier à partir de cette base est envoyé pour relecture à des généraux, ministres, parlementaires, historiens, diplomates et à tous ceux qui ont travaillé à ses côtés durant la guerre. Puis il est censuré par les services secrets, comme on l’a vu, mais aussi par Churchill lui-même.

Néanmoins, ces Mémoires ne sont nullement aseptisés et il faut les lire pour des raisons très diverses. Bien que Churchill précise qu’il s’agit d’une contribution à l’histoire et non d’une œuvre d’historien, c’est un témoignage historique qui commence en 1919 – parce que Churchill considère que la Seconde Guerre mondiale est une continuation de la Première, une nouvelle guerre de Trente Ans – et s’achève en 1945. Les descriptions sont précises – par exemple le sauvetage de Dunkerque ou l’organisation logistique du débarquement en Normandie – et la vision est limpide : « Après la fin de la Grande Guerre de 1914, les hommes eurent la conviction profonde et l’espoir presque universel que la paix régnerait dans le monde. Cette aspiration de tous les peuples aurait pu être aisément satisfaite si l’on s’en était tenu à de justes principes, avec le secours du bon sens et de la sagesse. […] Cette guerre avait opposé, non des gouvernements, mais des peuples ; toute l’énergie vitale des plus grandes nations s’était déversée en furie et en carnage. […] L’époque des traités d’Utrecht et de Vienne était bien révolue, où des hommes d’État et des diplomates distingués, qu’ils soient vainqueurs ou vaincus, se réunissaient pour débattre courtoisement et refaire le monde sur des bases consensuelles, loin du vacarme de la démocratie. Les peuples, emportés par leurs souffrances et par l’inspiration d’enseignements de masse, se dressaient par millions pour exiger une vengeance exemplaire » (tome I, pp. 30-31).

Churchill est un chef de guerre : il assiste aux batailles, parfois contre l’opinion de son entourage ; on le voit choisir les hommes, se déplacer énormément malgré des problèmes de santé, mettre en place des stratégies et évaluer les événements avec rapidité. Ainsi, à la nouvelle de l’attaque de Pearl Harbor, il écrit : « Aucun Américain ne m’en voudra de proclamer que j’éprouvai la plus grande joie à voir les États-Unis nous rejoindre ; je ne pouvais prévoir le déroulement des événements, je ne prétends pas avoir mesuré avec précision la puissance guerrière du Japon, mais je compris dès cet instant que la grande République américaine était en guerre, jusqu’au cou et jusqu’à la mort. Ainsi, nous avions fini par l’emporter ! […] Après dix-sept mois d’un combat solitaire, […] nous avions gagné la guerre. L’Angleterre survivrait » (tome II, p. 173).

Churchill est également un homme politique pendant les années de guerre et il évoque ses interventions au Parlement, les oppositions et les soutiens qu’il y rencontre, le fonctionnement des institutions en temps de guerre : « Jamais un Premier ministre anglais n’avait reçu de ses collègues du Cabinet l’aide loyale et sincère que m’apportèrent pendant les cinq années suivantes ces hommes venus de tous les partis de l’État » (tome I, p. 406). Il évoque sa défaite aux élections en 1945 de manière très rapide : « Après quoi, tous nos ennemis s’étant rendus sans conditions ou étant sur le point de le faire, j’ai été immédiatement congédié par les électeurs britanniques et écarté de la conduite de leurs affaires » (tome I, p. 379). Et y revient en quelques pages à l’extrême fin des Mémoires.

Après la guerre, Churchill est toujours un homme politique, chef de l’opposition ; il ménage ses collègues de l’opposition sur leur rôle joué pendant la guerre. Ainsi, Lord Halifax n’est pas cité lorsqu’il évoque les éventuelles tentatives de discussion avec les Allemands en juin 1940, lui qui était favorable à un contact indirect avec les Allemands. Mais comme l’indique François Kersaudy : « Si Churchill choisit d’effacer cet épisode, c’est que Halifax est resté très influent au sein du parti conservateur en 1948 et qu’il importe de le ménager » (tome I, p. 507).

Churchill parle également de lui – « On a publié tant de fables au sujet de ma prétendue aversion pour des opérations de grande envergure sur le continent qu’il importe de rétablir la vérité » –, décrit les hôtels dans lesquels il loge, l’organisation de ses déplacements d’un bout du monde à l’autre, les moments où il peint, le rôle de son fils et de son épouse : « Mon épouse ressentait profondément combien notre incapacité à aider militairement la Russie déroutait et tourmentait notre peuple. […] [Elle] fut invitée […] à prendre la tête d’une campagne en faveur de l’aide à la Russie » (tome II, p. 139).

Enfin, l’humour légendaire de Churchill transparaît également. Comme, par exemple, à propos de la déclaration de guerre de la Grande-Bretagne envoyée à l’ambassadeur du Japon : « D’aucuns se sont offusqués de ce style cérémonieux ; mais après tout, quand vous devez tuer quelqu’un, rien ne coûte d’être poli » (tome II p. 175). Ou pour décrire Lord Mountbatten : « Il est ce que j’oserai appeler – tant pis pour les puristes – un “triphibien complet”, c’est-à-dire qu’il est également à son aise dans les trois éléments : la terre, l’air et l’eau, et il a également l’habitude du feu » (tome II, p. 527).

C’est donc pour une raison connue mais peut-être oubliée – la qualité du texte de Churchill –, mais aussi pour une raison nouvelle – la qualité de la traduction et des notes de François Kersaudy – qu’il ne faut pas hésiter à se plonger – ou se replonger – dans Les Mémoires de guerre.


Journal de guerre | Maurice Bedel
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