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20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°20 | L’armée dans l’espace public

Michel Sage

Internet : une autre manière de rester socialement invisible ?

« L’avenir n’est pas la technologie ; l’avenir, c’est l’esprit.

La technologie n’en est que le moyen. »

Vincent Desportes (La Guerre probable, 2008)

L’invisibilité médiatique des militaires pouvait jadis s’expliquer presque exclusivement par une autocensure culturelle liée, de près ou de loin, à l’intériorisation individuelle des contraintes de leur statut. Or Internet a proposé très tôt de nouveaux supports d’expression que certains ont investis. Des gendarmes en colère en 20011 aux « milblogs »2, en passant par les forums d’armée et d’armes, on pourrait penser qu’Internet a rendu plus visible la parole des militaires. Mais dans cette nouvelle forme numérique d’espace public, cette parole semble peu audible, hésitante et comme noyée dans la masse. Nous attribuerons cet état de fait à deux facteurs : l’un est la nature même d’Internet, aujourd’hui devenu média de masse ne permettant la distinction sociale que par une tendance au « communautarisme numérique », l’autre est une prolongation de l’endémique déclassement social et intellectuel des militaires, pérennisé par une tendance forte à la reproduction et au repli sur leurs propres spécificités, y compris dans les formes les plus techniquement sophistiquées de l’espace public que propose Internet.

  • Le contexte communautaire d’Internet :
    un tribalisme numérique ?

Internet, le « réseau des réseaux », est souvent appréhendé comme un espace3, mais il peut aussi être vu comme un fleuve paradoxal : autant la source est vive, autant le cours d’eau gigantesque qui en découle se répand si largement qu’il se perd en méandres et en bras morts, rendant impossible la navigation avec aisance dans toute son étendue. Devenu un média de la masse pour la masse, ou de la foule pour la foule comme aurait dit Gabriel Tarde, il se présente donc comme un vaste magma hétéroclite.

Dans les premiers temps de sa récente démocratisation, l’effacement des gatekeepers (« gardes-barrières ») traditionnels a ouvert la voie à une floraison de prises de parole cacophoniques, puis à la formation progressive et spontanée de microcommunautés plus ou moins reliées entre elles. Rien d’étonnant si l’on resitue Internet dans la postmodernité telle que l’analyse Michel Maffesoli4. Pour lui, l’ambiance de notre époque est caractérisée par « le va-et-vient constant qui s’établit entre la massification croissante et le développement de microgroupes » qu’il appellera « tribus ».

C’est seulement dans un second temps que, dans une dynamique subsidiaire, les microgroupes s’agrègent progressivement entre eux, mais selon des lois affinitaires, relevant de l’affect, de l’impression, de l’apparence. À notre sens, ces communautés dites virtuelles peuvent d’ailleurs tout à fait être rapprochées des « tribus affectuelles », dont elles ne seraient que la forme numérique, du schéma suivant, tiré du Temps des tribus.

SOCIAL SOCIALITÉ

Structure mécanique Strucuture complexe ou organique
(Modernité) (Post-Modernité)

Organisations économico-Pol. masses

(Versus)

Individus Personnes
(fonction)
(rôle)

groupements contractuels tribus affectuelles

(domaines culturel, productif, cultuel, sexuel, idéologique)

En transposant cette intéressante distinction dans l’Internet, en tant que média phare de la postmodernité, on y découvrirait que celui-ci ne définirait plus l’« individu » par une « fonction » (un militaire défini par l’exercice de la violence légitime), mais la « personne » par un « rôle » (l’internaute défini par son avatar numérique se donnant en spectacle dans le théâtre du Web). Internet consacrerait l’avènement d’une sorte de « tribalisme numérique », pour paraphraser l’auteur.

Il y a dix ans encore, se connecter au Web était suspecté de masquer le « tabou de la rencontre directe »5, donc de désocialiser les internautes. Mais il semble que cette analyse soit devenue un trompe-l’œil obsolète et qu’Internet crée au contraire du lien social, bien que sous une forme nouvelle, difficile à appréhender d’emblée : l’accès au réseau est, certes, un lien individuel, un cordon, un câble reliant l’internaute au Web, mais ce fil de vie relie toujours un ego à un alter. L’observation des usages du réseau révèle en fait ces pratiques de rattachement à autrui, à commencer par l’indispensable et incontournable adresse mail, sésame obligatoire de toute démarche6. Inévitablement, la dynamique associative, le « groupisme » selon Maffesoli, reprend toujours le dessus, même si c’est sous diverses formes, tant l’homme n’est homme que parmi les hommes, comme disait Fichte. Le besoin spontané de se relier aux autres refait pour ainsi dire naturellement son apparition, le lien social ne faisant que subir, avec la généralisation d’Internet, une ultime métamorphose7.

L’espace public numérique présente ainsi un profil assez particulier : c’est avant tout un agglomérat de petits espaces « privés publiés ». Ce serait donc cet instinct humain d’association qui créerait, mais seulement in fine et avec une dynamique toujours subsidiaire, ce réseau de masse mondial marqué depuis les universités américaines des origines par une tendance à la communautarisation via la force d’une multitude de petits liens faibles8. Ainsi, sur Internet, on appartient très vite, non pas à une tribu, mais à plusieurs microgroupes qui dessinent en filigrane notre profil numérique, et qui, en s’agrégeant, nous créent, involontairement et sans que nous en soyons toujours conscients, une identité numérique aux multiples facettes. Ces microgroupes, parfois artificiellement regroupés en « sphères » thématiques pour les besoins de l’analyse, telle la « kakisphère »9, ont la satisfaction d’exister et d’être enfin ou davantage accessibles ; d’humbles microtribunes dans l’espace public numérique, qui se retrouvent vite noyées parmi leurs semblables et reléguées dans l’invisibilité des pages de moteurs de recherche. D’aucuns en concluent alors facilement que l’on assiste à une « balkanisation » de l’espace public, avec des degrés divers de liens, qui vont de l’entre soi électif jusqu’aux connexions ouvertes, permanentes et entretenues de type Facebook.

Les « sphères » peuvent être de structures et de compositions différentes. L’émulation contestataire qui a vu se connecter logiquement le site Web de l’Association de défense des droits des militaires (adefdromil) avec les forums de discussion « Gendarmes et citoyens » et « Militaire et citoyen » relève d’une forme de regroupement typique par affinité de but, en l’occurrence réformer fondamentalement le statut général des militaires. Ainsi, certains internautes se regroupent sur des plateformes spécifiques, blogs, forums, mais aussi réseaux sociaux, qui se connectent ensuite entre elles.

L’interconnexion de Facebook avec de plus en plus d’autres sites Web participe de cette logique agrégative. Ainsi, l’individu numérique, dès qu’il se relie ici ou là, se trouve comme plongé dans une foule ayant ses lois propres, foule qu’il ne peut certes embrasser du regard, mais qui l’entoure bel et bien, le dépasse, le submerge parfois. Nous voilà donc en quelque sorte revenus à reconsidérer, à la lumière d’Internet, ce concept même de « foule » développé par Gustave Le Bon et Gabriel Tarde10, avec cette particularité notable que cette foule numérique se trouve d’une part unifiée par un standard technologique, à commencer par l’adresse ip comme identité d’accès, et d’autre part contradictoirement poussée à la fragmentation affinitaire, ou à une forme numérique du « tribalisme postmoderne »11.

Paradoxalement, quand bien même l’espace public numérique, en tant qu’espace public de masse, donne la parole à tous, on se rend bien compte que, de facto, il ne permet pas d’écouter tout le monde. Par ailleurs, si le gain d’accessibilité de tous à l’expression dans l’espace public se fait au détriment de la visibilité et conforte donc la nécessité de nouveaux regroupements affinitaires, il conduit aussi et surtout à l’apparition de nouveaux filtreurs12. Le webmestre, le blogeur, le modérateur de forum sont ainsi érigés en nouveaux leaders d’opinions, dans un univers où « exister, c’est être googleable »13, suivant une logique de « tyrannie de la visibilité » sur laquelle certains chercheurs critiques ne manquent jamais d’attirer l’attention avec pertinence.

  • Un « cantonnement numérique », prolongation
    d’un cantonnement culturel plus large et préexistant

Jouant le jeu de cette injonction à être visible, de nombreux « skyblogs » post-adolescents d’engagés volontaires (evat)14, forums d’armes et de spécialités multiples et variés15 ont éclos. Leur inventaire pourrait laisser croire à une riche floraison de la « kakisphère », à l’investissement volontariste des « milinautes »16 via des outils divers pour des usages différents et parfois même polémiques. Or ces sites, plus ou moins éphémères et à l’administration aléatoire, ne représentent en participants jamais plus de 5 à 10 % environ des effectifs de leur population cible. Par ailleurs, des études17 démontrent qu’Internet est avant tout un moyen d’achat, de lecture, de divertissement, mais pas forcément un média dont l’internaute serait l’auteur. La création, numérique ou non, nécessite du temps, de la technique, mais aussi un minimum de capital culturel, du goût et de l’inspiration. De même que tout militaire n’est pas écrivain18, tout « milinaute » n’est pas webmaster. Parallèlement, le champ artistique, notamment cinématographique et romanesque, n’a été investi que de façon anecdotique, faute, sans doute, de volonté, de temps et/ou de moyens. Les analystes appelant à une nouvelle héroïsation sociale du militaire le déplorent suffisamment.

Les médias de masse étant communément perçus comme une menace pour le prestige et l’image des armées, les militaires se sont donc retrouvés totalement écartés du champ médiatique, hormis quelques personnalités convoquées de temps à autre pour une participation minutée à un débat. Au cantonnement géographique et juridique, explicable par l’histoire et les nécessités de fonctionnement de la République, et à la relégation intellectuelle des militaires, liée sans doute au manque de formation générale au profit d’une formation technique toujours plus exigeante, mais aussi au manque de temps, d’audace ou de goût, s’ajoute donc un cantonnement médiatique. Internet ne fait que prolonger celui-ci sous la forme d’un « cantonnement numérique » qui s’explique par les effets conjugués de la logique structurelle des réseaux et de l’intériorisation des interdits et des risques par les « milinautes » eux-mêmes.

L’apparition des blogs a pu laisser présager un temps l’enrayement de cet isolement médiatique, et même occasionner un regain de créativité : le « milblog », à ce titre, est une innovation typiquement militaire, très répandue aux États-Unis19. Feu de paille : le phénomène est très limité en France et repose sur une exposition de soi qui, quand elle sombre dans le nombrilisme excessif, peut vite se révéler malsaine, y compris pour son auteur.

Concernant la forme, un « milblog » se présente souvent comme un simple album photo en libre accès, intéressante source documentaire pour le passionné et le spécialiste, mais dont les contenus écrits restent pauvres et souvent dégradés dans leur forme (langage sms), et vieillissent vite. Toutes ces caractéristiques expliquent pourquoi ils s’inscrivent si mal dans les nouvelles sociabilités numériques, mouvantes et évolutives, vouant un culte frénétique à l’instantané, qui ont bien plus de succès aujourd’hui.

Concernant le fond, quel que soit le support, l’expression des militaires n’intéresse qu’un public réduit, ce qui explique une audience confidentielle. La grande majorité des lecteurs, qui ne lisaient déjà pas les journaux de marche de la guerre d’Algérie, ne liront pas non plus ceux de la guerre du Golfe ou d’Afghanistan, surtout si l’auteur est militaire et que l’on présumera, à tort ou à raison, de sa tendance à l’autocensure.

De même, les forums du type « Commandos de l’air », « Troupes de marine », « Gendarmes et citoyens » sont tout sauf grand public. Ils s’adressent à des micropopulations, tiennent des discours nécessitant des références pointues, dénotent une légitime fierté mais aussi des spécificités telles que l’esprit de corps dérive vite vers un étroit corporatisme. Seuls les forums généralistes, tels que « armées.com », tirent leur épingle du jeu en jouant le double jeu de l’actualité et de l’information de recrutement (deux motifs de leur forte audience), qui sont, elles, de vraies attentes des internautes. C’est pourquoi leur fréquentation est sans comparaison avec les petits forums spécialisés, dont la vocation se situerait plutôt dans l’élaboration d’un entre soi aussi convivial que restreint20.

À l’heure actuelle, la vraie visibilité, qui permet de faire passer ses idées de l’espace public à l’espace politique, semble être celle du collectif offensif, sous réserve de bénéficier de relais d’opinion visibles hors du Web : élus locaux et nationaux, journalistes, acteurs associatifs... Même si elle traite d’une question d’actualité, seule la publication d’un livre semble continuer de s’ancrer véritablement dans le temps long, ouvrant les portes d’autres médias grand public21. À court terme, la diffusion d’un ouvrage appelle des réponses officielles, provoque des remous, plonge parfois leurs auteurs dans des difficultés personnelles, mais leur donne l’opportunité de se créer un profil médiatique et, quoi qu’on pense de la démarche qui l’initie, elle crée le débat. À moyen et long terme, une telle œuvre écrite, structurée, largement commentée, constitue un véritable engagement et offre à l’argumentation de son auteur une visibilité accrue, s’inscrivant dans l’histoire, servant de base à la contradiction, ou bien, au contraire, à la poursuite de l’argumentation, sans commune mesure avec un article de blog ou une publication dans un forum spécialisé.

Bien qu’accessible au plus grand nombre, Internet, comme les autres médias de masse en d’autres temps, n’assure in fine une visibilité durable qu’à des contenus élaborés, savamment construits, et distingue donc les auteurs les plus habiles à les produire grâce à la maîtrise de techniques spécifiques. Mais « exister » sur la Toile ne va pas sans intégrer une contrainte hétéronome grandissante, qui s’étend de la modération à la censure, parfois à l’exclusion (suppression d’un profil d’un groupe de discussion de forum, par exemple), et qui s’imposera aux plus courageux : autosurveillance bienveillante entre membres d’une même communauté numérique22, surveillance plus intéressée des goûts, des pratiques, des usages par les acteurs commerciaux à des fins d’études de marché, surveillance des abus et des dérives par les acteurs de la sécurité publique en vue de sanctions. Autant de menaces réelles ou fantasmées qui, dans le doute, n’encourageront pas les internautes, et parmi eux les militaires encore moins, à considérer l’espace public numérique comme un véritable espace de liberté individuelle ou collective (au sens de l’utopique Déclaration d’indépendance du cyberespace de John Perry Barlow en 1996).

Dominique Cardon explique ainsi très justement qu’Internet « pousse les murs tout en enlevant le plancher », ce qui a pour effet d’engendrer une véritable « libération des subjectivités » principalement dans une sorte de « clair-obscur »23. Il est logique que, à l’instar de la grande masse des néointernautes des années 1990 et 2000, les militaires se soient initialement appropriés des outils de communication personnellement valorisants et à la diffusion mondiale jusque-là inégalée. Mais, s’exposant aux yeux de tous et en tant que militaires dans les « milblogs » ou encore dans des forums qui transposaient leur culture d’armée, d’arme, de spécialité dans un espace public désormais numérisé, ils se sont vite heurtés aux limites réglementaires et même pénales que leur statut leur impose, ainsi qu’à l’appropriation de leurs discours par ce « deuxième cercle » composé de leurs familles, de retraités, de civils amateurs de question de défense… Bref, des porte-parole plus ou moins légitimes, aux intentions et aux arrière-pensées divergentes. C’est ainsi que les rares « milblogs » ont peu à peu cessé d’être mis à jour, la plupart de ceux qui sont encore consultables faisant figure de sites « zombies » qui, bien que morts, sont encore visibles comme des vivants, tandis que, simultanément, naissent irrésistiblement d’autres formes d’expression considérablement plus radicales : réseaux dits « citoyens », sentinelle de l’Agora, asaf, associations de victimes ou de familles.

Cette double évolution, effacement des discours de militaires en activité et surreprésentation de discours paramilitaires parfois sans nuances ni modération, sonne comme un retour à un état antérieur à la « révolution Internet ». Elle semble ramener les plus audacieux des cadres et des soldats à la plus grande masse de ceux qui, comme il en était avant le boom des usages numériques, préfèrent le confort d’une autocensure culturellement intériorisée, hiérarchiquement favorisée, qui leur évite l’inconfort de la mise au ban par leurs pairs comme la disgrâce de leur ultime employeur qu’est l’État.

1 À cette époque, certains gendarmes ont utilisé le réseau Internet, souvent via leurs épouses, pour exprimer leur colère.

2 Blogs tenus par des militaires en activité s’apparentant à des journaux de marche relatant leurs activités : opérations extérieures, exercices, vie en caserne…

3 La « galaxie Internet » de Manuel Castells ne cesse d’être explorée par les chercheurs depuis vingt ans. Pour reprendre une expression de Georges Balandier, elle constitue ainsi un de ces « nouveaux nouveaux mondes », qui sont autant de nouveaux territoires d’investigation pour les sciences humaines et sociales. En renouvelant radicalement nos pratiques quotidiennes via des usages culturellement imposés, Internet contribue à modifier en profondeur nos conceptions du lien social, donc de nous-mêmes et de notre relation à autrui, « tissant les fils de nos vies ». Voir Manuel Castells, La Galaxie Internet, 2001, Fayard, 2002.

4 Michel Maffesoli, Le Temps des tribus. Le déclin de l’individualisme dans les sociétés postmodernes, Paris, La Table ronde, 1988, réédition 2000.

5 Philippe Breton, Le Culte de l’Internet, une menace pour le lien social ?, Paris, La Découverte, « Sur le vif », 2000.

6 Or déclarer une adresse, c’est bien afficher son existence et offrir un pont de contact personnel à autrui : sans l’autre pour m’écrire, mon adresse n’a aucune utilité.

7 Antonio A. Casilli, Les Liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ?, Paris, Le Seuil, « La couleur des idées », 2010.

8 Michel Forse, « Définir et analyser les réseaux sociaux, les enjeux de l’analyse structurale », Informations sociales n° 147, 2008/3.

9 Expression utilisée dans un article tiré du site Web de l’émission Arrêt sur image : « Premiers craquements dans la kakisphère ». On le trouve à l’adresse suivante : www.arretsurimages.net/contenu.php?id=934.

10 « En 1901, Gabriel Tarde a donné dans L’Opinion et la Foule une célèbre analyse de la manière dont l’apparition de la presse avait introduit chez ses contemporains une séparation entre deux manières de lier des personnes entre elles : par la conversation et par l’identification à un public. La première se déploie dans les interactions en face-à-face, tandis que la seconde réunit à distance les personnes par les opinions qu’elles portent sur les événements publics. La nouveauté d’Internet est que c’est depuis la conversation ordinaire que s’agrègent les opinions publiques et qu’il est devenu plus facile pour les foules de devenir des publics sans passer par les intermédiaires traditionnels » (Dominique Cardon, La Démocratie Internet, Paris, Le Seuil, « La République des idées », 2010).

11 Seules des crises violentes, succédant généralement à des années de souffrance et de frustration intenses, peuvent fédérer, pour un temps ou pour un événement ponctuel, toutes ces communautés numériques, comme on l’a vu lors de divers soulèvements populaires.

12 L’agrégation d’individualités physiquement séparées et communiant davantage en petits comités rappelle plutôt la définition du public que donnait Gabriel Tarde. En effet, les internautes ont des usages, des personnalités, des croyances, des passions, des opinions aussi différentes sur le Web qu’hors ligne. La grande différence avec Internet, c’est que, dans nos sociétés, la plupart de ces publics ont techniquement un accès quasi identique (ou du moins qui tend fortement à se généraliser), à l’espace public numérique, où ils se matérialisent finalement tous de la même manière : une page Web dans un explorateur. La nature ayant horreur du vide, on assiste alors à l’irruption sur le Web de nouveaux gatekeepers qui feront le tri à la place de l’internaute selon des critères plus ou moins transparents (Google, sites comparateurs de prix, portails d’information..). Les fameux intermédiaires dont s’étaient enfin débarrassées les premières communautés élitistes du Web réapparaissent sous un nouveau visage pour guider les choix et influer sur les opinions.

13 V. Blondel, « Exister, c’est être googleable », Louvain n° 175, octobre-novembre 2008.

14 « Djaidaydu16 », « frenchsoldierafghanistan », « johnny41770 », « marsouin83520 », « militaire50200 », « militairedurang2 », « militaz1 », « militetedemort », « para8 », « parachutiste02 », « pechu »..

15 « Gendarmes-en-colere.forum2discussion.net », « armeecitoyenne.xooit.fr », « chemin-de-memoire-parachutistes.org », « alabordache.fr », « netmarine.net », « armees.com », « commando-air-forum »..

16 Nous entendons ici par « milinaute » un internaute qui visite régulièrement des sites traitant de questions militaires et de défense.

17 Enquête ipsos de 2008. Source : http://is.gd/sDjI59

18 La littérature militaire elle-même ne s’est guère illustrée par sa créativité au xxe siècle. L’essentiel des écrits était produit par des officiers et traitait davantage de la tactique, de la stratégie, voire de la géopolitique, ou consistait en la publication de journaux de campagne. Ces publications ont évidemment eu, et ont toujours, un grand intérêt militaire, mais aussi historique et scientifique. Ces auteurs publient d’autant plus librement qu’ils sont légitimes car spécialistes avancés de ces questions, qu’ils s’expriment en tant que « savants » comme le disait Kant, là où nous employons plus volontiers aujourd’hui le terme d’experts. Le problème, c’est que, aujourd’hui, les vrais experts des questions militaires sont bien souvent des civils, tant le champ s’est spécialisé, fragmenté, et tant les connaissances ont cumulativement abondé.

19 M. Chatrenet, Les Blogs militaires, thématique n° 9 du Centre des sciences sociales de la Défense (c2sd), 2007. Adresse : www.c2sd.sga.defense.gouv.fr/IMG/pdf/thematique9charte.pdf

20 Il est un leurre que beaucoup d’administrateurs refusent de voir, et on comprend pourquoi : l’accessibilité n’est pas la visibilité. Dominique Cardon explique avec justesse ce paradoxe qui n’est qu’apparent, relativisant pour sa part l’aspect public du Web : « Tous les contempteurs d’Internet, qui s’indignent d’y trouver des propos injurieux, racistes, faux, fumeux, diffamatoires ou délirants, ne perçoivent pas cette caractéristique du Web. En considérant uniquement le Web avec les catégories de l’espace public traditionnel, ils oublient de distinguer accessibilité et visibilité. La plupart des exemples qui nourrissent leurs critiques sont certes accessibles ; mais, pour ce faire, il faut les avoir cherchés intentionnellement avec un moteur de recherche. Ils ne sont donc pas visibles, pas référencés, pas cités, pas liés, si bien qu’ils dorment dans les zones obscures du Web. C’est pourquoi on peut soutenir qu’Internet n’est pas entièrement un espace public et que des informations accessibles ne sont pas pour autant publiques. »

21 On notera que les questions de liberté d’expression se posent d’ailleurs aussi pour d’autres fonctionnaires que les militaires. On citera, entre autres : S. Souid, Omerta dans la police, abus de pouvoir, homophobie, racisme, sexisme (Paris, Le Cherche-Midi, 2010), P. Pichon, Journal d’un flic. La police vue de l’intérieur (Paris, Flammarion, 2007), P. Pichon, F. Ocqueteau, Une mémoire policière sale, fichier stic, 34 millions de citoyens fichés (Jean-Claude Gawsewitch, 2010), Z. Shepard, Absolument dé-bor-dée ou le paradoxe du fonctionnaire (Paris, Albin Michel, 2010). Leurs livres, courageux quoique souvent provocateurs à dessein, en faisant un scandale et en suscitant des réactions, des prises de positions ont donc été lus non seulement par le grand public, mais aussi, bon gré mal gré, par ceux qui font l’objet des critiques publiées.

22 On notera que, dans les forums, les modérateurs sont souvent recrutés parmi les visiteurs les plus fidèles (en nombre de visites, comme dans l’esprit) du site concerné.

23 Dominique Cardon, op. cit.

Les militaires sont-ils des in... | J.-L. Cotard
B. Jankowski | Les jeunes et l’armée