Le fil Inflexions

Les 19 et 20 juillet, Inflexions sera au salon du livre de Saint-Cyr Coëtquidan

20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°17 | Hommes et femmes, frères d’armes ?

Martine Bertoldi

À la conquête des armes

Ma vocation peut en partie s’expliquer par le métier de mon père, qui a grandement influencé mon enfance et qui m’a insufflé un certain désir pour l’action et l’aventure. Il était sous-officier dans la coloniale et j’ai passé ma petite enfance en Afrique de l’Ouest et équatoriale. J’éprouvais de l’admiration pour ce qu’il faisait et toutes les aventures qu’il avait vécues durant la Seconde Guerre mondiale, puis en Indochine ou en Afrique.

Au Congo-Brazzaville, entre 1961 et 1964, j’adorais partir en brousse les jeudis avec les pères missionnaires. Un jour, le pays s’est retrouvé secoué par des émeutes. C’était la première fois que, au milieu de hurlements, j’entendais exploser des grenades et autres armes à feu. Déscolarisés en fin d’année 1963, mes frères et moi restions enfermés à la maison. Seul mon père partait en mission. Je savais que ma mère avait une caisse de grenades sous leur lit en cas d’intrusion dans la maison.

Mi-janvier 1964, nous embarquions à bord d’un avion militaire du côté de Maya Maya, en compagnie d’autres familles, de militaires congolais et de viande congelée entreposée entre nos jambes. Nous avons atterri à Pointe-Noire. J’avais très peur, surtout que l’avion s’écrase en pleine forêt. Le soldat qui se trouvait à mes côtés me montrait son fusil pour me rassurer. Après plusieurs nuits passées dans une zone militaire, nous avons été conduits au port où nous attendait le Savorgnan de Brazza, un paquebot de la compagnie maritime des Chargeurs Réunis qui avait pour mission de nous ramener à Bordeaux, après plusieurs escales le long de la côte ouest de l’Afrique. Durant la traversée, qui a duré plus de vingt-cinq jours, j’étais toujours volontaire pour organiser des jeux au profit des autres enfants embarqués. Déjà germait en moi le désir de porter l’uniforme, d’être militaire, de pouvoir agir, d’être responsable.

Un autre temps fort de mes deux premières décennies fut la découverte du sport. J’ai pratiqué ainsi plusieurs disciplines durant une grande partie de mon existence en commençant par le hand ball, dès la classe de cinquième. Après avoir occupé le poste d’« arrière central », je suis devenue capitaine de mon équipe locale.

  • L’engagement, un début consensuel

Je me suis donc engagée en avril 1975 à l’École interarmées du personnel militaire féminin (eipmf), à Caen-Carpiquet. L’encadrement de cette école singulière puisque déjà interarmées était essentiellement féminin. Les quelques sous-officiers masculins présents avaient la responsabilité de tout ce qui avait trait à l’instruction militaire, y compris sportive. La formation militaire générale était destinée à l’ensemble des personnels féminins des trois armées, officiers et sous-officiers, puis une formation spécifique était délivrée à chaque armée afin de donner une connaissance du milieu dans lequel ils étaient appelés à servir. En fonction de l’option choisie lors de son engagement, à savoir « recrutement » ou « état-major », les élèves sous-officiers de l’armée de terre suivaient une formation dite de « spécialisation » de quatre mois, toujours à l’eipmf, tandis que celles qui avaient retenu les « transmissions » partaient pour Montargis.

C’est habillées en treillis « American Model » que nous effectuions notre instruction militaire, qui se résumait à quelques cours d’armement et de combat élémentaires. Toutes les élèves passaient aussi le permis de conduire et les cours étaient dispensés, là aussi, par les sous-officiers masculins. L’ordre serré1 était toujours encadré par le chef de section féminin ou par son adjointe. Cette pratique quotidienne a permis à la promotion de défiler avec brio le 14 juillet 1975 à Paris, place de la Bastille. J’y étais !

Les quinze premiers jours, voire le premier mois d’apprentissage, dédiés à l’acquisition de l’identité du soldat, étaient durs, en particulier pour les plus jeunes qui quittaient leur famille, leur région, leurs amis pour la première fois ; nombreuses étaient celles qui abandonnaient. Cette coupure nette avec leur vie antérieure, l’internat rigoureux, le port strict de la tenue et l’organisation forcée de leur « espace-temps » les déboussolaient. Pourtant, tout était mis en œuvre pour préserver l’intégrité des effectifs d’une promotion. L’encadrement féminin, sévère mais très présent, exigeait que l’on soit exemplaire, surtout au plan comportemental.

Dès notre arrivée dans nos affectations respectives, nous devions être perçues sans équivoque comme militaires à part entière. Il était hors de question que l’on puisse souffrir de discriminations. Aussi l’encadrement nous encourageait sans cesse. Les moniteurs masculins s’inscrivaient dans cette logique ; très compréhensifs, ils veillaient à ce que chacune réussisse. Celles qui restaient étaient des filles de caractère, volontaires, audacieuses et dotées d’une certaine idée de la discipline. Elles étaient fières de saluer le drapeau tricolore. La grande majorité était déjà bachelières et certaines, détentrices d’un début de licence universitaire, ne voulaient plus être cantonnées à un métier commun, routinier. Engagées, elles étaient déterminées à accomplir quelque chose, à faire une carrière soit de sous-officier, soit d’officier. À l’époque, le terrain était loin d’être défriché ! Mais nous n’avions pas conscience des difficultés que pouvait présenter notre intégration dans cet univers professionnel purement masculin, fait par les hommes ; nous ne songions qu’au lendemain, à servir et à réussir.

En 1975, j’ai rejoint le bureau du service national (bsn) de Strasbourg pour occuper, en tant que sergent, des fonctions administratives, autrement dit un emploi féminin « traditionnel ». Les différents postes, notamment celui de chef du bureau du service national, étaient tenus par des officiers masculins, des sous-officiers souvent féminins et des civils. Au plan statutaire, il avait été demandé à chaque sous-officier féminin soit de conserver son statut particulier avec ses restrictions d’emploi, soit d’opter pour le statut général des militaires qui supprime les distinctions entre les deux sexes. La plupart des jeunes femmes ont accepté d’emblée de passer sous le nouveau statut, peut-être pour éviter la marginalisation, mais surtout pour s’inscrire dans cette évolution de l’institution qu’elles subodoraient déjà inexorable.

Nous n’étions pas obligées de porter la tenue, et nous étions dispensées de service et de tir. Pour cela, il fallait être volontaire, volontariat qui fut vite gommé par la mise en place progressive du nouveau statut. Les quelques cadres masculins de l’époque ne manifestaient aucune hostilité à l’égard de ces femmes qui avaient décidé de s’engager dans l’armée et qui assimilaient avec aisance les obligations dues au statut de militaire. Ils avaient plus tendance à les protéger qu’autre chose.

En 1978, mutée au bsn de Poitiers, je retrouve la même ambiance fraternelle. Certains adjudants et adjudants-chefs féminins avaient conservé leur statut initial, mais n’étaient pas pour autant écartées des activités, en particulier celles de cohésion. Le machisme, l’agressivité ne s’y exprimaient pas. Nos camarades masculins appréciaient chez les jeunes femmes que nous étions cette volonté farouche de pratiquer, en commun, les activités dites militaires et sportives : marches à pied, séances de tir… Toutes ces disciplines faisant partie des épreuves obligatoires du certificat militaire n° 2 de l’époque, étape importante du cursus de sous-officier. De plus, à cette période, dans un souci de valorisation du service, les chefs de bsn encourageaient leur personnel militaire à participer aux différents championnats militaires de course à pied et de course d’orientation. Suivre des entraînements difficiles pour faire vibrer les couleurs du service lors des championnats militaires était un challenge, relevé tous ensemble, qui permettait de gommer les différences. La cohésion était le fruit de cet esprit d’équipe et de camaraderie. De plus, les jeunes sous-officiers féminins savaient que chacun de leurs actes ou agissements engageait la crédibilité du service. Elles ne dérogeaient à aucune règle, même pas à celle du port de la tenue acquise en école de formation initiale. Ces premiers pas nous démarquaient du passé et nous légitimaient dans l’institution.

  • La quête de l’épaulette, des années d’apprentissage

Enfin, le 4 septembre 1979, j’intègre l’École militaire de Strasbourg (ems)2. Je vais accéder à l’épaulette ! J’étais déjà mariée et mon époux suivait la même préparation aux concours de l’École militaire du corps technique administratif (emcta) pour l’armée de terre, l’armement, le service de santé et les essences. Le commandement, prévenu par les services administratifs de notre situation familiale, nous a demandé de « nous ignorer » à l’intérieur des murs de l’école. Nous venions juste de nous marier, nous étions jeunes et pleins d’espoir. Cela ne nous a pas contrariés. Les fins de semaine, lorsque nous n’étions pas de service, nous regagnions notre appartement à la périphérie de Strasbourg. Dans cette même école, nous retrouvions nos camarades des armes, uniquement masculins, répartis en plusieurs pelotons préparatoires aux concours d’entrée à l’École militaire interarmes (ppemia).

Une grande partie des épreuves écrites des différents concours était dédiée à l’enseignement général, si bien que la préparation était sous le contrôle d’un proviseur et d’une équipe de professeurs. La formation militaire (plus importante et intense pour les élèves préparant l’emia) était, elle, confiée à des sous-officiers des armes. Les épreuves des concours emcta étaient identiques pour les hommes et les femmes, exceptées celles du sport dont les barèmes étaient spécifiques. Cette distinction sexuée, bien comprise par tous, n’était ni nouvelle ni surprenante puisque nous l’avions déjà tous connue au collège et au lycée. Pour cela, la préparation physique était soutenue et elle contribuait à construire et à consolider les liens de camaraderie de l’ensemble de ces futurs officiers, de toutes origines.

Ce terreau, dans lequel des amitiés se sont construites, donnait à chacun le droit de s’exprimer sur un pied d’égalité. L’état d’esprit des cadres de proximité était semblable à celui des cadres de l’eipmf. Pragmatiques, ils n’allaient pas par quatre chemins pour dire ce à quoi il était possible de prétendre et si l’investissement était à la hauteur des exigences du concours. Ils veillaient à ce que toutes les conditions environnementales soient réunies. Il nous restait une seule chose à faire : travailler.

Les candidats masculins du cta étaient issus de divers horizons, tels le service de santé ou le commissariat. Comme ils avaient déjà côtoyé des femmes, ils ne se sentaient ni heurtés ni bousculés dans leur virilité lorsque nous nous retrouvions en phase d’instruction militaire ou lors des sorties « terrain ». Il y avait un respect naturel lorsque les besoins d’intimité étaient nécessaires. Certes, les hommes avaient eu une formation plus poussée lors de leur passage à Saint-Maixent-l’École. Quant aux quelques sous-officiers provenant de régiments, ils jouaient le plus souvent le rôle d’instructeur de renfort. La cohabitation hommes/femmes était totale et respectueuse de chacun. Parfois, une attitude faisait malgré tout sourire nos camarades masculins. Ainsi, lorsque la responsabilité de donner des « commandements » incombait à une fille, le lancement du « garde-à-vous » ne jouait pas toujours en sa faveur. Voilà pourquoi, au cours de ma carrière, lorsque j’ai eu à donner cet ordre, j’ai toujours veillé à ne pas monter dans les aigus de crainte de saper mon autorité.

Le 15 septembre 1980, je suis à Coëtquidan, admise ainsi que mon époux à l’École de formation des officiers du corps technique administratif (emcta) où, durant une année, les élèves officiers reçoivent une formation tant militaire qu’académique. Nous étions très fiers de notre figure emblématique, Athéna, et de sa devise « Arma Victoriae Facit » (« Elle forme les armes de la victoire »). La promotion comptait plus de soixante élèves âgés de vingt-trois à trente-deux ans, à forte proportion féminine et avec des origines très diverses. On nous appelait les « Glouglou », un surnom donné par les saint-cyriens après que nos aînés ont pris l’habitude d’imiter le cri du dindon lorsqu’ils étaient coiffés du casoar.

La maturité des uns et des autres prévalait, et tout élève estimait, à juste titre, que chacun aurait sa place demain en tant qu’officier, pour les uns en unité de combat, pour les autres en état-major ou autres administrations relevant de la Défense. Il n’y avait donc pas de concurrence. Une manœuvre intitulée « Rencontres », en octobre, avait pour objectif d’apprendre à se connaître. Cette manœuvre, avec nuits sur le terrain, était un rallye comprenant différentes épreuves d’ordres académique, militaire et sportif où les équipes mêlaient les élèves des trois écoles. Cette astuce, pour permettre l’intégration des cadets par les aînés et la mutualisation des efforts par un groupe éclectique, a favorisé le décloisonnement et le dialogue entre les élèves des trois écoles.

À l’emcta, un stage d’une vingtaine de jours était organisé en entreprise pour ceux qui avaient déjà fait du corps de troupe, il se déroulait en régiment pour les novices. C’est ainsi que j’ai partagé les activités du 12e régiment de cuirassiers à Müllheim, en Allemagne. Préalablement aux franchissements de cours d’eau avec les chars amx 30 b2, soldats et cadres suivaient, en piscine, avec des nageurs de combat, une formation leur permettant d’apprendre, dans l’eau, le maniement des bouteilles et embouts ainsi que la sortie par une trappe située dans un long et obscur tuyau ! Comme quelques appelés du contingent avaient des difficultés à mettre la tête sous l’eau et à suivre la procédure d’évacuation en apnée, le temps d’une matinée, je me suis mise à les épauler, à les encourager. Grâce à cette marque de solidarité spontanée, j’ai acquis l’estime de chacun.

Quant aux traditions, j’avoue que j’ai eu une faiblesse, celle de ne pouvoir avaler le poisson rouge3 placé dans le verre d’accueil. C’est la dynamique verbale qui a joué en ma faveur car, en levant mon verre, calmement et en posant ma voix, j’ai dit : « Désolée, on ne se mange pas entre mêmes espèces : je suis un poisson ! » Les rires ont fusé et j’ai été tout naturellement intégrée au groupe pour toute la durée du stage.

De mon passage à Coëtquidan, je conserve une autre anecdote qui a dicté mon attitude au regard du port de la tenue. Tous les déplacements s’effectuaient au pas cadencé et nos camarades masculins se plaignaient de devoir ralentir le pas en raison du port de la jupe par les filles. Le commandement a voulu comprendre pourquoi certaines d’entre nous refusaient de porter le pantalon. Non seulement la coupe du pantalon n’était ni heureuse ni confortable, mais la jupe faisait partie du paquetage et le droit à la jupe a été revendiqué. C’était une façon de souligner le devoir d’application de règles mixtes. Hormis en tenue de combat, je n’ai jamais, tout au long de mes trente-quatre années de service, porté le pantalon réglementaire !

En septembre 1981, mon époux et moi intégrions l’École militaire d’administration (ema) à Montpellier pour y recevoir une formation complémentaire spécialisée. Au terme de ce cursus, le classement, chacun dans notre domaine, a permis à notre couple de choisir la même garnison, Lyon.

  • Premiers pas d’officier, seule parmi les hommes

Au 99e régiment d’infanterie à Sathonay-Camp, près de Lyon, rejoint en 1982, j’ai retrouvé des camarades saint-cyriens. J’y ai tenu le poste d’adjoint au capitaine commandant la compagnie de soutien et des services puis, suite à son départ, j’ai assumé sa fonction de chef des services des effectifs jusqu’à l’été 1983. La meilleure année de toute ma carrière ! J’étais la seule femme au milieu d’un régiment de plus de mille hommes ! Les moments vécus ont été mémorables, fraternels.

La prise des marques fut rapide : dès mon arrivée, après m’être présentée au chef de corps, sous la conduite du président des lieutenants, j’ai fait le tour des commandants de compagnies. Cette prise en main a été surprenante puisque, en quelques secondes, j’ai connu un grand moment de stupeur et de désarroi. La vue des tentures bleues encadrant la porte du bureau du capitaine m’a d’abord déroutée. Simultanément, une voix tonitruante lança brutalement : « Entrez ! » Dans un coin de la pièce carrée, mon regard ne vit qu’un dos assis immobile. Je me suis présentée nominativement en hésitant sur un mot. Le retour fut un « Sortez » cinglant. C’était la première fois dans ma carrière que j’entendais hurler, et ce hurlement m’était destiné ! Heureusement, le lieutenant m’a immédiatement conseillé de respirer et de recommencer. Je n’ai pas hésité et j’ai frappé à la porte. Mêmes voix et posture du capitaine, un légionnaire, qui regardait un document. Ayant cette fois bien déclamé mon identité et restant au repos avec le « marquis »4 dans mon dos, je répondis à ses questions sur divers points dont celui de l’armement, probablement une façon de m’éprouver. À l’issue du « test », l’ordre donné au président des lieutenants, « Demain, tous les deux, en tenue de sport pour le footing matinal et participation à la séance de tir avec la compagnie », m’a fait comprendre que je pouvais poursuivre le circuit d’intégration.

J’allais devenir « fantassine ». J’allais bouger, agir avec les obligations dues à mon grade de lieutenant. Je décidai, excepté pour les cérémonies, de porter le treillis tous les jours avec comme seuls clins d’œil à ma position maritale et à ma féminité mon alliance et ma bague de fiançailles. Je devais m’installer dans ce nouvel environnement sans cesser d’être moi. J’avais aussi compris que, désormais, tout dépendrait de ma compétence.

Ma place au sein du régiment maintenant reconnue me permettait de participer à toutes les réunions de commandement auxquelles assistaient les capitaines commandant les compagnies. Les lieutenants et les aspirants venaient souvent me consulter. Le piège aurait été de tomber dans le travers de la complicité et de la familiarité. Je m’interdisais le droit de devancer les chefs dans la diffusion de l’information. Je restais rigoureuse et à ma place. Ils ne m’en tenaient pas rigueur, appréciant ma loyauté. Ce régiment a été pour moi très formateur tant au plan du commandement qu’au plan humain. Les relations aussi bien avec les chefs qu’avec mes homologues ont toujours été heureuses et courtoises. Aucun clivage ou rejet ne transpirait, j’étais l’un des leurs !

Être femme et minoritaire dans une assemblée ou un groupe d’hommes ne m’a jamais fait peur ; au contraire, cela m’a toujours fortifiée. Au fil de ma carrière, ce sentiment s’est affermi, au point de finir par me sentir encore plus l’un d’entre eux sans jamais pour autant renoncer à ce que j’étais, à ma féminité.

  • Cellule familiale : la prise de décision

À la sortie de Coëtquidan, conscients des difficultés à concilier vie familiale et vie professionnelle, mon mari et moi avons, à dessein, choisi deux spécialités différentes afin d’optimiser les chances de pouvoir être mutés ensemble lors des futurs changements d’affectation. Ainsi, à la naissance de mon premier enfant, culpabilisée de le confier tout jeune à d’autres mains, j’ai pris un congé sans solde. Ceci a entraîné une rupture dans ma carrière, mais une rupture choisie et assumée.

Quelques années plus tard, une mutation bouleversait le foyer familial : mon époux allait partir aux Antilles avec notre fils aîné de onze ans pendant que je gardais le plus jeune, âgé de neuf ans, à Paris. Et nous avions décidé qu’au début de la deuxième année de séparation, le cadet partagerait les mêmes plaisirs que son frère aux Antilles. C’était un choix culturel. La politique de l’armée de terre du moment n’affectait pas les couples outre-mer : bien qu’ayant fait valoir la disponibilité de postes et la présence d’autres couples militaires aux Antilles, je me suis vu opposer un refus de principe et proposer un congé sans solde. J’ai refusé car mon avancement, uniquement au choix, aurait été suspendu. J’imposais donc à ma famille une « rupture radicale » mûrement réfléchie, acceptée par mon époux, mais bien plus douloureuse pour mes enfants.

Deux ans après cette séparation éprouvante, mon mari était muté à Orléans et je devais impérativement reconstruire la cellule familiale, donc trouver un poste dans cette région, sans pouvoir compter sur ma direction. Orléans n’offrant aucune possibilité, il m’a été signalé l’opportunité d’un poste de communication au commandement de la formation de l’armée de terre (cofat) à Tours. Après un entretien direct avec le général, j’apprenais que j’étais retenue. J’y suis restée cinq ans, jusqu’à ce qu’une nouvelle affectation emmène mon époux à Bordeaux. Grâce à l’intervention de mon supérieur à Tours, j’ai alors pu obtenir la fonction d’adjoint au sirpa terre régional dans la capitale bordelaise.

  • Les ombres

Au plan personnel, je déplore trois moments difficiles dans ma carrière. Alors que j’étais lieutenant au bsn de Lyon, j’ai pour la première fois été confrontée à des relations conflictuelles avec un chef. Cela s’est passé après mon interruption de service suite à la naissance de mon fils aîné. L’officier supérieur chargé de ma notation, un traditionaliste qui n’avait sans doute pas imaginé que les femmes puissent rejoindre les hommes dans l’armée, m’a attribué un « niveau relatif », mettant ainsi radicalement en cause ma manière de servir ainsi que mes compétences. Ma faculté à m’adapter, ma capacité à assumer ma fonction étaient mises à mal. Alors que je refusais de signer ma feuille de notes, il a répliqué : « Deux lieutenants ! Vous n’êtes pas malheureux… » L’Épaulette5 locale, très active auprès du commandement et à qui j’avais fait appel, est intervenue pour obtenir révision de ma notation. J’ai eu gain de cause.

Au cours de deux autres affectations, j’ai dû également exprimer mon désaccord. Le décalage entre les valeurs morales prônées systématiquement par le commandement et leur non-application me désarçonnait. Cette déception, ressentie dans ma dernière garnison, a été si importante qu’elle m’a littéralement épuisée. Ayant toujours veillé à être à la hauteur des exigences des missions confiées, autrement dit, à ne pas faillir, j’ai pris la décision de quitter l’institution dans les mois qui ont suivi mon ultime mission en Guyane.

  • Trois expériences enrichissantes
  • Le bsn, un marchepied formateur

L’arrivée d’un nouveau chef au bsn de Lyon a contribué à déplacer radicalement le curseur de mon parcours professionnel. Il avait noté mon intérêt pour l’accompagnement d’une cinquantaine de jeunes sergents dans la préparation de leurs examens, ainsi que mon souci d’expliquer les vertus du service national dans les salons de la région Rhône-Alpes et dans les établissements scolaires. Il m’a désignée « officier communication information » et m’a demandé de mettre en place un bureau « instructions ». Aidée d’un sous-officier et d’un appelé du contingent, instituteur de métier, j’ai créé des structures, aménagé des cours, établi des partenariats afin de préparer au mieux tous les candidats aux multiples épreuves des examens et concours, et ce jusqu’à la préparation physique et militaire. À ce titre, je constituais des équipes féminines de courses d’orientation et de cross pour disputer des championnats militaires aux côtés de nos camarades masculins. Un réel bonheur d’embarquer pour un même sort filles et garçons...

Parallèlement, j’organisais des séances d’information dans les établissements scolaires incluant les classes préparatoires implantées à Lyon. Lorsqu’il sillonnait sa zone de responsabilité (douze départements), le directeur régional du service national me demandait de l’accompagner afin d’exposer les différentes possibilités offertes aux jeunes dans le cadre de l’exécution du service. Bien que mes horaires de travail fussent lourds, j’avais une vie active, exaltante. Il est vrai que cela a suscité de l’envie de la part de quelques officiers masculins. Je ne me sentais pourtant pas en compétition. J’observais alors pour la première fois que ceux-ci préféraient aller tous ensemble prendre leur déjeuner tandis que les officiers féminins associaient à leur table des sous-officiers féminins ou le personnel civil. Souvent, ils raillaient certaines d’entre nous, les anciennes, bien plus diplômées, en particulier quand elles prenaient la parole lors de réunions de commandement. Pourtant, elles s’y exprimaient remarquablement. C’était caricatural. Alors que le milieu professionnel était caractérisé par les métiers dits « administratifs et techniques », qui, en principe, participent à la socialisation d’un groupe, les relations quotidiennes étaient perturbées par les conceptions traditionnelles des hommes.

Un élément nouveau commençait à irriter les « masculins » : la médiatisation de l’arrivée croissante des femmes dans les armées, notamment dans les armes de combat. Une focalisation médiatique qui s’est intensifiée dans les années 1990 lors du conflit de Bosnie. Cela a beaucoup contrarié et agacé.

  • sirpa central, huit années d’exception à Paris

Ces deux dernières fonctions en bsn ont constitué un tournant dans ma carrière. Alors que je devais être mutée, mon supérieur m’a fortement conseillé de poursuivre dans la voie « communication ». Ainsi, en 1989, allais-je être affectée à Paris à la délégation à l’information et à la communication de la Défense (dicod), où je suis restée jusqu’en 1997. Ce furent huit belles années, huit années trépidantes. En me consacrant à faire connaître à nos concitoyens ce qu’était leur Défense, je me suis pleinement épanouie. À bord de Transall c160 ou d’Hercules c130, j’accompagnais en tous lieux de l’Hexagone, mais également en Allemagne et à Berlin, hautes autorités civiles et militaires ainsi que journalistes. C’était une immersion totale dans la Défense. Nous assistions à différentes démonstrations de matériels avec la possibilité de monter dans des véhicules de combat, des avions de chasse, quand ce n’était pas des bâtiments de surface type porte-avions, des frégates et des sous-marins classiques et nucléaires ou lanceurs d’engins. Alors, je pouvais appliquer la formule « faire connaître et reconnaître afin de partager » ce bien commun qu’est la Défense.

Ces huit années correspondent à la période d’ouverture la plus large des métiers aux femmes. J’ai alors constaté un différend entre mes homologues de l’armée de l’air, plus féminisée et bien plus jeune, et mes camarades masculins de l’armée de terre, plus réticents à l’arrivée des femmes dans les armes, en particulier dans des postes à responsabilités. Je le comprenais d’autant moins qu’ils étaient à peine plus âgés que moi et qu’ils avaient connu plus jeunes la mixité à l’école. Cela a suscité beaucoup d’interrogations et de discussions. Le souci pour moi était l’équilibre des rapports, et j’ai toujours tenu à rappeler les droits et obligations de chacun, inhérents au statut de militaire. Je refusais la différence. Lorsque le commandement a pour la première fois « projeté » un porte-parole féminin (une « marinette ») spécialiste des médias, sur un théâtre d’opérations, de nombreux commentaires, parfois déplacés, ont été prononcés.

Jusque-là, j’avais connu une période favorable au cheminement de la féminisation des armées, en dépit de discours douteux, parfois feutrés voire outranciers ou misogynes. Plus gradée, j’allais vivre au fil des dernières années, plus ou moins directement, une mixité contestée. La sous-estimation de l’action, du travail, des qualités physiques et intellectuelles de mes collègues féminines, qu’elles soient jeunes engagées, sous-officiers ou officiers, allaient devenir les registres sur lesquels nos homologues masculins « surfaient » systématiquement pour exister.

  • Le cofat, une construction personnelle

À Tours, un grand chantier m’attendait tant la formation est l’un des fondements de la capacité opérationnelle. Tout était à créer au plan communication. Il s’agissait de faire connaître et de valoriser la chaîne des écoles, de faire rayonner les différents atouts de notre formation. Une nouvelle fois, je devais entreprendre, face à ceux qui m’épiaient et m’observaient en permanence ! Ma grande satisfaction a été de travailler directement auprès de deux grands patrons qui n’ont jamais douté de mes compétences. Pour la première fois, j’ai ressenti que, pour parer une misogynie latente et venir à bout de résistances, il ne fallait pas moins que la conjonction de ma ténacité et du soutien de mes chefs.

Durant les cinq années passées au sein de ce commandement, la confiance totale accordée par les deux généraux qui se sont succédé a été extraordinaire. J’avais deux chefs accessibles qui savaient ce qu’ils voulaient : cerner l’essentiel et être efficace. Cela m’a immédiatement plu et je me suis accrochée à leur mode de fonctionnement. Face à l’ampleur de la tâche, j’ai obtenu de me faire assister par deux aspirants enthousiastes et satisfaits d’effectuer leurs obligations du service national dans des fonctions de communication. J’ai eu ensuite comme adjoint une jeune femme, lieutenant, officier spécialiste sous contrat, et un major. Une équipe resserrée qui donnait le meilleur d’elle-même.

Cinq années très denses, très constructives, passionnantes, mais pas forcément faciles. L’environnement immédiat du chef n’était pas toujours favorable à mon positionnement au sein du premier cercle. Certains ne le comprenaient pas et, rétifs, s’ingéniaient à vouloir me déstabiliser en remettant en cause certains de mes travaux. Ainsi, quand mon premier chef m’a demandé, à dessein, de préparer un discours sur le métier d’officier et de le prononcer à Coëtquidan devant les élèves de l’esm et de l’emia, il y eut de forts grincements de dents et de multiples observations sur le contenu. Imaginez un officier féminin, issu de surcroît du corps technique administratif, qui allait expliquer aux guerriers de demain les fondements du métier d’officier ! Impensable ! J’ai gardé de cet épisode le sentiment que rien n’était acquis par avance et qu’il me fallait travailler plus que durement pour mériter ma place, ma fonction.

Au poste que j’occupais, et en tant qu’officier féminin, j’ai eu le privilège de pouvoir participer à de nombreux travaux de réflexion, notamment sur ce qu’induisait l’entrée des femmes dans les écoles de formation initiale et dans les écoles d’application d’armes. J’ai ainsi été désignée « officier mixité » pour toute la chaîne formation, un rôle d’écoute, de dialogue et de médiation très prenant et délicat tant j’ai été confrontée à des situations difficiles. Alors que certains cas individuels étaient portés à la connaissance des présidents de catégorie6 ou des médecins, la hiérarchie locale pouvait ne pas relever certains comportements déviants. Une des applications de ces travaux a été l’élaboration et la mise en place dans les écoles d’un fascicule destiné à apprendre aux élèves à conjuguer au masculin et féminin le mot « fraternité » ! Les normes de comportement et de conformité avec l’excellence du métier de soldat par toutes et par tous étaient rappelées dans ce « code ». Sans que cela soit évident, j’ai pu m’exprimer en toute liberté, avec un petit brin de passion, mais en veillant à l’objectivité de mes arguments. Pour être écoutée, être crédible, il était pour moi important que je ne sois pas perçue comme une militante. Je ne l’ai jamais été.

Le commandement a également dû imposer des barèmes sportifs différenciés que n’acceptaient pas les jeunes gens. Une façon de revendiquer le monopole de la force physique qui, selon eux, ne devait pas s’évaluer soit au féminin, soit au masculin. J’étais d’accord, mais uniquement pour des épreuves physiques déterminantes pour l’accès à certains métiers qualifiés de « durs », comme commando.

Il fallait expliquer, faire comprendre que les différences étaient sources de richesse et de performance, et que la palette des métiers offerts permettait à chacun et à chacune de s’épanouir et de se compléter. Je dois dire que le commandement des écoles et les instructeurs ne manquaient jamais d’imagination pour surprendre ceux qui érigeaient le modèle masculin en unique valeur guerrière et qu’ils n’ont eu de cesse de corriger certains travers inadmissibles constatés ici ou là.

En tant qu’« officier mixité », je pouvais être saisie par tous, homme ou femme, y compris les élèves faisant l’objet d’agressions, de brimades, de brutalité, d’humiliations, de harcèlement. J’ai reçu des témoignages émouvants et j’ai eu à intervenir pour certains cas difficiles. Comment dénoncer et rapporter les souffrances ? Je donnais des conseils, indiquais des procédures à suivre, recommandais de « rester professionnelles envers et contre tout, d’être irréprochables, de persévérer, de faire preuve de patience… » Si quelque fois j’obtenais des résultats grâce à l’appui de la hiérarchie, je n’ai malheureusement pas pu empêcher démissions ou non-renouvellements de contrat. Je n’aimais pas ces « victoires » de la partie adverse. En fait, c’est à Bordeaux, où j’étais de nouveau « officier mixité », que j’ai dû référer aux autorités supérieures de comportements qui allaient à l’encontre de l’éthique du métier de soldat. Je n’ai jamais admis que l’on puisse toucher à l’intégrité d’une personne, quel que soit son rang ou son statut. Le système de maillage de correspondants installés au sein des états-majors de chaque région militaire terre, indépendants des instances de concertation, a été salutaire plus d’une fois.

  • La riche expérience des opex

Ma spécialité de communicante m’a donné la possibilité d’être « projetée » trois fois hors métropole ; des missions obtenues de haute lutte ! La patience m’a aidée : un jour, les portes se sont ouvertes avec des propositions qui me sont toujours faites aujourd’hui dans le cadre de la réserve opérationnelle.

  • Au Kosovo, mon premier mandat

Au Kosovo, à deux reprises, ma désignation s’est effectuée en cours de mandat d’une brigade. J’ai ainsi travaillé sous les ordres directs de quatre généraux qui arrivaient avec leurs états-majors et leurs unités rattachées, sans oublier les unités de soutien de brigades spécialisées. J’ai donc eu à traiter avec des hommes et des femmes de la 11e brigade parachutiste (11e bp) de Toulouse et de la 6e brigade légère blindée (6e blb) de Nîmes. Pour la première mission, j’ai tout d’abord occupé les fonctions de responsable du bureau information, puis celles de conseiller communication du général commandant la brigade multinationale Nord-Est (com bmn-e) du Kosovo. Fonction de conseiller que j’ai à nouveau occupée, lors de la seconde mission, auprès du général commandant la Task Force multinationale Nord (Com tfmn).

Dans ce poste de conseiller communication, il a fallu combattre les préjugés relatifs à ma capacité à exercer cette fonction et à m’adapter : ma sensibilité de femme m’aurait peu armée face aux potentielles difficultés. Une fois de plus, j’ai encaissé : je n’en étais pas à ma première difficulté et les discriminations passées n’avaient fait que m’aguerrir.

Comme l’équipe du général de la 11e bp me connaissait dans mes attributions d’adjoint communication à Bordeaux ou de commandant par intérim du sirpa terre régional, je me suis facilement intégrée aux différentes réunions et me suis associée aux nombreuses opérations, même nocturnes. J’ai beaucoup appris. Le Com bmn-e avait sous ses ordres des unités de manœuvre grecque, danoise, marocaine, estonienne, belge et luxembourgeoise. Je travaillais avec leurs officiers communication. Forte d’une équipe motivée et spécialiste, je devais appuyer l’action globale de la brigade. Outre le bruit de fond à entretenir en direction des médias et des responsables locaux, la contribution au développement de la communication interne était impérative, tout comme la cohésion de la brigade, unité multinationale. Tout allait très vite. Les idées foisonnaient. Les amitiés se nouaient. De nombreux soldats et cadres nous retrouvaient sur notre site de radio Azur FM pour les émissions à thème. C’était l’outil de communication interne écouté par les soldats de notre zone, mais aussi par la population locale, qui permettait de relayer les actions menées par les unités.

L’hiver 2004-2005 a été rude, avec un thermomètre qui frôlait les -20°C. Mes conditions de vie étaient celles de tout soldat en opération extérieure sur un théâtre plus ou moins stable ; il fallait s’en accommoder. Tout le monde était logé à la même enseigne et, bien souvent, nous tournions en dérision notre précarité. Cette projection à l’extérieur du territoire national, qui représente pour chaque militaire l’essence même du métier de soldat, est un révélateur au plan comportemental ; dans cet environnement contraint, les sens, comme les attitudes, sont exacerbés, et les dérives vite sanctionnées par un commandement vigilant.

Cette première expérience m’a fait vivre un Noël bien particulier, fraternel et chaleureux, que je n’oublierai pas. Bien que loin de nos familles, nous étions fiers et heureux d’être ensemble. Nous partagions, au-delà des grades, les traditions des armes de chacun. L’amitié primait. Lorsque le général commandant la 6e blb a pris la suite du commandement, les opérations se sont poursuivies avec les mêmes exigences de fonctionnement. Je n’ai pas eu à me repositionner. J’en ai été heureuse et plus forte.

  • Retour au Kosovo : une nouvelle approche

Mon deuxième mandat au Kosovo m’a agréablement surprise. Dès mon arrivée sur le camp, le général me recevait, m’indiquait les effets qu’il voulait obtenir sur le terrain au plan opérationnel et me fixait un rendez-vous, le lendemain, durant lequel je devais lui exposer les premières propositions d’action de communication à intégrer dans cet ensemble. Une nouvelle fois, je me retrouvais auprès d’un chef exigeant dont les conceptions opérationnelles me séduisaient. Si la première nuit a été courte, le mandat a été remarquable. La communication opérationnelle et la communication interne ont été déclinées sous toutes leurs formes : articles, entretiens réalisés par les médias locaux et internationaux, informations en direction de relais d’opinion et de la population, événements…

En communication interne, le général m’a demandé de réaliser une sorte de Code à l’usage des cadres de contact afin d’éviter toute dérive et donner du sens à l’action. Ce document a été traduit en cinq langues et distribué à l’ensemble des cadres des différents bataillons français et étrangers. Seul moment délicat : l’explication de ce projet, en anglais, lors d’une réunion hebdomadaire rassemblant les commandants des bataillons sous l’autorité du général, un milieu profondément masculin. J’ai évacué la charge émotionnelle en adoptant d’emblée un ton persuasif, en indiquant à chacun une vision claire du pourquoi de ce code et en permettant le dialogue.

Je ne me suis jamais sentie aussi bien dans l’action et sur le terrain que pendant cette mission. Je sortais à tout moment : sur un simple appel de l’assistant militaire ou du conducteur du général, je montais à l’arrière du deuxième véhicule blindé. J’assistais à tous les échanges, aux entretiens avec le conseiller politique, l’assistant militaire et les interprètes. Je percevais que la présence d’un officier féminin étonnait les responsables locaux. Cette manifestation ne suggérait-elle pas une attitude de médiation ? N’était-ce pas une preuve de confiance ? Je participais également à toutes les opérations, dont celles de quadrillage de zones menées conjointement, au sol, par des patrouilles profondes et, dans les intervalles, par des reconnaissances en hélicoptère. Pour ce deuxième mandat, les conditions matérielles, identiques pour tous et déjà connues – psychologiquement, c’est rassurant –, ont été secondaires tant la mission a été captivante.

Au cours de ces deux mandats au Kosovo, j’ai souvent retrouvé des collègues féminines engagées volontaires, sous-officiers ou lieutenants et capitaines. Elles ne se plaignaient pas. Les plus anciennes occupaient des fonctions de spécialiste et organisaient des soirées entre femmes, sans pour autant chercher à échapper au milieu auquel elles appartenaient. Les plus jeunes ne s’interrogeaient pas non plus et remplissaient leurs tâches avec courage et professionnalisme. Elles me signalaient quelques conflits, rares, qui ne relevaient souvent que d’une question de principe.

  • Guyane : un climat nouveau !

Début février 2008, je fus détachée auprès du général commandant les forces armées en Guyane (fag) en tant que conseiller communication dans le cadre de l’opération « Harpie », une mission délicate, sensible et rendue difficile par des conditions météorologiques contraignantes. Une mission qui m’a profondément marquée. Harpie était une opération interministérielle qui mobilisait des moyens importants des ministères de l’Intérieur, de la Défense et de la Justice. Aux côtés des forces de gendarmerie et de police, les forces armées en Guyane avaient été renforcées par des militaires projetés depuis la métropole et les Antilles. Ces derniers, pour être pleinement opérationnels dans le milieu équatorial, avaient suivi une éprouvante formation d’acclimatement en forêt amazonienne.

Dès mon arrivée à Cayenne, le cadre d’action de cette mission de police administrative me fut présenté par le général. Il s’agissait de mettre en valeur le dispositif, l’ampleur des moyens déployés et la disponibilité des armées en renfort et soutien des moyens des autres administrations. Je disposais d’une équipe « images » et d’officiers communication information des unités des fag. Un colonel, chef d’état-major, que j’avais connu lors de mon premier mandat au Kosovo et avec qui j’avais travaillé en organisant différentes rencontres et activités entre les communautés kosovare, albanaise et serbe, m’a plus d’une fois facilité l’accès à des instances administratives peu enclines à ma participation au sein de réunions de calage. L’intrusion dans le champ opérationnel d’un officier féminin, conseiller en communication, les dérangeait. C’était plutôt la crainte d’une concurrence médiatique non maîtrisée qu’ils craignaient, et il a fallu, là aussi, faire preuve de patience, de diplomatie et d’écoute pour finir par être totalement acceptée par les uns et les autres.

Chaque fois que les moyens le permettaient, je partais avec des équipes sur le terrain en pirogue, en avion de transport de troupes casa cn-235 ou en hélicoptère. Les campements étaient rustiques, les conditions climatiques éprouvantes, sans parler des différents maux qui surgissaient en raison de la profusion d’insectes grouillant au sol, dans les airs et dans l’eau. Cet engagement physique a été difficile pour moi, car mon organisme supportait mal la moiteur permanente.

J’ai rencontré des jeunes femmes médecins, infirmières, transmetteurs, secrétaires ou conductrices, détachées sur les bases opérationnelles avancées (boa), et même une sur un poste de contrôle fluvial. Cette dernière, que j’ai vu faire ses ablutions au petit matin dans une petite rivière intérieure aux eaux sombres, aux côtés de ses camarades, m’a impressionnée. Elle rayonnait et les quelques mots échangés avec elle m’ont fait comprendre qu’elle était fière de porter le treillis pour une première mission réelle, hors métropole, dans des conditions de vie incommodes. Toutes s’impliquaient dans leurs missions sans compter, démontrant ainsi leurs compétences. Elles étaient des battantes, délivrant par leur simple présence un message fort de l’ouverture des armées.

  • Un engouement intact

Au bilan, par mon parcours professionnel et par les responsabilités qui m’ont été confiées, j’ai été comblée, d’autant que ma fin de carrière a été couronnée par les trois missions que je viens d’évoquer. Ce furent trois incroyables plongeons dans le cœur de métier. Je les ai vécus aux côtés de soldats conduisant des opérations complexes, lointaines, soldats dont j’ai pu mesurer le courage, la générosité, le don de soi et la fierté de servir la France. Je leur suis reconnaissante pour ces expériences exceptionnelles. Tous les postes que j’ai tenus avaient le goût de l’aventure. Tous ont été de véritables défis. J’y ai fait face, intimement convaincue que la flamme, portée par cette communauté d’hommes et de femmes soldats, méritait d’être connue de la nation et partagée.

Entrée il y a plus de trente ans dans l’armée de terre, à une époque où les femmes militaires faisaient carrière dans les états-majors ou les services, je me réjouis aujourd’hui d’avoir traversé avec bonheur une grande partie de sa mutation face à l’évolution du monde. Une de ses adaptations a été l’acceptation progressive des femmes dans son espace, culturellement marqué, sans que ce dernier en ait été altéré. Quelques-uns peuvent encore revendiquer des prés carrés au nom de quelques disciplines spécifiques du domaine opérationnel, mais la sagesse prévaudra. En effet, on peut observer que les choix professionnels des femmes militaires s’orientent vers des spécialités plus révélatrices d’un désir de combiner à la fois une vie professionnelle légitime et une vie privée harmonieuse.

Je n’ai jamais recherché la dynamique égalitaire. J’ai toujours fait confiance à l’application du statut pour éprouver les normes traditionnelles portées par certains. Ce que j’ai fait, je l’ai fait de mon mieux, en respectant les règles et en me donnant à fond dans mes missions, même si, comme tant d’autres, je n’ai parfois pas toujours été comprise. Aujourd’hui, avec le recul, mon bilan est simple à exprimer. Mon idéal perdure, mon admiration pour les hommes et les femmes qui choisissent ce métier et servent les armes de la France est intacte.

1 Exécution collective des gestes d’une troupe en parade avec ou sans « maniement d’armes ».

2 Cette école, disparue aujourd’hui, constituait la voie d’accès aux écoles d’officiers de Coëtquidan (emia et emcta) pour les sous-officiers.

3 L’insigne du 12e RC est un dauphin blanc.

4 Nom de la coiffe de l’époque.

5 Association regroupant les officiers de recrutement indirect, autre que Saint-Cyr.

6 Auprès du commandement, chaque « catégorie » (officiers, sous-officiers, militaires du rang) est représentée par un « président de catégorie ».

Aller au-delà des idées reçues... | S. Attia
G. Asse | Une femme engagée