Le fil Inflexions

Les 19 et 20 juillet, Inflexions sera au salon du livre de Saint-Cyr Coëtquidan

20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°11 | Cultures militaires, culture du militaire

Jean-Paul Charnay

La culture comme dominance

« La France s’est faite à coup d’épée », rappelait le général de Gaulle. Mais à propos de quelques excentricités idéologico politiques de Sartre, il tranchait : « On ne met pas Voltaire à la Bastille. » Pourtant, la monarchie l’avait embastillé. Mal lui en prit, car il philosopha les Lumières. À Sainte-Hélène, Napoléon philosopha aussi… À la longue, la plume l’emporte sur l’épée. Mais dans l’instant ? Lucide, peut-être amer, Charles Péguy évaluait : « Que cela plaise ou non à la Sorbonne, c’est la portée du 75 qui mesure l’expansion du français. » Cruel paradoxe : la culture, la haute culture d’un ensemble humain, qui devrait être un mode de communication avec d’autres ensembles, est protégée par sa culture stratégique, par sa culture de guerre (expression culturaliste américaine).

Mode d’organisation matérielle et processus de rationalisation conceptuelle justifiée et limitée par le droit et l’éthique, tout « art de la guerre » est partie intégrante de la culture du peuple qui l’élabore et le pratique. Parallèlement, toute entité sociale, individuelle ou collective, tend à persévérer dans l’être. Elle s’appuie sur sa mémoire pour assurer son devenir. Si un espace géographique et un ensemble social définis constituent les limites de l’action de cet être collectif, c’est en réalité son organisation sociopolitique qui maintient sa cohérence à travers le temps ; c’est par la culture que perdure son identité. Mémoire des morts, elle assure leur dialogue avec les vivants, qui la prolongent, car la culture définit un environnement, un mode de vie, une table des valeurs, une dilection esthétique, une vision de l’existence, un désir – l’acceptation lasse parfois – de demeurer ensemble : le vouloir-vivre collectif d’Ernest Renan.

Dans quelle mesure les modèles littéraires et éthiques transmis dans les écoles durant des siècles ont-ils déterminé des comportements, des attitudes, des réflexions sur la guerre ? À quel point la mort de Roland, le combat du Cid contre les Maures, le panache de Cyrano ont-ils inspiré les saint-cyriens chargeant en gants blancs en 1914 ? On risque de sombrer dans une rudimentaire psychologie des peuples : furia francese, fermeté anglaise, organisation allemande, machiavélisme italien, stoïcisme espagnol, fatalisme russe, logistique américaine, impassibilité asiatique, constance (çabr) du jihâd… En d’autres termes, en quelle mesure la culture de guerre dépend-t’elle de l’histoire froide ou de la mémoire chaude – s’il est possible de les démêler ?

Soit un antagonisme incandescent, qui fut accentué après la guerre franco-prussienne de 1870, entre la Kultur à l’allemande, mélange d’érudition solide et de glorification des vertus germaniques comme philosophie de la nature et de l’histoire, et la culture à la française, culture générale de l’honnête homme, sachant évoquer et comprendre ce qu’il faut savoir pour paraître cultivé. Bref, « ce qui reste quand on a tout oublié ».

Affirmation de dominance ou autosatisfaction ? Le 11 novembre 1918, Clemenceau déclarait à la Chambre des députés : « La France, hier soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de l’humanité, a toujours été le soldat de l’idéal. » Contre la barbarie allemande, le barbare est toujours l’Autre ! Avec, en culture guerrière, la controverse chauvine entre les auteurs militaires : qui fut le plus grand capitaine, Frédéric ou Napoléon ? Qui, à la question « quel est le meilleur soldat du monde ? », répondait : les Romains sous César, les Prussiens sous Frédéric… ? De quelle culture s’agit-il ? Celle des lettres, des arts et des sciences ? Celle des académies et des distinctions honorifiques, officielles ? Ou celle de la philosophie, de l’amour de la sagesse ?

La culture, c’est d’abord l’agriculture : l’appropriation de la nature au service des humains, et les vertus d’effort et de savoir qu’elle exige. Le plus illustre des vieux Romains, l’honneur de la Rome républicaine, Caton l’Ancien, Caton le Censeur, rédigeait à la fin de sa vie son De agri cultura. Il craignait la séduction de la philosophie grecque et assénait au Sénat sa maxime géopolitique delenda Carthago est. Exemple drastique d’une négation totale, la culture militaire romaine a détruit Carthage et sa culture, et au ive siècle, Végèce, dans son Epitoma rei militaris évoque contre la décadence du Bas-Empire les vertus guerrières des anciens Romains, soldats laboureurs, paysans et légionnaires. Mais la « culture » évoque aussi le « bouillon de culture », l’élevage dangereux de micro-organismes bactériologiques, l’infection : la corruption, la perversion – le bioterrorisme contre les écosystèmes – la biosphère…

Certes, mens sana in corpore sano : la culture est un équilibrage, reconduit de génération en génération. Mais devant l’absurdité du monde, Candide se replie : « Cultivons notre jardin. » Est-ce sagesse ou démission ? Autisme ou égotisme raffinant sur ses références et son bien-être ? Risque d’ataraxie ou tentation du jardin exotique, a-stratégie du nirvana ? Question existentielle : est-il égal de siroter un café crème à une terrasse ou d’écrire Les Frères Karamazov ? Subjectivisme absolu : la culture est-elle l’espace intérieur de l’esprit ? Alors surgit le doute de l’indifférence, de l’indifférenciation des comportements humains, de leur relativisme.

Or la culture fut d’abord cet effort humain pour acquérir la maîtrise, nécessaire à sa survie, des ressources naturelles. Nature et culture : le doublet a inspiré d’innombrables débats, renouvelés par l’écologie et les conflits entre développement et environnement dans le maintien de l’habitabilité de la planète par l’homme. La culture se saisit de la nature par l’expérience, donc l’opposition n’est-elle pas illusoire et le besoin de culture – se rendre compréhensibles les lois naturelles afin de définir des pratiques, des processus de survie, puis de dilection esthétique – ne résulte-t-il pas de la nature de l’homme ?

La culture embrasse des contextes matériels multiples. Culture physique se philosophant en culturisme, à l’extrême en naturisme, ou se matérialisant en fitness ou en bodybuilding. Elle fait référence à des attitudes vis-à-vis de l’humain et à des méthodologies pour l’appréhender : culturalistes anglo-saxons, sociologues et ethnologues français, diffusionnistes, africanistes, comparatistes, interculturelles passant de l’anthropométrie racialiste à l’anthropologie sociolinguistique. On sublime ainsi les savoirs, les artefacts, par les langages, par l’art comme amélioration, comme jouissance de soi. L’énergie dionysiaque primitive s’ordonne en vue de l’humanisation de l’homme. Mais celui-ci les déborde par ses antagonismes : la curiosité intellectuelle, si elle n’est pas que boulimie d’érudition, développe l’esprit critique, l’esprit négateur.

Chaque culture s’imbrique en de plus vastes cercles concentriques aux frontières poreuses combinant des éthiques et des techniques, des valeurs et des modes d’échange, entraînant des processus de déculturation (au contact d’une culture étrangère se modifie sa culture originaire), d’acculturation (marche vers une culture dominante), d’inculturation (insertion dans un bloc idéologique ou théologique, intériorisation des modes de vie, des mythes et croyances d’une culture hétérogène). À l’inverse : ethnocide, ethno-génocide.

Et resurgit par les mémoires l’éternelle opposition entre les cultures de haine – celle du légat pontifical contre les Albigeois (« Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens »), du général franquiste (« Viva la muerte ! »), de l’officier nazi (« Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver »), et les cultures de paix : saint Paul (« Aimez-vous les uns les autres, comme Jésus vous a aimés »), Kant et les Welt Bürger (« Citoyens du monde »), rêve hippie (« Faites l’amour, pas la guerre… »). Comment articuler la guerre affirmée juste, la légitime défense, avec les notions de guerre préventive et de dissuasion, de destruction massive et de proportionnalité ?

La culture se constitue en stocks de références autorisant la conscience d’appartenance commune, le marquage de différenciation d’avec les autres. Elle permet de cultiver ses alliances, ses affinités et ses haines. Il y a des cultures de guerre. Mais par elle-même une culture n’est-elle pas aussi un instrument de dominance ? Sont-ce les canons de Louis XIV, ou Corneille, Racine et Molière, puis les philosophes qui ont assuré la francité du xviiie européen ? Dans quelle mesure la victoire des États-Unis en 1945 a-t-elle favorisé l’américanisation culturelle de la planète ? En fait, toute guerre entraîne une extension de la culture militaire et de la culture générale des vainqueurs sur les vaincus et sur une partie des neutres. Elle suscite chez eux des interrogations sur les causes immédiates de la défaite, mais surtout provoque une catharsis des valeurs profondes. Il faut distinguer la critique des conduites stratégiques « logiques » du décryptage des affects, des non-dits, des inconscients orientant les propensions. Enfin une culture de guerre appuie-t-elle ou dégrade-t-elle la haute culture dont elle est une expression ?

  • Guerre et culture

Si, donc, les frontières spatiales et psychologiques, les armées et les polices, les régimes et les droits structurent institutionnellement les peuples et les groupes sociaux, si les systèmes économiques (production et répartition des richesses) hiérarchisent et montent des antagonismes à l’intérieur d’eux-mêmes, ce sont les cultures qui les distinguent. Aux temps forts des religions et des idéologies, la guerre culturelle fait partie de la guerre totale, et les cultures se déploient stratégiquement, passent de leur fonction de défense, de maintenance, à un rôle offensif à l’encontre de l’autre.

Depuis le combat d’injures homériques, la propagande, la guerre psychologique ont diffusé les idéologies par les nouvelles tactiques offertes par les technologies médiatiques, avec plus ou moins de succès, peut-être parce que demeurant souvent antiques, ethnocentriques, fermées sur elles-mêmes, définissant l’autre selon soi.

« Culture de guerre », « culture de paix », « logique de guerre » sont devenues des expressions courantes. Elles illustrent les oscillations possibles, les propensions à l’escalade ou à la descente de la violence : une dynamique stratégique s’élabore. Elles sont doublées par les expressions « culture de la guerre » allemande, américaine, arabo-musulmane, une anthropologie culturaliste de la manière dont une société organisée, prise dans l’évolution de sa civilisation, accomplit l’acte de guerre.

À travers le flux de l’histoire, à travers la diversité des conflits, la définition de ces « cultures » spécifiques s’efforce de repérer des points d’ancrage, des attitudes permanentes. Ainsi :

  • les modes de pensée, les prises de décision évoluant par saccades, en fonction des procédés empiriques, de la recherche parfois naïve du « secret » de l’Empereur, de la « méthode » de Moltke, de la pensée chinoise ou de la bonne manœuvre, vers une rationalisation de plus en plus poussée ;
  • les tensions s’élevant entre le pouvoir civil et l’institution militaire, entre l’armée de métier et la nation en armes, avec des oppositions toujours vivantes entre hiérarchie et égalité, discipline et liberté ;
  • la gloire militaire de chaque nation, les valeurs et les mythes qui en découlent comme les vertus chevaleresques ou les soldats de l’An II, la grande nation française, la guerre allemande ou la « sainte Russie » ;
  • les tensions et les mythes qui réagissent à leur tour sur la manière de préparer et de conduire les conflits. D’où les controverses sur la supériorité de l’offensive ou de la défensive, de la bataille décisive ou de la guerre d’usure, de la manœuvre ou du choc, de l’ordre de bataille et de la puissance de feu. Ces controverses reflètent autant les antagonismes sociaux et économiques que les difficultés d’intégration des progrès de l’armement dans les doctrines de guerre ;
  • les fraternités d’armes, de tranchées, de corps (la Légion ne se divise pas) ;
  • les fastes, honneurs et traditions, de corps, de combattants d’élite (garde impériale, grognards, poilus) ;
  • la mémoire des batailles (hagiographie des victoires, déploration des défaites) ;
  • les peurs séculaires qui habitent chaque peuple, comme la perte de la bataille des frontières du Nord et de l’Est pour la France, la guerre sur deux fronts pour l’Allemagne, le déferlement sur la terre russe, l’invasion maritime pour l’Angleterre ;
  • plus largement, enfin, les hantises et fascinations mêlées qui s’imposent à toute collectivité humaine.

À certains moments de l’histoire, en tel conflit, l’escalade de la violence est-elle irréversible ? Contre l’extension incontrôlée de la guerre ravageuse, seul mode de résolution des conflits lorsque se bloque le système des relations internationales, un ensemble de règles diplomatiques, juridiques et morales est mis en place, peut-être moins destiné à adoucir la violence qu’à permettre ensuite le retour à la paix, à la coexistence quotidienne et aussi à éviter aux hommes les conséquences extrêmes de l’acte de guerre : le droit des gens. La connaissance des écrits stratégiques ne constitue pas une simple remontée dans l’archéologie du savoir militaire (Michel Foucault), une sorte de spectacle son et lumière tirant du silence et de l’ombre les vieilles marches de guerre ou les bastions à la Vauban. Conjuguant l’érudition et la philosophie, l’histoire et la prospective, elle avive la réflexion sur quelques points capitaux : épistémologie générale de l’action humaine, maintien ou dégradation des relations entre les groupes sociaux dans les luttes des classes et des peuples, modèles d’accélération et d’intégration des progrès scientifiques et techniques dans la confrontation armée, variations des vertus et des figures militaires, montées ou déclins des mythes et des pouvoirs.

En deçà se situent les mondes de l’apparence (l’uniforme, conjugaison du port des armes et de la mode vestimentaire) et de la représentation, de l’épopée dévastatrice (L’Iliade ou Apocalypse Now) au comique troupier (Les Gaîtés de l’escadron). Mais au-delà surgissent les doutes actuels sur la fonction guerrière et son antique noblesse face à l’institution administrative et professionnelle. Pour Jésus-Christ soldat contre Satan soudard plaidait Charles Péguy. Demeure l’ambiguïté fondamentale : défendre la patrie ou maintenir l’ordre ? On sait les controverses sur le rôle de l’armée française de Waterloo à 1914 : répression des tribus algériennes comme des ouvriers français ? Les armées arabes sont-elles plus policières que militaires, laissant la fonction guerrière aux mouvements « terroristes » de culture « révolutionnaire » ? Les Casques bleus ne conjuguent-ils pas une triple culture militaire, policière et humanitaire ?

Ainsi se dégage un vaste champ de recherche qui consisterait en la mise en corrélation des institutions de violence et des modes stratégiques avec les types de raisonnement, eux-mêmes prédéterminés par les structures linguistiques, grammaticales. Tentons un exemple. Le déroulement de la phrase latine (et des langues qui en dérivent), sujet, verbe, divers types de compléments, évoque l’articulation segmentaire de la légion ; un défilé de mots : cohortes et manipules. Le djieh de razzia, c’est-à-dire une fraction de tribu se constituant en force mobile sur la surface du désert mais se condensant en un point précis pour le coup de main, le combat bref et dur, évoque l’énergie fusante des racines trilitères arabes, capables par dérivation de former les mots eux-mêmes. Il évoque aussi la primauté donnée au verbe, à l’action abstraitement définie, sur les modes contingents de son incarnation : l’acteur, son action, l’environnement. De tels exemples devraient être multipliés, affinés et comparés à travers les divers systèmes linguistiques et stratégiques. Plus profondément, s’impose la mise en corrélation des modes stratégiques généraux avec les diverses aires culturelles1. Des recherches qui débouchent sur la définition, la perception stratégique de la culture.

  • Perceptions stratégiques de la culture

Dans une enquête célèbre, et déjà ancienne, le sociologue américain Herskovits avait collecté toutes les définitions de la culture, plusieurs centaines. Plutôt que de le suivre en ce papillotement impressionniste, d’autant que ce nombre a dû s’accroître depuis, on avancera quelques articulations énonciatives.

L’une des difficultés majeures du débat transparaît dans la manière de cerner les rapports entre civilisation et culture. On se fondera sur une formule un peu trop tranchée. La civilisation a d’abord contenu la culture, mais cette dernière a subi une inflation matérielle et sémantique et, désormais est peut-être plus présente que la civilisation refoulée à l’état grandiose et lointain d’ensemble qualifiant une très longue période, mais ne s’incarnant d’une manière parfois contradictoire que dans les diverses cultures nationales. Comme auparavant la guerre contenait la stratégie et que maintenant la stratégie englobe la guerre dans une plus large stratégie de politique générale. Ce qui évoque un problème homothétique : existe-t-il une stratégie universelle ou n’y a-t-il que des stratégies nationales ?

La civilisation n’est pas fatalement la phase terminale, mécaniste, d’une culture au sens de Spengler, mais constitue un horizon multiséculaire où s’inscrivent les éthiques et les philosophies, instruments opératoires. Toute culture est relative à tel groupe humain ethnique, national, religieux, voire social et professionnel, culture de cour, bourgeoise, paysanne, ouvrière… Les contenus des deux notions devraient donc être précisés, non seulement du point de vue matériel ou conceptuel, mais aussi en tant que processus d’élaboration et de compréhension. Les phénomènes d’acculturation, par exemple, et les réactions politiques qu’ils déterminent, débouchent sur l’interrogation suivante : la culture ne serait-elle pas possession et usage naturels de certains modes de raisonnements, de catégories mentales qui permettent ensuite de représenter et d’agencer de façon spécifique dans telle civilisation, l’enchevêtrement des faits de base communs à la condition humaine : processus physiologiques, rapports sociaux entre individus et leur institutionnalisation, modes de production et de répartition des richesses, et tous les arts, les lois et les sciences.

Car les institutions et les techniques accomplissent des fonctions homothétiques à travers des civilisations différentes sans que leurs ordonnancements respectifs et la manière de les penser coïncident. La culture serait alors ce qui permet de penser et de formaliser autrement, de civilisation à civilisation, la multiplicité des éléments ressortissant à la vie en société. Proposition qui impliquerait l’étude des termes énonçant la notion et les éléments d’une civilisation ; celle des comportements et des croyances par lesquels on fait, ou non, partie d’une civilisation ; la différenciation par échelle de l’ampleur de la civilisation, de la zone géoculturelle extensive aux cultures nationales locales ou aux cultures des métiers et des classes sociales ; la comparaison des traits forts par lesquels se définissent, implicitement le plus souvent, les différents niveaux d’une civilisation ou des civilisations juxtaposées ou hétérogènes, idéologiquement ou géographiquement ; la dissociation, en chaque domaine étudié, des deux perspectives générales offertes par la notion de civilisation : système de sagesse, et mode d’avancement éthique et technique des groupes organisés.

Très médiatisée, la théorie de Samuel Huntington a vulgarisé la notion de choc des civilisations. En réalité, le phénomène est constant dans l’humanité, qui s’oppose par vastes plaques architectoniques culturelles et politiques : Grecs et Perses, Romains et Barbares, chrétiens et infidèles, colonisateurs et colonisés, libéraux et communistes… Bien plus troublantes sont, à travers ces chocs, les acculturations, les inculturations réciproques. Et leurs conséquences, les déchirures internes qui se produisent en chaque civilisation. Atteintes de plein fouet par la modernité occidentale et son « laxisme » éthique, les tendances politiques et sociologiques musulmanes s’opposent entre elles dans des guerres sanglantes, dont l’Occident reçoit, il est vrai, de terrifiantes blessures : autosacrifices de l’intifada, World Trade Center en 2001, Madrid en 2004. Mais la véritable bataille se joue entre musulmans plus qu’entre les Orientaux et les Occidentaux. Non pas choc de civilisations, mais plutôt rupture d’une civilisation.

  • La culture comme système d’expansion impériale
    ou de refuge minoritaire

Troublante constatation : dans l’histoire contemporaine, la stratégie de culture suit l’affermissement de l’État-nation. Au-delà de l’affirmation culturelle des grands princes de la Renaissance, Louis XIV poursuit par elle – architecture cosmique, peinture théâtrale, mécénat européen des arts, des lettres et des sciences – sa magnification politique, comme la Convention son expansion idéologique en décernant la citoyenneté française aux plus illustres étrangers. Cette conception fait converger dans une synthèse intellectuelle et esthétique les diverses composantes (sociales, économiques, voire militaires et diplomatiques) de l’action de l’État pris comme représentant de la société globale.

Elle culmine dans son mécanisme le plus virulent avec la Kultur de l’Allemagne wilhelminienne puis hitlérienne, corrélative à l’apogée de la première révolution industrielle mais que, dès la guerre de libération antinapoléonienne (1813), Fichte avait affirmé être la possession et la dilection du peuple (Volk) allemand tout entier, alors que la culture française se voulant universelle était abstraite et élitiste (de cour). Les contenus culturels et érudits ethno-nationalistes germaniques s’opposent dans les grandes controverses intellectuelles de l’entre-deux-guerres aux affirmations d’une civilisation occidentale à vocation ou à prétention humanisante. Car l’accumulation des richesses dans une nation est concomitante à l’expansion de sa culture. Sa diffusion correspond également à son extension géopolitique. Sous cet angle, les métropoles coloniales, puis les deux colosses, les États-Unis et l’Union soviétique, ont essaimé leurs idéologies politiques, éthiques, socio-économiques, leurs modes de vie et leurs œuvres de civilisation (littérature, cinéma et télévision, philosophie, esthétique…) selon les flux et les reflux des guerres mondiales et des impérialismes. Dans son De gloria Atheniensum, qui n’est peut-être que l’exercice d’un jeune sophiste, Plutarque ne remet pas en cause le vieil adage cedant arma togae, mais entend démontrer que la gloire d’Athènes résulte davantage de la valeur de ses armes que de la splendeur de ses arts et de ses lettres2. Il y établit la tradition du coureur de Marathon, qui deviendra le symbole de l’olympisme.

En fait, la dialectique entre domination militaire et rayonnement intellectuel doit être dissociée dans le temps. Leur présence affermit les acculturations mais exacerbe aussi les refus autochtones. Leur déclin favorise peut-être une reprise ambiguë parce que désormais non directement imposée, mais aussi parce que soumise à des oppositions internes entre classes sociales et à des aspirations diversifiées à l’ouverture sur le monde et la science. La domination napoléonienne et la diffusion des idées révolutionnaires du xixe siècle, le court exemple des démocraties libérales après 1918 dans les pays européens amputés ou ressuscités, l’anti-impérialisme soviétique et le socialisme après 1945 dans les pays décolonisés constituent des cas dont il faudrait pousser l’analyse. La technologie américaine et la philosophie politique des droits de l’homme, ceux de 1947 plus que ceux de 1789, se conjuguent en faveur du libéralisme nord-américain.

Un dilemme plus général apparaît, affrontant trois binômes : culture universalisante à la Goethe/culture particularisée par groupes humains à la Herder ; culture impériale/culture ethnique ou nationale ; culture-intégration/culture-dilection. Or tout empire se pense comme une métacivilisation surplombant les cultures vernaculaires et les valeurs singulières accusées de pencher vers la marginalisation (vers l’autisme ethnique ?).

D’où une dialectique permanente entre l’efficacité de cette culture impériale et l’appel récurrent des cultures minoritaires. Si, démographiquement, le génocide consiste en l’élimination physique d’au moins l’élite d’une population au sens biologique et quantitatif du terme, l’ethnocide est une politique d’acculturation systématique des masses vers la culture dominante. D’où, en antithèse, la reprise des revendications des minorités à l’intérieur des sociétés étatiques contre les métropoles coloniales ou les régimes centralisateurs. Ces revendications sont fondées sur l’humiliation culturelle (linguistique, religieuse, comportementale…) et transforment l’agressivité (la contre-offensive) émotionnelle en self-fullfilling prophecy, en projection finissant par se réaliser parce que des groupes suffisamment nombreux y ont cru (Israël, à la limite). C’est le problème de l’institutionnalisation de la schismogenèse3.

Car l’histoire oscille perpétuellement entre les fragmentations et les regroupements. D’où les diverses stratégies culturelles tentées par les pouvoirs pour pérenniser une domination. L’affirmation d’une culture souveraine tout d’abord ; fascination et majesté, exerçant une action centripète sur les provinces, sur les populations excentrées géographiquement ou idéologiquement. Les multiples histoires locales, provinciales, doivent se fondre dans la haute culture de la grande nation. Type achevé : la construction de la France comme pouvoir centralisé, sacralisant l’État avec une littérature universaliste, une vie de cour raffinée et un art de vivre en expansion. L’articulation de cultures différenciées dans un même ensemble. Exemple : la « monarchie aux multiples nations », cet Empire austro-hongrois qui superpose pour chaque sujet la supranationalité de la monarchie impériale et royale (kaiserliche und königliche) ainsi que l’appartenance à sa nation, sa communauté d’origine. D’où une sorte de cosmopolitisme interne favorisant la création artistique : les deux écoles de Vienne, la sécession… Les recrues de l’armée prêtent le serment direct à la personne de l’empereur dans leurs neuf langues ; les drapeaux sont bénis selon les rites de onze confessions. Cette construction grandiose s’est rigidifiée à la fin de l’empire dans la bureaucratie de la Kakanie4 et s’est fissurée dans les impossibles équilibrages entre les trois grands blocs : Autrichiens germanophones, Hongrois, Slaves du Sud.

Inversement, la culture peut se valoriser pour ressusciter l’histoire. Au xixe siècle, siècle du réveil des nationalités, la langue et la linguistique, la peinture historique et la musique doublent les légions de volontaires (Pologne, Hongrie de Kosciusko, Mille de Garibaldi, Bohême…) pour réintroduire une patrie dans l’ordre international à partir de populismes anti-étatiques.

Puis est venu le temps des contre-offensives et des repentances. La volonté de dégrader par l’invective, l’injure et la « haine », les valeurs, l’esthétique, la syntaxe des lettres et l’humanisme classique qui se voulait civilisateur, donc aliénateur, au temps de la colonisation. Pour les colonisés, Molière aussi, par l’attrait qu’il exerçait sur eux, était un colonisateur. L’idéologie peut refondre, distordre la culture pour créer une nouvelle histoire. Le communisme critique l’histoire des constructions impériales et privilégie l’histoire des révoltes populaires. Il se veut aussi fondateur d’une ère nouvelle : une nouvelle histoire.

Ainsi, dans l’ordre international, la géopolitique des minorités s’oppose aux géopolitiques impériales. Dans l’ordre interne, les strates socioculturelles inférieures ressentent un malaise latent et donnent naissance à deux mouvements : le passage individuel de leurs membres les plus doués à la culture dominante, ou bien le retrait collectif, donc déstabilisant – cultures révolutionnaires, anticultures, sous-cultures propres à certains groupes ou milieux mais se posant comme globales face à la culture officielle.

  • Les failles géoculturelles

À travers les siècles se sont inscrits sur les routes terrestres et maritimes les marées des peuples plus ou moins armés, les périples militaires : Anabase (Xénophon), croisades, armée d’Orient à Assouan, Grande Armée à Moscou. Moscou brûlé – mais au Caire fut crée l’Institut d’Égypte qui a exhumé la civilisation pharaonique –, longue marche. En fait, les invasions armées oscillent entre les massacres et les acculturations – les inculturations. Éradication des méso-américains par les conquistadores, hellénisation syncrétique de la Transoxiane et de la Bactriane selon Alexandre, bienfaits et malédictions de la colonisation.

Appelons faille géoculturelle les méconnaissances civilisationnelles entre deux ou plusieurs ensembles politiques et sociologiques globaux, séparés par une faille géo-historique qui a filtré leurs intercommunications et a déformé leurs perceptions réciproques. Une faille géoculturelle est une zone de rupture de croyances et de mœurs. Les chocs de civilisation sont courants dans l’histoire universelle. Ainsi, la faille géoculturelle surdétermine les antagonismes psychologiques mais se laisse mieux illustrer, pour les opinions publiques, par les écrivains et les artistes (les percevants) que par les anthropologues et les politologues (les connaissants) ou ceux qui croient connaître. Car l’érudit peut être submergé par la passion ; l’herméneutique a ses stratégies pour camoufler son a priori et ses objectifs, et peut devenir apologétique. Ce qui entraîne des réactions désordonnées et contradictoires. De la part de l’envahisseur, un sentiment de supériorité conjuguant la dominance et la légitimité du devoir de civiliser. De la part de l’envahi, un repli désenchanté et compensateur (« Ils ont la force, mais nous avons la vraie religion »), et l’espérance de parvenir aussi à l’égalité technologique et scientifique.

Certes, les limes interculturels furent toujours poreux et ont suscité le prodigieux dévoilement de peuples « estranges » : Hérodote et l’Égypte, Al-Biruni et l’Inde, Marco Polo et la Chine mongole, les dominicains et les jésuites en Amérique. Au-delà des utilitaires, marchands et caravaniers, ils ont donné naissance à des figures spécifiques selon les siècles, le pèlerin du Moyen Âge, le navigateur de la Renaissance, le voyageur des Lumières, l’explorateur et l’officier de l’ère coloniale, suivis des commerçants, des administrateurs, des missionnaires et des archéologues, les soldats des guerres de décolonisation précédant les coopérants des indépendances, les routards de Katmandou, les Casques bleus et les humanitaires pour les pays en détresse matérielle ou ethnique, enfin, les flots des classes moyennes expédiées en charters par les voyagistes, encadrés par les tours-operators.

Le transport aérien a aboli les distances entre pays, entre continents, et réduit à quelques heures les temps de translation. Deux flux humains démographiques inégalitaires se croisent sans se mêler. Celui des immigrés aspirant à une mythique société de consommation. Celui des touristes aspirant au dépaysement et à voir sur place ce que montrent les musées. Puis l’urbanisation qui a favorisé l’exotropisme : une soif collective des cultures extra-occidentales ou, plus vulgairement, un besoin de décompression, de déconnexion de la banalité quotidienne, jusqu’au tourisme sexuel. Contre cette propension de l’Occident se sont élevées des cultures du ressentiment : désir forcené, bravant la mort, d’entrer en Europe, doublé du rejet de son identité historique. Sous la pression de la mondialisation économique et financière s’avive le désir de surdéterminer son avenir.

Sur ces osmoses et ces invectives se forgent des constructions culturelles hétérogènes qui, telles des plaques tectoniques, s’écrasent et se transforment en ensemble géopolitique. Dès lors, aux failles géoculturelles s’ajoutent des failles socioculturelles qui fragmentent un ensemble démographique : islam des Lumières et pureté musulmane, jeunisme occidental et alter mondialisme… Stratégiquement, elles opèrent aussi sur la transgression individuelle et sur la falsification dogmatique et esthétique. De systèmes d’appel, de séduction, elles deviennent systèmes de spécification, de répulsion. Elles se constituent par l’exception culturelle en système de défense qui risque de devenir totalisant.

  • De l’exception culturelle défensive
    au tout culturel stratégique

L’exception culturelle acquiert trois sens en géopolitique : anthropologique – on n’est pas comme les autres –, contre-offensif – on repousse les règles générales qui s’imposent aux autres –, et offensif – en tactique de combat, le soldat doit s’ouvrir à la social intelligence (perception sociale) et à la cultural intelligence (connaissance culturelle anthropologique) du peuple au sein duquel ou contre lequel il combat.

La notion souffre-t-elle d’une prolifération anarchique, cancéreuse ? Elle explore par langue, par nation, par empire, par condition humaine (culture aristocratique, bourgeoise, populaire), par activité professionnelle (ouvrière, paysanne…) ou ludique, par orientation politique (culture de droite, de gauche…), par propension psychologique et esthétique (culture de confort, de bonheur, de mort ; ambiguïtés de la culture de guerre, même juste (tuer pour survivre) et de la culture de la drogue, destructrice ou esthétique (Baudelaire, Artaud, Michaux…).

De mode d’approfondissement de soi, d’affermissement de ses traditions, les cultures deviennent des instruments de différenciation. D’abord processus de communication, les cultures accentuent les hétérogénéités, et toute hétérogénéité est révolutionnaire. Et tous les empires, les grandes dynasties, les dictatures, les totalitarismes ont inspiré de nouveaux styles, ont imposé des autoglorifications. La dérive de l’état de culture à l’État culturel (Marc Fumaroli) est-elle inéluctable ? Cet État s’empare-t-il de la gestion culturelle aux dépens du libéralisme culturel, de la liberté de la culture ? Ne désacralise-t-il pas la culture en « tout culturel » : industrie, économie, produits culturels ? Jusqu’au terme évoquant l’accumulation du patrimoine culturel.

Le Polyeucte de Corneille abat les idoles parce qu’elles contiennent du sacré. Le missionnaire brûlait les fétiches africains, polynésiens ou mésoaméricains pour lutter contre les anciennes croyances et démontrer leur inefficacité, les soustrayant ainsi aux collections des musées et à l’étude des ethnologues. Or un « crucifix roman n’était pas d’abord une œuvre d’art », rappelait André Malraux. Mais ce symbole théologique d’une croyance religieuse fut désacralisé en « devenant » un témoignage, en étant analysé comme l’artefact d’un groupe humain, de sa civilisation. Puis il fut resacralisé en tant qu’œuvre d’art avant d’être à nouveau désacralisé par les sciences expérimentales qui repoussent le romantisme, le subjectivisme, le baroque de l’ancienne critique d’art au profit des expertises techniques, et, enfin, par sa capitalisation marchande. C’est l’actuelle « métamorphose des dieux » : la culture est alors condamnée ou à l’encyclopédisme professionnellement neutre ou au patrimonalisme culturel accumulateur, conservateur – lequel peut-être accru ou diminué par la guerre : les reprises par les Alliés en 1814 des chefs-d’œuvre pillés par Napoléon. Mais la concentration publique en une capitale centrale de l’héritage culturel continental n’était-elle que despotisme ?

C’est aussi la démocratisation des activités culturelles. C’est le passage au « tout culturel » d’André Malraux à Jack Lang. Le premier fonde les maisons de la culture sur la découverte par les masses de la « haute culture » grâce aux reproductions des chefs-d’œuvre des grandes civilisations ; idée du théâtre populaire. Jouer du Mozart dans les usines d’Union soviétique. Ou ne pas tuer Mozart dans l’enfant (Saint-Exupéry). Le second reconnaît comme activité culturelle, comme espace de créativité, l’ensemble des fonctions de loisir et de divertissement émanant des artistes de la rue, de l’artisanat, des amateurs, des intermittents du spectacle, du spectacle vivant. D’où le doute : la culture classique demeure-t-elle le tronc central commun de toute culture, ou n’est-elle plus qu’un élément parmi d’autres pour définir l’identité, pour être l’un des systèmes de reconnaissance et d’appartenance des individus et des groupes à leur civilisation ? Que sont devenues ces civilisations dans l’affrontement entre l’universalisme des droits de l’homme et la diversité des cultures (Senghor : « Enrichissons-nous de nos différences. ») ? Faut-il souhaiter leur métissage ou leur survie ? Peut-on, par analogie, leur appliquer la loi de Gresham : la mauvaise monnaie chasse la bonne, celle-ci étant thésaurisée alors que celle-là circule par les transactions ? Ou la culture médiocratique rapproche-t-elle les cultures populaire et élitiste ?

Les batailles sur les cultures communautaires immigrées, sur les lois mémorielles et les injonctions aux repentances ont succédé aux batailles sur la décolonisation de l’histoire. Peut-on espérer que de l’adultération, de l’insémination réciproque des cultures surgira, tel un phénix, au bout de longues décennies, voire de siècles, une nouvelle civilisation cohérente, satisfaisante pour les populations mêlées, métissées qui l’auraient durement élaborée ? Barack Obama aura alors été, non le premier président noir, mais le président prototype d’une humanité de couleur neutre, issu de la mixité ethnique et d’une culture mondialisée.

Et n’aurait-on plus besoin de culture de guerre, de « cultiver » la guerre, action qui engendre quatre paradoxes : la culture, d’aspiration à la compréhension des autres, débouche sur leur négation ; la culture générale, d’ouverture sur l’humanité, devient l’expression des pratiques d’experts spécialisés ; celle d’activité gratuite, ludique, devient une culture de résultat ; et, enfin, la culture comme espoir d’humanisation devient une entreprise de fragmentation et de destruction.

La culture était le fruit de l’histoire, elle en était la theoria, elle favorisait l’otium, le repos apaisé du citoyen. Elle devient suscitatrice de l’histoire. D’amour de la sagesse (sophia), elle devient ruse, outil : techne. Pour assurer sa dominance, elle s’est stratégisée. Déjà, pourtant, Descartes, qui fut soldat, modérait l’action : « Changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde. » 

1 Voir les travaux collectifs « Terrorisme et culture », « Dissuasion et culture », « Non-violence et culture » publiés dans les Cahiers de la Fondation pour les études de défense nationale (1981).

2 Dans les Moralia, éd. et trad. par J. C. Thollier, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 1985.

3 Gregory Bateson, La Cérémonie du Naven, 1936, Paris, Le Seuil, 1971.

4 Selon Robert Musil dans L’Homme sans qualité.

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