La norme est un concept difficile à saisir dans sa globalité tant elle revêt d’acceptions et d’interprétations différentes. Souvent assimilée à la loi, elle en diffère pourtant puisqu’elle semble avoir une portée plus générale : si la loi désigne une contrainte légale à laquelle on ne peut se soustraire, la norme ferait quant à elle référence à un modèle ou à un idéal qui incite ou cherche à orienter les conduites des Hommes. Tout comme la loi elle oblige et contraint, mais cette contrainte s’inscrirait avant tout dans un ordre moral (les bonnes mœurs, les us et coutumes, les traditions…) avant l’ordre légal. La norme précéderait alors la loi, qui viendrait simplement l’inscrire et la décliner dans le champ juridique.
Définir la norme est une tâche ardue, qui occupe depuis longtemps les philosophes, au point de devenir une discipline à part entière : la philosophie normative. Aristote déjà cherchait à comprendre pourquoi, en vertu de quoi, les Hommes se conforment à des règles qui les contraignent dans leurs actions au lieu de vivre selon leurs envies et leurs désirs. Qu’est-ce qui pousse les individus à s’inscrire dans ou à créer un système de normes qui les oblige et restreint leur liberté ? Cette question est aussi au cœur de la philosophie kantienne, puisque Kant démontre que la raison humaine dispose d’un pouvoir normatif, c’est-à-dire d’un pouvoir de produire ou de reconnaître des normes d’action universelles et contraignantes. Parmi elles, la norme première qu’il appelle l’impératif catégorique et qu’il définit comme suit : « Agis seulement d’après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. » Ainsi, l’Homme aurait la capacité de créer des lois morales inviolables, des normes universelles.
À la suite de Kant, nombreux sont les philosophes qui vont tenter d’identifier des principes ou des normes universelles, notamment dans l’objectif de créer une société plus juste. Parmi eux, John Rawls, qui publie en 1971 sa Théorie de la justice dans laquelle il part d’un principe : si les Hommes ne connaissaient pas leur place dans la société, leurs talents particuliers, et s’ils n’étaient pas corrompus par les idées d’une société et d’une époque particulières, en d’autres termes s’ils étaient à l’état de nature et complètement ignorants, ils seraient en mesure de définir des normes du bien et de la justice impartiales et universelles.
Cette quête de l’universalité des normes en philosophie politique et morale reste bien sûr (éternellement ?) inachevée. La norme continue de soulever des questionnements majeurs, et c’est pour cela qu’Inflexions a choisi de lui consacrer un numéro. Car si la philosophie nous apprend que la norme peut être universelle, comment expliquer que toutes les cultures, toutes les époques, tous les continents ne partagent pas les mêmes normes ? Comment expliquer que ce qui un jour paraissait « normal » devienne « anormal », ou inversement ? Qu’elles découlent d’un droit naturel, d’un droit divin ou d’une maxime universelle, les normes qui dictent nos comportements et les règles de la vie en société sont toujours édictées par un ou des pouvoir(s) : pouvoir politique, pouvoir des juges, pouvoir de l’opinion majoritaire, pouvoir aussi des opinions minoritaires agissantes et, bien sûr, pouvoir économique (entreprises et multinationales).
Les systèmes normatifs qui encadrent la vie en communauté semblent ainsi évoluer en même temps que les sociétés humaines. Ce qui, en revanche, semble immuable et universel, c’est la quête transcendantale de la norme, la recherche perpétuelle par les Hommes d’un modèle de société, d’un idéal de vie. C’est notamment ce que Jacques Tournier décrit dans son article qui introduit bien notre problématique : si l’humain est ontologiquement tiraillé entre le désir et la loi, pour que l’organisation des Hommes en société soit possible, des codes sociaux sont progressivement introduits et acceptés. Il revient ainsi sur plusieurs siècles d’histoire de la norme, jusqu’à son dépérissement contemporain : d’un repère et d’un idéal, elle est désormais devenue un carcan.
L’article de Romain Leroy-Castillo poursuit le raisonnement de Jacques Tournier en proposant une lecture contemporaine de la norme et de l’inflation normative que connaissent nos sociétés occidentales. Il interroge ainsi les ressorts de l’acceptabilité des normes aujourd’hui, après l’effondrement des repères et des autorités traditionnels. Ces deux articles introductifs sur la nature de la norme, ses contenus, et ses dévoiements, donnent quelques clés essentielles afin de mieux comprendre certaines de ses applications plus concrètes, notamment dans le cadre de l’institution militaire – institution hautement normée. L’article de Jean-Michel Meunier revient sur la codification ancienne des conflits et sur le besoin de revoir les référentiels qui encadrent la pratique de la guerre à l’aune du contexte actuel.
Les articles de Béatrice Heuser et Christophe Gué, qui traitent respectivement de l’influence de la culture dans la fabrication des normes qui servent à faire la guerre et du rôle de celles-ci dans le choix et la fabrication de l’armement, poursuivent les débats sur l’articulation entre la norme et le fait militaire. S’appuyant sur des exemples historiques, ces deux textes mettent en lumière le poids des normes dans l’art de faire la guerre.
L’histoire des guerres modernes peut être lue à travers une analyse des normes qui sous-tendent les sociétés et la manière de faire la guerre. C’est ce qu’illustrent les articles de Didier Sapaut, qui prend l’exemple particulier des Forces françaises de l’intérieur intégrées à l’armée de Libération en 1944, et de Jean-Luc Cotard, qui revient sur la libération de Marseille la même année, une « folie » du général Monsabert qui mène à une victoire qualifiée d’« anormale ». La question de la folie, ou plutôt des troubles mentaux, est ensuite abordée de manière très concrète par Yann Andruétan, qui revient sur les critères de classification des maladies mentales dans l’armée et sur leur évolution progressive.
À travers une plongée dans l’histoire de l’uniforme et des normes qui l’encadrent, Laurent Hélaine propose une approche singulière et illustrée de l’évolution des systèmes normatifs qui sous-tendent à chaque époque les choix relatifs à l’habillement militaire. Enfin, pour terminer ce tour d’horizon de la normativité de l’institution militaire, Matthieu Thomas nous plonge dans le processus de normalisation de l’otan : si beaucoup le pensent trop complexe, il est néanmoins garant de l’interopérabilité des forces, et donc de la crédibilité de l’Alliance atlantique.
Après l’institution militaire, c’est l’institution politique qui est traitée par Joséphine Staron. Dans son article consacré à l’Union européenne, elle revient sur l’influence normative incontestée de l’ue, tout en mettant en garde contre une évolution quasi incontrôlée de la norme européenne.
Autre angle d’approche, l’article de Gaël Lacroix sur le métier d’auditeur interne et son rôle dans la transformation ou l’édification de normes illustre la diversité des acteurs qui concourent à la production normative. De son côté, Jérémy Bellot s’intéresse à l’honneur et s’interroge, à travers une mise en perspective historique, sur le rapport entre l’évolution des normes et l’évolution du rapport à celui-ci dans les sociétés.
Pour terminer ce dossier, Inflexions propose quatre articles qui sont autant d’illustrations de l’application des normes et de leur évolution. Matthias Wargon questionne leur utilisation et leurs répercussions au sein d’un service d’urgences hospitalier. Marc Vigié s’intéresse à une norme sociale qui nous concerne tous : celle qui définit pour chaque individu le choix d’un prénom. À travers une analyse historique, il explique les ressorts de l’acte de « nommer » et démontre qu’il est lui aussi soumis à des évolutions sociales et culturelles. Enfin, les entretiens avec Claude Viallat et Romain Poite mettent en lumière la question de la norme dans deux domaines : l’art et le sport. L’art obéit-il à des normes ? Quel est le rôle de l’arbitre, entre l’esprit et la lettre de la règle ?
Les articles de ce numéro que vous propose Inflexions vous permettront, nous l’espérons, de mieux appréhender un phénomène que nous connaissons tous et que nous vivons au quotidien. Si les normes sous-tendent nos comportements, nos interactions, nos institutions, une chose paraît certaine : elles sont le fruit des évolutions culturelles, politiques et sociales des sociétés humaines.