Le fil Inflexions

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N°42 | Guerre et cinéma

Émilien Frey

Commander : un besoin de responsabilité

« Décider est le lot du chef »

Général Laurier

« Être homme, c’est précisément être responsable »

Antoine de Saint-Exupéry

Même si, comme l’avançait le général de Gaulle dans Le Fil de l’épée, « certains hommes répandent, pour ainsi dire de naissance, un fluide d’autorité dont on ne peut discerner au juste en quoi il consiste », le gène du commandement n’existe pas et autorité n’est pas commander, même si l’un ne va pas sans l’autre. En effet, l’autorité comme capacité à se faire obéir n’est pas une condition nécessaire et suffisante du commandement, et nul n’en est à l’inverse incapable.

Si l’histoire individuelle de chacun peut éventuellement préparer le caractère à cet exercice, seuls le travail et la préparation permettront d’exercer le commandement des hommes avec le discernement et le recul nécessaires. Au-delà de cette démarche accompagnée par les parents, l’entourage, les professeurs ou les supérieurs, le jeune chef doit absolument arpenter seul le chemin exigeant de la responsabilité du commandement afin d’être prêt à en supporter la grande solitude face à ses choix, et comprendre le risque qu’il consent pour lui et ses hommes lors de ses prises de décision.

Ce processus introspectif et quasi initiatique débute par l’appréhension de la société dans laquelle il évolue afin de saisir le périmètre de ses possibles et le sens d’une action répondant aux besoins de la nation. Il est alors un chef fait de devoirs et d’impératifs. Les contours définis, il peut débuter une phase de réflexion reposant sur le choix permettant l’action résolue et cohérente qui naîtra de l’ordre mûri et explicitement donné.

De très nombreux auteurs militaires ont bien mieux explicité la nature et les caractéristiques du commandement comme notion. « L’exercice du commandement dans l’armée de terre » en a synthétisé l’essence en 20161. Les six principes qui y sont évoqués – décision, compétence, confiance, justice, humanité et exigence – sont effectivement intemporels et appuient efficacement l’exercice du commandement par le chef militaire. Cependant, ces valeurs semblent posséder un liant qui transcende les différentes qualités constitutives comme la branche supportant ses rameaux : la responsabilité de l’homme engagé et du chef pénétré de son devoir car « pas de victoire possible sans le vigoureux, avide des responsabilités et d’entreprises audacieuses, possédant et inspirant à tous la résolution et l’énergie d’aller jusqu’au bout »2.

  • Discerner la nature
  • Comprendre la société et la loi…

Le lien entre le fonctionnement de la société et l’individualité humaine est chose complexe. Qui est donc premier, de la société ou de l’individu ? Du soldat ou du régiment ? À cette question fondamentale, trois tentatives de réponse ont été formulées par les sociologues.

Pour Pierre Bourdieu et Émile Durkheim, si la société se conçoit en système général globalisant, alors les faits sociaux sont des manières d’agir, de penser ou de sentir extérieures à l’individu et qui s’imposent à lui dans un processus inconscient issu de socialisations successives. Ce serait donc la société qui produirait les comportements. Pour Max Weber, en revanche, la société résulterait de l’agrégation des comportements individuels. Alors, il faut analyser les motivations rationnelles et irrationnelles de l’action humaine tout en identifiant les hiérarchies des formes de domination légitime. Les phénomènes sociaux sont étudiés comme des productions individuelles, les comportements comme structurant la société. Cependant, si cette dernière est vue comme un flux ininterrompu d’interactions, alors il faut regarder la façon dont les individus agissent sciemment pour contrôler ou non l’image qu’ils reflètent ou pensent refléter d’eux-mêmes. Autrui et plus largement les contraintes sociales semblent dans cette acception structurer la société par l’influence qu’elles ont sur les relations entre individus. Ce serait alors la relation à l’autre qui structurerait et définirait la société.

Il semble malgré tout que ces trois conceptions ne peuvent être considérées comme exclusives les unes des autres. En réalité, il apparaît qu’elles participent de la définition des étapes de la construction sociale et s’adaptent plus à une vision subjective de la compréhension de la société. Ainsi, selon l’angle d’analyse, la manière dont la loi doit agir dans le cadre social poursuivra des buts antagonistes. « Dois-je me conformer à la loi car elle poursuit un idéal commun dépassant ma condition ? », « La loi doit-elle prendre en considération mon particularisme au détriment d’un modus vivendi antérieurement admis de tous ? » Nier l’importance de l’action individuelle revient à nier le génie de l’homme et sa créativité. Mais cette créativité ne peut s’exprimer efficacement que dans le respect des règles communes : refuser le tout, c’est écarter la symphonie des accords, c’est nier l’audible. Prenons l’exemple d’un écrivain : s’il s’affranchit de la culture, des règles d’écriture, de l’orthographe, de la grammaire ou de la syntaxe, il restera totalement et définitivement incompris de son lecteur. S’il n’innove pas, exemple de démarche individuelle s’il en faut, le processus créatif se trouve détruit et la pensée stagnera. Les lois et les règlements sont ceux qui permettent de faire cohabiter harmonieusement l’individu dans son tout.

L’armée, émanation d’un tout plus large, est une société à part entière qui possède naturellement ses normes et règlements, ses us et coutumes. Le chef doit la connaître et la comprendre afin de l’utiliser au maximum de ses capacités techniques et humaines. Connaître ses forces pour mieux combattre celles de l’ennemi.

  • …pour devenir un citoyen

Une différence majeure existe entre le primo-citoyen grec et le citoyen moderne dans une acception occidentale. Personnification de la souveraineté en une particule élémentaire d’un tout cohérent, le citoyen grec possède en effet une existence identifiable au sein de la Cité-État, tandis que le citoyen moderne disparaît dans la masse du changement d’échelle. Le glissement s’opère ainsi toujours dans une sorte de verticalité et cette profonde abstraction nécessite alors une forme d’incarnation. La Cité n’est alors plus instituée par la somme des citoyennetés individuelles, mais se trouve nouvellement légitimée par une autorité indiscutable : la figure tutélaire du chef d’État.

Pour Aristote, « les citoyens sont ceux qui ont des choses en commun »3. On peut ajouter que c’est à commencer par le pouvoir politique partagé. En effet, ce qui fait la citoyenneté et nourrit le sentiment d’appartenance à une entité supérieure, c’est avant tout l’adhésion à un « système de vie » par opposition à une menace extérieure. L’adhésion à un système de vie commun et le sentiment d’appartenance à un même pays et à une armée passent alors par la capacité à produire, à vivre et à transmettre des rites partagés et reconnus. La cohésion nationale, ou du groupe, naît en effet de la fierté collective révélée par la confrontation externe à un tout, personnifié ou non, à un système tiers.

La volonté de progresser dans l’identification d’une identité commune se poursuit par la recherche de l’équilibre, le point extrême précédant le basculement entre l’individualisme revendicatif et le patriotisme hors de contrôle (le nationalisme). Ce centre de gravité semble résumable en un amour responsable pour la patrie et pour la chose commune. Paroxysme de cet état, la guerre, poursuivant la défense d’une idée de sa Cité, définit l’homme comme un être hybride : soldat, civil et citoyen. S’il ressent un danger vital pour sa nation, il exprimera toute sa dimension de soldat dans un mouvement global d’assimilation de la société à une sorte de famille élargie.

L’objectif du chef est alors de faire correspondre en un même mouvement parfaitement maîtrisé et assumé la raison de la Cité et la passion de la patrie, le raisonnement tactique militaire et les impératifs de l’État avec la vocation dévorante de la communauté d’avenir de la fraternité d’armes : être capable de définir le juste engagement au juste besoin quand la richesse est d’hommes et que le plus grand risque est l’annihilation de la vie de ses subordonnés. En somme, se battre pour quelque chose de plus grand que soi et auquel on adhère, toujours selon des règlements et des lois admis de tous ou imposés à tous.

  • Décider, agir et contrôler
  • Choisir en conscience

« Choisir, c’était renoncer pour toujours, pour jamais, à tout le reste », prévenait de manière salutaire André Gide dans Les Nourritures terrestres. Choisir, c’est donc arbitrer, opter et perdre les autres possibles. Mais la liberté du choix est un mirage, tenter de la saisir, c’est avant tout l’illusion de l’irresponsabilité. En revanche, se battre pour elle, c’est choisir les fers du devoir et le chemin difficile de la grandeur. En réalité, la seule liberté atteignable semble résider dans la possibilité d’exercer un choix dans la mesure de son possible tout en étant parfaitement conscient de sa propre responsabilité et de sa grandeur à refuser l’indécision.

Vis-à-vis de la conception dramatique grecque, une différence majeure a été apportée par le catholicisme : la responsabilité contre la destinée ; Dieu par opposition aux dieux. Alors que le héros antique réalise sa destinée en luttant pour lui échapper, la religion catholique place en exergue la responsabilité individuelle et collective au centre de la compréhension. Lorsque le Christ crucifié déclare « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font »4, il scande par inversion que l’homme commet des erreurs par manque de réflexion, par négligence, par irresponsabilité. La figure divine renvoie alors à l’espoir d’un meilleur responsable né de l’inclusion du fait personnel dans un tout dépassant les contingences personnelles. En cela, la conception chrétienne est profondément différente de la vision antique d’un dieu joueur, d’un espoir de bonheur dans l’irresponsabilité d’un déterminisme s’épanouissant dans les visages des aspirations individuelles d’un Pâris qui choisit Hélène plutôt que Troie, qui opte pour son intérêt individuel au détriment de celui de la Cité.

  • Agir en responsabilité

Évacuant les charlatans de l’espérance outrancière et les chantres du désespoir, le chef gardera toujours à l’esprit que sa décision trouvera une réalité factuelle au travers de l’ordre donné. Il n’est pas un artiste dont le seul risque est de déplaire ; il est celui qui concrétise une conception en une vérité vérifiable par le commandement, l’ordre donné et le contrôle opéré. Sa responsabilité s’exprime bien en premier lieu au travers de l’anticipation et de la représentation mentale de conséquences induites par des choix. Celui qui n’anticipe pas ne peut se prévaloir de responsable. Le chef militaire est de ces hommes qui parviennent à guider les autres dans l’adversité.

Mais pour guider, il faut connaître et comprendre sa responsabilité extrême dans le port du fardeau de l’acte de mort5. Celui qui commande devient un infatigable qui se doit de concevoir au fil de la manœuvre des réactions appropriées aux cas hors normes, quitte à imaginer le pire afin que ses décisions soient les plus pertinentes, rapides et claires possible. En effet, l’indécision est le plus fatal des immobilismes, et les anticipations tactiques raisonnées et argumentées sont un champ salvateur des possibles.

« Mais rien ne doit être le fruit d’un hasard qui sera toujours malheureux. Devant arbitrer, le chef de convoi est à la recherche permanente de l’équilibre entre deux des écueils funestes identifiés par Sun Tzu : la témérité à risquer la mort et l’excès de précaution à conserver sa vie. Peser le pour et le contre en totale autonomie (le centre des opérations peut être à des centaines de kilomètres), prendre des décisions rapides engageant l’avenir de ses hommes, mais aussi le succès des opérations6. » Le chef est donc ce militaire qui commande et qui donne le sens7 de la marche à des hommes parfois perdus dans le brouillard de la guerre ou, plus dangereux, dans celui de la peur.

Le corollaire de la responsabilité est le nécessaire contrôle que doit réaliser le chef. Puisque responsable de tout, il doit être en mesure de concevoir le résultat et de vérifier la bonne application de ses ordres s’il ne veut pas perdre sa légitimité donnée par la société pour accomplir une tâche spécifiée : la mission. Bras armé de l’État, l’armée perpétue ce lien étroit avec sa nation et continue ainsi à faire de l’homme ce chef responsable.

  • En guise de conclusion

Les armées françaises ont une démarche spécifique permettant au processus décisionnel d’être mené avec efficacité et responsabilité. Prenant en considération tous les facteurs, la méthode d’élaboration d’une décision opérationnelle tactique (medot) poursuit un double objectif : identifier l’effet majeur du chef tactique – le « je veux… » – et les modes d’action choisis. Toute décision militaire doit prendre en considération les risques consentis, qu’il est nécessaire de minimiser au maximum. L’état-major tactique du chef poursuit ce but par un travail méthodique et précis d’analyse des facteurs – terrain, temps, moyens, capacités logistiques –, de comparaison des modes d’action selon des critères spécifiques et de confrontation entre ces mêmes modes d’action et ceux de l’ennemi. La décision intervient au travers d’un choix réfléchi de manœuvre qui doit garantir une véritable efficience au-delà de la simple efficacité. C’est là la grande responsabilité du chef : maximiser le degré de réussite tout en minimisant les pertes.

Ce processus itératif de réflexion est primordial au sein des armées, car toute décision opérationnelle implique la potentialité de la mort donnée ou subie. Le hasard, l’impulsivité, l’amateurisme n’y ont donc absolument pas leur place. Ce choix peut être à l’origine de débats intenses. Ainsi, en 1917, quand il devient impératif de renouveler la manière de conduire la guerre contre l’Allemagne afin de rompre l’enlisement, il y eut un véritable combat d’idées entre offensive lourde et massive (Joffre), pénétrante (Nivelle) ou limitée (Pétain). Cet arbitrage du choix qui, par définition, renonce au moins ponctuellement aux alternatives relève de l’équilibre entre conception de la guerre, objectifs militaires et résilience de la société à la notion de mort subie.

Aujourd’hui, dans une société marquée par le risque de précaution et la totale intolérance à la notion de mort dans un mouvement plaçant l’individu comme primant sur l’intérêt collectif, le rôle du chef militaire est particulièrement ardu, celui du niveau stratégique et politique presque insoluble : « Comment gagner la guerre sans choquer l’opinion publique ? » Assurément, une première réponse réside dans la rapidité d’exécution des manœuvres initiales et dans la pédagogie globale de justification afin de combattre l’irresponsabilité, comme l’indique Pascal Bruckner, qui « appelle innocence cette maladie de l’individualisme qui consiste à vouloir échapper aux conséquences de ses actes, cette tentative de jouir des bénéfices de la liberté sans souffrir d’aucun de ses inconvénients »8.

Le rôle du chef militaire est donc bien là, dans le fait d’être conscient des contingences de la société dont il est l’émanation armée, de saisir l’état final recherché au plan stratégique et de toujours agir dans le degré ultime de la responsabilité : discerner dans la complexité d’une société opposée à un ennemi résolu, décider dans l’incertitude d’une conclusion toujours inconnue, mais toujours agir malgré l’adversité. En définitive, commander aux autres implique de combattre en responsabilité contre un ennemi pour défendre une société et ses valeurs. Mais avant de commander aux autres, il convient de se commander à soi-même l’élévation de l’esprit, l’exigence de lucidité et le devoir de culture afin d’appréhender le général au-delà des contingences pour toujours anticiper plutôt que réagir.

« Vous lui obéirez en tout ce qu’il vous commandera pour le bien du service, l’exécution des règlements militaires, l’observation des lois et le succès des armes de la France. » Tout est absolument dit dans cet ordre prononcé au cours d’une prise d’armes par le supérieur et par lequel débute tout temps de commandement. Remplir la mission donnée par l’État et la nation coûte que coûte, mais avec le souci des lois et des règlements chevillés au corps. Il appartient alors au chef nouvellement dépositaire de cette autorité d’agir d’emblée en responsabilité. Comprenant parfaitement cette phrase entendue sur le front des troupes, conscient des implications et des devoirs qu’impose le fait de servir sa patrie en citoyen éclairé, le chef devra parvenir à toujours satisfaire, par l’introspection s’il le faut, cette grande exigence, ce besoin impérieux de responsabilité. Débute alors l’une des plus difficiles mais néanmoins gratifiantes activités humaines : le commandement des hommes sous les armes.

1 Ce document interne a été adapté et publié chez Economica en octobre 2016 sous le titre Commandement et Fraternité. L’exercice de l’autorité dans l’armée de terre.

2 Maréchal Foch, Des Principes de la guerre, Paris, Berger-Levrault, 1903.

3 Aristote, La Politique, Livre 3.

4 Évangile selon saint Luc, 23-34.

5 Une lecture éclairante : B. Royal, L’Éthique du soldat français. La conviction d’humanité, Paris, Economica, 2008.

6 É. Frey, Commeatus et Praesidio. La logistique de combat, Paris, Dacres éditions, 2017.

7 Voir le n° 36 d’Inflexions (septembre 2017) : « L’action militaire, quel sens aujourd’hui ? »

8 P. Bruckner, La Tentation de l’innocence, Paris, Grasset, 1995.

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