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N°4 | Mutations et invariants – II

Emmanuelle Prévot

Mission et professionnalisation : de nouveaux rôles pour de nouveaux professionnels ?

Au début des années 19901, les armées françaises ont connu de profonds changements de leurs missions, alors nommées « nouvelles missions », en raison de leur multiplication et de leur diversification. opérations menées en dehors du territoire, non pas face à un ennemi en utilisant la force, mais pour résoudre un conflit au nom d’un mandat international, il n’est plus question de détruire, mais de pacifier, de s’interposer entre des belligérants, de stabiliser une situation politique ou d’apporter une aide humanitaire.

Toutefois, ces missions ont soulevé de nombreuses polémiques, notamment en France, avec des critiques portant le plus souvent sur la perte de crédibilité de la force armée. On pouvait donc s’interroger sur le rôle d’une armée et les modalités de l’action militaire dans ces engagements paradoxaux, une réflexion sans cesse alimentée comme en témoigne le second numéro de la revue Inflexions. En tant que sociologue, nous avons déplacé le regard en nous demandant quelle était l’influence de ces missions sur le sens du métier militaire pour celles et ceux qui l’exercent. L’hypothèse était que les représentations des militaires se construisent dans les multiples interactions qui caractérisent la socialisation professionnelle. Mais, pour comprendre leurs définitions du métier, il a fallu reconsidérer la place de la problématique de la professionnalisation. Nous avons en effet mis en évidence que les représentations professionnelles des militaires pouvaient être comprises à l’aune de l’acception de la notion de professionnalisation comme l’arrivée de « nouveaux professionnels ». Nous livrons donc ici quelques-unes des conclusions de cette recherche, susceptibles de nourrir, en l’élargissant, le débat.

  • L’influence des missions sur les représentations
    du métier militaire

Dans un premier temps, nous avons tenté d’identifier le contenu des représentations professionnelles pour saisir les significations conférées au métier militaire et voir comment y étaient intégrées les missions.

Il convenait tout d’abord de revenir sur la constitution de la profession militaire en France et de son référentiel. À travers les fonctions sociales qui furent progressivement assignées à l’armée, et eu égard aux représentations que cette profession suscitait, nous avons retracé les phases de développement et de fixation de l’ethos militaire. Il est apparu que le « programme institutionnel » de l’armée s’est fondé sur sa fonction guerrière – sa « spécificité » –, celle de la défense de la nation par les armes, mais aussi sur sa fonction socialisatrice, celle de la formation des citoyens. En outre, aujourd’hui comme hier, nous avons vu qu’une orthodoxie institutionnelle s’affirmait pour préserver l’ethos professionnel, la notion de spécificité permettant d’objectiver le changement et de construire la continuité.

Il s’agissait alors de voir comment les militaires l’articulaient à leur propre définition du métier militaire. L’étude de leurs représentations a ainsi révélé la référence partagée à la conception orthodoxe du métier militaire, c’est-à-dire à une profession fondée sur un mandate (une mission), exigeant la conversion de ses membres à une vocation, celle du sens du service, et l’adhésion commune à une « ascèse professionnelle » reposant sur un système de valeurs. Néanmoins, tout en ayant comme fondement le service de la nation, deux types de représentations sont apparus pour conférer son sens au métier militaire. Le premier, qualifié d’exclusif, se réfère au service de l’institution, tandis que le second, extensif, renvoie au service d’autrui.

Les conceptions des militaires sur leurs missions ont montré qu’elles sont au fondement de la construction du modèle extensif, dans la mesure où le « service d’autrui » préside à leur interprétation. À l’inverse, le modèle exclusif les intègre grâce à des processus de normalisation qui permettent de maintenir la spécificité militaire. Mais, dans les deux cas, le service de la nation favorise la légitimation de ces missions. Ainsi, nous avons vu que l’unité est de mise pour définir ce qu’est le métier militaire, un « métier différent des autres », mais que la différenciation s’ancre dans le sens qui lui est conféré (l’institution ou autrui).

  • La socialisation et les représentations professionnelles

La mise en évidence de l’articulation problématique des cadres d’identification produits par l’institution et l’organisation a permis d’expliquer comment les représentations s’élaborent selon la distribution formelle des rôles professionnels. En outre, les modes relationnels se sont avérés être un troisième niveau de compréhension, instaurant une distribution informelle de ces rôles.

Ainsi, l’institution unifie l’« être militaire » à partir de la référence à sa spécificité fonctionnelle. La représentation du métier qu’elle diffuse par son système symbolique (valeurs, images, etc.) assure une fonction normative et intégrative, notamment par la différenciation à l’égard des profanes. Elle transite par un mode de socialisation qui s’appuie sur la « militarité » et communalise l’appartenance et les relations (baptême, traditions, etc.). L’unité se fonde donc sur le statut de membre et l’affiliation institutionnelle.

Toutefois, l’organisation tend à déconstruire cet « être militaire ». Elle « ordonne », « agence », « distingue » les militaires selon un système de positions et de fonction, à travers la division verticale et horizontale du travail, verticales et horizontales. Cette division formelle du travail entraîne des possibilités distinctes d’accès à un rôle professionnel valorisé, selon la plus ou moins grande proximité de celui-ci des buts de l’institution.

De plus, les rôles professionnels se précisent dans une division informelle du travail. En ce sens, l’opération extérieure a permis de mettre au jour l’importance de la dimension relationnelle dans la formation des rôles professionnels. En effet, le contexte opérationnel, caractérisé par un confinement accru, a engendré une division « morale » du travail. Dépassant le seul cadre professionnel, celle-ci est apparue dans la relation de surveillance instaurée par ceux qui se définissent comme « cadres » sur les « EVAT ». Le statut d’adulte est déterminant dans cette structuration des rôles dont le point de départ est la fonction : on est « adulte » car on est cadre, on est « jeune » car on est evat, « adulte » et « jeune » apparaissant respectivement comme des synonymes de « responsable » et d’« irresponsable ». Cette représentation de la « jeunesse » permet ainsi de préserver la distinction des rôles qui prévalait lors de la conscription, distinguant les jeunes gens qu’il convient de former, voire d’éduquer, de ceux auxquels incombe cette tâche. Les conceptions morales développées sur ces « nouveaux professionnels » construisent ainsi leur non-conformité à l’ethos militaire.

Pour résumer la situation : il est demandé à l’ensemble des militaires d’adhérer subjectivement au modèle intégrateur de l’institution, tandis qu’une partie d’entre eux se voit refuser cette identification à partir de son assignation à un « semi-rôle » dans l’organisation et à la construction de son absence de légitimité professionnelle dans les relations.

  • La fonction identitaire
    des représentations professionnelles

Les modes relationnels distinguant les « vrais professionnels » ont été appréhendés à partir de la problématique de la professionnalisation. En ce sens, avant la suspension de la conscription, être militaire consistait en une profession qui, quelles que soient les fonctions sociales attribuées à l’armée, était fondée sur le « travail sur autrui », les rôles se répartissant entre « ceux qui socialisaient » et « ceux qui étaient socialisés ». Mais la professionnalisation des armées homogénéise, au moins sémantiquement, l’engagement de chaque individu, qui devient lui aussi un professionnel en leur sein. L’ancienne division du travail est donc ébranlée par l’intégration des « nouveaux professionnels ».

Au regard de cette configuration, nous avons donc expliqué les représentations professionnelles par leur fonction identitaire. En ce sens, elles permettraient de compenser les insatisfactions et de transformer les contraintes d’un rôle. On observe alors que la spécificité du métier militaire, dont le sens est référé au service de la nation, demeure au centre des discours, mais se décline dans d’autres directions en raison du rôle professionnel que l’on entend jouer ou qu’il est permis de jouer dans les interactions : elle sert de support à la construction d’une identité professionnelle valorisante.

La mobilisation de la notion de spécificité par les evat crée l’appartenance au groupe et procède ainsi de stratégies d’intégration. Tout d’abord, avec l’adoption des normes du « groupe de référence », celui des cadres, les militaires du rang souhaitant faire carrière dans l’institution développent par anticipation des représentations professionnelles « conformes ». Ils prennent, en quelque sorte, leur « mal en patience » dans l’attente d’une meilleure considération conditionnée par leur changement de rôle. Pour les autres militaires du rang, le modèle extensif semble, quant à lui, s’inscrire dans une lutte symbolique pour la reconnaissance de soi. Rapporter le sens du service à autrui vise l’accès à la légitimité professionnelle, fondée également sur la relation à ceux que l’on sert. Développer des représentations propres sur le sens de leur métier permet la construction d’une identité professionnelle valorisante que l’organisation ne leur offre pas. Outre le combat, être militaire, de leur point de vue, consiste également à aider, servir, secourir, être utile, registres de la définition d’un rôle autorisé par les missions.

Les identités professionnelles des militaires construites sur les représentations du métier, différencient donc ceux qui, pour servir la nation, « travaillent sur autrui » de ceux qui, pour servir la nation, « travaillent pour autrui », et procèdent d’un mouvement identique, celui de la définition d’un rôle professionnel, qu’il s’agit de préserver ou d’acquérir.

Ces conclusions ouvrent la voie à un questionnement sur les implications de ces positionnements identitaires dans la pratique. Ceux-ci supposeraient en effet l’élaboration d’un nouveau rôle par les militaires du rang en investissant des sphères d’activités inoccupées. En ce sens, la valorisation de l’aspect humanitaire, de l’aide aux populations, l’élargirait. On peut donc se demander si ces identités professionnelles en construction se prolongent par le développement de qualifications particulières, des « innovations organisationnelles » à partir desquelles se constituerait un sous-groupe professionnel unifié par une nouvelle compétence.

La question du sens : le pacif... | M. Castillo