Le fil Inflexions

Les 19 et 20 juillet, Inflexions sera au salon du livre de Saint-Cyr Coëtquidan

20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°39 | Dire

Jean-Philippe Margueron

Éditorial

Inutile de cacher que l’idée de ce numéro date de juillet 2017, suite à la démission du chef d’état-major des armées (cema). Le sujet n’est pas de revenir sur le fond de l’affaire, encore moins sur sa conclusion : cedant arma togae1. Il porte sur la capacité du militaire, a priori de haut rang, à « pouvoir dire » à ceux qui nous gouvernent et à nos concitoyens. Pouvoir dire, on imagine aisément l’intérêt du comité de rédaction d’Inflexions pour un thème qui n’est ni plus ni moins que le principe fondateur de cette revue inscrit dans son sous-titre : Civils et militaires : pouvoir dire.

De prime abord, ce « pouvoir dire » amène assez naturellement à s’interroger sur la liberté d’expression, d’ailleurs immédiatement opposée à l’obligation de réserve. Mais si l’obligation de réserve impose un ton, une retenue ou une tribune particulière, elle n’impose pas de se taire : « La liberté d’expression ne s’use que quand on ne s’en sert pas », pourrait-on dire en pastichant un célèbre journal satirique. Si l’autorisation préalable du ministre n’est plus obligatoire depuis le statut de 2005, la faible production de fond en termes géopolitiques, stratégiques, doctrinaux ou encore capacitaires, au-delà des nombreux et glorieux récits de campagne autobiographiques, indique que le militaire s’abrite encore trop souvent derrière ce confortable devoir de réserve, quand il ne pratique pas lui-même une forme d’autocensure de peur de déplaire aux princes qui nous gouvernent. À sa décharge, la jurisprudence lui est défavorable et les exemples de sanction rappelés dans quelques articles de ce numéro sont suffisamment explicites pour admettre qu’au-delà d’un cadre juridique somme toute très libéral, l’appréciation portée sur l’expression militaire relève finalement de l’arbitraire du politique et des hauts responsables militaires. Ces derniers ne sont d’ailleurs pas en reste pour sanctionner durement leurs pairs avec un zèle allant parfois bien au-delà des contingences partisanes que l’on pourrait reprocher au politique.

Dépassant ce thème de « liberté d’expression et obligation de réserve » si souvent débattu, la revue aborde ensuite l’intimité du Dire dans le dialogue politico-militaire. Un domaine moins connu, aussi discret que confidentiel, mais essentiel.

Le général Weygand, comparaissant devant la commission d’enquête parlementaire chargée d’analyser les événements survenus en France entre 1933 et 1945, affirmait : « L’une des grandes causes de notre défaite de 1940 est le manque de liaison qu’il y a eu entre nous, soldats, et vous, hommes politiques. » Cet aveu n’est pas sans rappeler ce que disait le général de Gaulle quelques années auparavant : « Politiques et soldats ont à collaborer. Qu’ils n’en aient guère le goût, c’est affaire à leur sagesse de s’en accommoder, mais leur devoir est d’agir d’accord2. »

L’Histoire est tragique a-t-on coutume de dire, mais elle rappelle avec une lancinante régularité l’importance cruciale du Dire entre politiques et militaires, notamment en période de crise ou de guerre. De la fluidité des rapports surgit la victoire ou la défaite la plus cuisante. En cette période du centenaire, plusieurs articles en rappellent les termes de l’époque.

D’autres auteurs abordent une histoire plus contemporaine, notamment les années gaullo-mitterrandiennes, en soulignant la forme de consensus tacite à laquelle était arrivé le sujet Défense nationale. Ce consensus version guerre froide était effectivement peu propice aux débats de fond sur l’avant-scène publique : le sujet était peu porteur politiquement chez nos élus et le traumatisme algérien était encore très présent dans les esprits. Or c’est précisément à cette époque que l’exécutif français a l’originalité de se doter d’un état-major particulier auprès du président de la République et de cabinets militaires auprès du Premier ministre et du ministre des Armées3, sans compter le chef d’état-major des armées conseiller militaire du gouvernement et du chef des armées. Les militaires qui y servent « disent » au politique dans le silence vibrillonnaire et feutré des cabinets, là où le tempo des exigences politiques se confronte à celui des opérations et des obligations de résultat…

Aujourd’hui, « la France est en guerre »4, dans et hors de ses frontières, et cette situation impose à l’évidence au militaire un devoir de Dire renouvelé. Mais la période précédente a développé une telle forme d’asthénie intellectuelle que les chefs militaires d’aujourd’hui peinent à inciter leurs subordonnés à s’exprimer.

Si le consensus subsiste encore bon an mal an dans le domaine stratégique et doctrinal – fusse-t-il nucléaire5 ! –, ou plutôt l’absence de débat, il en est autrement dans le domaine capacitaire relatif à la préparation des forces. Durant toutes ces dernières années, les débats politico-militaires furent plutôt animés et le Dire de mauvaise foi également partagé : les militaires ajustaient leurs besoins en anticipant les coupes systématiquement imposées en cours de programmation budgétaire, au mépris de toute une série de lois de programmation militaire pourtant votées par la représentation nationale.

Deux écoles de pensée s’affrontent d’ailleurs depuis toujours à ce sujet. La première est tenante d’un politique en charge des affaires constitutives de l’outil militaire, tandis que le militaire n’est en charge que de son emploi : entendu durant l’été 2017 après la démission du cema et somme toute assez proche de la célèbre expression de Clemenceau6. La seconde estime que le militaire est redevable du sang de ses soldats et qu’à ce titre il doit participer à sa mesure aux décisions politiques constitutives de l’outil militaire et de son emploi. Il doit donc pouvoir Dire et être écouté avant de s’exécuter.

Mais ces réflexions s’accompagnent, hélas, d’une large pondération. Ayons l’honnêteté de reconnaître que le Dire militaire serait beaucoup plus audible s’il parvenait à parler d’une seule voix, tant les guerres picrocholines sont vives entre les différentes armées. Le pire étant que ces joutes corporatistes et exclusivement parisiennes sont menées par des militaires convaincus de la légitimité de leur combat sous le regard tour à tour perplexe, puis cynique des acteurs publics du jeu Défense, qui font alors leur miel du « diviser pour mieux régner ». De notes aussi blanches que secrètes aux vociférations publiques et blogueuses, le Dire militaire tourne alors au ridicule, voire à la tartuferie. Ce jugement peut paraître sévère, mais tant que ces luttes intestines se poursuivront, le militaire aura du mal à Dire au politique, et le politique aura du mal à l’entendre, encore plus à l’écouter. On peut d’ailleurs remercier, au passage, plusieurs de nos élus ou anciens élus d’avoir bien voulu s’exprimer sur ce sujet somme toute délicat. Des élus qui ne demandent rien de plus au militaire d’aujourd’hui que de savoir susciter et accompagner un débat public, objectif et surtout dépassionné.

Enfin, au-delà du Dire public et du Dire politico-militaire, quelques auteurs s’interrogent sur le « Dire social » du militaire, pour plagier le « rôle social de l’officier » cher à Lyautey. En quoi la neutralité politique légitimement imposée au militaire ès qualités l’empêcherait de s’exprimer sur des sujets de société loin de son horizon quotidien, mais proches de ses préoccupations citoyennes ?

Tout militaire désormais, au-delà de ses grades et statuts, a traversé suffisamment d’expériences opérationnelles pour pouvoir étayer ses propres réflexions sur la vie et la mort, sur la misère et la violence, sur les ombres et la lumière de la nature humaine. Dans le même esprit, son investissement sportif, associatif et citoyen dans les garnisons finit par développer une culture singulière dont la société se prive par une extension abusive de l’obligation de réserve7. Si nos élus considèrent que les vertus universelles que cultivent le militaire sont capables d’instruire une jeunesse difficile, voire de développer des méthodes d’intégration sociale respectueuses des individus, alors la voix du militaire mérite d’être entendue et doit prendre part aux débats.

Pour finir, ce numéro recèle un trésor caché avec un article intitulé « Le langage comme lieu de guerre », signé de la philosophe Monique Castillo. Car derrière le Dire, il y a les mots et la toute-puissance du Verbe, doté du pouvoir de convaincre ou de détruire. Et il est vrai, pour dire les choses de manière plus prosaïque, que la syntaxe et le vocabulaire militaires sont souvent bien différents de ceux du politique, tout comme le respect de la « parole donnée »...

Au bout du compte, le Dire militaire s’avère un enjeu de société qui va bien au-delà de sa seule et indispensable participation aux arguties géopolitiques, doctrinales ou capacitaires. Cantonner le militaire à sa seule science guerrière, ce mal nommé « cœur de métier », serait sans doute une grave erreur. Le « pouvoir dire » est bien ce qui distingue un soldat au service de son pays et de ses valeurs d’un mercenaire sans foi ni loi qui se vend au plus offrant. Or la France d’aujourd’hui, comme celle d’hier, n’a nul besoin de mercenaires. Son meilleur rempart reste le libre engagement de ses enfants, dont les chefs politiques et militaires sont infiniment redevables devant nos concitoyens.

Quant au dialogue politico-militaire, aux accents parfois contrastés, nul mieux que le maréchal Vauban s’adressant à son roi pour l’illustrer : « Sire, je ne puis à la fois vous plaire et vous servir. » La suite n’est qu’affaire de courage…

1 « L’épée le cède à la toge » (Cicéron).

2 Le Fil de l’épée, Paris, Plon, 1999, p. 214.

3 Familièrement appelé le « triangle des Bermudes ».

4 Les premiers mots du président de la République lors de son discours devant le Parlement réuni en Congrès à Versailles le 16 novembre 2015.

5 Dans ce domaine, nous sommes bien loin aujourd’hui du niveau des réflexions conduites par « les quatre généraux de l’Apocalypse » : Charles Ailleret, André Beaufre, Pierre-Marie Gallois et Lucien Poirier.

6 En 1887, le député Georges Clemenceau s’exclame : « La guerre ! C’est une chose trop grave pour la confier à des militaires. » Le futur « Père la Victoire » l’appliquera scrupuleusement trente ans plus tard…

7 La dernière loi de programmation militaire (lpm), une fois promulguée, devrait permettre à un militaire d’exercer un mandat électoral dans les petites communes et intercommunalités.