Le fil Inflexions

Les 19 et 20 juillet, Inflexions sera au salon du livre de Saint-Cyr Coëtquidan

20 juin : mise en place du comité scientifique pour la commémoration du 150e anniversaire de la guerre de 1870

N°37 | Les enfants et la guerre

Maurin Picard
Des héros ordinaires
Paris, Perrin, 2016
Maurin Picard, Des héros ordinaires, Perrin

Le titre peut surprendre : comment un héros peut-il être ordinaire ? Pour l’auteur, l’héroïsme naît, dans une conception très aristotélicienne, de l’intersection entre des circonstances et des hommes. On pourra lui faire le reproche de ne pas faire œuvre d’historien, mais il explique, très bien d’ailleurs, que ce n’est pas son but et que son intention, plus que louable, est de recueillir les témoignages des derniers témoins de la Seconde Guerre mondiale (certains ont fait littéralement l’histoire comme Dick Cole ou Dutch van Kick). Il ne cache pas non plus l’admiration qu’il a pour ces hommes. Avec onze témoignages, il couvre presque la totalité de la guerre. Les interviewés sont Français, Anglais, Allemands et Américains – on peut regretter l’absence de témoignages soviétiques, italiens. Tous sont passionnants. Ces hommes ont participé à des événements majeurs de la guerre, de l’attaque du Bismarck, en passant par le Débarquement ou le largage de la bombe atomique sur Hiroshima, et à d’autres moins connus comme les combats dans le Tyrol, en mai 1945. Chacun de ces héros ordinaires revient sur les raisons de son engagement, ses sentiments, les petits détails certes anecdotiques, mais qui rendent chacun des récits présentés particulièrement humain. Enfin, ils évoquent la fin de la guerre et le temps d’après, difficile pour certains même si cela est évoqué avec beaucoup de pudeur. L’intérêt du livre tient en ce qu’il n’est pas une simple juxtaposition de témoignages aussi intéressants soient-ils. Chacun d’entre eux pose une question sur l’engagement, sur la volonté, le courage, le devoir ou encore la justification morale ou pas d’un acte guerrier. Chaque témoignage fait écho à un autre. Il faut lire par exemple le récit du bombardement sur Tokyo en 1942 et les exactions commises par les Japonais par la suite avec celui du bombardement d’Hiroshima. Il amène à s’interroger sur ce qui fait que certains ont survécu et pas d’autres. La chance certainement, même si beaucoup s’en défendent et invoquent, à raison, d’autres facteurs comme l’entraînement, un commandement de qualité, l’idéal ou encore la cohésion. Il est intéressant de noter l’absence de regrets ou de culpabilité. Certains se sont battus dans des conditions effroyables (le témoignage de Bill Story est saisissant), ont tué et de sang-froid parfois. Tous sont les complices directs ou indirects de la mort de centaines d’hommes. Cette question flotte d’ailleurs tout au long du livre et est particulièrement présente dans le dernier témoignage, celui de Dutch van Kirk, le navigateur de l’Enola Gay. Ce dernier dissipe les affirmations de certains sur les supposés troubles psychiques présentés par l’équipage. D’ailleurs, aucun des témoins ne semble en présenter malgré les épreuves subies. Les esprits chagrins pourront regretter cette absence de culpabilité. Mais peut-on vraiment reprocher à ces hommes qui ont souvent été engagés dans les duels à mort d’être heureux d’être en vie ? Et au vu de leur grand âge, est-ce étonnant ? La mémoire a fait son travail de reconstruction et de tri. C’est d’ailleurs la limite de l’ouvrage : il faut garder à l’esprit que c’est un récit à plus de soixante-dix ans de distance des faits, ce qui implique bien des reconstructions a posteriori. Comment devient-on un héros ordinaire ? De la chance et du courage, de l’entraînement et de l’occasion, du fameux Kairos des Grecs anciens, tout cela sans que l’on puisse désigner un élément plus qu’un autre. Finalement, la seule réponse est celle livrée par un certain second maître affecté à bord d’un char destroyer lorsqu’on l’a interrogé sur les raisons de son engagement alors qu’il aurait pu y échapper sans problème : Jean Gabin, donc, disait que ce n’était pas par patriotisme ou idéal qu’il s’était engagé et surtout avait combattu, mais parce que c’était ce qu’il y avait à faire. Un solitaire élan d’ivresse qui pousse dans les nuages, comme aurait dit Yeats.


La Terreur | Jean-Clément Martin
Yann Couderc | Sun Tzu