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N°28 | L'ennemi

François Chauvancy

La France peut-elle avoir un ennemi ?

Jusqu’au xxe siècle, tout État avait plus ou moins naturellement un ennemi réel ou supposé. Celui-ci contribuait à la construction d’une identité nationale face à un Autre bien visible. Les individus se mobilisaient pour leur sécurité en renforçant leur lien communautaire. Il n’était pas utile de nommer cet ennemi. Il était connu par tous, ou du moins évident, et les ouvrages de stratégie de chaque époque évoquaient librement cet Autre qu’il fallait combattre, que ce soit pour une question de survie ou pour la conquête d’un territoire.

Or, depuis la fin de la guerre froide, nous constatons qu’au moins en Europe aucun ennemi physique n’est officiellement nommé. Chacun aspire, individuellement ou collectivement, à la paix, à l’amélioration de son bien-être personnel, affirme ses bons sentiments. L’homme ne serait plus un prédateur ni pour lui-même ni pour les autres. La déflation générale des forces armées pourrait être le reflet de cet état d’esprit. En effet, pourquoi disposer d’une armée importante s’il n’y a pas d’ennemi ?

Faut-il pour autant s’abriter derrière une dimension intellectuelle de l’ennemi pour justifier d’un engagement militaire ? Le 15 août 2014, le président de la République a évoqué celui-ci comme étant le fanatisme, l’intolérance, le racisme, la barbarie. Dans cette approche abstraite, où se trouve l’ennemi concret qui mobilise ? Les idées hostiles sont portées par des individus, des groupes ou des États. Une idée peut être combattue, mais pas éradiquée. En revanche, ses promoteurs peuvent l’être parce qu’ils sont identifiables. Acteurs de violences et d’influences, ils sont responsables de la promotion de ces idées et sont la réalité physique à combattre. Les réactions possibles font craindre aux politiques de désigner un être, un groupe humain, un État comme « ennemi ». Ces réactions instrumentalisent le droit international, les droits de l’homme et s’appuient sur les habituels reproches d’intolérance et de stigmatisation qui finissent par inhiber tout décideur, au moins politique sinon militaire. Ainsi, l’hypocrisie et le manque de courage dominent les sociétés européennes. Et favorisent l’ennemi potentiel d’aujourd’hui et l’agresseur possible de demain.

Pourtant, la multitude des conflits aux formes les plus diverses montre que l’homme reste toujours aussi dangereux pour le développement de nos sociétés dès qu’il n’est ni encadré dans son comportement, ni neutralisé s’il dépasse les lignes communément acceptées comme infranchissables par la société humaine. La judiciarisation d’un comportement déviant ne peut être efficace que si les États disposent des capacités rendant les lois crédibles dans leur application. À quoi peut servir une loi si elle n’est ni applicable ni respectée par laxisme ou par manque de courage ? De fait, l’ennemi physique jamais dénoncé ou jamais nommé existe malgré le refus de le voir. Nous devons donc nous réapproprier la notion d’ennemi, nommer celui-ci sans ambiguïté afin de savoir comment le combattre et bien comprendre de qui nous sommes l’ennemi.

  • L’ennemi existe-t-il ?

L’ennemi existe. La difficulté tient dans la définition des critères qui lui donnent une représentation et une consistance compréhensibles aussi bien par les décideurs que par les citoyens. Cette prise de conscience a pour objet de permettre aux forces de sécurité, qu’elles soient militaires ou policières, de le combattre tout en faisant comprendre cette guerre, non déclarée le plus souvent, au citoyen-contribuable qui a délégué ce pouvoir. L’ennemi réel est un élément clé de la stratégie générale militaire, comme nous l’enseigne notre histoire. Il doit être nommé afin de permettre à la société civile et à ses forces armées d’anticiper sa stratégie, de protéger la communauté nationale et le territoire français, et de l’intégrer enfin dans la notion de guerre que nos États redécouvrent avec l’État islamique aujourd’hui.

La perception de l’Autre reste une relation ancienne de l’humanité. Hier, on se battait pour défendre sa communauté, conquérir des terres ou des richesses, mais aussi pour combattre les hérésies, permettre l’expansion d’une religion conquérante. Du xiiie siècle jusqu’à la proclamation de l’Entente cordiale en 1905, l’Anglais fut l’ennemi puis il fut un allié, pas obligatoirement un ami, même aujourd’hui. Plus brièvement, la France s’opposa aux empires espagnol puis austro-hongrois, allemand enfin. Quel que soit le conflit, son existence a amené la France à réagir, à se remettre en question, à se réformer et aussi à avoir des ambitions.

Au xxe siècle, l’ennemi héréditaire étatique a évolué vers l’ennemi idéologique, capable de mobiliser les peuples pour s’affronter, transfrontalier, menaçant la survie du pays dans ses valeurs et plus seulement dans son organisation territoriale. Ignorant les frontières des États, mais rassemblant dans une même lutte individus et groupes, son objectif est toujours de briser politiquement et socialement la société visée. Après la destruction du fascisme, les démocraties occidentales ont mis à terre le communisme sans combat direct, laissant la place à une certaine naïveté dans l’attente des « dividendes de la paix » évoqués en 1990. Cette vision utopique a altéré la perception collective de la sécurité.

Une guerre est-elle nécessaire pour avoir un ennemi ? Certainement pas. Mais si la guerre a changé de forme, elle donne toujours une place à l’ennemi. L’exemple du conflit ukrainien est à ce titre intéressant, avec des soldats non identifiables, non violents en Crimée, jusqu’à l’infiltration de troupes régulières russes et les premiers prisonniers – ceux-ci sont-ils des prisonniers de guerre et des ennemis pour autant ? « Ennemi conventionnel », « rebelle », « insurgé », « adversaire irrégulier », « djihadiste », « séparatiste », « ennemi de la France » en Afghanistan1, « terroriste » au Mali pour le gouvernement français en 2014, mais « groupes armés djihadistes » (gad) pour les militaires français à compter de leur engagement sur le terrain, puis « groupes armés terroristes » (gat) pour le chef d’état-major des armées en août 20142 : la multiplicité des dénominations peut être particulièrement perturbante et influe sur la sortie de crise.

Peut-on aussi ignorer le concept d’ennemi intérieur qui a été rappelé à plusieurs reprises en 2013 par un ancien ministre de l’Intérieur3 devenu Premier ministre ? Celui qui menace les institutions par le non-respect des lois, par leur contournement et l’usage d’une violence armée n’est-il pas un ennemi intérieur ? De fait, le continuum sécurité intérieure/sécurité extérieure a conduit à son existence potentielle. Cela pose la question de la subversion qui se définit comme une « action ayant pour but d’affaiblir la force militaire, la puissance économique ou la volonté politique d’un pays en minant le moral, la loyauté de ses citoyens ou la confiance qu’on peut leur accorder »4.

Certes, la nation française, comme beaucoup d’autres, n’est pas homogène ethniquement ou religieusement. Dès lors qu’elle touche à une de ses diasporas ou à une communauté spécifique religieuse par exemple, la guerre extérieure a une influence sur l’état d’esprit de la nation. Autant la guerre en Afghanistan puis les événements en Afrique subsaharienne n’ont que peu touché les Français, et ce malgré d’importantes minorités africaines, autant les guerres au Moyen-Orient influent fortement sur la nation.

Le constat est que les Livres blancs qui se sont succédé depuis la Seconde Guerre mondiale (1972, 1994, 2008 et 2013) font peu de place à un ennemi physiquement et publiquement nommé. Celui de 2013 comme celui de 1994 soulignent que la France « ne se connaît pas aujourd’hui d’ennemi étatique déclaré », sans toutefois exclure la possibilité d’une agression militaire. L’ennemi ne serait-il pas présent ? Bien qualifier celui que l’on va combattre est pourtant une nécessité politique et militaire.

Se préparer à faire face à un ennemi doit être apprécié en fonction de sa capacité de nuisance. Le nommer et lui attribuer des caractéristiques contribuent à une meilleure compréhension de ce qu’il est. En revanche, se tromper sur ses caractéristiques peut être une source d’indécision et d’erreurs dans les modes d’action utilisés pour le combattre.

Enfin, le soldat doit savoir qui il combat, d’autant qu’il voit cet ennemi dissimulé et que, parfois, l’action de celui-ci peut instiller le doute au sein de la communauté militaire, voire des nations. En Irak5, ce témoignage de 2003 d’un soldat américain parmi tant d’autres est révélateur. Juché sur la tourelle, le mitrailleur, un garçon de dix-neuf ans, scrute les alentours : « Les rebelles, ou les ennemis, je ne sais pas comment les appeler… » Or un ennemi doit être décrit, perçu, imaginé. Cela aide le soldat à adapter son comportement, et à ne pas se sentir en contradiction entre ses sentiments, ses actes et les règles d’engagement que lui aurait définies le commandement militaire.

  • Se réapproprier la notion d’ennemi

Comme l’écrivait Hubert Védrine, « les Occidentaux sont en train de perdre le monopole de la conduite des affaires du monde, de la définition des problèmes et de leur hiérarchisation, et des mots qu’on emploie pour les traiter »6. Les Européens « n’ont plus guère, à part de louables intentions, de pensée spécifique sur le monde, ni d’analyse des risques, des menaces ». Le refus de voir l’ennemi au profit d’un simple adversaire en est un signe. L’exemple de l’État islamique est à cet égard flagrant et le réveil est redoutable au point que nommer l’ennemi a été une approche nouvelle et positive du gouvernement français, certes avec retard, en utilisant l’expression de Daech au lieu d’État islamique. À l’usage, la mobilisation obtenue par ce terme sera intéressante à étudier en fonction des cibles. En effet, Daech sera-t-il aussi signifiant et donc mobilisant pour notre opinion publique que pour l’ennemi djihadiste ?

Malgré l’expression publique des politiques de défense, notamment à travers les Livres blancs qui devraient le nommer, l’ennemi n’est donc pas qualifié comme tel. Les références aux risques et aux menaces sont devenues la norme. Cette absence n’est pas récente. Le Livre blanc de 1994 n’emploie jamais le terme « ennemi » : il privilégie celui d’« adversaire », utilisé cinq fois, évoque cinquante-six fois les « risques » et vingt-cinq fois les « menaces ». Celui de 2008 parle lui aussi d’« adversaire » (treize fois), tout en se référant cent vingt-deux fois aux « menaces » et cent quatre-vingts fois aux « risques ». Il est cependant intéressant de noter que le terme « ennemi » est en revanche utilisé dans les débats du tome trois qui l’accompagnent : le politique a choisi de ne pas avoir d’ennemi, mais les autorités qualifiées ou morales n’ont pas eu cette restriction. Ce choix politique rend cependant toute mobilisation et tout engagement bien difficiles. Il entretient un flou qui empêche toute distinction entre le bien et le mal, la loyauté et éventuellement la trahison.

De même, dans le corpus doctrinal militaire, aucun concept d’emploi des forces ne retient un quelconque ennemi. Celui de 1997 n’emploie ni « ennemi » ni « adversaire », mais vingt-quatre fois « menace » et quatre fois « risque ». Celui de 2010 utilise trente-sept fois « adversaire » et une fois « ennemi ». Seule l’émergence d’un islam plus radical est soulignée, comme en 1994. Et celui du 12 septembre 2013 exclut toute référence à un agresseur particulier. Reste un adversaire aux formes multiples et aux modes d’action variés. Le terrorisme lui-même est un acteur pratiquement inexistant. Bien qu’évoqué dans le Livre blanc de 2013, le radicalisme d’un adversaire potentiel, ce qui peut donc indiquer sa stratégie sinon sa tactique et orienter notre action militaire, est totalement ignoré. La doctrine interarmées d’emploi des forces de 20117 redonne heureusement sa place à l’ennemi et ce document n’a pas été réécrit depuis. Le terme d’ennemi n’est pas totalement banni du corpus doctrinal militaire. Il y est défini comme « partie aux intentions délibérément hostiles qui, manifestant une volonté et une capacité de nuire, est combattue, si nécessaire, par l’emploi de la force »8.

Proposons cependant cette définition certes plus longue mais plus précise : « Un ennemi est celui qui, État, groupe ou individu, franchit un seuil d’hostilité constitué d’acte(s) volontaire(s) violent(s) dans les champs matériels ou immatériels, exprimant par là une volonté de nuire à nos intérêts vitaux, stratégiques ou de puissance. Incluant selon les circonstances les critères de subversion et de déstabilisation, le seuil d’hostilité est constitué d’un ou plusieurs critères relatifs à une agression réelle ou potentielle, qu’elle soit terroriste, conventionnelle ou non, avec le critère déterminant de l’irréversibilité de la capacité de nuisance9. » Ainsi, l’ennemi réel existe lorsqu’il a franchi par son comportement et ses actes un seuil d’hostilité à notre égard. Son appartenance à un État n’est plus un critère. Encore faut-il que les volontés potentiellement ennemies soient averties de ce seuil d’hostilité et de l’ensemble des critères le construisant.

Une dernière difficulté apparaît : où s’arrête la notion d’ennemi ? Ce dernier n’est plus seulement l’adversaire en armes et en uniforme ; c’est aussi le civil armé qui ne porte pas d’uniforme. Le ressortissant de la nation adverse peut-il être absous du qualificatif malgré sa contribution à l’effort de guerre ? Autre sujet qui pourrait bien remettre en cause des conventions de Genève et un droit international peu adaptés à l’ennemi au xxie siècle.

  • De l’ennemi au terroriste

Nommer l’ennemi ne signifie pas faire preuve d’intolérance, de racisme ou de xénophobie. Cela ne signifie pas discriminer, stigmatiser ou mépriser. C’est au contraire la prise de conscience réaliste des risques et des menaces pesant ou pouvant peser sur la survie de notre pays. En ce sens, cette identité donne une réalité à la menace. Elle permet la sensibilisation de la nation et sa préparation, car la perception de l’ennemi doit être partagée par le plus grand nombre. Elle doit être assumée par le pouvoir politique quelle que soit la tendance du gouvernement en place. Dissimuler l’ennemi derrière le terme de « terroriste » est une approche biaisée et dangereuse.

Ce glissement peut être daté de 2005, avec la publication du Livre blanc du gouvernement sur la sécurité intérieure face au terrorisme par le ministre de l’Intérieur de l’époque10. Président de la République, il en a fait le cœur d’une stratégie sécuritaire, sinon policière, aussi bien à l’extérieur des frontières nationales qu’à l’intérieur, créant ce continuum entre la sécurité intérieure et la sécurité extérieure. La réponse du ministère de la Défense sera la publication de La Défense contre le terrorisme, une priorité du ministère de la Défense11. Il est intéressant de constater que, dans le premier document, l’ennemi est qualifié de tel par le ministère de l’Intérieur. Il est clairement nommé : l’islam radical et le djihadisme. Le second document, lui, n’emploie pas plus le terme d’ennemi que celui de « djihadisme ». Or les armées n’ont-elles pas pour vocation de se battre contre un ennemi ? On peut s’interroger sur la capacité de réflexion des forces armées incapables d’identifier un ennemi.

Dans la continuité de cette orientation sécuritaire, il a été de bon ton de qualifier de terroriste tout acteur de violence armée contre un État. En 2014, les séparatistes prorusses en Ukraine sont ainsi nommés par les autorités ukrainiennes. Tout comme les forces de l’État islamique au Levant qui, certes, commettent des actes terroristes et des exactions en toute impunité, mais mènent surtout des actions de combat qui accompagnent toutes les insurrections. Les djihadistes français impliqués en Syrie, sans que la preuve ne soit apportée d’un quelconque méfait terroriste, sont ainsi condamnés au nom de lois antiterroristes.

Cette dérive sémantique pose la question de la criminalisation d’un combattant. À quel moment un acte de guerre doit-il être interprété comme un acte terroriste ? Une attaque ied au Mali est-elle un acte terroriste ? Le terrorisme est un mode d’action et non un projet politique. En revanche, au service d’un projet politique et dans une logique de guerre asymétrique, il vise à détruire, entretient l’insécurité et la haine. Il n’en fait pas mystère. Il contribue à la prise du pouvoir par l’effondrement des autorités légales ou en imposant une négociation pour partager le pouvoir.

L’ennemi réel, et non le terroriste, devrait être au cœur de tout Livre blanc. Pour soutenir la légitimité de l’action, une démocratie doit être en mesure de nommer clairement l’agresseur potentiel ou réel afin d’orienter les choix stratégiques et accompagner ceux-ci en les expliquant, sinon en persuadant de leur justesse. L’ennemi est essentiellement humain par sa représentation physique de l’Autre servant une autre cause. Cependant, il est aussi le symbole d’idées, de systèmes politiques, religieux, ethniques en confrontation avec les nôtres. À ce titre, l’Homme reste la cible de la stratégie d’action d’un État.

  • Avons-nous un ennemi aujourd’hui ?

De qui sommes-nous l’ennemi aujourd’hui ? Avons-nous un ennemi ? Comment le combattre ? Questions fondamentales pour la communauté militaire si ce n’est pour la communauté nationale. Il apparaît que, pour la France et bien d’autres États, l’ennemi est le djihadiste. Or, quelles que soient sa nature ou ses objectifs politiques, celui-ci ne peut exister ou rayonner sans définir sa lutte à partir de la « matérialisation d’un adversaire », ce que lui procurent l’Occident et la France en particulier. Chez les djihadistes, la personnalisation du « mal » à combattre n’est pas qu’une simple figure de style visant à désigner une cible, mais bien le cœur d’une stratégie destinée à la fois à mobiliser et à légitimer leur combat.

La figure de l’ennemi a souvent oscillé pour le djihadiste entre la dénonciation des autorités locales et la désignation de l’ingérence étrangère. Elle représente une identité, un facteur d’agrégation des ressentiments sinon une réaction d’immunité identitaire12, finalement, en cas de succès, la validation du choix opérationnel de l’acte terroriste. Ainsi est-il intéressant d’observer à quel point les conflits dans le monde arabe ont été mobilisateurs pour la cause djihadiste, voire régénérateurs d’un cycle de violence islamiste que l’on pensait en voie d’essoufflement. Les flux croissants de combattants musulmans étrangers en Syrie ou en Irak, qu’ils proviennent du monde arabo-musulman ou de l’Occident, ont confirmé la capacité mobilisatrice du message djihadiste qui paraissait pourtant désuet jusqu’à l’échec des printemps arabes.

Or nos Livres blancs ont non seulement effacé l’ennemi mais aussi celui qui apparaît comme notre ennemi réel d’aujourd’hui, le djihadiste. Autant le secrétariat général à la défense et à la sécurité nationale (sgdns) évoquait cette menace dans son rapport préparant le Livre blanc de 2013, autant celui-ci a évacué totalement cette menace13. Dans cent soixante pages, nulle trace des termes « djihadiste », « djihadisme », « islam » ou « musulman » ; ils laissent la place à « radicalisation » ou « auto-radicalisation », chacun seulement une fois. L’avis des armées et de la communauté de défense, dès lors qu’elles ont une réflexion sur l’ennemi, doit être pris en considération pour désigner celui-ci avec réalisme. « L’Occident, et la France en particulier, restent une cible privilégiée »14 et la responsabilité politique est majeure dans sa prise en compte. Alors que l’extrémisme religieux a été identifié comme une menace depuis le Livre blanc de 1994, les pouvoirs législatif et exécutif ne se sont inquiétés du phénomène que depuis peu, sans doute par la force des choses : rapport du Sénat sur le renforcement de la lutte contre l’apologie du terrorisme sur Internet (4 juin 2014), proposition de loi sur la déchéance de la nationalité française pour le combattant français djihadiste (11 juin 2014), demande de la commission des lois de l’Assemblée nationale pour la création d’une commission d’enquête sur l’organisation et les moyens de la lutte contre les réseaux djihadistes en France et en Europe (4 juin 2014), vote des lois antiterroristes du 18 septembre 2014 contre le recrutement djihadiste et, surtout, l’accès aux théâtres d’opérations. Il faut toutefois souligner qu’à l’origine ces combattants se rendaient en Syrie sans que cela ne soit considéré comme une menace. Ils combattaient le régime de Bachar al Assad... On ne peut que s’étonner de cet éveil tardif et du manque de réaction exprimée face à cette menace absente lors de la rédaction du Livre blanc de 2013.

Enfin, il ne faut pas se tromper dans la représentation de l’ennemi. Loin de toute idéologie, une démocratie doit être capable de nommer clairement ce qui menace son fonctionnement, sinon à terme sa survie. Ne pas nommer l’ennemi réel, c’est refuser de le combattre. Le nommer, c’est assurer sa liberté d’action15 dans la gestion globale d’une guerre annoncée depuis 1994 et qui empire.

À titre d’exemple, réfléchissons comme l’ennemi en se référant au territoire national. Illustrons simplement ses objectifs politiques et militaires par quelques principes16 de Sun Tzu qui pourraient le guider dans les effets attendus : « Soumettre l’ennemi sans combattre est ce qu’il y a de mieux », ou déstabiliser les institutions en faisant évoluer les législations nationales éventuellement contre les intérêts de celles-ci ; « une armée victorieuse l’est avant même de chercher le combat », ou remettre en cause l’existence d’une armée forte n’ayant plus d’ennemi affiché pour se battre ; « il faut laisser une brèche dans l’encerclement de l’ennemi. Il ne faut pas écraser un ennemi réduit aux abois », ou laisser croire que les règles démocratiques en cas de victoire seront appliquées et laisseront la place à la réconciliation ; « connais ton ennemi et connais-toi toi-même, ainsi la victoire ne sera pas incomplète », ou bien connaître les sociétés cibles en vivant à leur contact, acquérir leur savoir technologique, appliquer les règles démocratiques de ces sociétés et les utiliser à leur désavantage. L’ennemi non nommé est donc en position de force.

Une démocratie occidentale ne peut se contenter de lutter contre le djihadisme sans combattre l’idéologie qui en est le fondement17. Aujourd’hui, l’islamisme radical s’appuie sur un islam apparemment mal compris par ses plus ardents prosélytes, mais dont les déviances sont peu dénoncées par la communauté musulmane modérée. Il appuie sa guerre sainte sur les techniques de la guérilla, du terrorisme, sinon de la subversion, qui sont les modes d’action traditionnels des mouvements idéologiques. Il pratique avec aisance l’art de la propagande en appui de sa guerre idéologique. Il a en effet parfaitement compris que l’information mondialisée était sa meilleure arme contre l’Occident et qu’il pouvait mobiliser les diasporas notamment au nom de la discrimination supposée envers l’islam.

Outre une stratégie d’action, cette longue guerre impose donc un « contre-discours ». Or les sociétés occidentales, dans leur conception très tolérante de la démocratie, affaiblies dans leurs convictions, de moins en moins homogènes, semblent désemparées face à la réponse à apporter à une menace multiforme qui ne connaît pas les frontières et qui est convaincue de la justesse de sa cause. La tolérance ne signifie pas abandonner ses propres principes ou valeurs. Un discours cohérent doit être construit, accompagnant les faits, en accord avec les valeurs défendues, soutenu par un argumentaire contrant l’idéologie de l’ennemi tout en assurant la cohérence intérieure et extérieure. À moins de céder au renoncement et donc à la défaite dans la guerre contre le djihadisme, la solution militaire, indispensable dans ce type de conflit, doit être totalement incluse dans une approche globale de la résolution de la crise.

Pour conclure, notre démocratie a un ennemi et cela n’est pas antinomique avec nos principes. Il est djihadiste, il est fanatique et il méprise nos valeurs. Il nous faut donc construire un rapport de force qui lui indique clairement le risque majeur qu’il prend en nous étant hostile. Encore faut-il que notre détermination soit au rendez-vous. Par exemple, aucun discours, en août de chaque année, du président de la République aux ambassadeurs, que ce soit Nicolas Sarkozy ou François Hollande, ne se réfère au djihadisme ou à l’islam radical. Seul existe le groupe terroriste qui justifierait toute stratégie et toute action. Ce refus de nommer est grave et confirme cette confusion des esprits sur l’ennemi que nous devons combattre. La communauté musulmane aurait pu être rassurée, évitant ainsi tout amalgame, tout en rappelant que la République est une et indivisible. Chaque citoyen est concerné par l’avenir de la communauté nationale.

Il est aussi possible de s’inquiéter de l’approche des décideurs militaires. Suite aux tentatives de délivrance des otages en Mauritanie du 22 juillet 2010, l’ancien chef d’état-major des armées, l’amiral Édouard Guillaud, déclarait le 6 octobre 2010 devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale : « Nous devons prendre garde de ne pas fournir à aqmi l’ennemi dont il a besoin pour exister et prospérer. » Si les militaires ne veulent plus d’ennemi, cela impose une réflexion approfondie sur le rôle du soldat. Pourtant, qui mieux que lui peut comprendre et combattre l’ennemi ?

1 Déclaration de Bernard Kouchner sur la situation en Afghanistan, Le Monde, 16 décembre 2009.

2 Interview publiée dans La Nouvelle République, 30 août 2014.

3 Libération du 15 février 2013 suite à l’affaire Mérah ; Le Nouvel Observateur du 12 octobre 2013, discours de clôture du congrès du syndicat Alliance police nationale à Marseille ; Le Figaro du 16 octobre 2013, audition devant le Sénat.

4 Définition de l’otan.

5 « Le bourbier irakien. (2/6) Avec le 1-1 Cav », Le Monde, 12 novembre 2003.

6 Le Monde, 25 juin 2006.

7 Doctrine interarmées d’emploi des forces, 12 juillet 2011.

8 Glossaire interarmées de terminologie militaire, 3 janvier 2012.

9 François Chauvancy, « Conceptualiser son ennemi », Les Carnets du cesat, octobre 2006, cesat.terre.defense.gouv.fr/

10 La Documentation française, 18 mai 2005, p. 140.

11 Avril 2006, p. 48.

12 Régis Debray, « De la cohésion à l’arrogance, les forces et faiblesses du monde de l’Ouest », Le Monde, 18 juillet 2014.

13 Secrétariat général à la défense et à la sécurité nationale, La France face aux évolutions du contexte international et stratégique, 3 avril 2012.

14 Ibid.

15 François Chauvancy, « Les principes de la guerre encore et toujours », Revue défense nationale, mars 2006.

16 Ces principes se retrouvent sous une forme ou une autre dans les écrits de la plupart des théoriciens de la guerre.

17 François Chauvancy, « Afghanistan : combattre l’idéologie islamiste », Le Casoar, octobre 2009.

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