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N°16 | Que sont les héros devenus ?

Marc Tourret

Qu’est-ce qu’un héros ?

Dans notre univers désenchanté, certains personnages fabuleux semblent encore bien actifs. Les héros éponymes des rues, des places, des stations de métro, des établissements scolaires, témoignent des choix et des combats politiques et moraux qui s’imposent dans le champ de l’histoire des représentations. Le terme de héros surgit aussi quotidiennement à l’occasion d’un fait divers, d’un engagement sportif, d’un film ou d’une série télévisée. Produit du système médiatique, le nom du héros n’est alors ni gravé dans la pierre ni peint sur l’émail. Il porte l’étoffe légère et éphémère que lui offre le papier imprimé ou les pixels de l’écran.

On saisit à travers la diversité des conditions de sa fabrique la difficulté à en dresser le portrait-robot. Difficulté accrue par la proximité voire la superposition de la figure héroïque avec d’autres modèles d’excellence que sont les dieux, les martyrs, les célébrités et, surtout, les grands hommes. Quel est le statut de De Gaulle, de Zidane ou de Harry Potter, pour ne citer que ces figures marquantes qui ont peuplé un imaginaire récent ? Nous percevons bien que sous leur dénomination générique, les héros sont au cœur d’enjeux de nature différente.

Avant de présenter les grandes ruptures dans l’histoire de l’héroïsme en Occident, il est nécessaire de prendre quelques précautions méthodologiques afin d’aborder précisément la question complexe de la définition du héros1.

  • Le héros, produit d’un discours

Être fictif ou réel, le héros est censé avoir accompli un exploit extraordinaire au service d’une communauté. Son engagement physique l’a conduit au dépassement de lui-même, au péril parfois de sa vie. Mais il est indispensable que sa prouesse soit relatée pour être digne de l’estime publique. « Il n’y a pas de héros sans auditoire », écrivait André Malraux dans L’Espoir. Victorieux ou vaincu, le héros est à l’origine d’un culte. Son action, réelle ou inventée, n’est connue que parce qu’elle est portée par un discours (épitaphe, épopée, chant, leçon d’histoire, article de journal, photographie, film…). C’est ce que nous enseigne l’histoire de Gilgamesh, ce roi sumérien d’Uruk dont les exploits légendaires sont liés à la naissance de l’épopée entre le IIIe et le IIe millénaire avant notre ère. Il convient donc de distinguer l’acte courageux de l’acte héroïque, comme l’on sépare l’histoire des faits de celle des représentations.

Si tous les héros n’ont pas nécessairement fait preuve de courage réel, tous les individus courageux ne sont pas devenus des héros. Ces derniers se définissent par le fait qu’ils sont toujours passés par la fabrique héroïque, un processus de construction de leur image de héros. L’histoire foisonne d’épisodes qui révèlent ces écarts de destins mémoriels. La bataille d’Arcole (1796) est un exemple célèbre de cette héroïsation, qui a conduit à célébrer la seule gloire de Bonaparte en oubliant rapidement le rôle du général Augereau. Quant à la réalité de la bataille, elle fut bien éloignée des représentations imposées immédiatement par Bonaparte aux chroniqueurs, graveurs et peintres qui ont façonné la posture intrépide et glorieuse que nos mémoires ont conservée pendant plusieurs siècles.

La définition du héros change aussi selon le champ disciplinaire des utilisateurs de ce terme parfois galvaudé. Si, pour les psychologues, il est avant tout un modèle pour le développement psychique de l’enfant, il est aux yeux des philosophes une incarnation morale du bien, quand les anthropologues voient en lui un ancêtre légendaire, une figure totémique.

En littérature, le héros, dont on aime construire des typologies, est devenu synonyme de personnage principal d’une œuvre par un appauvrissement sémantique que l’on repère à partir du milieu du xviie siècle. Dans le roman contemporain, le « héros » peut même ne présenter aucune de ses caractéristiques originelles, à savoir le service, le commandement, la surhumanité.

Pour l’historien des représentations, sensible aux processus de construction des personnages mythiques, le héros est avant tout un révélateur des sociétés, qui lui confèrent son statut d’exception. Les valeurs qu’il défend témoignent de la puissance de tel groupe social à un moment historique. L’un des plus beaux exemples dans l’histoire de France est fourni par le personnage de Jeanne d’Arc, qui incarna des modèles ambivalents au cours des xixe et xxe siècles. Figure patriotique et populaire marquée à gauche, Jeanne Darc, abandonnée par le roi et martyrisée par l’Église, voit son orthographe démocratisée au milieu du xixe siècle (Michelet, Quicherat, Martin). Elle devient pourtant un modèle de sainte catholique dans la seconde moitié du siècle (Mgr Dupanloup), puis une héroïne nationaliste qui incarne la « race gauloise » contre les juifs et les étrangers (Drumont, Déroulède). Patronne secondaire de la France au début du xxe siècle, son culte est revendiqué tant par la Résistance que par Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui en déclin, l’héroïne n’est célébrée qu’à l’échelle locale ou par le Front national, mais elle pourrait très bien servir demain comme figure de proue d’un mouvement féministe. Le culte de Jeanne d’Arc nous en apprend donc moins sur le personnage réel que sur les rapports de force idéologiques en place à l’époque contemporaine.

  • Le héros entre histoire et mémoire

Le héros navigue donc entre histoire et mémoire. La reconnaissance de son acte extraordinaire le place dans un passé immédiat ou d’autant plus légendaire qu’il est lointain. Dans l’Iliade, par exemple, Homère nous précise que les hommes de son temps n’ont plus la même force que les combattants de la guerre de Troie. En Grèce ancienne, les individus qui furent l’objet d’un culte héroïque étaient des fondateurs de cité, des rois, des ancêtres plus ou moins mythiques, certains n’ayant pas nécessairement accompli d’action extraordinaire, mais tous morts et témoins d’une époque sombre et révolue.

Cette nostalgie de l’âge héroïque nous rappelle que le héros déploie sa geste dans un univers mémoriel. Qu’il vienne du monde de la fiction ou de l’histoire réelle, il est retravaillé par notre imaginaire. Les personnages de Roland ou d’Arthur illustrent cette extrême porosité entre réalité et fiction. Leur réalité historique est faiblement attestée, mais leur existence légendaire monumentale. C’est ce que rappelle le journaliste dans L’Homme qui tua Liberty Valance : « Quand la légende dépasse la réalité, alors on imprime la légende. » Le film de John Ford décortique à merveille la problématique de la construction héroïque et l’utilisation des flash-backs éclaire la complexité de ses régimes temporels.

Le topos héroïque de la charge de cavalerie, qui a nourri l’imaginaire occidental pendant plusieurs siècles, est l’un des plus beaux exemples de cette puissance de la fiction romanesque. D’Azincourt à celle, légendaire mais tenace, des lanciers polonais contre les panzers en 1939, en passant par la charge de la brigade légère en Crimée en 1854 ou celle des cuirassiers dits « de Reichshoffen », on mesure la force du mythe chevaleresque et les libertés prises dans la sphère des représentations avec la réalité historique et géographique. Le cavalier traditionnel, devenu obsolète dans la réalité tactique des combats depuis la Renaissance, est resté un signe nostalgique et prégnant de l’héroïsme militaire.

Les historiens témoignent d’une grande capacité à faire et à défaire les héros. Leur travail critique de la mémoire les conduit davantage à se poser la question « Qui, comment et pourquoi fabrique-t-on des héros ? » plutôt que celle « Qu’est-ce qu’un héros ? ». Michelet a « inventé » la bergère de Domrémy quand Colette Beaune, plus récemment, a démythifié le personnage en le réinscrivant dans l’histoire ou Gerd Krumeich en a analysé la légende. La littérature est un vecteur parmi d’innombrables supports qui ont permis la construction des héros au cours de l’histoire. Essayons d’en présenter sommairement les grands moments en nous limitant à l’espace occidental et plus particulièrement à la France.

  • Le héros au service de la cité

Dans l’Antiquité grecque, le héros s’inscrit dans un espace intermédiaire entre les dieux et les hommes. Mortel, il devient l’objet d’un culte rituel après sa mort. Si ses qualités ou ses actions exceptionnelles le distinguent des hommes ordinaires, l’univers héroïque est incroyablement hétéroclite : demi-dieu (Héraclès, Thésée), chef de guerre (Achille), fondateur de cité, ancien roi, ancêtre, athlète, guérisseur, les héros sont essentiellement mais non exclusivement masculins et ont accompli des exploits souvent liés à la guerre. Ils imposent souvent par la force les valeurs de la civilisation contre le chaos et la sauvagerie.

Le culte héroïque qui se développe en Grèce à partir du viiie siècle avant notre ère s’est modifié au cours de l’Antiquité, notamment sous l’influence romaine puis chrétienne. Les inscriptions découvertes sur les hérôon, monuments élevés en mémoire des héros aux endroits stratégiques de la cité, montrent que les personnages locaux, fictifs ou réels, sont plus populaires que les figures célèbres d’Homère, d’Hésiode, de Virgile ou de Plutarque qui nous ont été transmises au cours des siècles par le chant poétique puis l’école dans le cadre des humanités (Achille, Hector, Héraclès, Énée…). Rome a emprunté le modèle épique au monde grec tout en l’inscrivant étroitement dans l’histoire de la cité à l’image d’Énée : le héros grec transformé par Virgile en modèle de piété filiale et civique assure à sa descendance, la famille (gens) des Julia, une aura qui doit favoriser les desseins politiques de Jules César.

À partir du Ier siècle de notre ère, l’héroïsme emprunte trois grands chemins : celui, politique, de l’apothéose (consecratio), qui confère à l’empereur un statut supérieur puisqu’il est divinisé. La littérature, parallèlement, continue de produire de nombreux héros de fiction épiques ou tragiques. Enfin, sur le plan religieux, les figures exemplaires du martyr chrétien (qui recherche la souffrance) puis du saint ascète viennent concurrencer celle du héros. Les premiers Pères de l’Église se sont efforcés de distinguer Hercule, devenu un modèle du sage vertueux très populaire à la fin de l’Antiquité, et Jésus, dont la vie comporte bien des épisodes similaires à celle du fils de Zeus. D’ailleurs, selon Tertullien, le christianisme est de la sagesse associée à de l’héroïsme. Mais les chrétiens refusent ces héros païens qui oscillent entre humanité et divinité, et entre réalité et fiction. Pour eux, Jésus, comme les saints, combat pour l’avènement de la cité céleste en accomplissant des exploits ancrés dans la réalité historique et non dans le mythe.

  • Le héros merveilleux

Le saint reste la figure exemplaire la plus populaire au Moyen Âge. Sa proximité avec le divin est confirmée par l’accomplissement de miracles que les prédelles des retables illustrent comme une succession d’exploits. Le culte de ses reliques est un enjeu politico-religieux fondamental entre les paroisses, voire entre les États. Si les procès de canonisation exigent (de nos jours encore) du candidat à la sainteté qu’il ait accompli des actions héroïques, les vertus requises sont davantage celles de l’humilité et de l’ascétisme. Surtout, le saint ne le devient que par l’exemplarité de toute ou une grande partie de sa vie.

Ce n’est pas nécessairement le cas du preux, héros des élites aristocratiques, qui se confond progressivement avec la chevalerie dans les derniers siècles du Moyen Âge. Le terme de héros n’apparaît dans la langue française qu’à partir de 1370, mais le preux en est un équivalent à usage des sociétés de cour. Roland, chevalier éponyme de la chanson de geste écrite vers la fin du xie siècle, en est le prototype, accomplissant des exploits guerriers au service de Dieu et de son suzerain, Charlemagne. Chrestien de Troyes et les auteurs du cycle arthurien proposent un peu plus tard le modèle littéraire du chevalier courtois, qui à la fois imite et doit inspirer le comportement moral de la chevalerie réelle. La sacralisation du Graal et la substitution de Dieu à la femme comme objet de la quête montrent que l’Église christianise le mythe arthurien à partir du xiiie siècle.

Au Moyen Âge, une concurrence existe donc entre les figures d’excellence laïques et sacrées. Le roi peut ainsi s’imposer comme héros en conjuguant vertus spirituelles et exploits chevaleresques à l’instar d’un Saint Louis (1214-1270), dont l’image de prud’homme a été notamment élaborée par les moines de l’abbaye de Saint-Denis. À la fin du Moyen Âge, le succès du thème des Neuf Preux et des Neuf Preuses, qui nous est parvenu à travers les figures du jeu de cartes, met en scène une chevalerie idéale qui se tourne vers un passé mythique afin d’exorciser les doutes qui pèsent sur sa fonction à un moment crucial de mutations économiques, sociales et militaires.

  • Le héros à l’âge classique

L’âge classique voit l’acmé et l’amorce d’un déclin de l’héroïsme. Le xviie siècle est en France le siècle héroïque par excellence, au point que les valeurs aristocratiques de courage, d’honneur, de commandement se diffusent dans une grande partie du corps social. Pourtant, dans la sphère des représentations, le monarque absolu accapare la gloire héroïque alors qu’il domestique la noblesse, pourvoyeuse « naturelle » de héros. Les exploits contemporains du prince de Condé et ceux, plus anciens, de Rodrigo Diaz de Bibar ont inspiré Corneille dans la création du Cid. Cette tragi-comédie évoque la nostalgie d’un ordre féodal disparu, mais le roi est le grand vainqueur du dernier acte.

Au milieu du siècle, le terme de héros commence à désigner le personnage principal d’une œuvre littéraire. Cette autonomisation du personnage de fiction révèle la volonté de distinguer imaginaire et réalité, de renoncer à cette confusion médiévale qui s’exprimait dans le merveilleux. Alors que les héros culturels se multiplient au théâtre, à l’opéra, dans la littérature populaire, le héros cultuel est questionné par les moralistes du grand siècle qui critiquent la vaine recherche de la gloire.

Au xviiie siècle, les philosophes des Lumières dénoncent ceux que Voltaire nomme « les saccageurs de province » et lui substituent le grand homme comme modèle d’excellence. S’attaquer à la nature aristocratique du héros et à sa violence guerrière, c’est remettre en cause un ordre social et politique injuste, et lui préférer des hommes utiles à l’humanité qui œuvrent patiemment pour la paix et dont la grandeur est liée au seul mérite. Pourtant, la Révolution française, les conflits politiques et les guerres qui marquent la France aux xixe et xxe siècles sont propices à l’émergence de nouveaux héros à côté de la figure toujours valorisée du grand homme.

  • Le héros national

La Révolution inaugure une conception du héros qui perdure encore de nos jours. Contre une définition essentialiste, qui présupposait une évidence héroïque par nature (aristocratique), s’impose une vision existentialiste qui privilégie le héros méritocratique. L’exemple du jeune Joseph Bara, tué en 1793 près de Cholet et érigé par la Convention en martyr républicain, est emblématique de ce renversement : ni son âge ni son appartenance sociale modeste ni son rôle subalterne dans l’armée ne laissaient présager un acte d’une telle bravoure. Ce héros de quatorze ans, dont Robespierre, qui souhaitait le panthéoniser, dit qu’il aurait crié « Vive la République ! » quand les brigands exigeaient un « Vive le roi ! » est réapparu dans le « catéchisme républicain » de la IIIe République. Il reste présent dans les manuels scolaires jusque dans les années 1960.

Ces manuels témoignent aussi de la démocratisation des vecteurs d’héroïsation : gravures, illustrations nombreuses dans les manuels à partir du début du xxe siècle, images d’Épinal, déclinaison sur des supports variés des tableaux et des sculptures célèbres, rôle grandissant de la presse, développement de l’édition contribuent à la multiplication des figures exemplaires auxquelles les Français peuvent s’identifier avec l’avènement de l’État-nation. C’est l’âge d’or des Vercingétorix, Roland, Jeanne d’Arc, Bayard, Hoche, Kléber, La Tour d’Auvergne, dont les exploits fulgurants voisinent, dans le « grand roman national », avec les réalisations patientes des grands hommes (Charlemagne, Sully, Colbert, Buffon, Victor Hugo, Pasteur…). Certains sont passés d’une catégorie à l’autre, comme le héros Bonaparte devenu Napoléon Ier le grand homme (au xxe siècle, De Gaulle endossera cette double image). À côté des héros consensuels émergent des figures disputées (on l’a noté avec Jeanne d’Arc) et des personnages discutés tels Jacques Cathelineau, héros royaliste, ou Louise Michel, la « Vierge rouge », l’une des rares héroïnes d’un univers très phallocrate. Ces héros, d’autant plus malléables qu’ils sont issus de strates anciennes, incarnent les conflits idéologiques qui traversent la France au xixe siècle.

  • Héros et victimes

Les deux grands conflits mondiaux du xxe siècle ont eu des conséquences ambivalentes sur l’univers héroïque. Le grand homme n’est pas un modèle efficace en temps de guerre, car l’acte d’éclat tend à éclipser l’œuvre de longue haleine ; les héros sont alors valorisés. Pourtant, par son horreur et sa longueur, la Grande Guerre modifie fondamentalement la représentation du combattant. La figure de la victime l’emporte progressivement au xxe siècle. Le conflit a certes produit des exemples hérités des filiations héroïques traditionnelles : Guynemer, Corentin Carré, Pétain… Mais le reportage photographique, la littérature de guerre puis la sculpture commémorative (les monuments aux morts) ont mis progressivement l’accent sur la notion de sacrifice subi. Le héros prend souvent les traits de la victime. À l’ère des masses, il devient plus fréquemment collectif et « anonyme » : les poilus, les mineurs, plus tard les résistants. C’est une des raisons pour lesquelles le soldat inconnu est enterré sous l’Arc de Triomphe.

En France, la géographie éclatée de nos hérôon contemporains rappelle notre goût cartésien pour les distinctions – assez bien respectées – entre les grands hommes enterrés au Panthéon, les héros militaires aux Invalides, les rois à Saint-Denis, les héros collectifs honorés à l’Arc de Triomphe (armées de la Révolution et de l’Empire, soldat inconnu, combattants de la Résistance et des guerres de décolonisation, jusqu’aux « Bleus », avatars combattants des temps de paix, dont la victoire lors de la coupe du monde de football en 1998 a été célébrée par des inscriptions géantes et éphémères au sommet de l’Arc).

La Seconde Guerre mondiale nous a légué les résistants comme les derniers grands héros nationaux. La plongée dans un oubli relatif de certaines personnalités comme Pierre Brossolette, l’émergence tardive d’autres figures telles que Jean Moulin illustrent les aléas de la mémoire héroïque. Pourquoi le remarquable Joseph Epstein, chef des ftpf de la région parisienne, fusillé en 1944 au Mont-Valérien, est-il encore aujourd’hui moins célèbre que son successeur, le colonel Rol-Tanguy, ou Missak Manouchian, chef des ftp-moi ? La mémoire de la Résistance est un champ d’observation privilégié des processus d’héroïsation et de damnatio memoriae, de condamnation à l’oubli. État, partis politiques, associations locales et nationales, médias sont les acteurs souvent concurrents de ces constructions héroïques dont la célébrité fluctuante est mesurée par le baromètre de l’odonymie. Les femmes et les étrangers sont parvenus plus récemment dans le panthéon des héros de la Résistance quand l’immédiat après-guerre valorisait surtout des combattants masculins et français. Quant à l’émergence récente de la figure du « juste », elle est révélatrice de l’attention portée aux victimes.

  • Les nouveaux héros

Les décennies récentes ont vu la multiplication de héros certes mondialisés mais plus éphémères. Les vecteurs d’héroïsation sont en effet ceux d’un système médiatique qui favorise une rotation rapide des figures offertes à nos yeux de spectateurs. Même les personnages de fiction durables comme James Bond sont devenus rares et nécessitent un renouvellement des supports et des acteurs ainsi qu’une mise à jour régulière des contextes de l’épopée.

Si le héros reste un combattant, il se confond parfois avec le modèle de la célébrité (le footballeur, l’aventurier) et son « service » est moins militaire que civil : les acteurs héroïsés de la scène humanitaire (pompiers, responsables d’ong, Casques bleus) sont les guerriers modernes d’une bonne conscience qui lutte contre des forces du mal parfois nébuleuses et sauve des victimes innombrables devant les caméras de la télévision.

Comment construire des héros non violents ? C’est le défi contradictoire de nos sociétés occidentales. Filtrée et contrôlée par des écrans de télévision et de cinéma, tolérée dans les jouets pour enfants et les jeux vidéo pour adultes, la violence intrinsèque des héros est mise à distance alors que leur fonction s’avère indispensable. Ils incarnent des valeurs qui, sans leurs actes, resteraient abstraites dans un Occident qui s’efforce de circonscrire les guerres dans son passé ou ses périphéries. La suspicion qui pèse sur nos héros depuis une cinquantaine d’années reflète le déclin des valeurs patriarcales et autoritaires au profit de vertus plus démocratiques, féministes et pacifistes. Elle s’accompagne d’une mutation de leur posture, moins hiératique, et de leur mission, davantage axée sur le service que sur le commandement, si l’on reprend la définition originelle du mot.

Ainsi donc, le lent mouvement de sacralisation de la victime lui permet d’accéder à l’identité quand le héros, a contrario, plonge dans l’anonymat. Les manuels d’histoire, les plaques commémoratives et les célébrations officielles nous rappellent que le devoir de mémoire concerne de nos jours essentiellement les victimes. Les héros se sont faits plus humbles et discrets, souvent plus volatils. Objets de culte, ils continuent pourtant de susciter des débats passionnés puisqu’ils engagent leur corps pour défendre des valeurs. Mais avec le temps, ils tombent souvent dans le patrimoine des héros culturels qui, devenus consensuels, perdent toute l’efficacité charismatique du modèle politique et social, civil ou militaire. 

1 Pour approfondir les points abordés dans cet article, voir les ouvrages suivants, qui sont accompagnés d’une bibliographie importante : Pierre Centlivres, Daniel Fabre, Françoise Zonabend (dir.), La Fabrique des héros (Paris, Maison des sciences de l’homme, « Ethnologie de la France. Cahiers » n° 12, 1998), et Odile Faliu, Marc Tourret (dir.), Héros, d’Achille à Zidane (Paris, bnf , 2007).

Les malheurs du héros | P. Clervoy
F. Goguenheim | La chute de l’Empyrée