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N°14 | Guerre et opinion publique

Yves Jézéquel

Les nations européennes veulent-elles encore gagner des guerres ?

Une caricature de Forain dans L’Opinion du 9 janvier 1915 met en scène deux poilus dans leur tranchée « Pourvu qu’ils tiennent » dit l’un. « Qui ça ? » interroge l’autre qui s’entend répondre : « Les civils. » Si le soutien de la société civile apparaissait comme capital lors de la Première Guerre mondiale1, il est aujourd’hui tout aussi fondamental pour les opérations extérieures dites de stabilisation. Ainsi, l’effritement du soutien des opinions nationales européennes à l’engagement en Afghanistan influence la stratégie mise en œuvre2. Le risque est de voir les dirigeants chercher à ménager leur électorat en quittant l’Afghanistan avant que les conditions d’une paix durable ne soient solidement établies, ce qui constitue pourtant l’objectif de l’intervention.

Au-delà de l’échec possible de l’otan en Afghanistan3, qui serait déjà en soi une catastrophe pour cette organisation militaire, pour les valeurs défendues et surtout pour le peuple afghan, ce conflit met en lumière un des traits caractéristiques des sociétés modernes et surtout européennes : le rejet viscéral de la guerre. Il pourrait s’avérer une faiblesse psychologique fondamentale de ces sociétés pour affronter l’avenir.

En effet, si les raisons de ce rejet sont facilement compréhensibles, elles ne suffisent cependant pas à écarter le spectre de la guerre car celle-ci s’est réinvitée dans notre histoire après avoir fait mine de la déserter. Or pour gagner les guerres dans lesquelles nous sommes et serons impliqués, le soutien des opinions publiques est indispensable. Le conflit afghan nous invite donc à nous interroger sur les valeurs que nous souhaitons défendre, et jusqu’où, comme sur le projet que nous voulons porter demain, collectivement.

Pour diverses raisons, les nations européennes ont chassé la guerre de leur horizon politique. L’histoire en est la première cause. Les saignées des deux guerres mondiales, la mort de millions de civils désormais cibles désignées des deux camps, et enfin la peur, à l’ère nucléaire, d’un conflit entre les deux blocs dont l’Europe aurait été la première victime, ont profondément ancré dans l’imaginaire collectif l’idée que la guerre était synonyme de destructions et de malheurs. Le xxe siècle a ainsi approfondi l’empreinte culturelle laissée par l’héritage chrétien et les Lumières en renforçant l’ambition de façonner une humanité sans guerre. L’Europe politique est née de ce dégoût de la guerre, sur les ruines du projet kantien de la paix perpétuelle. Son projet est fondamentalement pacifique.

L’extraordinaire succès de la construction de la Pax Europa, malgré la persistance de quelques foyers de crise, est la deuxième raison de l’attachement immodéré des Européens à la paix. Après des siècles d’affrontements, ceux-ci jouissent enfin d’un sentiment durable de sécurité. À tel point que les liens entre ces nations et leurs armées ont changé. « Nous ne sommes plus du tout dans une configuration où la nation a le sentiment de devoir remettre sa vie entre les mains des armées », déclarait le général Georgelin, alors chef d’état-major des armées françaises, dans un entretien accordé au Figaro le 30 janvier 2010. Cette situation privilégiée comporte cependant le risque pour les nations européennes de voir le monde selon leur propre histoire et de les persuader qu’elles peuvent exporter leur modèle en évitant le recours à la force. « La transposition du miracle européen au reste de la planète serait la nouvelle mission civilisatrice de l’Europe », suggère Jacques Blamont4.

En outre, l’avènement de la société de consommation et de loisirs a encouragé une culture de plus en plus individualiste, hédoniste et populaire. La vieillesse et la mort ne sont plus considérées comme des étapes de la vie, mais comme une sorte d’anomalie qu’il faut repousser au maximum, sinon cacher, une barrière à l’accomplissement de ce qui est désormais devenu l’objectif prioritaire de l’existence, la jouissance immédiate. Le sens de l’engagement et du sacrifice n’est plus compris et le métier des armes déclassé au rang de métier ordinaire, ce qui induit une hyper sensibilité de la société sur les pertes au combat, vécues comme des accidents évitables.

Enfin, particularité française mais assez proche de la vision américaine, le dernier Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale a brouillé la notion de guerre en associant étroitement menaces extérieures et intérieures. Les Français comprennent désormais que les interventions militaires, même très éloignées, ont pour but de garantir leur liberté et leur sécurité sur le sol national, plutôt que d’appuyer notre politique étrangère. Risquant de mélanger opérations militaires et actions de police, ils seront enclins à condamner une opération de stabilisation dont ils ne verraient pas directement les retombées sur leur vie quotidienne.

Malheureusement, l’hostilité des sociétés européennes envers la guerre ne les en préserve pas. Celle-ci demeure une réalité, qui exige en plus l’appui des opinions nationales pour déboucher sur une victoire.

En effet, même si la multiplication des conflits a en partie dissipé le rêve d’un avenir pacifique et prospère, un temps bercé par les Occidentaux au lendemain de l’effondrement de l’Union soviétique, les Européens peinent à prendre conscience des menaces qui pèsent sur leur avenir. Pourtant, la guerre en tant qu’activité consubstantielle à la nature humaine ne semble pas décidée à s’éteindre5. Même si elle a changé de forme, elle s’impose à nous et s’imposera sans doute davantage encore à nos enfants. Comme le prédit Colin S. Gray, le xxie siècle risque de n’être qu’« un nouveau siècle de feu et de sang »6.

En outre, aujourd’hui plus encore qu’hier, il n’est pas envisageable de gagner un conflit sans l’appui de l’opinion, notamment en raison du rôle déterminant pris par les médias. L’avènement des médias de masse a en effet considérablement renforcé le poids des opinions. Le monde est entré dans l’ère des guerres de perceptions. Il ne s’agit plus de gagner physiquement, mais de persuader l’autre qu’il a perdu. À ce jeu, les démocraties européennes sont assez vulnérables.

Les combattants irréguliers, quant à eux, ont parfaitement compris le parti qu’ils pouvaient tirer des médias et les utilisent à merveille7. Quand les insurgés tuent un soldat français en Afghanistan, ils ne cherchent pas à affaiblir militairement le contingent français, mais à le priver de sa liberté de mouvement. Car la mort de ce soldat, relayée dans la presse, agitera de nouveau l’opinion, malmènera les sondages et se traduira par des ordres restreignant les déplacements. Les insurgés auront alors le champ libre pour exercer leur pression sur la population locale qui est l’enjeu majeur de la lutte entre l’insurrection et la contre-insurrection8. La vraie cible des insurgés est donc le citoyen des nations contributrices en troupes assis devant son écran de télévision et excessivement sensible aux pertes humaines.

La pression de l’opinion publique peut aussi pousser les décideurs à changer de stratégie. Pris au piège entre le temps court du calendrier politique et le temps long des opérations de reconstruction, entre l’exigence de résultats immédiats des sociétés modernes et la lenteur inévitable des changements culturels sur les théâtres d’opérations, les dirigeants occidentaux peuvent être tentés de précipiter le cours des choses. L’annonce du début du retrait des troupes américaines en Afghanistan à partir de 2011 par le président Obama ne condamne-t-elle pas à l’échec le général Mac Chrystal, commandant des forces de l’isaf ? Pourquoi, en effet, le paysan afghan prendrait-il le risque de soutenir le gouvernement du président Karzaï et la coalition alors que celle-ci partira bientôt et que les forces de sécurité afghanes ne seront sans doute pas prêtes pour le défendre efficacement9 ?

S’impose donc l’idée que nous ne pouvons pas gagner de guerre sans le soutien de la nation. Des batailles sans doute, mais pas de guerre. Le retour aux armées professionnelles n’a pas été le retour aux guerres privées et la nation demeure l’actrice principale de son histoire. Mais est-elle consciente de ses responsabilités ?

Alors que faire ? Il s’agit avant tout de savoir expliquer clairement le sens de nos engagements, puis d’impliquer davantage la nation mais aussi la classe politique dans les questions de défense, enfin de réaffirmer notre détermination à incarner encore les valeurs qui ont fait la France.

La tâche d’expliquer aux opinions publiques le sens de nos engagements et de les convaincre de leur utilité afin d’éviter que l’incompréhension ne conduise à l’hostilité est une responsabilité du pouvoir politique. La guerre étant un comportement politique avant d’être une action militaire, c’est à celui qui décide de l’engagement et qui fixe les objectifs d’expliquer les raisons et la nature de l’intervention. Cet exercice suppose un message clair. Quand les images montrent des scènes de guerre en Afghanistan, alors que les gouvernements européens ne se retrouvent ni sur les objectifs poursuivis – guerre contre le terrorisme, lutte contre la drogue, aide à la population afghane –, ni sur la nature de leur intervention – certains parlent de guerre tandis que d’autres se l’interdisent –, l’opinion se sent flouée. Dans le lot d’explications, la justification des pertes au combat revêt une difficulté particulière, compte tenu de l’extrême émotivité de la majorité des sociétés européennes sur ce sujet. Le discours doit donc viser à contrer la dictature du compassionnel imposée par les médias en réapprenant à la société ce qu’est la guerre. Il dépasse donc le seul cadre de l’intervention.

En effet, il ne suffit pas d’expliquer pour emporter l’adhésion, il faut aussi impliquer la nation. Le général Yakovleff entame son étude de tactique générale par cette boutade : « Georges Clemenceau aurait dit : “La guerre est une affaire trop sérieuse pour la laisser aux mains des militaires.” Certes. Encore faut-il que les civils s’y intéressent. » Effectivement, si la subordination de l’outil militaire au pouvoir politique est salutaire, la création d’une armée de métier entraîne un double risque : distendre les liens unissant la nation à son armée en désintéressant les citoyens des questions de défense, mais aussi détourner de ce domaine une classe politique qui se focalise sur les préoccupations des électeurs et a de moins en moins de connaissance personnelle du métier des armes.

L’institution militaire a conscience de l’importance du rôle qu’elle doit tenir dans la préservation du lien armée-nation et s’y emploie avec énergie, mais elle ne peut en être le seul moteur. D’autant plus que la réduction du nombre d’implantations militaires imposée par les restructurations contribue à effacer un peu plus les militaires du paysage de la population française et des élus locaux.

Les sondages montrent pourtant que les Français ont une bonne opinion des armées. Mais n’est-ce pas simplement la traduction de la satisfaction de n’être plus liés aux obligations militaires ? Certes, un pas a été fait pour encourager l’implication de la nation dans sa défense par le vote de la loi du 23 juillet 2008 qui soumet au Parlement la prolongation des opérations extérieures au-delà du délai de quatre mois et créée les conditions d’un débat national. Mais cette mesure doit s’accompagner d’un effort de formation des citoyens à ces questions pour éviter que la méconnaissance des affaires militaires et des mécanismes de gestion d’un conflit ne conduisent à des oppositions de principe à nos interventions. Cet effort doit se porter en priorité sur les jeunes générations. Il peut par exemple se concrétiser par un renforcement de l’instruction civique dispensée dans l’enseignement secondaire. Quoiqu’il en soit, aucune avancée significative ne peut être réalisée sans l’investissement de l’État. La nation ne s’y mettra pas toute seule.

D’autant plus qu’en France, on assiste à une remise en question profonde de la société. Les Français doutent d’eux-mêmes, de leur passé, de leur avenir et de leur modèle. Comment un pays qui s’interroge sur son identité pourrait-il défendre efficacement ses idées avec conviction hors de ses frontières et dans des conditions difficiles ? La guerre, en plus d’être un engagement politique, est un phénomène social et culturel. Elle reflète le comportement des groupes humains qui la mènent. Pour affronter les conflits qui ne manqueront pas de se présenter demain, il faudra afficher la détermination de ceux qui ont confiance en leurs valeurs et en eux-mêmes.

Car la guerre n’est pas qu’un choc physique, elle est avant tout affaire de volonté10. Le but est d’imposer sa volonté à l’autre, pas nécessairement de le détruire. C’est le plus déterminé qui gagne, pas forcément le plus puissant. Détermination de l’outil militaire pour remplir sa mission évidemment, détermination des gouvernements qui décident et fournissent les moyens humains, matériels et financiers, et surtout détermination de la nation toute entière, sans laquelle aucune victoire n’est possible. Les politiques de cohésion nationale et d’affirmation des valeurs républicaines et universelles qui forment le socle de notre modèle de société participent de la capacité à battre l’adversaire dans le champ des volontés. En cela l’introduction du concept de résilience11 dans le dernier Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale constitue une avancée significative. À condition que l’idée soit suivie de mesures efficaces pour qu’elle soit comprise et portée par la société. Et à condition aussi qu’elle serve d’exemple aux nations européennes qui sont encore plus réticentes que les Français à s’engager dans un conflit. Sans quoi l’Europe de la Défense continuera de n’être qu’une pure fiction.

Parce qu’aujourd’hui plus qu’hier – compte tenu du rôle considérable pris par les médias – les opinions nationales pèsent sur les décisions politiques en matière de défense, parce que la guerre est une réalité qu’il faudra bien affronter comme un mal inévitable, sinon nécessaire, et parce que l’engagement armé exige la détermination de la nation tout entière, il est essentiel de convaincre Français et Européens des enjeux que représentent nos interventions extérieures. Comme le disait Fabrice Pothier12, pour gagner en Afghanistan, il faut d’abord « gagner les cœurs et les esprits… des Européens ». Cette responsabilité incombe en premier lieu à la classe politique. Mais ce travail en nécessite un autre, plus profond : redonner aux sociétés européennes un projet dans lequel elles croient. Le conflit en Afghanistan pose ainsi aux nations européennes et particulièrement à la société française la question plus vaste et fondamentale de leur avenir et du monde qu’elles ont envie de construire, pour elles-mêmes et pour les générations à venir.

Dans cette recherche de valeurs et de sens, les armées, qui en connaissent bien la nécessité et la force, ont certainement beaucoup à apporter. Modèle d’application des valeurs républicaines, elles sont une source d’inspiration méconnue pour notre nation et nos dirigeants. 

1 Le concept du bombardement stratégique est né de la prise de conscience de l’importance du soutien de la société civile à l’effort de guerre. En détruisant le potentiel économique de l’adversaire mais également la détermination de ses populations, chaque belligérant espérait hâter la fin des combats.

2 Selon un sondage publié le 28 juillet 2009 par le quotidien The Independent, 52 % des Britanniques souhaitaient un retrait immédiat de leurs troupes, alors qu’en janvier 2010, 82 % des Français s’opposaient à un renforcement de leur contingent (sondage ifop du 28 janvier 2010).

3 David Kilcullen, considéré comme l’un des meilleurs spécialistes de la contre-insurrection, estime que la victoire est peut-être encore accessible, mais de justesse.

4 Jacques Blamont, Introduction au siècle des menaces, Paris, Odile Jacob, 2004.

5 « Hélas, le futur se nourrissant du passé et du présent, il est difficile d’imaginer que la guerre cessera subitement demain d’être consubstantielle à la nature humaine. “La trinité de la peur, de l’honneur et de l’intérêt”, qui reste un des puissants moteurs de la tragédie humaine a encore de beaux jours devant elle » (Général d’armée Elrick Irastorza, chef d’état-major de l’armée de terre, dans la préface du livre de Colin S. Gray, La Guerre au xxie siècle, Paris, Economica, 2008.)

6 Colin S. Gray, op. cit.

7 Éric de La Varenne et Véronique de Viguerie, reporters à Paris Match, ont rencontré le groupe de talibans qui a mené l’embuscade d’Uzbeen le 18 août 2008. Les photos des équipements des dix soldats français tués qu’exhibaient les insurgés ont été publiées le 3 septembre. Une polémique s’en est suivie accusant les journalistes de faire la propagande des talibans.

8 David Galula, considéré outre-Atlantique comme le père de la contre-insurrection, préconisait de placer les troupes au plus près de la population en établissant des postes du volume d’une compagnie, afin de constituer un maillage territorial. Or cette dispersion crée inversement un risque accru d’exposer les troupes à des attaques, risque que les pays de la coalition ne sont pas prêts à prendre.

9 Voir l’interview du colonel Goya « Quel Afghanistan après le plan Obama ? » publiée dans le magasine DSI de janvier 2010.

10 « La guerre est un acte de violence dont l’objet est de contraindre l’adversaire à se plier à notre volonté » (Carl Von Clausewitz dans De la guerre).

11 La résilience se définit comme la volonté et la capacité d’un pays, de la société et des pouvoirs publics à résister aux conséquences d’événements graves, puis à rétablir rapidement leur fonctionnement normal, à tout le moins dans des conditions socialement acceptables.

12 Fabrice Pothier est directeur de Carnegie Europe.

Le Parlement, enceinte légitim... | J. de Rohan