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N°10 | Fait religieux et métier des armes

Benoît Royal
La Conviction d’humanité
L’Éthique du soldat français
Paris, Economica, 2008
Benoît Royal, La Conviction d’humanité, Economica

L’ouvrage du colonel Benoît Royal sur l’éthique du soldat français est important car il réaffirme la primauté d’un questionnement permanent du militaire afin d’assumer la violence reçue ou, pire, celle délivrée aux autres. D’ailleurs, une des rares affirmations de l’auteur qui rappelle un commentaire relativisant de ma part est une petite phrase (p. 22) : « Le soldat est le premier à affronter la mort : il peut la donner autant qu’il peut la recevoir. » J’aurais tendance à considérer qu’il est plus difficile d’affronter la mort de l’adversaire que sa propre mort et la superbe postface du général Bachelet, qui reste pour l’armée de terre l’homme de l’éthique, celui qui a introduit ce distinguo entre sa propre mort comme un risque accepté alors que la mort donnée est une tragédie de la conscience, réaffirme combien il est difficile pour un homme, un être aimant, de se voir forcé à entrer en guerre.

Porté par des récits concrets, des témoignages et des situations que seuls ceux qui ont connu le feu sont à même d’appréhender totalement, l’ouvrage commente et explicite la théorie de base de la réflexion éthique, quel que soit son domaine d’application. Si, a priori, l’introduction de l’éthique semble freiner l’efficacité et la performance par des contraintes de moindre utilisation de la force ou du feu des armes, la confiance générée par une posture humaine, intelligente et éthique est profitable, in fine, à l’efficacité et à la performance. Les dégâts causés au moral des militaires qui ne se reconnaîtraient pas dans les actes qu’un pouvoir d’autorité les obligerait à accomplir seraient plus graves que tout. C’est souvent la responsabilité du chef, de celui qui assume la cohésion des hommes et des femmes dont il a la double charge, morale et physique, pour un objectif et pour le succès d’une mission qui est toujours celle d’être honorable.

L’auteur expose rapidement l’histoire de la pensée éthique de la guerre. On pourra regretter l’absence de référence aux réflexions du Talmud sur la Bible : nous avons d’ailleurs ici l’illustration d’une lacune trop largement partagée, alors que nous parlons volontiers de « culture judéo-chrétienne ». Ceci dit, Royal arrive à notre conception occidentale du droit de la guerre et de celui d’après la guerre en débouchant sur l’obligation de ne pas limiter les préoccupations éthiques à certains cercles, mais de les faire décliner par chaque militaire, qui porte ainsi un autre type d’implication que son chef, sans être pour autant déshumanisé au point de ne pas porter la responsabilité de ses actes. Le colonel Royal arrive très justement à la définition d’Aristote qui établit que, sans ami, il est impossible de vivre, et passe du concept d’amitié à celui de fraternité qui nous parle tant, à nous Français. Or, pour les militaires, cette vérité est encore plus forte car à la question « pour qui meurt-on ? », le général de Richoufftz a répondu, se fondant sur les retours d’expérience, que c’était avant tout, avant sa famille, son pays, les valeurs de sa société, toutes choses importantes par ailleurs, pour ses camarades, et la tragique attaque d’Uzbin en Afghanistan l’a encore démontré.

Le passage fort intéressant sur l’inhibition devant l’acte de tuer son adversaire amène une réflexion sur la possibilité de désinhiber les soldats, ce qui ne les rendrait pas plus efficaces, car l’un des enjeux aujourd’hui, en particulier dans des conflits asymétriques, reste de gagner le soutien de la population locale, ce qu’avait fort bien expliqué David Galula, et qui reste la seule façon d’envisager un succès pour la reconstruction, le « jour après ».

C’est en fait l’une des forces de ce livre de démontrer que le comportement éthique d’un militaire, ou tout au moins la proportionnalité de l’usage de la force, est un facteur réel de succès pour sa mission et, plus largement, pour ses relations ultérieures, y compris avec ses ennemis, mais surtout avec lui-même. Ce lui-même recouvre également son image dans sa propre société et l’idée que se font de lui ses parents, ses proches et ses concitoyens.

Que serait un soldat qui se conduirait comme le méchant qu’il combat ? Il importe d’« opposer sa volonté à celle de son adversaire, mais pas d’opposer une autre barbarie à la sienne » (p. 37). C’est en s’appuyant sur la notion de dignité humaine que le colonel Royal, − retrouvant d’une certaine façon le verset biblique « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » qui impose de s’aimer au moins un peu soi-même afin d’aimer les autres −, propose de « donner du sens à l’action » en étalonnant notre respect de la dignité de l’autre sur notre respect de notre propre dignité humaine. C’est d’ailleurs le sens que le Talmud donne au verset précédemment cité : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse. » C’est en fait un échange permanent entre les belligérants, une sorte d’interpellation par les actes que l’auteur qualifie très justement de « stratégie de l’exemple », en y intégrant l’exemplarité permanente du chef envers ses propres soldats.

Ouvrant sur le remarquable article du docteur Clervoy publié dans la revue (« Le décrochage du sens moral », Inflexions n° 7), qui figure d’ailleurs en annexe, Benoît Royal aborde quelques cas de perte de repères éthiques de nos soldats qui ont répliqué de manière spontanée et tellement humaine pour donner aux opposants « ce qu’ils méritaient ». Mais un soldat français est formé pour analyser les conséquences de ses actes et le fait de disposer de la puissance de feu de la République l’oblige à être irréprochable en permanence, à donner lui aussi l’exemple d’un monde qui se rêve juste. Au retour d’Afghanistan, ce qui a frappé tous les observateurs, c’est l’extraordinaire maturité de ces jeunes qui portent la lourde responsabilité d’engager la force en notre nom à tous. Ils font honneur à la France et à son armée. Comme probablement tous les soldats des grands pays démocratiques font honneur au leur dans la mesure où, comme le conclut le docteur Clervoy, des dérapages comme ceux d’Abu Ghraib peuvent arriver partout où l’on prétend que cela ne peut pas arriver. Le journaliste israélien cité par Royal qui ne comprend pas que, selon lui, certains militaires de son pays perdent leur humanité, est l’exemple même d’une société où l’on n’accepte pas tous les comportements des forces de l’ordre sous prétexte de sécurité ou d’autorité. J’ai, par nature et en accord avec la réflexion de Clervoy, plus confiance en une société qui se pose des questions qu’en un monde qui clame que tout va très bien chez lui et que la faute n’est que chez les autres. Être capable de penser et de parler lorsque tout le monde a capitulé moralement et a déjà baissé la tête, c’est aussi cela l’éthique.

C’est à un autre « risque d’orgueil » que s’intéresse l’auteur en explorant l’obsession de certains militaires pour le fait d’armes alors que l’idéal du soldat est bien d’obtenir gain de cause sans avoir même à utiliser le feu. Mais l’orgueil suprême est peut-être celui si bien décrit de celui qui prétend ne pas avoir peur, comme s’il n’avait pas conscience du risque et du danger. Canaliser la peur est le signe des grands soldats, et ce depuis la Bible qui demande à l’aumônier général, l’adjoint du grand prêtre, de faire sortir des rangs celui qui a peur de combattre « afin qu’il ne contamine pas le cœur de son frère ». Effectivement, la peur se communique et il appartient au chef de savoir rassurer et réconforter ceux qui lui font confiance. Une analyse que partage le lieutenant-colonel Goya lorsqu’il étudie la peur panique des poilus dans les tranchées. Et la conclusion de ce livre très utile est bien qu’il n’existe pas de réponse éthique parfaite mais juste un questionnement permanent, seule garantie d’une armée humaine qui avance car, comme l’assure le général Georgelin, elle se laisse pénétrer par l’immuable. Cet immuable est le corpus des valeurs qui fonde notre société.

Enfin, la préface du professeur Hude, la postface du général Bachelet, les annexes qui rappellent les différents codes du soldat de l’armée de terre, les textes de référence, sans oublier l’article du docteur Clervoy et le testament si moderne du général Maud’huy donnent à La Conviction d’humanité. L’éthique du soldat français du colonel Benoît Royal une forme intelligente et attractive qui en fera un livre de référence dans son domaine.


Jean-Noël Jeanneney | La Guerre dans tous ses états