N°57 | La norme

Romain Poite

La lettre et l’esprit des règles

Inflexions : Romain Poite, pouvez-vous nous expliquer quel est le rôle de l’arbitre dans le rugby, un sport très réglementé et souvent jugé très complexe ?

Romain Poite : L’arbitre a des missions officielles et des missions officieuses. Tout d’abord, assurer la sécurité de tous les participants, de la première à la dernière minute d’un match. Ensuite, garantir l’équité sportive. Dès qu’il y a un affrontement, ce qui est l’essence du rugby, il y a des divergences d’appréciation ; l’arbitre n’est pas là pour chercher le consensus, mais pour rappeler les règles, celles qui permettent aux joueurs de pouvoir évoluer dans un cadre collectif. Le rugby est un sport de combat ­et d’évitement, où tous les gabarits s’affrontent. L’arbitre doit donc faire en sorte d’ajuster certains comportements pour que tous les joueurs bénéficient d’un traitement équilibré pour leur pratique, qu’elle soit professionnelle ou ludique. La sécurité et l’équité constituent le cœur de ce qu’un arbitre apporte aux participants d’une rencontre. C’est la lettre de sa mission. La mission officieuse, c’est d’avoir une capacité à lire un événement et à s’y inscrire, non pas pour créer le jeu, ce sont les joueurs qui le font, mais pour le conduire en les aidant à s’épanouir. C’est l’esprit de sa mission.

Il ne faut cependant jamais oublier que la perfection n’existe pas. Un arbitre est un sportif, qui peut connaître des difficultés, ne pas réussir à s’isoler de sa vie personnelle ou professionnelle pendant un match, et commettre des erreurs. Comme les joueurs au demeurant. Mais il doit se donner les moyens de limiter son champ d’erreur, nous reviendrons sur ce point.

Inflexions : Plus précisément, comment, selon vous, se traduit la prise en compte de l’esprit des règles dans l’arbitrage ?

Romain Poite : L’esprit, c’est ce qui relève du jugement par rapport à une faute technique, à un comportement qui contrevient à la règle. L’arbitre doit s’interroger sur l’incidence de cette faute sur le jeu, puis prendre la décision de la sanctionner ou non. Si la faute concerne la sécurité, il y a alors très peu de place pour l’appréciation. Mais même dans ce cas, l’esprit compte. Je me souviens d’un match entre le Castres Olympique et l’Union Bordeaux-Bègles (18 septembre 2021). Un deuxième ligne castrais s’est rendu coupable d’un plaquage bien au-delà de la limite sur le demi de mêlée béglais. Je n’ai alors pas hésité une seconde, je ne me suis pas posé de question et je l’ai sanctionné d’un carton rouge. Il est possible qu’en faisant appel à l’arbitrage vidéo une analyse technique factuelle aurait conduit à un carton jaune. Mais dans l’esprit, j’ai estimé devoir être très dur, car personne, y compris les joueurs, n’aurait compris qu’il en soit autrement au regard de la dangerosité et de l’image véhiculée par ce geste.

En cas de faute technique, il y a plus de place pour une appréciation personnelle. Cela relève de la personnalité, des convictions, de l’expérience… L’arbitre doit également analyser la répercussion de cette faute sur la continuité du jeu, pour chaque équipe, ainsi que le rapport de force à ce moment précis. Si celui-ci est en faveur de l’équipe qui commet la faute, alors cela peut créer un déséquilibre et il faut sanctionner pour maintenir l’équité ; s’il est en faveur de l’équipe qui n’a pas commis la faute, on peut laisser jouer, laisser l’avantage. C’est toute une réflexion qui conduit à la décision. C’est ce que l’on appelle trier la faute pour faciliter le jeu et le spectacle, même si le rôle de l’arbitre n’est pas de faire le spectacle mais plutôt de l’accompagner.

Ensuite, l’arbitre doit savoir faire preuve de justice quand c’est nécessaire. Humainement, il sait quand il a bien fait ou quand il a eu tort, qu’il se dit « mince, je n’aurais pas dû siffler ». Dans ce cas, ma conviction est qu’il faut aller de l’avant, ne plus s’interroger de façon négative et, surtout, ne pas tomber dans la compensation, qui est un écueil grave. Il faut se projeter sur l’action suivante sans chercher à récupérer une erreur. Mais parfois aussi, il faut savoir revenir sur ses propres décisions si on estime qu’elles ont eu des conséquences injustes.

Cela m’est arrivé lors d’une rencontre importante entre la Nouvelle-Zélande et les Lions britanniques et irlandais en 2017. En toute fin de match, les deux équipes sont à égalité et j’étais un peu moins concentré, car je m’interrogeais sur ce qu’il allait falloir faire si le score restait nul. Sur une faute, je siffle immédiatement une pénalité pour la Nouvelle-Zélande alors que j’avais deux options : accorder une mêlée pour hors-jeu involontaire ou une pénalité pour un joueur jouant délibérément le ballon en étant hors-jeu. Je réalise en même temps que j’ai sur-réagi et que la pénalité va offrir la victoire aux All Blacks. Et que personne n’est très à l’aise avec ma décision, y compris les joueurs néo-zélandais. J’ai alors demandé un arbitrage vidéo, officiellement pour vérifier quelque chose, mais surtout pour sortir du contexte et voir la chose différemment. Prenant mes responsabilités, j’ai décidé de changer ma décision, ce qui privait les All Blacks de la victoire, mais me semblait la chose juste à faire. Après le match, j’étais furieux contre moi-même, mais le responsable des arbitres internationaux m’a appelé pour me dire que j’avais pris la bonne décision, même si la façon dont cela s’était passé n’était pas idéale.

Un arbitre n’est pas fait pour être populaire. Son rôle est de garantir aux joueurs sur le terrain l’équité et la sécurité. Un bon arbitre est celui dont on ne parlera pas après le match. Pour cela, il doit toujours rester très près de la règle et prendre des décisions nettes après avoir analysé tous les paramètres. Ensuite c’est blanc ou noir : il siffle ou ne siffle pas. Il n’y a pas d’entre deux, de « zone grise ».

Inflexions : À vous écouter, n’y aurait-il pas un risque d’avoir autant de formes d’arbitrage que d’arbitres, au risque de brouiller la compréhension du jeu ?

Romain Poite : L’arbitrage vise au contraire à apporter une forme de cohérence pour que le jeu soit compris par tout le monde de la même façon. Il n’y a rien de pire pour un arbitre que l’incompréhension face à ses décisions et rien de pire pour les joueurs que d’avoir autant de façons d’arbitrer que d’arbitres.

La cohérence est le principal problème de l’arbitrage. Dans tous les sports. Les acteurs d’un sport n’ont pas la même lecture, le même vécu, les mêmes convictions. Dans le rugby, le jeu est appréhendé très différemment dans l’hémisphère nord et dans l’hémisphère sud, entre Britanniques et Latins. C’est la raison pour laquelle les arbitres, à tous les niveaux, font un travail collectif pour harmoniser les pratiques. Au plan international comme au plan régional. Cela ne vise pas la perfection, mais, à titre collectif, une certaine homogénéité entre arbitres et, à titre individuel, une continuité pour faire en sorte d’avoir le même arbitrage pendant toute la durée d’un match.

Au cours d’un match, la question de la cohérence est abordée entre arbitres. À la mi-temps, chacun s’octroie un moment de réflexion pour apprécier le déroulement du jeu, puis il y a un partage qui permet de croiser les appréciations, qui sont forcément différentes entre l’arbitre de champs, les juges de touche et l’arbitre vidéo. S’en suivent des discussions pour améliorer ce qui n’a pas fonctionné, mais en veillant à ne pas changer la façon de conduire le match, car cela déstabiliserait les joueurs. Un arbitre doit prendre ses responsabilités et demeurer cohérent. Il ne doit surtout pas se demander à chacune de ses décisions s’il a eu tort ou raison. Personnellement, je ne regardais presque jamais les écrans du stade afin d’éviter une réflexion sur la qualité de ma décision et ainsi conserver le même arbitrage tout le match.

Inflexions : Justement, l’arrivée de l’arbitrage vidéo n’a-t-elle pas dénaturé l’arbitrage ? Que pensez-vous de cette pratique ?

Romain Poite : L’arbitrage vidéo est un très bon outil d’aide à la décision dans des cas qui engagent la sécurité ou concernent des points marqués. Réduire la marge d’erreur sur des aspects aussi critiques du jeu me semble une bonne chose. Près de vingt caméras pour un match télévisé permettent d’avoir plusieurs visions d’une même action, regardables à répétition. L’outil est donc nettement plus fiable et utile que le fait d’ajouter des arbitres supplémentaires, ce qui avait été testé. Les arbitres l’ont donc accueilli très positivement.

Au départ, en 2001, il a fallu découvrir l’outil et s’y adapter. À l’époque, le recours à l’arbitrage vidéo a peut-être été excessif et les arbitres, moi le premier, avaient la tentation de vérifier toutes leurs décisions pour être sûrs de ne pas se tromper. Puis un équilibre a été trouvé, et les arbitres ont repris leurs responsabilités, n’ayant recours à la vidéo que pour des faits de jeu spécifiques et encadrés par World Rugby, la fédération internationale, en moyenne deux ou trois fois par match.

L’arbitrage vidéo permet aussi de faire de la pédagogie et d’expliquer une décision, de la faire reconnaître par les acteurs du jeu. Ce n’est pas sa finalité première, mais c’est une externalité positive.

De plus, derrière la technologie il y a un homme : l’arbitre vidéo. Il y a donc appréciation des situations à l’aide de la technologie, mais décision humaine dans un protocole défini. Le cas du match France-Écosse du 10 février 2024 illustre à quel point le dialogue entre les arbitres est important. À la dernière minute du match, les Écossais semblent marquer un essai qui leur apporte la victoire, mais l’arbitre n’a pas la certitude que le ballon a bien été aplati dans l’en-but. Selon le protocole, il peut alors demander à l’arbitre vidéo soit s’il y a une raison de refuser l’essai, soit une confirmation de sa décision de terrain. Il choisit cette seconde option, en indiquant que pour lui le ballon n’a pas été aplati. Toujours selon le protocole, l’arbitre vidéo doit alors avoir une preuve claire et évidente que le ballon a été aplati, sinon la décision de terrain ne peut pas être remise en cause. En visionnant les images, celui-ci réalise, comme tous les spectateurs, que l’essai peut être valable, mais sans certitude. Il essaye alors de challenger l’arbitre de terrain, mais ils sont tous deux piégés par la question posée et les conditions à réunir pour apporter la réponse. Alors, en l’absence de preuve claire et évidente, l’essai est refusé, ce qui a fait couler beaucoup d’encre. L’arbitre aurait pu assumer une décision différente, mais a préféré s’en tenir au protocole.

Les protocoles en place pour l’arbitrage vidéo ont le mérite de maintenir l’arbitre dans une approche technique et d’éviter l’affect, de le cantonner à l’appréciation des faits et des actes pour poser un constat et ensuite prendre la bonne décision. C’est une façon de garantir la neutralité de l’arbitre, fondement de l’équité qu’il doit préserver.

Au-delà d’une erreur, qui est toujours possible – comme la mienne en Nouvelle-Zélande –, cette histoire montre que c’est bien l’arbitre qui demeure décisionnaire et à qui il revient d’interpréter le jeu, même dans un cadre défini. L’arbitrage vidéo n’est qu’une aide supplémentaire, et plutôt positive !

Inflexions : Face à la complexité de l’arbitrage que vous décrivez, quelle place accordez-vous au dialogue avec les joueurs, mais aussi avec les entraîneurs, qui doivent également parfois se questionner ?

Romain Poite : Pour moi, l’essentiel, c’est le sens commun. C’est-à-dire que tout le monde comprenne une décision. Sans dialogue, ce n’est pas toujours possible, car le rugby est un sport très réglementé et parfois incompréhensible. C’est d’ailleurs pour cela que les arbitres ont des micros : il faut que tout le monde puisse comprendre la décision prise. La proximité de l’arbitre avec le jeu lui permet de voir beaucoup de choses, dont la majorité n’est pas visible depuis les tribunes ou à la télévision. Expliquer ce que l’on siffle et les raisons pour lesquelles on le fait est une démarche pédagogique nécessaire, qui permet de mieux faire saisir notre compréhension du jeu.

De plus, si le fait de sanctionner une faute permet de veiller à l’équité sportive, cela doit aussi permettre d’éviter qu’elle ne se reproduise trop souvent. Elle doit donc être expliquée pour être comprise par les joueurs. Les arbitres plus anciens que moi n’aimaient pas que l’on parle anglais aux joueurs anglophones en championnat de France. Mais appeler un joueur pour lui expliquer quelque chose et lui demander de modifier son comportement est absolument inutile si ce dernier ne comprend pas ce qu’on lui dit !

Avec les entraîneurs, c’est un dialogue de techniciens qui s’instaure. Il n’y a absolument aucun problème avec le fait qu’un arbitre soit questionné dans son arbitrage par un entraîneur insatisfait. Il faut juste trouver un équilibre qui permette de le faire sereinement. Au plan international, il y a un protocole qui est établi pour ça : les entraîneurs peuvent envoyer des séquences de vidéos préparatoires à la rencontre pour demander un avis à l’arbitre, afin de savoir si ce qu’ils font est autorisé ; ils peuvent aussi sensibiliser sur des fautes commises par leur futur adversaire. En ce qui me concerne, si je partageais l’analyse sur une faute du futur adversaire, j’entrais en contact avec lui pour lui signaler et lui demander préventivement d’adapter son jeu. Après le match, les entraîneurs peuvent également envoyer des séquences et demander des explications. Cela permet à l’arbitre d’apporter des éléments qui pourront être pris en compte par les équipes dans leur préparation, mais aussi de réfléchir sur son arbitrage et de progresser.

Le dialogue est essentiel pour avoir une confiance réciproque. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas d’erreur. J’ai fait des erreurs ; j’en ai fait un nombre incalculable. Mais les gens savaient que si je me trompais, ce n’était jamais malsain ou orienté. C’est là le but du dialogue.

Inflexions : Pour conclure, pensez-vous avoir été un arbitre plutôt tourné vers la lettre ou vers l’esprit des règles ?

Romain Poite : Ni l’un ni l’autre. Ou plutôt les deux. Dans l’application des règles, lettre et esprit sont étroitement liés, et le bon arbitre est celui qui fait le bon choix de décision ou de non-décision par rapport à la bonne règle dans une situation donnée.

Le rugby est très réglementé, et au cours d’un match l’arbitre pourrait siffler une faute toutes les minutes. Si l’arbitrage était confié à une intelligence artificielle devant veiller à l’application stricte des règles, le jeu serait tellement haché que non seulement le public déserterait les stades et les écrans, mais que les joueurs arrêteraient car ils ne trouveraient aucun plaisir à un sport sans continuité. Il revient donc à l’arbitre d’assurer cette continuité. Pour cela, il s’appuie sur la lettre de sa mission, qui est, comme nous l’avons vu, de veiller à l’équité et à la sécurité, et apporte son esprit pour permettre au meilleur spectacle de se développer. C’est un rôle éminemment humain : un arbitre n’est pas un surhomme. Il a évidemment beaucoup d’informations à prendre en compte et de choses à traiter, mais il n’est pas seul, le dialogue et l’expérience l’y aident. Enfin, je rappelle que World Rugby fait régulièrement évoluer les règles du jeu pour permettre aux joueurs de « jouer dans l’esprit du jeu et de protéger leur intégrité physique ». Tout le monde a donc le même objectif. L’arbitre en est simplement le garant au cours du match.

Propos recueillis par Hugues Esquerre

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