Quelle est l’influence de notre culture1 sur les normes que nous avons élaborées dans la manière de faire la guerre ? Sachant que la ou les cultures européennes ont évolué dans le temps, non pas dans le vide, mais au contact de celles de civilisations voisines.
Lorsque, dans un contexte de guerre, on considère les normes au sens de règles de conduite, il convient tout d’abord de préciser que ce que l’on juge normal aujourd’hui n’est que le résultat d’un long processus. Et que, comme le montrent les atrocités commises par l’Allemagne national-
socialiste d’Hitler, cette évolution est loin d’être linéaire. Bien au contraire, il est possible d’identifier deux traditions européennes coexistantes, toutes deux remontant à l’Antiquité et n’ayant jamais disparu pendant deux millénaires, jusqu’à nos jours. La première, qui, en pratique, est probablement la plus manifeste, est celle de la brutalité et de la cruauté. La seconde est celle de la retenue humanitaire.
- La tradition brutale
La brutalité s’est exprimée dans la culture européenne au fil des siècles dans la façon dont les civils étaient traités : réduits à l’état d’esclaves et n’ayant pour seul égard que leur valeur marchande. L’asservissement des populations d’un régime ennemi vaincu semble avoir été dès l’origine une habitude universelle, comme nous en connaissons dans la Grèce, la Rome et la Perse antiques, mais aussi en Amérique précolombienne, en Asie du Sud-Est, en Afrique subsaharienne et dans le monde musulman. Dans le monde chrétien, elle tend à disparaître après le xiie siècle, quoique des traces documentées subsistent jusqu’au début du xvie. Ainsi le sac de Capoue en 1501, lors duquel les troupes françaises furent « sans pitié et féroces vis-à-vis des femmes de tous milieux, y compris religieux, qui furent les proies malheureuses de la convoitise et de l’avarice des vainqueurs, et dont beaucoup furent vendues par la suite à Rome pour de très bas prix »2.
Les marchands d’esclaves ont poursuivi leur commerce au sein et autour de l’Empire ottoman jusqu’à la fin du xixe siècle, leurs victimes étant généralement des chrétiens et d’autres non-musulmans capturés lors de rafles et actes de piraterie. En 1838, Sir William Allan présentait son tableau intitulé The Slave Market in Constantinople (« Le marché aux esclaves de Constantinople »), illustrant un esclavagiste noir se voyant proposer à la vente des esclaves blanches. En Europe et à sa périphérie, l’asservissement des populations de régimes vaincus n’a réellement pris fin que vers 1900.
Dans un contexte de guerre, où les passions sont alimentées par la haine provoquée par les querelles d’ordre religieux, idéologique ou nationaliste – l’histoire humaine en est jalonnée –, les civils ont été perçus comme des ennemis eux-mêmes et pas seulement comme la propriété d’un adversaire à qui l’on peut nuire en faisant du mal à ses sujets. Au début du viie siècle, les guerres de conquête musulmanes se sont avérées brutales à l’extrême, au contact de populations refusant de se convertir à l’islam ou, à tout le moins, de se soumettre au versement d’un impôt spécial qui allait être levé jusqu’à la fin de l’Empire ottoman. Les croisades ont donné lieu à une brutalité similaire en de multiples occasions, tout comme les guerres de religion en Europe, des guerres contre les hussites (1419-1439) jusqu’aux révoltes jacobites (1688-1745). Dans tous ces conflits, les civils ont souffert au moins autant que les soldats, sinon plus, à cause notamment de la famine, qui engendre une mort lente.
Au début du xvie siècle, le philosophe néerlandais Érasme soulignait un paradoxe dans la culture européenne concernant, d’une part, les attitudes envers les criminels et, d’autre part, celles envers les civils en période de guerre. Dans le châtiment des crimes individuels, « seul celui qui a fait le mal souffre » ; en revanche, si la guerre est considérée comme un moyen de punition collective pour ceux qui nous ont fait du mal, alors « la plus grande partie de la souffrance retombe sur ceux qui méritent le moins de souffrir, c’est-à-dire les paysans, les vieillards, les épouses, les orphelins et les jeunes filles. […] Si quelqu’un s’écrie qu’il est injuste de ne pas punir un pécheur, je réponds qu’il est bien plus injuste d’infliger un désastre absolu à des milliers d’innocents qui ne l’ont pas mérité »3.
Au xixe siècle, le nationalisme a supplanté le fanatisme religieux dans le monde occidental, et les effets sur la perception de l’ennemi se sont fait sentir dans les normes juridiques. En 1814, la Cour suprême des États-Unis déclarait que « dans un état de guerre, la nation n’est connue de la nation que par son extérieur armé ; chacun menaçant l’autre de conquête ou d’anéantissement [!] »4. En 1845, le juriste allemand Julius Weiske indiquait que « la guerre des nations voit dans chaque membre du peuple ennemi un ennemi qui doit être combattu ou du moins être mis hors d’état de nuire »5. En 1861, l’officier et juriste américain Henry W. Halleck expliquait que l’état de guerre signifie que « l’État dans son ensemble est placé dans l’attitude légale d’un belligérant envers un autre État, de sorte que chaque membre d’un État est autorisé à commettre des hostilités contre chaque membre de l’autre État, en tout lieu et en toute circonstance »6.
Et alors même que le nationalisme s’est mué en racisme, les conflits du xixe siècle et de la première moitié du xxe ont atteint leur paroxysme avec l’Holocauste et avec la grande famine de la population soviétique délibérément provoquée par l’Allemagne nazie. Le bombardement des villes, qui constituait en grande partie un outil stratégique utilisé faute d’alternatives réalisables, s’inspirait des idées racistes des premiers stratèges de la puissance aérienne7.
Sur le principe, le bombardement des villes avait été considéré comme barbare ; les conventions de La Haye de 1899 et 1907 avaient interdit leur usage depuis la terre ou la mer8. Or les stratèges ont vu dans la puissance aérienne une nouvelle arme pour mener la guerre plus efficacement. Ce qui fit dire au général italien Giulio Douhet, théoricien de la guerre aérienne, en 1921 : « Il n’existe plus de zones où l’on puisse vivre en sécurité et en paix, et le champ de bataille ne peut plus se limiter aux seuls combattants. Au contraire, le champ de bataille sera limité par les seules frontières des nations en guerre et leurs citoyens seront tous des combattants puisqu’ils seront tous exposés aux attaques aériennes de l’ennemi. Il n’y aura plus de distinction entre soldats et civils. »
Quelques années plus tard seulement, Hugh Trenchard, l’un des fondateurs de la Royal Air Force (raf) britannique, posait la question rhétorique suivante : « Serait-il préférable d’avoir moins de chasseurs et plus de bombardiers pour bombarder l’ennemi et faire en sorte que son peuple craque avant le nôtre, ou d’avoir plus de chasseurs pour abattre davantage de bombardiers ennemis ? C’est un peu comme si l’on mettait deux équipes en présence au football et que l’on disait à l’une d’elles qu’elle ne devrait défendre que son propre but et que tous ses joueurs devraient se concentrer sur ce point. L’équipe qui défend ne serait certainement pas battue, mais elle ne gagnerait certainement pas non plus. […] La nation qui supporterait d’être bombardée le plus longtemps gagnerait à la fin9. »
Compte tenu du développement rapide de la puissance aérienne à partir du premier conflit mondial, un projet de convention visant à interdire le bombardement des villes depuis les airs avait été négocié à La Haye en 1923, mais non ratifié ensuite par les signataires. Dans le contexte d’une culture valorisant la mécanisation et le progrès technique, la puissance aérienne a été considérée par les stratèges des années 1920 à 1940 comme un moyen économique de gagner les guerres, sans troupes au sol, et a même inspiré le monde de l’art, en particulier les artistes futuristes10.
La puissance aérienne a été employée en particulier pour réprimer les colonies rebelles. En 1920, une directive de la raf expliquait la tactique à adopter en Mésopotamie : « Les villages seront rasés. […] La pression sera exercée sur les habitants en coupant l’alimentation en eau ; […] les efforts de culture seront entravés et la collecte systématique de fournitures de toutes sortes au-delà de nos besoins réels sera effectuée, la région étant débarrassée de toutes les conditions de vie11. »
Les Britanniques n’ont pas été les seuls à employer la puissance aérienne de cette manière. Au Maroc, pendant la guerre du Rif (1920-1926), Français et Espagnols l’ont utilisée contre les rebelles et, pendant la guerre d’Espagne, l’aviation franquiste a été déployée contre les forces du gouvernement républicain légalement établi. Avec l’appui militaire de l’Allemagne et de l’Italie, le bombardement de la petite ville de Guernica en 1937, qui a tué au moins un millier de civils, a fait la une de tous les journaux du monde et profondément choqué l’opinion publique internationale, en particulier en Europe. Le nombre de victimes peut tristement sembler modique comparé à celui des bombardements de villes durant la Seconde Guerre mondiale déclenchée deux ans plus tard, à commencer par celui de Varsovie par la Luftwaffe. On estime que le pire d’entre eux, le raid incendiaire de la raf sur Hambourg dans la nuit du 27 au 28 juillet 1943, a fait trente mille morts parmi la population civile.
Et le bombardement des villes n’a pas cessé avec la Seconde Guerre mondiale ; d’autres ont eu lieu pendant les guerres de Corée et du Vietnam, même si, dans ce dernier cas, des stratégies ont été élaborées pour signaler et désigner initialement des villes ou des quartiers comme cibles potentielles (withhold targets).
En matière de guerre de siège, la norme coutumière selon laquelle l’assaillant peut disposer comme bon lui semble de la population d’une ville qui a été prise sans capitulation semble subsister aujourd’hui malgré son interdiction par le droit international humanitaire au xxe siècle.
On la voit appliquée par les Russes en Ukraine, comme en attestent, par exemple, les signalements de massacres et de viols à Marioupol, qui a longtemps résisté aux bombardements. Des massacres spontanés, mais aussi des massacres planifiés continuent d’être perpétrés dans toute la zone euro-méditerranéenne, comme à Boutcha, près de Kiev, en mars 2022, au début de l’invasion russe, de même que lors de l’attaque du Hamas contre des civils israéliens le 7 octobre 2023.
Notons ici le mépris extrême du Hamas pour le sort de ses propres civils, au même titre que la Russie vis-à-vis de ses soldats. La culture militaire russe semble en effet revenir à la tradition brutale consistant à traiter ceux-ci comme de la chair à canon. Une pratique que l’on identifie au fil des siècles, jusqu’aux décimations pratiquées dans la Rome antique à l’encontre des soldats coupables de mutineries ou de désertions répétées, et qui consistaient en l’exécution d’un d’entre eux sur dix.
Dans cette tradition, la guerre est également considérée, pour n’importe quelle puissance souveraine, comme un moyen légitime de gouverner. Elle va de pair avec un retour à la brutalité dans les affaires intérieures, qui se traduit par des arrestations arbitraires et de longues peines de prison pour avoir exprimé des opinions critiques ; par la traque et l’exécution des opposants d’un tyran que celui-ci considère comme des ennemis personnels ; et généralement par une culture de la violence et des rivalités de bandes de jeunes, comme ce qui transparaît dans la série télévisée russe à succès Slovo Patsana (« Parole de mec »)12, dont tous les épisodes sont librement accessibles sur YouTube depuis l’invasion de l’Ukraine, comme un moyen employé par le régime pour endurcir sa jeunesse et la préparer au service militaire. Et aussi, pourrait-on supposer, comme une manière de contrer la culture woke en Occident.
- La tradition humanitaire
L’autre tradition européenne de normes de conduite en temps de guerre est d’ordre humanitaire, dont l’origine remonte aussi à la Grèce et la Rome antiques, malgré le manque de compassion général à l’égard des ennemis vaincus et autres esclaves dans les deux cultures13. Dans la Grèce antique, la norme était que dans la guerre, les sanctuaires religieux et leurs trésors étaient sacrés, les prêtres devaient être épargnés, et il était hors norme de tuer les suppliants, c’est-à-dire les personnes qui cherchent refuge dans les enceintes sacrées et invoquent la protection des dieux14. De même, les fêtes religieuses étaient déclarées comme des périodes où les guerres entre les cités grecques devaient cesser afin que personne ne soit empêché de se rendre sur les lieux où elles se déroulaient15. Parmi ces mesures, la plus célèbre est la trêve imposée pendant tous les Jeux olympiques, protégeant tous les sportifs et autres personnes se rendant à Olympie, mais aussi les acteurs de théâtre se rendant à des festivals à Delphes16. Chez les Romains, les vaincus étaient normalement massacrés ou asservis. Pourtant on peut voir les premiers vestiges d’un humanisme chez Cicéron, qui écrivit qu’ « une fois la victoire acquise, ceux qui n’étaient pas cruels ou sauvages dans la guerre devaient être épargnés »17.
C’est seulement avec le christianisme que la compassion est devenue une vertu majeure, ce qui explique en grande partie la popularité de celui-ci parmi les esclaves et les pauvres. Le changement dans la culture européenne est venu lentement, très lentement. Une fois le christianisme établi comme culte étatique au ive siècle, l’église a commencé à promouvoir l’idée que le clergé devrait être protégé des ravages de toute guerre, puis, au plus tard à partir du vie siècle, les innocents, paysans, marchands, pêcheurs et autres artisans, ainsi que les femmes afin de les protéger des agressions sexuelles18. Cette législation est peu à peu devenue le droit international coutumier, même si, en pratique, la norme était plus honorée par sa violation que par son respect.
Ce n’est que dans la seconde moitié du xixe siècle que cette tradition humanitaire est passée du droit coutumier, adopté unilatéralement et volontairement par les parties belligérantes dans l’espoir que l’autre partie ferait de même, à la législation internationale, les lois de la guerre se transformant en droit conventionnel auquel les États souscrivaient en temps de paix et vis-à-vis duquel ils s’engageaient en cas d’éventuels conflits futurs. Cette tradition a conduit au rejet de la guerre comme instrument de politique nationale avec le pacte Briand-Kellogg de 1928, réitéré dans la Charte des Nations unies en 1945.
Ainsi l’emploi de la puissance aérienne pour réprimer brutalement les soulèvements coloniaux n’a pas été universellement approuvé, y compris par les forces armées elles-mêmes. Il existe des preuves intéressantes selon lesquelles les armées de terre française et britannique ont pu désapprouver cette pratique de contre-insurrection au motif que ses effets étaient dévastateurs et irréversibles sur les populations, et donc totalement contraires à l’objectif d’apaisement recherché19.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, il aura fallu du temps pour que le bombardement aérien des villes comme moyen d’intimidation et de soumission des civils soit interdit par la loi, en l’occurrence jusqu’à l’adoption en 1977 du Protocole additionnel (i) aux Conventions de Genève20. Bien sûr il est toujours possible de contourner cette loi en prétendant frapper des installations militaires au cœur des villes, mais même dans ce cas, la règle est que les dommages collatéraux ne doivent pas être disproportionnés par rapport aux seules fins militaires visées.
L’horreur des bombardements aériens est aujourd’hui profondément ancrée dans la culture européenne et vivement dénoncée. Or cette opinion a radicalement changé entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et 1977. On se souviendra en effet du tollé général suscité par quelques philosophes et ecclésiastiques britanniques ayant osé s’opposer publiquement aux bombardements massifs de l’Allemagne pendant la guerre. Et aux États-Unis, même plusieurs années après la fin du conflit, la décision du président Harry Truman d’utiliser l’arme atomique contre Hiroshima et Nagasaki a continué de recueillir un soutien écrasant. L’opinion américaine a commencé à changer au moment de la guerre du Vietnam, lorsque les images de destruction étaient diffusées en boucle tous les jours sur les écrans de télévision des foyers américains moyens. Aujourd’hui, la répudiation du bombardement des civils n’est clairement pas partagée universellement.
Dans les pays où les puissances occidentales sont intervenues, cela n’a pas permis d’épargner les civils des dommages collatéraux des campagnes aériennes. Mais il y a une profonde différence culturelle entre le raisonnement sur la façon d’employer la puissance aérienne avancé par Giulio Douhet et Hugh Trenchard dans les années 1920, et celui mis en avant par John Warden III, le stratège en chef de la campagne aérienne de la première guerre du Golfe : « Le contrôle de la structure de commandement adverse, civile et militaire, doit être le but ultime de toutes les opérations militaires. Aux niveaux stratégique et opératif, il convient, pour inciter l’ennemi à faire les concessions souhaitées, d’identifier et d’attaquer les composantes de l’État ennemi et de sa structure militaire qui sont les plus importantes quant à son aptitude et son désir de mener la guerre21. »
- Les combattants
L’évolution des normes a également concerné les combattants. Dans l’Antiquité, les soldats ennemis capturés étaient généralement exécutés ou réduits en esclavage. Cette tendance a perduré tout au long du Moyen Âge, cependant que, progressivement dans le monde chrétien, l’habitude est apparue de faire prisonniers de riches combattants pour les rançonner. En revanche, pour le commun des mortels, le sort demeurait toujours aussi tragique qu’auparavant. Ce n’est qu’au xviie siècle que l’échange de prisonniers est devenu une pratique courante. Toujours dans le monde chrétien, on considérait comme noble de bien traiter les soldats ennemis blessés. Ainsi, en France, Paul Hay du Chastelet avait conseillé à Louis XIV que le général victorieux s’occupât des blessés de l’ennemi aussi bien que des siens22. Les soins prodigués étant toujours désespérément médiocres jusque pendant une grande partie du xixe siècle, Henri Dunant prit l’initiative fameuse de créer la Croix-Rouge, une organisation neutre et universelle pour soigner les blessés de guerre.
Progressivement, le droit de la guerre a également établi des règles pour le traitement des prisonniers ennemis. Mais pendant la Seconde Guerre mondiale, les observateurs occidentaux ont été horrifiés par le mépris de ces normes, notamment de la part des Allemands, des Soviétiques et des Japonais.
Les différences culturelles entre l’Est et l’Ouest sont également d’ordre dimensionnel. Toutes les forces d’occupation ont tendance à se rendre coupables de viols, mais ceux commis par l’Armée rouge l’ont été à bien plus grande échelle encore, voire de façon organisée, avec la bénédiction des officiers et, indirectement, de Staline lui-même. Ces actes ont servi d’instrument de punition à l’encontre non seulement des femmes allemandes, mais aussi de celles des nations occupées et alliées. On se souvient de la réponse faite par le « petit père des peuples » à un dirigeant communiste yougoslave qui, après la guerre, dénonçait les pillages et les viols perpétrés dans son pays : « Ne pouvez-vous pas comprendre qu’un soldat ayant parcouru des milliers de kilomètres dans le sang, le feu et la mort puisse s’amuser un peu ou batifoler avec une femme23 ? »
Le changement humanitaire des normes concernant le traitement des insurgés est intervenu beaucoup plus tard. Cela est probablement dû à l’attitude par défaut des gouvernements du monde entier à l’égard de ceux-ci : contestant l’autorité même de leur gouvernement, qu’il s’agisse d’une monarchie, d’une oligarchie ou d’une autocratie, ils étaient criminalisés de peur d’être reconnus comme des opposants légitimes. C’est ainsi qu’apparut la catégorie d’hostis iustus, c’est-à-dire un adversaire considéré comme un prétendant légitime24, autrement dit un autre gouvernement souverain, par opposition à un concurrent illégitime et criminalisé. Jusqu’à la seconde moitié du xixe siècle, les insurgés, en tant que combattants « irréguliers », se voyaient donc généralement refuser la protection accordée aux soldats « réguliers » s’ils étaient capturés ou blessés.
Il semble que la Seconde Guerre mondiale ait poussé les puissances les plus influentes sur la formulation du droit international public à repenser leur attitude – les résistants à l’occupation allemande et italienne n’avaient-ils pas combattu héroïquement et du côté juste ? On recense des franges des gouvernements britannique et surtout américain ayant flirté avec l’idée d’encourager les mouvements de résistance contre l’occupation et la domination communistes à travers l’Eurasie, les Caraïbes et l’Amérique latine pour aider à « faire reculer » le communisme – rarement, cependant, avec succès25. Cela impliquait d’adapter le droit de la guerre. Déjà, la Convention de Genève de 1949 prévoyait une certaine protection pour ces insurgés, sous réserve qu’ils remplissent certaines obligations, à savoir qu’ils soient reconnaissables comme combattants au moment de l’action armée, qu’ils soient clairement subordonnés à un chef et qu’ils respectent eux-mêmes les lois de la guerre. Face au constat avéré de l’élargissement de son champ d’application, le droit de la guerre a été rebaptisé « droit des conflits armés » afin d’englober les acteurs non étatiques en tant que parties belligérantes, ou « droit international humanitaire » dans l’usage européen, principalement depuis les années 1960. En 1977, le Protocole additionnel (i) est allé un peu plus loin encore dans la définition de cette protection.
- Les mercenaires
Toutefois, cette législation n’incluait pas les mercenaires. Les normes et les postures occidentales vis-à-vis de ce type de combattants ont évolué de façon non linéaire. Pendant la majeure partie de l’histoire européenne, les régimes politiques ont fait appel à leurs propres citoyens pour faire la guerre, mais aussi à des professionnels rémunérés, généralement originaires, mais pas toujours, d’autres groupes ethniques. Et au cours de l’histoire de l’embauche de ces professionnels, aucune ou peu de distinction n’a été faite entre les ressortissants nationaux et les étrangers.
Mais quelle que soit leur origine, les mercenaires ont toujours suscité une certaine aversion, en particulier aux xve et xvie siècles, savamment entretenue par Machiavel26. Ces premiers régimes politiques modernes étaient pour la plupart trop pauvres pour s’offrir des armées régulières, et lorsque l’argent venait à manquer pour rémunérer leurs condottieres, ces derniers ne voyaient aucune raison valable (loyauté particulière ou sens du sacrifice) d’être fidèles à leur employeur. Machiavel et bien d’autres auteurs de l’époque étaient donc favorables à la mobilisation d’autochtones ou de milices, car leur destin était intimement lié à celui du régime qu’ils étaient censés défendre. Pourtant, certains États emploient encore aujourd’hui ce type de professionnels sans se soucier de leur provenance, qu’ils préfèrent même ignorer sciemment.
Ce n’est qu’avec la montée du nationalisme au xixe siècle que les mercenaires ont commencé à être discriminés en tant qu’étrangers. Une image qui, aujourd’hui encore, leur est préjudiciable. Le vrai problème vient de l’absence d’obligation de rendre des comptes, ce qui permet à ces combattants ou aux sociétés paramilitaires privées d’enfreindre le droit international humanitaire sans craindre de quelconques sanctions.
- Les normes au-delà de la guerre
Peut-être que le plus grand mythe conditionnant ayant prévalu dans la politique occidentale pendant les décennies d’optimisme de l’après-Seconde Guerre mondiale était que, s’ils en avaient le libre choix, les peuples du monde épouseraient la culture occidentale, en particulier les droits humains universels, la démocratie et l’économie capitaliste avec son esprit de consommation. Si ce dernier choix – le capitalisme et le consumérisme – semble toujours dominer, l’idée que les constitutions démocratiques représentent la somme des progrès et la préférence de tous face aux régimes autocratiques n’a cessé de reculer, lentement mais sûrement, dans les années 2000 et 2010, avec les interventions occidentales en Afghanistan, en Irak et dans la bande sahélo-saharienne.
Repensons à l’extraordinaire ambition formulée par l’otan en octobre 2003 lorsqu’elle déclarait que l’objectif ultime de sa mission était de diriger, au nom de l’onu, une force de coalition en Afghanistan dans le but de mettre en place « un gouvernement afghan autonome, modéré et démocratique, conforme aux résolutions afférentes du Conseil de sécurité des Nations unies, et à même d’exercer son autorité sur tout le territoire afghan sans l’appui de la Force internationale d’assistance et de sécurité (fias) »27. Cette ambition paraissait insensée pour quiconque connaît un tant soit peu l’Afghanistan, ce pays ethniquement et socialement très disparate, dominé, en dehors de Kaboul, par des groupes à organisation clanique. En 2008, les Alliés de l’otan déclaraient tout de même que « la sécurité euro-atlantique et celle du monde en général était étroitement liée à l’avenir de l’Afghanistan en tant qu’État pacifique et démocratique [sic !], respectueux des droits humains et libéré de la menace terroriste »28.
L’expérience des interventions occidentales en Irak et en Afghanistan a conduit à une « fatigue de l’intervention », et à l’affaiblissement de la confiance occidentale dans l’universalité des droits humains et les valeurs politiques ancrées dans le siècle des Lumières. Cela revient à reconnaître de facto que l’Occident est incapable d’aider les autres à sortir de leur minorité dont ils sont eux-mêmes responsables – pour reprendre les termes d’Emmanuel Kant –, et que, par conséquent, il n’y a guère d’alternative à l’obligation de s’adapter à un monde majoritairement constitué de théocraties et/ou de diverses formes de dictatures. Le mythe selon lequel les droits humains et la démocratie devraient prévaloir au profit de tous, et être perçus comme normes universelles, s’est donc une nouvelle fois effondré, non pas avec fracas, mais plutôt dans un gémissement, lors du retrait des forces de l’otan d’Afghanistan en 2021. Ce constat peut légitimement amener l’Occident à cesser de croire, sinon en la supériorité de ses normes, du moins en l’universalité des droits humains. 
1Nous entendons par culture la définition qui en est donnée dans la Déclaration de Mexico sur les politiques culturelles de l’unesco en 1982 : « La culture, dans son sens le plus large, est considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances. »
2F. Guicciardini, Storia d’Italia [1537-1540], traduit par S. Alexander, The History of Italy, Princeton University Press, 1969, p. 151. Les italiques sont miennes.
3D. Luban, « War as Punishment », Philosophy and Public Affairs, vol. 39, n° 4, 2012, p. 313.
4S. Neff, War and the Law of Nations, Cambridge University Press, 2005, p. 205.
5W. Janssen, « Krieg », in O. Brunner, W. Conze et R. Koselleck (eds), Geschichtliche Grundbegriffe, Stuttgart, Klett-Cotta, 1982, vol. 3, p. 592.
6S. Neff, op. cit., p. 205.
7B. Heuser, War: A Genealogy of Western Ideas and Practices, Oxford University Press, 2022, chapitre 8.
8Convention IV, annexe art. 25 ; convention ix, art. 1.
9N. Jones, The Beginnings of Strategic Air Power: A History of the British Bomber Forces, 1923-1939, Londres, Frank Cass, 1987, p. 29.
10G. Lista, « Filippo Tommaso Marinetti ou la guerre comme œuvre d’art totale », Inflexions n° 44 « La beauté », 2020, pp. 111-119.
11P. S. Meilinger, Airwar: Theory and Practice, Londres, Frank Cass, 2003, p. 50.
12S. Medvedev, « La société russe est construite sur le code d’honneur de la pègre », Le Monde, 17 mars 2024.
13C. O’Driscoll, « Rewriting the Just War Tradition: Just War in Classical Greek Political Thought and Practice », International Studies Quarterly, vol. 59, n° 1, 2015, pp. 1-10.
14Thucydide III, 58, 1-3.
15O’Driscoll, « Rewriting the Just War Tradition », p. 5, et « Keeping tradition alive: just war and historical imagination », Journal of Global Security Studies, vol. 3, n° 2, 2018, p. 241.
16P. Ducrey, « Aspects juridiques de la victoire et du traitement des vaincus », in J.-P. Vernant (dir.), Problèmes de la guerre dans la Grèce ancienne [1968], Paris, Éditions de l’ehess, 1999, p. 303.
17Cicéron, De Officiis, i.xxxiv, i.xxxii.
18B. Heuser, « Jus in Bello européen avant le Code Lieber. Ordonnances et articles de guerre de 866 à 1863 », Annuaire français de relations internationales, vol. 20, 2019, pp. 628-663.
19Critiques de l’armée de l’air par des membres de l’armée de terre trouvées dans les archives du Royaume-Uni et de la France (shat 3h 453 viii/C 6-2) concernant l’emploi des forces aériennes au Maroc (1926) : le bombardement des villages vu comme contraire au but de la soumission du pays et de l’acceptation du nouvel ordre.
20Protocoles additionnels de 1977 aux Conventions de Genève. Protocole i : les articles 51 et 54 proscrivent les attaques indiscriminées contre la population civile ainsi que la destruction de nourriture, d’eau et des autres « biens indispensables à la survie de la population civile ». Art. 85(3)(b) du Protocole i : interdiction de faire « une attaque indiscriminée contre la population civile ou des biens de caractère civil en sachant que cette attaque causera des pertes en vies humaines, des blessures aux personnes civiles ou des dommages aux biens de caractère civil excessifs ».
21J. Warden, « Employing Air Power in the twenty-first century », in R. H. Shultz Jr et R. L. Pfaltzgraff Jr (dir.), The Future of Air Power in the Aftermath of the Gulf War, Maxwell Air Force Base, al, Air University Press, 1992, p. 63.
22P. Hay du Chastelet, Traité de la guerre, ou politique militaire, Paris, Iean Gvignard, 1668, p. 98.
23M. Djilas, Conversations with Stalin, New York, Harcourt, Brace and World, 1962, p. 89.
24Ce terme est parfois confondu avec la description d’un adversaire qui est juste ou respectueux des règles.
25B. Heuser, « Covert Action within British and American Concepts of “Containment” », in R. Aldrich (ed.), British Intelligence, Strategy and the Cold War, 1945-1951, Londres, Routledge, 1992, pp. 65-84.
26B. Heuser, The Strategy Makers: Thoughts on War and Society from Machiavelli to Clausewitz, Santa Barbara, Praeger-abc Clio, 2010, pp. 9-44.
27Stratégie à long terme de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (otan) dans le cadre de son rôle de Force internationale d’assistance et de sécurité (fias) en Afghanistan, approuvée par le Conseil de l’Atlantique Nord le 1er octobre 2003 et soumise par Lord Robertson, secrétaire général de l’otan, à Kofi Annan, secrétaire général de l’onu, le 2 octobre 2003, et énoncée dans le document 2/2003/970 du Conseil de sécurité de l’onu. Je dois cette référence au professeur David Yost.
28Conseil de l’Atlantique Nord, « Déclaration du sommet de Bucarest », paragraphe 6.
What kind of influence does our culture1 have on the norms we have created for war? Over time, European culture or cultures have evolved not in a vacuum, but in direct contact with the cultures of neighbouring civilisations.
When considering norms in the sense of wartime rules of conduct, we must start by recognising that the standards we view as normal today first had to emerge over time. Moreover, this emergence was by no means linear, as the atrocities committed by Hitler’s National-Socialist Germany have shown. Much to the contrary, there are clear examples of two coexisting European traditions, both of which can be traced back to Antiquity. These traditions have lived on through the following two millennia and are still in place today. One – which, in practice, is most probably the more prominent tradition – is defined by brutality and cruelty. The other is one of humanitarian restraint.
- The Brutal Tradition
Throughout the centuries, the brutal half of European culture has expressed itself in the way civilians are treated; civilians have been enslaved, treated as chattel and, thereby, regarded as dispensable. The enslavement of a defeated polity’s population appears to be a deeply rooted universal habit: examples include Ancient Greece, Rome, Persia, pre-Columbian America, South-East Asia, sub-Saharan Africa and the Muslim world. Among Christians, this trend largely disappeared after the 12th century, yet examples were still documented until the early 16th century. As the French troops sacked Capua in 1501, soldiers were “pitiless and ferocious against the women of every sort of quality, even those dedicated to religion, who were the unhappy prey of the lust and avarice of the victors, many of whom were sold afterwards at Rome for very low prices2.”
At the end of the 19th century, Slave-merchants still plied their trade in and around the Ottoman Empire. Their victims were Christians and other non-Muslims captured during raids and acts of piracy. In 1838, while Britain and France had already banned slavery, Sir William Allan unveiled his painting The Slave Market, Constantinople, depicting a black-skinned slaver presenting white-skinned slaves for sale. In and around Europe, the enslavement of vanquished populations only truly ended around 1900.
In war, where passions are fuelled by the hatred that stems from religious, ideological or nationalist quarrels – as has been the case on multiple occasions throughout human history – civilians are viewed as enemies per se, rather than as the mere property of an adversary whom one can hurt by harming their subjects. Thus, as early as the 7th century, the Muslim conquests escaladed into extreme brutality when the populations they encountered proved unwilling to convert to Islam, or at least refused to submit and pay a special tax – one that would be levied until the end of the Ottoman Empire. The Crusades included similar forms of brutality on multiple occasions, as did the European confessional wars, from the Hussite Wars (1419-1439) to the Jacobite uprisings (1688-1745). During all of these wars, civilians suffered at least as much as – and sometimes more than – soldiers, as famine makes for an excruciatingly slow death.
In the early 16th century, Erasmus of Rotterdam highlighted a paradox in European culture, one that involves attitudes towards criminals on the one hand, and civilians in war on the other. When punishing individual crimes, “only the wrongdoer suffers”. By contrast, if war is viewed as a means of collective punishment for those who have done us wrong, “most of the suffering falls upon those who least deserve it; peasants, elders, wives, orphans and young girls. [...] To those who would argue that it is unjust not to punish a sinner, I reply that it is far more unjust to inflict absolute calamity upon thousands of innocent people who did nothing to deserve it [...]3.”
In the 19th century, nationalism replaced religious fanaticism in the Western world. In fact, this new way of perceiving one’s enemies even influenced legal norms. In 1814, the US Supreme Court pronounced the following: “In the state of war, nation is known to nation only by their armed exterior; each threatening the other with conquest or annihilation [!]4” In 1845, German jurist Julius Weiske noted: “The war of nations sees every member of the enemy’s population as an enemy to be fought or, at least, incapacitated5.” In 1861, American army officer and lawyer Henry W. Halleck explained that the state of war meant that “the whole state is placed in the legal attitude of a belligerent toward another state, so that every member of one nation is allowed to commit hostile acts against every member of the other, in every place and circumstance6.”
As nationalism turned to racism, the wars of the 19th and the first half of the 20th centuries culminated in the Holocaust and the extreme and deliberate cruelty shown towards the Soviet population by Hitler’s Germany – which included premeditated mass-starvation. Bombing cities, a strategic tool that was largely used due to a lack of alternatives, also drew upon the racist ideas of early air power strategists7.
In principle, the bombing of cities had been recognised as barbaric; the Hague Conventions of 1899 and 1907 prohibited the bombing of cities from the ground or sea8. Nevertheless, strategists devised a new way of waging war more effectively, by means of airstrikes. Thus, in 1921, Italian air force pioneer Giulio Douhet wrote: “There are no longer any zones in which people can live in safety and peace, and the battlefield can no longer be limited to combatants alone. On the contrary, the borders of warring nations will become the battlefield’s limits, and their citizens will all be considered combatants, since they will all be exposed to the enemy’s aerial attacks. There will no longer be any distinction between soldiers and civilians.”
Just a few years later, Hugh Trenchard, one of the fathers of the Royal Air Force (RAF), asked the following rhetorical question: “Would it be best to have fewer fighters and more bombers to bomb the enemy and make sure their people give in before our own, or rather to have more fighters to shoot down more enemy bombers? This would be akin to having two teams face off in a football match and telling one of the teams that it should only defend its own goal, and that all of its players should merely concentrate on that task. The defending team would certainly not be beaten, but it would certainly not win either. [...] The nation that puts up with being bombarded the longest will emerge victorious in the end9.”
As air power was developed in and around the First World War, a draft convention to ban airstrikes against cities was negotiated in The Hague in 1923, but was not subsequently ratified by its signatories. In a culture that valued mechanization and technical progress, strategists – from the 1920s to the 1940s – saw air power as a cost-effective way of winning wars without deploying ground troops. This concept even went on to inspire the world of art, particularly the Futurists10 (see paintings below).
One of the most notable uses of air power was for subduing rebellious colonies. In 1920, an RAF directive explained the tactics of bombing rebel villages in Mesopotamia: “Villages will be levelled [...]. Pressure will be exerted upon the population by cutting off its water supply [...]; agricultural efforts will be hampered and the systematic collection of supplies of all kinds beyond our real needs will be carried out, as the region will be rid of all living conditions11.”
The British were not the only ones to use air power in this way. The French and Spanish bombed rebels from the sky during the Rif War (Morocco, 1920-1926). Franco’s forces – supported by Germany and Italy – would also use air power against Spain’s legitimate government during the Spanish Civil War. This strategy made the headlines worldwide, as civilians were affected by bombings in the small town of Guernica in 1937. Indeed, bombings on European soil came as an extreme shock to the European public. Though the actual number of casualties remains uncertain, estimates counted around 1,000 dead. Sadly, two years later, this number would seem insignificant compared to the figures that were soon reached during the Second World War, as bombardment campaigns began with a German air raid on Warsaw. During the RAF’s most deadly – and incendiary – raid on Hamburg on the night of 27-28 July 1943, the death toll was estimated at around 30,000.
Airstrikes against cities did not cease after the Second World War. The Korean and Vietnam Wars included their fair share of air raids, though the latter saw the birth of elaborate strategies, which consisted in signalling and initially designating cities or districts as “withhold targets”.
In siege warfare, the customary norm – according to which one can do as one wishes with the population of a town that has been taken without surrender – seems to live on despite its prohibition in 20th-century International Humanitarian Law (IHL). This approach was adopted by the Russians in Ukraine; hence the all-too classic reports of slaughter and rape that emerged from Mariupol, after the town had held out against prolonged bombardments. Both spontaneous and premeditated massacres are still being carried out in the wider Euro-Mediterranean region; the most recent examples include Bucha near Kiev, early on in Russia’s all-out invasion of Ukraine, and the Hamas attack on Israeli civilians of 7 October 2023.
The latter instance is marked by Hamas’ extreme disregard for the fate of its own civilians. Russia shows similar disregard for the fate of its soldiers. Modern Russian military culture seems to be returning to the brutal tradition of treating soldiers as cannon fodder. This trend can also be traced back through the centuries, right up to the Roman method for decimating mutineers and frequent deserters among their troops (i.e. killing every tenth soldier by drawing lots).
In line with this tradition, war is also seen as a legitimate statecraft tool for sovereign powers. This goes hand-in-hand with a return to brutality in domestic affairs, examples of which include: arbitrary arrests and lengthy prison sentences for expressing critical opinions, the tyrant’s former competitors – who are viewed as personal enemies – being pursued and murdered and, more generally, a growing culture of intimidation and juvenile gang fights, encapsulated in what appears to be an extremely popular TV series, Slovo Patsana (The Boy’s Word12). The whole series is freely accessible on YouTube, as part of the Russian regime’s campaign to toughen up its youth in preparation for military service. One might speculate that the series is also a cultural attempt at countering Western “wokeism”.
- The Humanitarian Tradition
The second tradition is humanitarian in nature. Traces can be found as early as Ancient Greece and Rome, despite the general lack of compassion for defeated enemies and slaves expressed in both of these cultures13. In ancient Greece, the norm was that, in war, religious sanctuaries and their treasures should remain sacred, priests had to be spared, and killing supplicants, i.e. people who sought refuge in sacred precincts and invoked the protection of the gods, was unconventional14. Similarly, conflicts between Greek cities were to be postponed during religious festivals, so that no one would be prevented from attending15. Among these measures, the most famous is the truce imposed during the Olympic Games, which protected all athletes and people travelling to Olympia, as well as other such measures to protect actors travelling to theatre festivals in Delphi16. As for the Romans, the defeated were generally massacred or enslaved. Yet, the first vestiges of a certain form of humanism can be found in the work of Cicero, who wrote that in war, “once victory has been secured, those who were not cruel or savage in war should be spared17.”
Compassion became a major virtue with the dawn of Christianity, which largely explains the latter’s popularity among slaves and the poor. This shift in European culture came about slowly – very slowly. Once Christianity was established as a state religion in the 4th century, the Church began to promote the idea that the clergy should be protected from the ravages of war. From at least the 6th century onwards, this legal principle was extended to innocent peasants, merchants, fishermen and other craftsmen, as well as to women in order to protect the latter from sexual assault18. Little by little, this concept became a part of customary international law. In practice, however, this norm stood out due to it being breached, rather than observed.
The world would have to wait for the second half of the 19th century for this humanitarian tradition to pass from customary law – adopted unilaterally and voluntarily by warring parties in the hope that the other side would do likewise – into international legislation. Thus, the Law of War turned into treaty law, which States adopted in times of peace in view of possible future conflicts. This tradition led to the rejection of war as an instrument of State politics with the Kellogg-Briand Pact of 1928, a principle that was reiterated in the 1945 Charter of the United Nations.
The use of airstrikes to brutally quell colonial uprisings was not universally condoned, even among the armed forces that were carrying them out. Interesting pieces of evidence show that members of the French and British armies disapproved of this counterinsurgency tool, as its effects on colonised populations were perceived as irreversible and devastating, and thereby contrary to the overall aim of appeasing the colonies19.
It took a surprising length of time for airstrikes against cities – with the purpose of cowing civilians into submission – to be outlawed, that is to say until additional Protocol I of the Geneva Conventions was adopted in 197720. Of course, a loophole can be exploited, by claiming that one’s aerial bombardments originally intended to destroy military installations that happened to be located in a given city. Even then, the rule states that collateral damage must not be disproportionate to the military ends being pursued.
The horror of airstrikes is now deeply ingrained in European culture. Yet, even in Europe, it is staggering to note just how much the general cultural approach towards airstrikes shifted between the Second World War and 1977. During the Second World War, a small number of British philosophers and clergymen argued against the bombing of Germany, a notion that was not particularly welcome among the public. In the US, for many years after the end of the Second World War, support for President Harry Truman’s decision to drop atom bombs on Hiroshima and Nagasaki remained overwhelming. The turning point in this matter seems to have been the Vietnam War, as television brought scenes of destruction into the average American home. Today, it is clear that this aversion towards bombarding civilians is still far from universal.
In countries subjected to Western interventions, this legal framework has not protected civilians from the collateral damage caused by air raids. Regarding the use of air power, there is a profound cultural rift between the concepts put forward by Giulio Douhet and Hugh Trenchard in the 1920s, and those later asserted by John Warden III, the chief thinker behind the air campaign during the First Gulf War. The latter wrote: “Control of the enemy’s command structure, both civilian and military, must be the ultimate goal of all military operations. At the strategic and operational levels, and in order to drive the enemy to make the desired concessions, it is necessary to identify and attack those components of the enemy state and its military structure which hold the most weight in terms of its ability and desire to wage war21.”
- Combatants
The evolution of norms also affects combatants. In Antiquity, captured enemy combatants were regularly killed or enslaved. In the Middle Ages, this trend persisted, but gradually, the habit of taking rich combatants prisoner to hold them for ransom grew among Christian nations. Commoners, however, were still often killed. Only in the 17th century did prisoner exchanges become customary. Among Christian polities, the proper treatment of wounded enemy soldiers was viewed as noble. Paul Hay du Chastelet advised King Louis XIV of France that the victorious general should look after the enemy’s wounded as diligently as their own22. This type of medical care remained desperately rare well into the 19th century, leading to Henri Dunant’s famous initiative to create the Red Cross – an impartial and universal organisation to care for all war victims.
Little by little, the Law of War began to provide rules for the treatment of enemy prisoners of war. Come the Second World War, the respective disregard for such norms – especially by the Germans, Soviets, and Japanese – horrified Western observers.
Norms for the treatment of insurgents, however, would start to enjoy this humanitarian influence long afterwards. The main reason for this may lie in the default attitude adopted by world governments towards insurgents: the latter generally challenged the very authority of the ruling government, be it a monarchy, an oligarchy or a single-party rule, and were therefore criminalised – lest they be recognised as a legitimate opponent. This gave rise to the hostis iustus, a category that designated an adversary as a legitimate contender24 – i.e. as another sovereign government, as opposed to an illegitimate, criminal foe. Up until the second half of the 20th century, insurgents that were categorised as “irregular” combatants were thus generally denied the protection granted to “regular” soldiers when captured or wounded.
It seems that the Second World War nudged the powers that most influenced the formulation of International Public Law to rethink their attitudes towards insurgents: had the Resistance fighters of the Second World War not fought heroically against the German and Italian occupation, and for a just cause? Parts of the British and, above all, American governments flirted with the concept of encouraging resistance movements against Communist occupation and domination across Eurasia, Latin America and the Caribbean. These efforts, however, were rarely crowned with success25. Nevertheless, these endeavours entailed adapting the Law of War. The 1949 Geneva Convention had already spelled out several provisions to protect insurgents, as long as they fulfilled certain obligations: they should be recognisable as combatants during combat; they should answer to a leader; and they themselves should respect the Law of War. As its scope widened, the Law of War was renamed “Law of Armed Conflict” to include non-State actors as warring parties. In the European nomenclature, and mainly from the 1960s onwards, the Law of War became “International Humanitarian Law”. In 1977, Additional Protocol I developed this form of protection further still.
- Mercenaries
The above-mentioned principles do not, however, apply to mercenaries. Western norms and attitudes towards mercenaries have undergone a non-linear evolution. Throughout most of European History, various polities have not only called upon their native subjects to wage war, but also upon paid professionals who often, though not always, hailed from different ethnic groups. In the history of mercenaries, little to no distinction was made between native and foreign professionals.
In the 15th and 16th centuries, there was a general dislike for such hirelings, regardless of their provenance – an idea famously propagated by Machiavelli and espoused by his readers26. Early modern polities were mostly too poor to afford standing armies and, when the money ran out, their condottieri saw no reason – i.e. no particular loyalty or sense of sacrifice – to remain on their previous employers’ side. Machiavelli and many other authors of his time therefore tended to favour levies among natives or militias, as the latter’s fates were intimately bound to that of the polity they were supposed to defend.
Yet, certain polities continue to employ mercenaries to this day, regardless of – or sometimes, specifically for – their particular origin.
It was only with the rise of nationalism in the 19th century that mercenaries became discriminated against as foreigners. Even today, this prejudice stands true. The real issue here stems from a lack of accountability, i.e. when mercenaries or private military organisations break IHL and cannot be disciplined.
- Norms beyond war
After 1945, an influential and rather optimistic myth dominated Western politics: when given the freedom of choice, the peoples of the world would espouse Western culture, especially universal human rights, Western democracy and a capitalist economy, complete with its consumer culture. This third element, i.e. the choice of capitalism and consumerism, still seems to apply when the choice is given. However, the idea that democratic constitutions are the apex of progress – and would be unequivocally preferred to unaccountable autocratic regimes – slowly but surely collapsed in the 2000s and 2010s, following Western interventions in Afghanistan, Iraq and various sub-Saharan African countries.
This brings to mind the truly extra-ordinary ambition formulated by NATO back in October 2003, when it declared the ultimate goal of its mission to lead an armed force into Afghanistan on behalf of the UN: to create a “self-sustaining, moderate and democratic Afghan government, in line with the relevant United Nations Security Council resolutions, able to exercise its authority and to operate throughout Afghanistan, without the need for ISAF to help provide security27.” This ambition seemed senseless to anyone with even rudimentary insights on Afghanistan – a state with extreme ethnic and social diversity, in which clans played a predominant role outside of Kabul. Nonetheless, in 2008, the NAC declared that “Euro-Atlantic and wider international security is closely tied to Afghanistan’s future as a peaceful, democratic state, respectful of human rights and free from the threat of terrorism28.”
The West’s interventions in Iraq and Afghanistan led to “intervention fatigue”, as well as to the weakening of Western confidence in the universality of human rights and the political values rooted in the Age of Enlightenment. This constitutes a de facto concession that the West is in fact unable to help others emerge from their self-imposed nonage – as Immanuel Kant put it – and, by consequence, that adapting to a world where the majority of nations are governed by religious states or other forms of authoritarian dictatorships is nearly inevitable. Thus, the myth according to which human rights and democracy should be made available to all humans – and would be fundamentally welcomed by them – expired, not with a bang, but with a whimper, when the armed forces of NATO member states withdrew from Afghanistan in 2021. This may spell out the end of a Western belief, perhaps not in the superiority of its norms, but in the universality of human rights. 
1The definition of culture we use here is taken from the UN’s Mexico Declaration of 1982: “[…] in its widest sense, culture may now be said to be the whole complex of distinctive spiritual, material, intellectual and emotional features that characterize a society or social group. It includes not only the arts and letters, but also modes of life, the fundamental rights of the human being, value systems, traditions and beliefs.”
2F. Guicciardini, Storia d’Italia (1537-1540), tr. Sydney Alexander: The History of Italy, Princeton: Princeton University Press, 1969, p.151. My italics.
3D. Luban, “War as Punishment”, Philosophy and Public Affairs, vol. 39, No. 4, 2012, p. 313.
4S. Neff, War and the Law of Nations, Cambridge University Press, 2005, p. 205.
5W. Janssen, “Krieg”, in O. Brunner, W. Conze and R. Koselleck (eds.), Geschichtliche Grundbegriffe, Stuttgart, Klett-Cotta, 1982, vol. 3, p. 592.
6S. Neff, op. cit., p. 205.
7B. Heuser, War: A Genealogy of Western Ideas and Practices, Oxford University Press, 2022, chapter 8.
8Convention IV, annex art. 25; Convention IX, art. 1.
9N. Jones, The Beginnings of Strategic Air Power: A History of the British Bomber Forces, 1923-1939, London, Frank Cass, 1987, p. 29.
10G. Lista, “Filippo Tommaso Marinetti ou la guerre comme œuvre d’art totale” [Filippo Tommaso Marinetti, or war as a total work of art], Inflexions No. 44 “La beauté” [Beauty], 2020, pp. 111-119.
11P. S. Meilinger, Airwar: Theory and Practice, London, Frank Cass, 2003, p. 50.
12S. Medvedev, “La société russe est construite sur le code d’honneur de la pègre” [Russian society is built on the code of honour of crooks], Le Monde, 17 March 2024.
13C. O’Driscoll, “Rewriting the Just War Tradition: Just War in Classical Greek Political Thought and Practice”, International Studies Quarterly, vol. 59, No. 1, 2015, pp. 1-10.
14Thucydides iii, 58, pp. 1-3.
15C. O’Driscoll, “Rewriting the Just War Tradition”, p. 5, and “Keeping tradition alive: just war and historical imagination”, Journal of Global Security Studies, vol. 3 No. 2, 2018, p. 241.
16P. Ducrey, “Aspects juridiques de la victoire et du traitement des vaincus” [Legal aspects of victory and the treatment of the defeated], in J.-P. Vernant (dir.), Problèmes de la guerre dans la Grèce ancienne (1968) [War problems in Ancient Greece], Paris, Éditions de l’ehess, 1999, p. 303.
17Cicero, De Officiis, i.xxxiv, i.xxxii.
18B. Heuser, “Jus in Bello européen avant le Code Lieber. Ordonnances et articles de guerre de 866 à 1863” [European Jus in Bello before the Lieber Code: Ordinances and articles of war from 866 to 1863], Annuaire français de relations internationales [French directory of international relations], vol. 20, 2019, pp. 663-628.
19Criticism of the air force by members of the army found in the United Kingdom and France’s archives (SHAT 3H 453 VIII/C 6-2) regarding the use of the air force in Morocco (1926): bombing villages was seen as contrary to the goal of subjugating the country and persuading it to accept the new order.
20Additional Protocols to the Geneva Conventions, 1977.
Protocol I, Articles 51 and 54 prohibit indiscriminate attacks against the civilian population and the destruction of food, water and other “objects indispensable to the survival of the civilian population.” Protocol I, Article 85 (3) (b) prohibits “indiscriminate attacks against the civilian population or civilian objects in full knowledge that such attacks will cause excessive loss of life, injury to civilians or damage to civilian objects”.
21J. Warden, “Employing Air Power in the twenty-first century”, in R. H. Shultz Jr. and R. L. Pfaltzgraff Jr. (dir.), The Future of Air Power in the Aftermath of the Gulf War, Maxwell Air Force Base, al, Air University Press, 1992, p. 63.
22P. Hay du Chastelet, Traité de la guerre, ou politique militaire [War Treaty, or Military Policy], Paris, Iean Gvignard, 1668, p. 98.
23M. Djilas, Conversations with Stalin, New York, Harcourt, Brace and World, 1962, p. 89.
24This term is sometimes mistaken for the description of an adversary who is just or rule-abiding.
25B. Heuser, “Covert Action within British and American Concepts of ”Containment””, in R. Aldrich (ed.), British Intelligence, Strategy and the Cold War, 1945-1951, London, Routledge, 1992, pp. 65-84.
26B. Heuser, The Strategy Makers: Thoughts on War and Society from Machiavelli to Clausewitz, Santa Barbara, Praeger-abc Clio, 2010, pp. 9-44.
27NATO’s long-term strategy for its role as an International Security and Assistance Force (ISAF) in Afghanistan, approved by the North Atlantic Council on 1 October 2003 and submitted by NATO Secretary General Lord Robertson to UN Secretary General Kofi Annan on 2 October 2003, and set out in UN Security Council document 2/2003/970.
I owe this reference to Professor David Yost.
28North Atlantic Council, “Bucharest Summit Declaration”, paragraph 6.