Les échanges épistolaires entre le général de Gaulle et le général Juin en 1944 éclairent cette dichotomie. Les deux hommes, issus de la même promotion de Saint-Cyr, se connaissent bien et s’estiment, sans toutefois être de proches amis, et entretiennent une correspondance. Vainqueur au Garigliano, Juin a permis aux Alliés d’enfoncer les défenses de l’Axe et de prendre Rome. Il propose alors à de Gaulle de profiter de la désorganisation de l’ennemi pour attaquer vers le Nord-Est et de porter le combat au Tyrol, puis en Allemagne, avec la perspective de terminer la guerre en quelques semaines. De Gaulle lui répond que son objectif étant de rétablir la France dans sa souveraineté et son prestige, il est nécessaire qu’elle soit libérée par les armes avec une forte participation de troupes françaises, et que la guerre ne saurait se terminer avant cela. Juin, soldat, s’incline sans amertume devant de Gaulle, politique, reconnaissant la légitimité de cet objectif1. La suite est une histoire connue qui donne pleinement raison à l’approche de De Gaulle, permettant à la France de vaincre, ou, à tout le moins, d’être considérée comme faisant partie des vainqueurs.
À l’instar de la guerre du Vietnam, toutes les « petites guerres »2 insurrectionnelles et asymétriques que des armées nationales constituées ont eu à affronter démontrent elles aussi les limites d’une confusion entre le fait de dominer et celui de vaincre. Des campagnes d’Espagne du maréchal Suchet (1808-1814) au retrait occidental d’Afghanistan en 2021, ces conflits se caractérisent par un principe d’apparence contradictoire : pour vaincre, l’insurgé, le rebelle, le « faible » qui affronte le « fort », ne doit simplement pas perdre. Nul besoin de domination, de victoire, mais simplement de résilience, de patience et de volonté pour, au final, vaincre.
« Avec deux mille ans d’exemples derrière nous, nous n’avons aucune excuse pour ne pas bien combattre », écrivait Lawrence d’Arabie3. S’interroger sur ce qu’est vaincre s’inscrit dans la même logique. Il s’agit d’une démarche permanente, imposée au soldat par des réalités qui évoluent (contexte politique, espace-temps et géographie, moyens technologiques, létalité…) et nourrie d’expériences. C’est à cette démarche que ce numéro d’Inflexions entend contribuer en mobilisant des analyses et des réflexions variées, qui permettent de mieux appréhender la notion de vaincre.
Concept philosophique par essence, vaincre est pour Jacques Tournier une caractéristique ontologique, d’abord instinct de survie, puis quête de supériorité, que l’Homme cherche à maîtriser. Marc Vigié décrit ainsi la lutte contre la peste à Marseille et en Provence entre 1720 et 1722, ainsi que la réaction publique qui, en prenant des mesures draconiennes, permet de vaincre cet ennemi invisible. Dans une approche métaphysique, Olivier Hanne explique pour sa part que les grandes religions monothéistes doivent composer entre une victoire de la Foi sur soi-même et une victoire physique sur l’autre, avec un recours au conflit parfois nécessaire mais en contradiction avec les fondements religieux, tout en sachant que la seule vraie victoire ne pourra se trouver que dans l’Au-delà. Les regards croisés des généraux Bathurst (Royaume-Uni), Sánchez (Espagne), Giacomin (Italie) et Goisque (France), tous quatre siégeant au comité militaire de l’otan, montrent également le caractère mouvant de cette notion et son fort ancrage culturel. Yann Andruétan s’appuie sur l’Iliade pour montrer à quel point l’homme ne peut sortir vainqueur du lien établi de façon spécieuse entre force et victoire, entre vaincre et dominer, qui détruit son humanité.
Mais vaincre n’est pas simplement une notion physique ; elle s’inscrit aussi dans le champ cognitif. John Christopher Barry montre ici comment l’approche américaine implique une combinaison de consentement et de force. Il faut dominer le vaincu dans les convictions et les valeurs, et façonner son adhésion à celles-ci, parfois en allant jusqu’à contrôler la pensée autorisée. Les exemples historiques allant dans ce sens sont abondants. En prenant l’exemple de la conquête du Maroc, Daniel Rivet met en lumière le choix de vaincre ou de rallier qui s’est posé aux autorités françaises, et l’influence du maréchal Lyautey qui façonnera le pays même après le départ des Français. Xavier Hélary, lui, explique que dans la guerre de Cent Ans, la victoire finale de la royauté française ne fut pas avant tout militaire, mais bien dans le maintien des Valois sur le trône grâce à la force d’une idéologie royale construite depuis longtemps. Et Christophe Furon de raconter comment Charles VII, roi de France, pourtant sorti vainqueur de la paix d’Arras en 1435, va utiliser les « Écorcheurs » pour asseoir le renforcement de l’autorité royale, notamment contre Philippe le Bon, duc de Bourgogne, de façon bien plus profonde que le conflit ne le lui a permis.
Pour Frédéric Jordan, vaincre expose qui l’on est. En fonction des époques et des cultures, le vaincu est traité avec respect et humilité ou avec violence et cruauté. Les valeurs de l’armée française moderne résident aujourd’hui dans le respect qu’elle lui porte. Sur ce même thème, Olivier Abel dresse le tableau d’une humanité pour laquelle l’humiliation est le contrepoint naturel du fait de vaincre son adversaire, créant ainsi une spirale de violence que certaines sociétés s’attachent, depuis peu, à tempérer. En écho, Évelyne Gayme souligne l’importance du traitement apporté au vaincu, pendant et après le conflit, tout en indiquant que l’on a légiféré dans les Conventions de Genève pour apporter une protection contre les excès des vainqueurs.
Enfin, Brice Erbland, Laurent Garin et Jordan Marteau, instructeurs à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr dont la devise est « Ils s’instruisent pour vaincre », décrivent une démarche de formation considérant que vaincre est une dynamique plus qu’un fait. Vaincre, c’est d’abord gagner contre soi-même, s’oublier et se dépasser. Une question d’âme, puis une question de volonté. Ils sont rejoints en cela par le général Barrera, qui considère que la victoire, et notamment celle de l’opération Serval au Mali, est le fruit de la volonté de vaincre des hommes, d’une organisation, d’une préparation et de la cohésion. Jean-François Lamour, double champion olympique de sabre, apporte un témoignage concordant. Vaincre est un chemin d’effort, d’humilité, d’apprentissage.
À l’heure où le chef d’état-major de l’armée de terre a rappelé la nécessité de préparer les esprits à un conflit de haute intensité, et où les positions françaises en Afrique sont fortement contestées, il est donc apparu intéressant de susciter le débat et d’alimenter la réflexion au sujet de ce qu’est vaincre. Espérons que chacun y trouve matière à enrichissement. Bonne lecture ! 
1B. Pujo, Juin, maréchal de France, Paris, Albin Michel, 1988.
2Small Wars, incluant la guérilla et les autres formes de guerres asymétriques, selon la terminologie employée par le colonel britannique Callwell dans son ouvrage Small Wars, their Principles and Practice, paru en 1896.
3T. E. Lawrence, Les Sept Piliers de la sagesse, 1922.