N°55 | Vaincre

Xavier Hélary

La royauté française dans la guerre de cent ans : une victoire inéluctable ?

Au nombre des traits qui singularisent la France, il faut mettre en bonne place l’importance qu’ont jouée dans son histoire ses déboires militaires. Même si une telle affirmation peut paraître paradoxale, il n’est pas exagéré de dire que ce sont ses défaites qui ont fait la France. Souvent hégémonique, toujours au cœur de l’histoire de l’Europe et, même, longtemps, de celle du monde, la France peut certes mettre en avant bien des chefs militaires couronnés de succès : dans sa préhistoire, Clovis ou Charlemagne ; dans son enfance, Louis VI ou Philippe Auguste ; plus tard, Du Guesclin, Louis XIV et Napoléon, en attendant, dans sa maturité, les maréchaux de la Première Guerre mondiale, Joffre et Foch en tête. Il est tout aussi vrai, néanmoins, que les grandes épopées guerrières se sont souvent terminées en catastrophes. L’offensive de Saint Louis sur Le Caire s’achève par la capture du roi et la destruction de l’armée croisée (1250). Jean le Bon est pris à Poitiers (1356), Jeanne d’Arc devant Compiègne (1430), François Ier sur le champ de bataille de Pavie (1525). À la fin de son règne, Louis XIV doit en appeler à « ses peuples » pour trouver une issue à la guerre de Succession d’Espagne (1709). Napoléon est défait à Waterloo (1815), son neveu enfermé à Sedan (1870).

À bien des égards, et sans aller au-delà de la seconde moitié du xixe siècle, la défaite militaire est le fait récurrent dans la longue histoire de la France, bien plus que la victoire. Faut-il s’en étonner, puisque la première œuvre littéraire conservée en France, dans les premières décennies du xiie siècle, est la Chanson de Roland, qui raconte la mort glorieuse, submergé par l’ennemi, du neveu de Charlemagne, appelé à devenir le héros par excellence de la chevalerie et d’un certain esprit français ? Au demeurant, il est frappant que la fin de la Chanson, qui voit le triomphe complet de Charlemagne, soit quasiment tombée dans l’oubli. Ce qui a retenu l’attention, ému les auditeurs ou les lecteurs, c’est bien la mort au combat de Roland et d’Olivier.

Rien n’illustre mieux cette fascination pour la défaite glorieuse que la guerre de Cent Ans. Le résumé des événements conduit souvent à égrener les déboires des Valois : Crécy (1346), Poitiers (1356), Azincourt (1415), Cravant (1423), Verneuil (1424), sans oublier la destruction de la flotte de Philippe VI à L’Écluse (1340) et la prise de Calais par Édouard III (1347). Dans cette sombre litanie, les victoires de Formigny (1450) et de Castillon (1453) font pâle figure, y compris aux yeux des contemporains.

Dans l’histoire telle qu’on la raconte en France depuis la fin du xve siècle, les victoires n’ont jamais été aussi célébrées que les défaites n’ont été déplorées. Les batailles remportées au nom de Charles VII, aussi décisives qu’elles aient été pour le cours de la guerre, n’eurent pas le côté spectaculaire de Crécy, Poitiers ou Azincourt : pas de roi prisonnier ou fuyant le champ de bataille, pas d’orgueilleux chevaliers roulant dans la boue ou demandant merci, nul châtiment divin en vue. Formigny ou Castillon, deux belles victoires, certes, mais auxquelles il manque quelque chose. C’est peut-être que la victoire finale de la royauté française ne s’est pas jouée uniquement dans les batailles. Comment l’expliquer ? Deux personnalités, qui incarnent, chacune à sa façon, le courage malheureux, peuvent nous y aider : Jean le Bon et Jeanne d’Arc.

La guerre de Cent Ans s’ouvre en 1337, quand le roi d’Angleterre revendique la couronne de France. En 1328, à la mort de Charles IV, le dernier des trois fils de Philippe le Bel, tous morts sans laisser de fils, les barons et prélats français élisent comme roi Philippe, comte de Valois, neveu de Philippe le Bel et cousin germain des trois derniers souverains, reconnu par tous et rapidement sacré. Quelques années plus tard, le roi d’Angleterre Édouard III, se disant plus proche des derniers rois que ne l’est Philippe VI, réclame la couronne ; il est, de fait, le petit-fils, par sa mère, de Philippe le Bel, et le neveu des fils de celui-ci. Au départ, il ne s’agit peut-être pour lui que d’une tactique pour peser dans les contentieux interminables qui empoisonnent depuis longtemps les relations entre France et Angleterre : le duché d’Aquitaine, pour lequel le roi d’Angleterre est le vassal du roi de France, la navigation dans la Manche, la rivalité entre les deux souverains alors les plus puissants de la Chrétienté. Bientôt, toutefois, Édouard se prend au jeu. Ses chevauchées dévastent le prospère royaume de France, et les richesses qui y sont pillées affluent en Angleterre.

Face à la puissante armée anglaise, professionnelle et impitoyable, les Valois ont longtemps eu le dessous, incapables de défendre leurs sujets – peut-être était-ce un des objectifs de la stratégie d’Édouard III : sillonner le royaume de France pour rendre manifeste l’illégitimité de Philippe VI. Pourtant, la royauté française tient bon, même quand survient une crise inimaginable six ans après le décès de Philippe VI : la capture de son fils et successeur au trône Jean le Bon, à Poitiers, en septembre 1356, par le prince Noir, le fils aîné du roi d’Angleterre. Puisque Édouard III revendique la couronne de France et qu’il tient désormais prisonnier son adversaire, pourquoi la guerre continuerait-elle ?

Néanmoins, paradoxalement, la prise de Jean le Bon est le premier véritable tournant de la guerre. Édouard, en effet, se présente volontiers comme un roi-chevalier. À l’égard de l’ennemi à sa merci, il lui faut se montrer magnanime. Au soir de sa défaite et ensuite, Jean est donc traité en roi vaincu et non pas en usurpateur : Édouard est ainsi amené à mettre au second plan la revendication de la couronne de France, pour engager des négociations longues et ardues, qui aboutissent finalement au traité de Brétigny. Les clauses en sont très lourdes pour le roi de France, qui doit acquitter une énorme rançon et céder de vastes territoires. Néanmoins, l’essentiel est sauf : puisque son vainqueur traite avec lui, il est reconnu comme le roi légitime ; Édouard, pendant un temps, a abandonné la revendication de la couronne de France.

L’autre raison pour laquelle la capture de Jean le Bon s’avère fondamentale touche à la réaction de la société politique, au sens le plus large. Les mois qui suivent le désastre de Poitiers sont marqués par de grands désordres. À Paris, le futur Charles V, alors dauphin et duc de Normandie, doit composer avec son cousin, le roi de Navarre Charles le Mauvais, et avec les États – que l’on appellera bien plus tard les États généraux –, dominés par la forte personnalité du prévôt des marchands de Paris, Étienne Marcel. Charles le Mauvais entend profiter de la crise pour étendre son influence et faire valoir ses droits de Capétien direct, ce qu’il est par sa mère, Jeanne, fille de Louis X. Quant à Étienne Marcel, issu de la bourgeoisie parisienne, il espère imposer au pouvoir royal le contrôle par les États, sur le modèle du Parlement anglais, qui, depuis plusieurs décennies, accorde au roi d’Angleterre les impôts dont il a besoin. Fort complexe, le déroulement de la crise aboutit finalement à l’éviction du roi de Navarre et à l’assassinat d’Étienne Marcel (31 juillet 1358). Alors que le pouvoir royal paraissait au bord de l’effondrement, le dauphin Charles le relève brillamment ; si ses relations avec son père, prisonnier en Angleterre, ne sont pas toujours faciles, il a néanmoins su jouer de la forte légitimité que la conduite héroïque de Jean le Bon sur le champ de bataille avait acquise aux Valois.

Il est difficile de dire ce qui serait arrivé si Édouard III avait refusé de négocier avec Jean le Bon et s’il avait poursuivi de façon active les opérations militaires en France, en mettant à profit l’affaiblissement inédit de son adversaire. Le fragile crédit personnel du dauphin Charles aurait-il été balayé ? Ou la société politique aurait-elle fait corps autour de lui ?

À bien y regarder, il est probable que la royauté française aurait tenu bon. Elle avait, en effet, quelques atouts. Son ancienneté était connue. On se récrie parfois, aujourd’hui, si on fait du baptême de Clovis, ou du règne de celui-ci, le point de départ de l’histoire de France. Pourtant, les hommes des xive et xve siècles, au moins au sein des élites, ne voyaient pas les choses autrement, et l’histoire telle qu’on la racontait à l’abbaye de Saint-Denis remontait volontiers fort loin, à Clovis, sans hésiter, et même aux ancêtres des Francs, qui n’étaient autres, selon les conceptions du temps, que les habitants de l’ancienne Troie : ceux-ci, après la chute de leur ville, avaient donné naissance à Rome, d’une part, avec Énée, et au peuple franc, de l’autre. Depuis la seconde moitié du ixe siècle, on aimait à croire à Reims, par ailleurs, que le saint chrême par lequel l’évêque Remi avait baptisé Clovis avait été apporté par une colombe ; c’est ce même saint chrême qui servait aux sacres des rois et qui était conservé dans la Sainte Ampoule, gardée au monastère Saint-Remi. C’est parce qu’il était sacré que le roi pouvait guérir les malades des écrouelles : jusqu’au xviiie siècle, ce don lui sera reconnu.

Entre deux sacres, par ailleurs, les instruments du sacre étaient déposés à l’abbaye de Saint-Denis, au nord de Paris, fondée par le Mérovingien Dagobert (623-639), qui s’y fit enterrer, avant beaucoup d’autres. Vers 1260, Saint Louis réorganisa les tombes des rois à Saint-Denis et commanda des gisants pour ceux qui n’en avaient pas : dans l’espace de l’abbatiale, la disposition des sépultures montrait la continuité des trois dynasties, mérovingienne, carolingienne et capétienne. Au plus tard depuis le règne de Philippe Auguste, en outre, les fleurs de lys étaient devenues l’emblème de la royauté : on les trouvait partout, inlassablement répétées, déclinées sur des bannières et des panonceaux, sur des stèles ou des manuscrits.

Il est clair que, formée progressivement depuis des siècles, toute une idéologie autour de la royauté s’était mise en place, mobilisant même la littérature. L’oriflamme, qu’à partir de Louis VI (1108-1137) les rois de France vont solennellement chercher à Saint-Denis quand ils entrent en campagne, renvoie sans doute à d’antiques bannières que conservaient les moines ; mais c’est certainement la Chanson de Roland qui la rend incontournable en en faisant l’étendard de Charlemagne.

Or, contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’idéologie royale était largement connue des populations, qui savaient en identifier les insignes et les marques. Jeune paysanne venue des confins du royaume, Jeanne d’Arc, à la fin du mois d’août 1429, dépose son armure à Saint-Denis, comme une sorte d’ex-voto : interrogée sur le sujet au cours de son procès, elle justifie son geste en disant que « c’est le cri de France ». De fait, « Montjoie Saint-Denis » est bien le cri de guerre attribué aux hommes du roi capétien depuis le xiie siècle. Comment savait-elle cela, sinon parce que beaucoup le savaient comme elle ?

C’est donc bien à Jeanne d’Arc que l’on peut maintenant s’intéresser. Quand elle apparaît, au début de l’année 1429, la situation est encore plus grave qu’après la capture de Jean le Bon trois quarts de siècle plus tôt. En 1415, l’armée royale a été sévèrement battue à Azincourt ; entre 1417 et 1419, le roi d’Angleterre Henri V a conquis la Normandie, la plus riche région du royaume. Face au danger, la société politique française est profondément divisée.

En 1392, Charles VI, roi depuis la mort de son père Charles V (1380), a été frappé par sa première crise de folie. Autour de lui, les princes rivalisent pour prendre le contrôle du gouvernement, surtout le duc d’Orléans, son frère, et le duc de Bourgogne, leur oncle, Philippe le Hardi. À la mort de celui-ci, en 1404, le nouveau duc, Jean sans Peur, n’est que le cousin du roi. Comme il ne peut plus prétendre au pouvoir, il décide de faire assassiner Louis d’Orléans (1407). Commence alors la guerre entre « Bourguignons » et « Armagnacs » – le nouveau duc d’Orléans épouse la fille du comte d’Armagnac, devenu son principal soutien.

Face aux Anglais, les deux camps cherchent à se réconcilier, mais la rupture est inévitable quand le dauphin Charles, dernier fils survivant de Charles VI et lié au parti armagnac, fait assassiner Jean sans Peur (1419). Le nouveau duc, Philippe le Bon, qui occupe Paris et contrôle la personne du roi fou, noue alors une alliance avec le roi d’Angleterre, et pousse à la conclusion, en mai 1420, du traité de Troyes, théoriquement approuvé par Charles VI. Le dauphin est exclu de la succession, attribuée au roi d’Angleterre, Henri V, qui épouse une des filles de Charles VI, Catherine. Le traité n’est bien sûr pas reconnu par le dauphin ; mais, en Île-de-France et notamment à Paris, que tiennent les Anglais ou leurs alliés bourguignons, les principales institutions de l’État royal et la population admettent le « traité de la paix finale », comme l’appelle la propagande anglaise : pour eux, la désignation de Henri V comme héritier légitime du trône de France mettra fin à une guerre qui dure alors depuis quatre-vingts ans. En août 1422, toutefois, Henri V meurt prématurément ; son beau-père Charles VI disparaît quelques mois plus tard. Suivant le traité de Troyes, le nouveau roi de France et d’Angleterre est le fils de Henri V et de Catherine de France, un enfant de quelques mois : Henri VI.

Le royaume de France est alors coupé en deux, dans un véritable « schisme royal » opposant deux légitimités : celle du sang, du côté de Charles VII, qui s’est proclamé roi dès qu’il a su la nouvelle de la mort de son père ; celle d’un traité reconnu par deux souverains et approuvé, à Paris, par une partie de la population et des élites. Au cours de la décennie 1420, les deux camps se font la guerre, sans que rien ne ressorte très clairement des opérations qui sont menées mollement de part et d’autre, faute de moyens. En septembre 1428, toutefois, les Anglais, leurs alliés bourguignons et leurs partisans français mettent le siège devant Orléans, verrou sur la Loire. Si Orléans tombe, la route sera ouverte en direction de Bourges, où Charles VII s’est installé depuis une dizaine d’années.

C’est dans ce contexte que se situe l’intervention de Jeanne d’Arc. Son rôle n’est pas principalement militaire. Bien sûr, c’est en partie à elle qu’il faut attribuer le sursaut qui voit une armée de secours contraindre les Anglais à lever le siège d’Orléans, le 8 mai 1429 ; à elle aussi qu’il faut reconnaître une action décisive, au début du mois de juillet, quand elle conduit Charles VII jusqu’à son sacre, reçu à Reims, le 17 juillet. Toutefois, ces deux hauts faits militaires, aussi impressionnants soient-ils, doivent avant tout être considérés sous l’angle politique. En convaincant Charles VII de se faire sacrer, Jeanne tranche la question restée pendante depuis le traité de Troyes : qui est le vrai roi de France ? Pour la Pucelle, tant que Charles n’est pas sacré, il n’est que le « gentil dauphin », le noble dauphin ; il n’est pas pleinement roi. Or, depuis 1422, Reims est toujours resté hors de la portée de Charles, dans les territoires contrôlés par les Bourguignons. Pour Jeanne, il est primordial qu’il profite de l’élan qu’elle a donné pour aller jusqu’à Reims. De fait, après le sacre, même en Île-de-France et en Normandie, le sentiment à l’égard de Charles change : aux yeux de beaucoup, puisqu’il est sacré, il est le vrai roi. C’est si vrai que les Anglais, en décembre 1431, font sacrer Henri VI comme roi de France à Notre-Dame de Paris ; pour l’opinion, toutefois, il ne s’agit cette fois que d’une parodie. Le vrai roi de France, celui qui guérit les écrouelles, on sait bien qui c’est.

À propos de Jeanne d’Arc, il faut laisser de côté la question des voix, insondable mystère, qu’elle-même n’évoque explicitement qu’au cours de son procès, en février 1431, sans avoir jamais revendiqué auparavant autre chose que d’être la « fille de Dieu » – ce qui était déjà beaucoup. Ce qui frappe chez elle, de notre point de vue, c’est la perception qu’elle a du royaume de France. Au soir du sacre, le 17 juillet 1429, elle écrit au duc de Bourgogne pour lui demander de ne plus « guerroyer au saint royaume de France ». Quelques semaines plus tard, elle dépose son armure à Saint-Denis. Selon Matthieu Thomassin (1393-v. 1463), un juriste lyonnais devenu l’un des principaux officiers royaux en Dauphiné, Jeanne appelle le roi « l’auriflambe », c’est-à-dire « l’oriflamme ». À ses yeux, le roi et son vénérable étendard ne font qu’un. Sur sa propre bannière, enfin, savamment composée, où elle fait notamment figurer Dieu le Père tenant le monde, Jeanne fait également apposer des lys, depuis si longtemps le symbole des rois.

Jeanne d’Arc est bien sûr exceptionnelle. Mais qu’elle ait eu une si bonne connaissance de l’arsenal idéologique de la royauté française, le sacre, le cri de France, l’oriflamme, les fleurs de lys, nous donne la clé de la victoire de Charles VII, quelques années plus tard : c’est la force d’une idéologie royale construite depuis longtemps qui a permis aux Valois de tenir bon, puis de susciter l’élan nécessaire pour la reconquête de leur royaume, « le saint royaume de France ».

Du temps de Jeanne d’Arc, il y a encore beaucoup à faire, mais le mouvement est lancé, et il s’achève, une vingtaine d’années plus tard, par les victoires de Formigny et de Castillon. Les deux batailles, comme on l’a vu, n’ont guère marqué les esprits, même ceux des contemporains. De fait, elles ne conduisent pas à l’anéantissement du potentiel militaire de l’adversaire. En revanche, est resté en mémoire le souvenir de Jeanne d’Arc, non seulement à cause des voix, mais surtout du fait que cette toute jeune fille, pétrie de la vénération qu’elle avait pour le roi et pour la royauté, avait changé le cours de l’histoire, catalysant l’ancien sentiment d’appartenance au royaume en un véritable sentiment national.

Et s’il n’y avait pas eu Jeanne d’Arc, que se serait-il passé ? Objectivement, la situation de Charles VII était mal engagée. Mené difficilement par les Anglais, le siège d’Orléans aurait peut-être quand même abouti, d’une façon ou d’une autre, en leur faveur, et fourni un pont stratégique sur la Loire. Le coup porté au moral des partisans de Charles VII aurait été sévère. Aurait-il été fatal ? En un sens, malgré son manque de charisme, en tout cas dans sa jeunesse – en 1429, il n’a encore que vingt-six ans –, Charles, le « roi de Bourges », disposait d’un appareil administratif reconstitué et d’une fiscalité relativement efficace. Comme le montre l’action de Jeanne d’Arc, il pouvait surtout compter sur une loyauté profondément ancrée chez ses sujets, grâce à une idéologie fortement charpentée et bien diffusée.

Face à lui, les Anglais avaient eux aussi quelques avantages. Ils estimaient avoir le bon droit de leur côté en suivant à la lettre le traité de Troyes. Dans la France qu’ils contrôlaient, notamment à Paris, l’idée d’une paix finale était séduisante. Leur férule était légère, sauf en Normandie. Le duc de Bedford, l’oncle de Henri VI, que l’on appelait le « régent de France », était un dirigeant habile et apprécié, grand amateur de manuscrits et de beaux objets. On a le sentiment, toutefois, que, dans les années 1420, la volonté d’en finir manquait du côté anglais, surtout au Parlement, où les opérations militaires en France étaient davantage vues, désormais, comme un coût que comme un investissement pouvant rapporter gros. Pour le gouvernement, il était difficile d’obtenir les fonds nécessaires à la poursuite de la guerre : d’où, sans doute, l’idée d’une offensive décisive à lancer contre Orléans.

Au début de l’année 1429, rien n’était donc joué. En définitive, Jeanne d’Arc a fait pencher la balance du côté de Charles VII. Il est possible que, même si elle n’avait pas été là, les choses auraient quand même tourné en faveur de ce dernier. Mais il est certain que la victoire finale de la royauté française ne fut pas avant tout militaire. En dernière analyse, c’est la reconnaissance de la légitimité des Valois, obtenue notamment grâce au sacrifice de Jean le Bon sur le champ de bataille de Poitiers et à celui, encore supérieur, de Jeanne sur son bûcher, qui explique la défaite finale des Anglais. En ce sens, le roi prisonnier et la Pucelle martyre prennent bien leur place dans la cohorte des vaincus glorieux de la longue histoire de la France.

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C. Furon | Le roi et les écorcheurs...