En 1435, la signature de la paix d’Arras met fin au conflit entre Charles VII, roi de France, et Philippe le Bon, duc de Bourgogne. En faisant cesser les opérations militaires françaises contre les territoires bourguignons, ce traité laisse de nombreux hommes de guerre sans emploi. Pour subsister, ces derniers se livrent alors à toutes sortes de pillages dans le royaume de France et sur ses marges. Plusieurs milliers d’hommes vivent ainsi sur le pays, ravageant notamment les possessions bourguignonnes situées au nord et à l’est du royaume, violant l’accord qui vient d’être signé. Très vite appelés « Écorcheurs » par les Bourguignons en raison des violences commises, ils nuisent aux relations entre le roi et le duc pendant une dizaine d’années. C’est la réforme militaire instituant les compagnies d’ordonnance qui met fin au phénomène en 14451.
Durant cette décennie, les relations entre Charles VII et ces Écorcheurs sont des plus ambiguës. D’un côté, le roi de France, en tant que garant de l’ordre, se doit de lutter contre ces pillards. Mais de l’autre, il a besoin d’eux pour ses opérations contre les Anglais et se révèle incapable de les réprimer. De plus, en pillant les territoires bourguignons, les Écorcheurs l’aident à maintenir une certaine pression sur un duc par ailleurs peu fiable, qui fait passer ses intérêts avant ceux du souverain.
Cette ambiguïté des relations entre Charles VII et les Écorcheurs est bien résumée par un épisode de la Cronique martiniane, dans lequel Antoine de Chabannes, que le roi vient de qualifier de « capitaine des escorcheurs », lui rétorque : « Sire ! je n’ay escorché que voz ennemys : et me semble que leurs peaulx vous seront plus de prouffit que à moy2. » En plus de rappeler que le capitaine est un fidèle serviteur de Charles VII, cet échange, certainement apocryphe, montre le caractère poreux de la limite entre service armé du roi, qui implique parfois de piller des territoires ennemis, et exactions criminelles, le pillage non autorisé étant considéré comme un crime de lèse-majesté. L’Écorcherie invite donc à explorer la relation entre le pouvoir royal et les hommes censés le servir, car elle met en exergue les difficultés du premier à asseoir son autorité sur les seconds, mais aussi l’importance que les seconds accordent au premier dans leur carrière, cette dialectique étant aux sources de la réforme militaire de 1445.
- L’Écorcherie et ses enjeux politiques
Voir des troupes armées sans emploi se livrer au pillage n’a rien d’inhabituel durant la guerre de Cent Ans. Après la paix de Brétigny en 1360, les Grandes Compagnies ont ravagé la moitié sud du royaume pendant trois décennies3. Les périodes de faible activité militaire sont en effet propices aux exactions, les gens de guerre se livrant à la prédation pour assurer leur subsistance alors qu’ils ne sont employés par personne. Les campagnes militaires sont également l’occasion de compenser par le pillage une rémunération trop faible, voire inexistante. Dès lors, la question de la discipline des troupes armées est une préoccupation majeure de la période et est corrélée à celle de l’efficience de l’autorité royale. Elle fait l’objet de développements et de préconisations dans tous les traités politiques et militaires de la fin du Moyen Âge. Quand Charles VII devient roi de France en 1422, le règlement de cette question apparaît d’ores et déjà comme l’un des enjeux majeurs du règne, sans lequel la victoire contre les Anglais ne pourra être obtenue. Cette année-là, quelques mois avant son avènement, Alain Chartier fustige ainsi les hommes d’armes préférant rançonner le pays plutôt que de servir le roi dans la défense du royaume4.
En tant que garant de la paix et protecteur de ses sujets, le roi de France a en effet le devoir de contrôler son armée. Depuis le xive siècle, la législation dans le domaine de la discipline militaire s’est beaucoup étoffée. Une étape importante est franchie en 1374 avec l’ordonnance de Charles V organisant le recrutement des gens d’armes, qui se fait uniquement sous l’égide du roi par l’intermédiaire des capitaines et qui rend ces derniers directement responsables de la discipline au sein de leur compagnie. Mais la folie de Charles VI et la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, qui redonnent aux princes du poids politique par rapport au souverain, entraînent le délitement de cette réforme militaire. Les capitaines dépendent alors plus des grands du royaume, dont ils sont les vassaux et parfois les officiers, que d’un roi affaibli.
De fait, à l’avènement de Charles VII, les capitaines agissent souvent en électrons libres, d’autant que l’autorité du nouveau roi est mise à mal par le traité de Troyes, qui l’a déshérité au profit du roi d’Angleterre en 1420, par la déliquescence du parti armagnac qui le soutient, par une guerre civile dans laquelle l’avantage politique revient aux Bourguignons et par des vassaux qui font passer leurs intérêts avant ceux de leur suzerain. Dans ce contexte, les capitaines n’ont pas grand-chose à craindre de la justice royale et en profitent pour se livrer à toutes sortes d’exactions, sachant que le roi ne peut se permettre de les réprimer autant qu’il le faudrait sous peine de se priver d’une main-d’œuvre militaire nécessaire à la reconquête du royaume5.
En 1435, la signature du traité d’Arras amplifie un phénomène structurel. Le duc de Bourgogne n’étant plus un ennemi, les capitaines français n’ont plus le droit de conduire leurs hommes sur ses territoires sous couvert de servir le roi. Il reste certes la guerre contre les Anglais, mais les opérations contre ceux-ci ne mobilisent pas autant d’hommes que lorsqu’il fallait combattre aussi les Bourguignons. Dans la décennie qui suit, les effectifs participant à l’Écorcherie dépassent souvent les dix mille hommes. S’ils varient en fonction de la conjoncture militaire, le contexte climatique et économique joue un rôle non négligeable dans leur évolution. Les hivers 1437-1438 et 1438-1439 ayant été très rudes et suivis de fortes intempéries au printemps, les récoltes sont mauvaises durant ces années et les prix augmentent, forçant paysans et citadins à rejoindre les Écorcheurs pour acquérir par la force la nourriture qu’ils ne peuvent plus produire ou acheter6. Très peu de régions du royaume sont épargnées, mais les territoires bourguignons sont particulièrement visés par ces troupes qui voient encore le duc comme un ennemi, ce qui complique les relations déjà tendues entre Charles VII et Philippe le Bon. Régulièrement, ce dernier se plaint des pillages commis par les capitaines français dans ses domaines.
Les capitaines d’Écorcheurs sont en effet les mêmes qui combattent les Anglais et qui ont combattu les Bourguignons avant la paix d’Arras. Habituellement au service du roi, ils sont identifiés par les populations comme Français, même si des Écossais et quelques Anglais participent aux pillages. Ainsi, leurs appellations d’Écorcheurs en Bourgogne et, de manière plus explicite, d’Armagnacs en Alsace ont une dimension politique, soulignant l’incapacité de Charles VII à juguler leurs exactions. À travers les pillards, c’est l’autorité royale défaillante qui est critiquée7. Le roi est même parfois accusé de couvrir voire d’encourager leurs crimes, comme en 1445 lorsque les Écorcheurs ravagent l’Alsace, le comté de Bourgogne, le duché de Luxembourg et le comté de Rethe8.
- Au service du roi ?
Pourtant, si tous les capitaines du roi semblent, à un moment ou à un autre, participer à l’Écorcherie, tous ne sont pas intégrés de la même manière à l’appareil monarchique. Quand le phénomène débute, ceux exerçant des offices importants sont peu nombreux. La Hire et Poton de Xaintrailles, au service de Charles VII depuis au moins vingt-sept ans, sont en effet des exceptions. Ces deux petits nobles gascons doivent au souverain leur ascension. La Hire est bailli de Vermandois depuis 1429 et lieutenant du roi dans les régions situées au nord de la Seine depuis 1433. Poton de Xaintrailles est premier écuyer d’écurie du roi depuis 1429 et sénéchal de Limousin depuis 1433 ; durant l’Écorcherie, il est fait bailli de Berry en 1437. Les deux capitaines bénéficient régulièrement des largesses royales. Charles VII a donné à La Hire la petite seigneurie du Castéra, dans le sud du royaume, en 1426, le comté de Longueville en 1429 et la seigneurie de Montmorillon en 1433. En 1437, il offre à Poton de Xaintrailles quatre mille écus d’or en guise de cadeau de mariage.
Proches du roi, dont ils sont des officiers fidèles et dévoués, ils n’en sont pas moins considérés comme deux des principaux capitaines d’Écorcheurs par leurs contemporains. Toutefois, l’analyse de leurs actions montre qu’ils ne franchissent pas les limites de la désobéissance, voire qu’ils agissent avec l’aval plus ou moins explicite de Charles VII. En 1438, en tant que bailli de Vermandois, La Hire reçoit de ce dernier l’ordre d’éloigner les Écorcheurs de sa circonscription puis du duché de Lorraine tenu par René d’Anjou, beau-frère et allié de Charles VII. Il les conduit jusqu’aux rives du Rhin et, de retour dans le royaume l’année suivante, respecte l’instruction qui lui est faite de ne pas entrer en territoire bourguignon alors que d’autres Écorcheurs passent outre. Dans le même temps, Poton de Xaintrailles est commissionné par le roi pour éloigner les routiers qui ravagent le sud du royaume – parmi eux figure le redoutable Rodrigue de Villandrando – et les conduire en Guyenne, dans les territoires tenus par les Anglais. Le service commandé du roi ne les empêche pas d’en profiter pour faire du butin, mais sans jamais contrevenir aux intérêts de Charles VII dans les régions qu’ils traversent. Au contraire, leur action participe à la restauration de l’ordre royal et, dans le cas de la Guyenne, à l’épuisement des ressources de l’ennemi9.
Si La Hire et Xaintrailles sont presque exclusivement les hommes de Charles VII, la plupart des capitaines sont partagés entre service du roi et service d’un prince. Bien qu’ayant mis leurs armes et leurs hommes sous les ordres du souverain, des capitaines de premier plan tels Rodrigue de Villandrando, Antoine de Chabannes ou le bâtard Alexandre de Bourbon sont d’abord et avant tout les hommes du duc Charles de Bourbon10. Quand celui-ci se révolte contre le roi lors de la Praguerie11 en 1440, les deux derniers sont obligés de le suivre – le premier est retourné dans sa Castille natale. Pour ces capitaines, si le roi reste l’autorité supérieure, l’impécuniosité de ce dernier et les liens personnels avec le duc – Chabannes est son vassal, Alexandre est son frère bâtard et Villandrando a épousé sa sœur bâtarde – les rendent plus proches du prince que du roi. De fait, lors de l’Écorcherie, ils ont peu de scrupules à piller les territoires placés directement sous l’autorité royale : en 1437, lors de l’un de ces pillages en Berry, l’un des hommes de Villandrando va même jusqu’à tuer le bailli Giraud de Goulart. La faveur royale est trop difficile à atteindre ou pas assez substantielle, et celle du prince ne permet pas de s’enrichir ni même d’entretenir leur compagnie. Plus dépendants des vicissitudes géopolitiques et militaires que les officiers royaux, ils voient le pillage comme un moyen de subsistance nécessaire pour conserver leur rang dans la société militaire française.
Pour les « petits » capitaines, qui commandent peu d’hommes, ont peu de moyens financiers et sont généralement employés par des capitaines plus importants, la dépendance à la conjoncture politique, géopolitique, militaire et économique est très forte. N’ayant bien souvent aucun protecteur qui puisse les entretenir, le pillage n’est pas seulement un moyen de subsister mais engage leur survie « professionnelle » dans le sens où l’absence de revenus entraîne le départ de leurs hommes, déjà peu nombreux. Nous possédons peu d’informations sur eux – nous ne connaissons par exemple pas la véritable identité de ceux que les sources surnomment Tempête et Chapelle – et ils apparaissent souvent au service d’un capitaine de plus grande envergure : Robert de Sarrebrück, par exemple, a l’habitude d’en employer pour ses opérations12. Lorsque les possibilités d’engagement se tarissent avec le traité d’Arras, ils viennent donc rapidement grossir les rangs des Écorcheurs.
Pour autant, peut-on corréler le nombre et la gravité des atrocités commises au statut des capitaines d’Écorcheurs ? Les officiers royaux et leurs hommes commettent-ils des exactions moins importantes que les « petits » capitaines ? La réponse à ces deux questions est négative. Si La Hire et Poton de Xaintrailles semblent moins participer à l’Écorcherie que Villandrando ou Chabannes, les crimes de leurs hommes n’en sont pas moins atroces. En réalité, si l’on se place du point de vue royal, le problème n’est pas tant le degré de gravité de leurs exactions que leur soumission à Charles VII. C’est leur capacité à ne pas franchir les limites plus ou moins implicites de l’obéissance au roi et à ne pas nuire à ses intérêts qui leur vaut une certaine mansuétude de la part de ce dernier.
Robert de Flocques sait ainsi très bien à quel moment il faut rentrer dans le rang. En 1438, il est au service d’Antoine de Vaudémont contre René d’Anjou. Charles VII, qui soutient ce dernier, envoie La Hire pour le débaucher : si les espèces sonnantes et trébuchantes ont certainement été décisives, il n’est pas à exclure que le fait que l’ordre émane du roi ait pu peser dans son choix de changer de camp. Quand, dans une dernière flambée d’Écorcherie en 1445, le capitaine, devenu entre-temps bailli d’Évreux, pille le duché de Luxembourg tenu par les Bourguignons, il sert les intérêts de Charles VII, alors en négociation avec Isabelle de Portugal, l’épouse du duc de Bourgogne, et l’aide à faire pression sur cette dernière. Bien qu’il ne semble jamais avoir été inquiété par le roi, il demande et obtient une lettre de rémission pour ses crimes en 144813.
- La difficile domestication
Charles VII donne ainsi l’impression de laisser faire les Écorcheurs et est l’objet de critiques pour cela. En tant que roi, il montre son incapacité, voire son manque de volonté, à mettre fin aux pillages. En réalité, il est en proie à un dilemme : garant de l’ordre, il ne peut laisser faire les Écorcheurs, mais chef d’une armée en guerre contre les Anglais, il ne peut se passer de la main-d’œuvre militaire fournie par ces capitaines réputés autant pour leurs pillages que pour leurs qualités de meneurs d’hommes. Pour autant, l’Écorcherie est pour lui une véritable préoccupation : rien que durant l’année 1438, il envoie à La Hire deux lettres lui ordonnant de chasser les routiers de son bailliage de Vermandois et une troisième lui demandant de les éloigner du duché de Lorraine.
Le roi choisit donc de faire un usage modéré de la force pour ne pas altérer son potentiel militaire, préférant les mesures d’éloignement à des affrontements armés avec des troupes expérimentées. En 1438, en plus des ordres donnés à La Hire, il ordonne à Xaintrailles de conduire les Écorcheurs sévissant dans le sud du royaume en Guyenne anglaise. En 1444, il organise une campagne dans le Saint-Empire pour les faire sortir des frontières françaises. Cette politique donne l’impression d’un manque de fermeté, y compris lorsque son autorité est directement bafouée : lorsque l’un des hommes de Villandrando tue son bailli de Berry en 1437, il se contente de bannir le capitaine castillan du royaume. Mais, l’année suivante, celui-ci est de retour en France et, au lieu de le combattre, le roi paie une partie de ses frais pour qu’il aille en Guyenne.
Charles VII mène toutefois quelques campagnes pour soumettre les Écorcheurs. En 1441, en Champagne, il fait condamner à mort plusieurs capitaines, dont Alexandre de Bourbon, enfermé dans un sac et jeté dans l’Aube après un procès expéditif qui n’a d’autre but que de faire un exemple. Par cette exécution, il s’agit également d’atteindre, à travers le bâtard de Bourbon, le duc : tous deux ont participé à la Praguerie de 1440. Comprenant le message, Robert de Sarrebrück, le redoutable et remuant sire de Commercy, vient lui demander pardon peu après.
L’année suivante, Charles VII mène une autre campagne de pacification en Poitou et en Saintonge. Les principaux capitaines visés sont Jacques de Pons, Guy de La Roche et Maurice de Plusqualec, déclarés coupables de lèse-majesté en raison de leurs pillages récurrents et condamnés au bannissement sauf s’ils viennent se soumettre. Si Jacques de Pons obtempère et promet d’être loyal, Guy de La Roche refuse. Le roi assiège alors son château de Verteuil, le prend et le fait raser. Là encore, il s’agit d’une démonstration de force. Mais les liens de Guy de La Roche avec la maison d’Orléans – il est sénéchal d’Angoumois pour Jean, frère du duc Charles d’Orléans et comte d’Angoulême – lui permettent d’échapper à la justice royale. Tout au moins semble-t-il, à partir de ce moment, rentrer dans le rang. Quant à Maurice de Plusqualec, son insoumission et le fait qu’il ne bénéficie pas des mêmes soutiens que Guy de La Roche le condamnent à la prison. Ces épisodes montrent que Charles VII conçoit la répression des Écorcheurs comme à la fois militaire et judiciaire, tout en accordant son pardon en cas de soumission14.
Mais, comme le montre le cas de Guy de La Roche, qui avait déjà promis de cesser ses exactions deux ans auparavant, cette politique ne permet pas de régler le problème structurel des pillages. C’est pourquoi, le 2 novembre 1439, Charles VII tente de réformer l’armée en organisant le recrutement et en rendant les capitaines responsables de leurs hommes uniquement devant lui. Cette ordonnance est contestée par les princes, qui ne veulent pas perdre le contrôle sur leurs capitaines : en étant nommés par le roi dans son armée, ces derniers deviendraient entièrement dépendants de lui. De plus, l’esprit de cette réforme est d’affirmer le monopole royal en matière militaire au détriment des princes, qui estiment pourtant avoir le droit de commander leurs propres troupes. Début 1440, les ducs de Bourbon et d’Alençon, le comte de Vendôme et Dunois, soutenus par le dauphin Louis, entrent en révolte et mobilisent leurs réseaux de capitaines. Parmi ces derniers, on retrouve Antoine de Chabannes, Alexandre de Bourbon ou Jean de La Roche, le frère aîné de Guy, tous capitaines d’Écorcheurs. La révolte dure environ six mois : après la reprise en main militaire de Charles VII, les princes font leur soumission. Mais, pour éviter un retour des tensions, le roi abandonne la réforme15.
C’est finalement en 1445 qu’elle est mise en œuvre : elle instaure les compagnies d’ordonnance commandées par des capitaines sélectionnés par le roi et rémunérées, y compris en temps de paix, par l’impôt. Cette fois-ci, elle ne génère aucune opposition de la part de princes qui ont été mis au pas par Charles VII. De plus, après dix ans d’Écorcherie, la lassitude générale vis-à-vis des pillages rend le stationnement en garnison des compagnies acceptable aux yeux des populations16.
Comment cette réforme militaire met-elle fin à l’Écorcherie ? La rémunération régulière des troupes est un premier facteur de réussite. De plus, parmi les capitaines choisis pour commander une compagnie, beaucoup ont participé, avec plus ou moins d’assiduité, aux pillages de la décennie écoulée. Les intégrer, eux et leurs hommes, dans une armée payée avec régularité est donc une manière de s’assurer de leur discipline. Ces capitaines sont également des fidèles de Charles VII et du parti angevin, alors le principal soutien du roi. Poton de Xaintrailles, Pierre de Brézé et Robert de Flocques sont à la fois des officiers royaux et des proches de René d’Anjou. D’autres fidèles de Charles VII reçoivent des commandements : le connétable Arthur de Richemont, les maréchaux André de Lohéac et Philippe de Culant, le futur amiral Jean de Bueil (également lié à René d’Anjou), les Écossais Robin Pettylow et Robert Conningham, l’Italien Théaulde de Valpergue. Tous n’ont pas participé à l’Écorcherie, mais tous ont une renommée suffisante pour asseoir leur autorité sur leurs troupes et ont fait la démonstration de leurs qualités de meneurs d’hommes pour maintenir la discipline au sein de leur compagnie et éviter les pillages.
Cependant, cette armée ne compte que neuf mille cavaliers, ce qui est très en deçà des effectifs des Écorcheurs. Nombre de ces derniers se retrouvent donc sans emploi, les capitaines n’intégrant dans leur compagnie que les mieux équipés et leurs favoris. Pour faciliter leur retour à la vie civile, Charles VII promulgue, parallèlement à la réforme, une amnistie générale pour tous les hommes de guerre. En pardonnant l’ensemble de leurs crimes, il empêche toute poursuite judiciaire à leur encontre, ce qui permet à ces hommes, qui ne bénéficient plus de la protection de leur capitaine, de quitter sereinement leur vie de rapines. Dans les années suivantes, beaucoup d’entre eux demandent toutefois une lettre de rémission personnelle par précaution.
Le pardon royal est ainsi l’occasion, pour ces hommes parfois marginalisés après plusieurs années, voire plusieurs décennies, d’une vie de pillages, de retrouver une place dans la société et de gagner en respectabilité. Certains capitaines acceptent même une rétrogradation. Pierre-Regnault de Vignoles, frère bâtard de La Hire et considéré comme l’un des plus redoutables Écorcheurs, finit sa carrière comme simple homme d’armes de la garnison de Falaise, sous les ordres de Poton de Xaintrailles17. Estévenot de Talauresse, qui a pillé l’Alsace et la Bourgogne en 1439, est lieutenant dans la compagnie d’Arnaud-Amanieu d’Albret, sire d’Orval avant de poursuivre une honorable carrière au service du roi, qui le nomme bailli de Montferrand en 1447 et capitaine d’ordonnance en 145718. En attribuant des offices aux Écorcheurs non retenus par la réforme de 1445, Charles VII maintient ainsi un lien direct entre lui et ces hommes rentrés dans le rang, tout en leur procurant des revenus réguliers. Cela lui permet donc d’éviter que ces derniers ne retournent à leurs mauvaises habitudes.
Toutefois, si le nombre et l’intensité des pillages diminuent après la réforme de 1445, ils sont loin de disparaître. En 1449, la région du Puy-en-Velay subit des exactions qui conduisent le roi à nommer une ancien Écorcheur, Pierre de Louvain, capitaine de la ville19. Et certains Écorcheurs ne parviennent pas à retourner à la vie civile, comme le Messin Henri Grossemere qui, après avoir tenté de vivre de son métier de sellier, intègre vers 1450 la bande des Coquillards dans le Dijonnais, menant une vie de brigand aux marges d’une société qu’il n’est pas parvenu à réintégrer pleinement20.
Pour Charles VII, le principal enjeu de l’Écorcherie est donc politique. Elle est pour lui l’occasion de rappeler à tous qu’il est la plus haute autorité du royaume. Son attitude ambiguë vis-à-vis des pillards s’explique moins par un manque d’autorité sur ces derniers que par une activité militaire contre les Anglais peu importante et par l’opposition de certains princes qui ne veulent pas se voir privés de leurs commandements militaires. De plus, les tensions qui l’opposent au duc de Bourgogne après le traité d’Arras l’amènent à regarder avec une certaine complaisance les pillages perpétrés sur les territoires de ce dernier. Durant toute cette crise, le roi apparaît pour les capitaines et leurs hommes comme le seul horizon d’attente : c’est lui qui distribue les offices les plus prestigieux, pardonne ou punit les crimes commis et, à partir de 1445, les intègre ou non dans son armée. Finalement, au terme d’un processus complexe et semé d’obstacles, l’Écorcherie permet à Charles VII de réaffirmer et de renforcer son autorité, non seulement sur les gens de guerre et leurs capitaines, mais aussi sur des princes récalcitrants. 
1A. Tuetey, Les Écorcheurs sous Charles VII. Épisodes de l’histoire militaire de la France au xve siècle d’après des documents inédits, 2 vol., Montbéliard, Henri Barbier, 1874. J. Delapoix de Fréminville, Les Écorcheurs en Bourgogne (1435-1445). Étude sur les compagnies franches au xve siècle, Dijon, Imprimerie Darantière, 1887. V. Toureille, « Pillage ou droit de prise. La question des écorcheurs pendant la guerre de Cent Ans », in L. Bourquin, P. Hamon, A. Hugon et Y. Lagadec (dir.), La Politique par les armes. Conflits internationaux et politisation (xve-xixe siècle), Presses universitaires de Rennes, 2014, pp. 169-182. J’écris « Écorcheurs » avec une majuscule au même titre que le terme « Grandes Compagnies », qui désigne les troupes ravageant le royaume de France des années 1360 aux années 1390, est conventionnellement écrit avec des majuscules. La principale différence entre les Écorcheurs et les Grandes Compagnies tient au fait que les premiers restent globalement dans l’obédience française alors que les secondes vendent souvent leurs services au plus offrant, y compris au roi d’Angleterre. Le terme de « routier » est également utilisé pour désigner de manière générique les hommes de guerre se livrant au pillage.
2Cronique Martiniane, Paris, P. Champion, 1907, p. 41.
3G. Butaud, Les Compagnies de routiers en France (1357-1393), Clermont-Ferrand, Lemme, 2012.
4A. Chartier, Le Quadrilogue invectif, éd. Florence Bouchet, Paris, Honoré Champion, 2011.
5L. Cazaux, Les Capitaines dans le royaume de France. Guerre, pouvoir et justice au bas Moyen Âge, Paris, Honoré Champion, 2022, t. I, pp. 186-225.
6Je me permets de renvoyer à C. Furon, « Gens de guerre en hiver : le cas des Écorcheurs durant l’hiver 1438-1439 », Questes n° 34 « L’hiver », décembre 2016, pp. 85-118 (en ligne).
7V. Toureille, art. cit.
8Je me permets de renvoyer à C. Furon, « Les derniers feux de l’Écorcherie : la chevauchée de Robert de Flocques et Poton de Xaintrailles (printemps 1445) », bucema, 26.2, 2022 (en ligne).
9Je me permets de nouveau de renvoyer à C. Furon, « Servir le roi par les armes : La Hire et Poton de Xaintrailles, capitaines de Charles VII », thèse de doctorat sous la direction de J.-M. Moeglin, Sorbonne-Université, 2021, t. I, pp. 157-216.
10L. Cazaux, « Antoine de Chabannes, capitaine d’Écorcheurs et officier royal : fidélités politiques et pratiques militaires au xve siècle », in G. Pépin, F. Lainé et F. Boutoulle (dir.), Routiers et Mercenaires pendant la guerre de Cent Ans. Hommage à Jonathan Sumption. Actes du colloque de Berbiguières (13-14 septembre 2013), Bordeaux, Ausonius, 2016, pp. 165-177. M. -L. Fieyre, « Bâtards de princes : identité, parenté et pouvoir des enfants naturels chez les Bourbon (xive-milieu du xvie siècle) », thèse de doctorat sous la direction de D. Lett, université Sorbonne-Paris-Cité, 2017. J. Quicherat, Rodrigue de Villandrando, l’un des combattants pour l’indépendance française au xve siècle, Paris, Hachette, 1879.
11Face au souhait du roi de se doter d’une armée permanente et régulière, les grands féodaux du royaume se soulèvent entre la mi-février et la mi-juillet 1440. Les contemporains ont donné le nom de « Praguerie » à cette révolte en référence aux guerres civiles qui ont eu lieu peu de temps auparavant en Bohême, à Prague, avec lesquelles elle a beaucoup de points communs.
12V. Toureille, Robert de Sarrebrück ou l’honneur d’un écorcheur (v. 1400-v. 1462), Presses universitaires de Rennes, 2014.
13A. Plaisse, Un Chef de guerre au xve siècle. Robert de Flocques, bailli royal d’Évreux, maréchal héréditaire de Normandie, conseiller et chambellan du roi, Évreux, Société libre de l’Eure, 1984.
14L. Cazaux, Les Capitaines dans le royaume de France, op. cit., t. I, pp. 407-449.
15É. Lecuppre-Desjardin et V. Toureille, « Servir ou trahir. La réaction des grands féodaux face aux innovations étatiques au temps de la Praguerie », Publications du Centre d’études bourguignonnes (xive-xvie siècle) n° 60, 2020, pp. 7-20.
16S. Péquignot, « De la France à Barcelone. Une version catalane de “l’ordonnance perdue” de Charles VII sur les gens d’armes (1445) », Revue historique n° 676, 2015, pp. 793-829. Ph. Contamine, Charles VII. Une vie, une politique, Paris, Perrin, 2017, pp. 270-274.
17C. Furon, « Servir le roi par les armes : La Hire et Poton de Xaintrailles », op. cit., t. I, p. 306.
18Ibid., pp. 317-318.
19L. Cazaux, op. cit., t. I, p. 162.
20V. Toureille, Crime et Châtiment au Moyen Âge, Paris, Le Seuil, 2013, p. 149.