Il y a quelques années, prenant mon commandement, et dans la perspective d’un parrainage du régiment avec la ville d’Haubourdin, événement qui devait tisser des liens devenus très forts entre cette petite ville du nord de la France et nos soldats, j’ai pris le temps de me replonger dans l’histoire du 40e régiment d’artillerie (ra). Composante de la 2e division d’infanterie nord-africaine (dina)1, d’abord engagé en Belgique, il s’illustra en mai 1940 lors de la bataille de Gembloux, première bataille de chars de l’Histoire, mais aussi en défendant, avec ses canons de 75 mm, ainsi que la force morale de ses artilleurs, le périmètre défensif d’Haubourdin jusqu’au dernier obus, et ce malgré des pertes terribles, fixant ainsi de nombreuses unités de l’Axe qui perdront alors un temps précieux pour attaquer la poche de Dunkerque.
La combativité du 40, sa volonté de vaincre malgré un rapport de force défavorable et l’intrépidité des hommes du colonel Dutrey, notamment dans une ultime tentative pour percer les forces blindées ennemies en empruntant l’unique pont sur la Deule, sont telles que les Allemands décident, à la reddition des derniers combattants français encerclés, de rendre les honneurs de la guerre aux unités de cette division commandée par le général Dame. Celui-ci, impressionné par le comportement de ses artilleurs, demande à ce qu’ils défilent devant les vainqueurs en tête2 des rescapés, en bon ordre et, fait majeur, avec leurs armes. Les quelques photos de l’événement que j’ai pu voir, conservées dans la salle d’honneur du régiment, mettent en scène cette reddition avec, d’un côté, le respect évident des soldats allemands qui viennent de remporter la bataille et, de l’autre, la fierté, visible dans les regards fatigués de ceux qui ont dû cesser le combat mais qui ont tenu tête jusqu’au bout de leurs forces sans démériter, voire en impressionnant l’ennemi.
Les lois de la guerre, bien souvent non écrites mais tenant plutôt de l’ordre de la « courtoisie militaire », ou même du droit coutumier pour prendre une référence plus sociologique, ont, à partir du xviie siècle, favorisé ce rituel permettant de rendre les honneurs3 au vaincu afin de ne pas lui imposer une disgrâce comme une humiliation inutiles. Héritage des chevaliers et de leur code d’honneur, on peut y voir une forme primitive de maîtrise de la force, un respect pour le statut de soldat, pour son engagement, et probablement la volonté de maîtriser la violence dans la perspective des batailles futures – on attend d’être traité de la même façon en retour – et de la paix qu’il faudra, in fine, conclure avec celui que l’on a combattu.
Cette manifestation de respect mutuel s’est principalement exprimée lors de sièges de places fortes ou de villes, les défenseurs étant salués pour leur bravoure après avoir subi les assauts et les privations d’un blocus en règle durant plusieurs semaines voire plusieurs mois. La tradition militaire française est riche d’exemples, comme les combats de Camerone où les derniers survivants font l’objet d’un traitement respectueux par les troupes mexicaines victorieuses, ou le siège de Belfort, qui voit le général Denfert-Rochereau quitter la place avec ses hommes en bon ordre après cent trois jours de résistance acharnée.
Cela n’a pas toujours été le cas dans l’Histoire, notamment si on évoque les captivus, prisonniers de guerre faits par les légions romaines en campagne et qui deviennent de facto une part du butin, des esclaves exhibés lors du Triomphe, marchant devant le char du général vainqueur, les mains attachées derrière le dos.
Dans le domaine de la culture militaire, notamment en Asie, la reddition est perçue comme un déshonneur, une humiliation qui pèse sur le combattant qui se rend mais aussi sur sa famille et sur son souvenir. Comment ne pas évoquer ici les soldats japonais qui ont préféré le suicide à la captivité malgré une défense acharnée mais sans issue pendant la guerre du Pacifique, ou le traitement terrible réservé aux soldats américains captifs dans les camps nippons à l’image du roman de Pierre Boulle Le Pont de la rivière Kwaï, qui illustre parfaitement la perception différente du statut de prisonnier de guerre par les Britanniques et par les Japonais. La publication il y a une dizaine d’années par deux colonels de la République populaire de Chine d’un livre au titre évocateur, La Guerre hors limites, permet de comprendre que tous les moyens ou capacités disponibles seront utilisés pour vaincre l’adversaire sans notion d’honneur ou de respect vis-à-vis du vaincu. Plus récemment, on ne peut être qu’horrifié par le massacre, souvent mis en scène à fins de propagande, par Daech de soldats syriens ou irakiens capturés et exécutés à l’arme blanche devant des caméras, parfois par des enfants endoctrinés, comme à Palmyre en juillet 2015.
Le retour de la haute intensité et de la guerre dite conventionnelle, avec la guerre en Ukraine, aurait pu être l’occasion de revoir des comportements plus proches de mon évocation des combats de 1940. Malheureusement, c’est plutôt à un retour de l’« ensauvagement », pour paraphraser Thérèse Delpech, que l’on assiste, à l’image des soldats russes comme ukrainiens choisissant de garder une ultime grenade pour mourir plutôt que d’être faits prisonniers, probablement peu confiants dans le sort qui leur sera réservé. On ne compte plus les exécutions sommaires de combattants qui se rendent et dont les derniers instants sont filmés par des drones, images qui semblent être autant de trophées pour les bourreaux. De même, au travers de la guerre de l’information, ceux d’en face sont diabolisés et les soldats captifs instrumentalisés sur les réseaux sociaux pour exhiber tel ou tel tatouage censé justifier les combats.
Dès lors, la période contemporaine interroge sur la notion de vainqueur et de vaincu qui, aujourd’hui, peine à être définie en raison de conflits ou de crises pas toujours bornés dans le temps, l’espace, voire même faute d’une désignation claire des belligérants ou acteurs engagés. En outre, de nombreux adversaires potentiels ne respectent en aucune façon cette éthique du soldat occidental héritée d’une longue histoire militaire partagée, principalement par les armées européennes et anglo-saxonnes. Plus formellement, ces combattants de fortune, groupes terroristes ou mercenaires à l’image du groupe russe Wagner, n’ont aucune légitimité politique ou morale pour mettre en pratique le jus in bello dans la conduite de la guerre ou le jus ad bellum pour le droit à recourir à la force ou à la maîtriser. En effet, on ne trouve rien de plus opposé au droit des conflits armés que le recours à la torture, aux exécutions sommaires, aux actes de terrorisme ou à l’utilisation de candidats au suicide, y compris des femmes et des enfants.
Mais pour parler d’honneur, il faut aussi être capable de définir la manière dont on veut vaincre, les voies et les moyens vers la victoire. Aujourd’hui, que l’on parle de conflit, de guerre, d’opération ou d’intervention militaires, nombre d’observateurs sont souvent prompts à parler d’enlisement, d’échec, de violence contenue, d’instabilité chronique et d’efforts inutiles. Le terme de victoire semble avoir disparu du vocabulaire, cette notion ne correspondant plus aux engagements contemporains rythmés par des missions dites de stabilisation, d’interposition comme de gestion de crise.
Pourtant, la recherche de la victoire, cet équilibre politique et militaire, a toujours accompagné la conflictualité tout au long de l’Histoire, et permet de donner un sens à l’action, notamment à celle des forces armées déployées face à un ennemi ou, plus globalement, face à une menace loin de nos frontières ou dans nos rues à l’image de l’opération Sentinelle.
Mais ce n’est pas l’armée seule qui doit vaincre ; c’est toute une nation. En 1981, le général Westmoreland, ancien commandant des forces américaines au Vietnam, affirmait à propos de ce conflit : « Que les démocraties en tirent la leçon ! Aucune nation ne peut reporter le fardeau de la guerre sur les seules forces militaires. Il importe peu que la guerre soit totale ou limitée : le pays tout entier doit s’y consacrer totalement, avec fermeté et résolution, jusqu’au sacrifice. À défaut, la victoire restera toujours insaisissable. »
C’est bien sur les fondements d’une nation que se construit le code d’honneur d’un soldat qui sait que son combat ne s’arrêtera pas au champ de bataille, mais s’inscrira dans l’Histoire, influera sur la paix, sur la perception de l’engagement militaire par les acteurs externes et internes à la crise, et même sur la valeur d’une force armée comme de la respectabilité d’un État.
Aussi, pour les armées occidentales, ce cadre normatif, ce « milieu juridique naturel » de l’action militaire, est souvent remis en question, car il apparaît à certains inadapté pour lutter contre des ennemis tels que ceux décrits plus haut. Pour Marco Sassòli, professeur de droit, « beaucoup de militaires, diplomates, académiques, humanitaires et représentants de groupes armés font valoir que le droit international humanitaire ou droit des conflits armés n’est plus adapté aux réalités des conflits armés contemporains, car ceux-ci sont souvent asymétriques. Certes, cette affirmation sert souvent d’alibi pour justifier […] le non-respect du droit international. Elle néglige également la réalité souvent asymétrique des conflits passés ».
En effet, à y regarder de plus près, hier comme aujourd’hui, les normes que les démocraties occidentales s’imposent dans les opérations comme les valeurs qui animent leurs soldats deviennent, d’un point de vue purement opérationnel, et aux yeux de certains groupes armés irréguliers ou belligérants, des faiblesses structurelles qui contraignent leur action, leur efficacité tactique. Il s’agit concrètement, sur les champs de bataille modernes, de choisir un mode d’action adapté à l’environnement humain ou au milieu, de respecter l’ennemi quand il est fait prisonnier, d’employer des munitions discriminantes, de disposer de procédés ou de déterminer des objectifs militaires pouvant permettre d’éviter les dommages collatéraux, et ce malgré l’emploi par la partie adverse de boucliers humains ou de sites protégés (lieux de culte, écoles, infrastructures vitales) comme points d’appui, dépôts d’armes ou centres de commandement.
Les coutumes comme celle de rendre les honneurs de la guerre ne peuvent être appliquées par des groupes terroristes ou des combattants animés par une idéologie de l’anéantissement de l’autre, de sa culture, de ses principes ou de ses valeurs. Il est inconcevable pour eux que celui qui se rend puisse être respecté pour sa résistance ; seules la soumission ou la mort sont attendues par le vainqueur. Si on n’y prend pas garde, cette façon de penser pourrait avoir des répercussions sur nos propres forces pour lesquelles ces règles d’honneur viendraient à être considérées comme désuètes, car allant finalement à l’encontre de consignes plus cartésiennes que sont les règles d’engagement, tout comme la présence de conseillers juridiques à tous les niveaux de commandement serait perçue comme inutile.
Fort heureusement en France, en amont de l’engagement, la formation à l’éthique de tous les militaires, l’adhésion à des valeurs partagées comme l’illustre le Code d’honneur du soldat de l’armée de terre, la maîtrise de la violence et la réversibilité des unités terrestres, aériennes ou navales donnent à nos unités la légitimité de se comporter dans l’honneur, y compris face au vaincu. Finalement, cet héritage, ce droit coutumier, qui pourrait nous amener à rendre les honneurs de la guerre à l’ennemi qui se rend après avoir combattu jusqu’à épuisement de sa capacité de combat, loin de nous lier les mains, donne de la légitimité à notre action en encadrant la conduite de la guerre. Il permet aussi de vaincre avec discernement et respect de la vie humaine sans insulter l’avenir pour celui qui engagera des négociations de paix et ce qu’il ait ou non respecté le droit de la guerre ou notre propre interprétation d’une violence maîtrisée.
Enfin, l’une des clés de forces morales solides que l’on cherche aujourd’hui à renforcer, réside dans la légitimité de celui qui se bat et use d’une violence adossée à des valeurs issues de sa culture, de ses institutions politiques ou de son armée. Ainsi, alors qu’il serait tentant de criminaliser l’ennemi, de n’en faire qu’un assassin ou un délinquant de droit commun, omettre le fait que celui-ci est un combattant serait les véritables entrave et fragilité à user de la force, à donner du sens à notre action ou à notre capacité à engager nos soldats dans des « guerres justes » et, donc, in fine, à vaincre, dans tous les sens du terme, maintenant et demain. 
1En 1939, la 2e dina était composée des 13e et 22e régiments de tirailleurs algériens, du 6e régiment de tirailleurs marocains, du 11e régiment de zouaves, du 40e régiment d’artillerie nord-africaine, du 92e bataillon du génie et du 240e régiment d’artillerie lourde nord-africaine.
2Traditionnellement, un défilé militaire est organisé selon l’ordre de la bataille, soit en premier l’infanterie, puis la cavalerie et enfin l’artillerie. Nous avons dans ce cas un bouleversement des usages afin de mettre à l’honneur le courage des soldats du 40e ra.
3Les honneurs de la guerre sont un ensemble de privilèges accordés à une armée vaincue lors de la cérémonie de reddition : elle peut défiler avec ses drapeaux flottants et en armes, sa fanfare peut jouer un air de son choix. Après le défilé, l’armée vaincue empile ses armes et les remet au vainqueur.