N°55 | Vaincre

Dimitri Minic
Pensée et culture stratégiques russes
Du contournement de la lutte armée à la guerre en Ukraine
Dimitri Minic, Pensée et culture stratégiques russes, Maison des sciences de l’homme

L’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 a mis en lumière les nombreuses défaillances des forces armées russes sur le plan opérationnel. Leur échec à s’emparer de l’État ukrainien les a plongées dans une guerre de haute intensité, une lutte armée interétatique. Le contraste est frappant avec la décennie 2010. Après la saisie et l’annexion de la Crimée en 2014, le soutien direct au régime de Bachar el-Assad en Syrie ou la présence grandissante des mercenaires de Wagner en Afrique, le tout combiné à des opérations d’influence, Moscou paraissait suivre fermement un cap tout en mettant en difficulté les pays occidentaux. Loin de s’impliquer dans la lutte armée, les Russes étaient au contraire parvenus à atteindre des objectifs politiques par des actions indirectes. Dans ce cadre, la guerre d’usure opposant l’Ukraine et la Russie est-elle une anomalie ?

À la suite de la chute de l’Union soviétique, la recherche stratégique russe a été l’objet d’un bouillonnement intellectuel. C’est ce dont rend compte Pensée et culture stratégiques russes. Du contournement de la lutte armée à la guerre en Ukraine, ouvrage, issu de sa thèse, dans lequel Dimitri Minic s’intéresse à la pensée militaire russe post-soviétique en axant ses recherches sur la théorisation du contournement de la lutte armée. Son travail, sourcé et détaillé, offre de passionnantes clés de compréhension non seulement sur les concepts stratégiques russes, mais également sur le cheminement menant au 24 février 2022. Il démontre un paradoxe fascinant de la théorie militaire russe post-soviétique : ses penseurs ont créé et nourri des concepts novateurs tout en étant persuadés que ceux-ci sont mis en œuvre depuis des décennies par l’Occident, à commencer par les États-Unis. Irriguées par l’héritage soviétique (notamment l’idéologie marxiste-léniniste) et le souvenir cuisant de la guerre froide, des réflexions profondément originales sur la guerre côtoient des propos lunaires illustrant une vision du monde complotiste. Les failles sont également méthodologiques : les théoriciens russes (en grande partie des officiers généraux et des officiers supérieurs formés durant l’ère soviétique) n’hésitent pas à citer des sources déformées ou inventées de toutes pièces.

Au-delà de fournir une meilleure connaissance et une meilleure compréhension de la pensée stratégique russe, cet ouvrage nourrit notre propre réflexion sur les biais qui peuvent entraver ou canaliser notre propre pensée, notre propre analyse de la guerre. Une doctrine est le produit d’une dynamique sociale. Celle de la Russie post-soviétique est marquée par l’effondrement d’un monde et la volonté de rebâtir un modèle de puissance. Qu’en est-il de la nôtre ? Cette question n’est qu’une de celles, multiples, qui surgissent en cours de lecture. La description et l’analyse des vifs débats au sein de la communauté stratégique russe à propos de la définition de la guerre sont passionnantes. Dimitri Minic nous offre un moment intellectuellement très stimulant grâce à un travail fourmillant de références qui peuvent permettre au lecteur d’aller plus loin s’il souhaite approfondir sa lecture.


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